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Full text of "Théatre de Calderon, traduit par M. Damas-Hinard, avec une introd. et des notes"

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THEATRE 


CALDERON 


PARIS.    TYP.    GASTON    N'ÉP,    1,    RUE    CASSETTE.    —   4688. 


THEATRE 


DE 


CALDERON 


TRADUIT    PAR 


lYI.    DAMAS    HINARD 


AVEC  UNE  INTRODUCTION  ET  DES  NOTES 


TOME     TROISIEME 


PARIS 

BIBLIOTHÈQUE -CHARPENTIER 

11,     RUE    DE    GRENELLE,     H 

1891 


LOUIS  PERE/  DE  GALICE. 

(LUIS  FEREZ  EL  GALLEGO.) 
jNOTICE. 

Louis  Pères  de  Galice  est  une  comédie  historique.  D'après  un  passage  de 
ia  pièce  où  il  est  question  de  l'expédilion  de  la  fameuse  Armada  contre  l'An- 
gleterre ,  il  paraîtrait  que  le  personnage  principal  aurait  vécu  dans  la 
«econde  moitié  du  seizième  siècle,  et  il  faudrait  placer  la  date  de  raction  à 
l'année  L'ISS. 

Louis  Ferez,  le  héros  de  la  pièce,  est  ce  que  les  Espaçnols  appellent  un 
bandolero,  un  homme  qui,  par  suite  de  démêlés  avec  la  justice,  a  quitté  la 
ville  pour  vivre  dans  la  montagne  ou  dans  la  forêt  [en  el  monte),  et  qui  se 
procure  ses  moyens  d'existence  en  prélevant  un  emprunt  sur  chaque  voyageur 
qui  passe.  Mais,  hàtons-nous  de  le  dire,  ce  sont  des  circonstances  malheu- 
reuses, et  non  de  mauvais  instincts  ou  de  mauvaises  actions,  qui  ont  jeté  Louis 
Ferez  dans  la  vie  du  bandolero.  Et  son  courage  intrépide,  son  audace  sans 
égale,  son  sang-froid  dans  les  périls,  sa  reconnaissance  et  son  dévouement 
envers  ceux  qui  lui  ont  rendu  quelque  service,  enfin  l'abnégation  généreuse 
avec  laquelle  il  est  toujours  prêt  à  risquer  sa  vie  pour  secourir  le  faible  et  l'op- 
primé, rélèvent  à  des  proportions  heroiaues  ei  commandent  en  sa  faveur  une 
sorte  d'intérêt. 

Pour  bien  comprendre  un  semblable  nersonnage  et  tout  ce  qu'il  a  de  réel  et 
de  vivant,  il  faut  se  rappeler  le  caractère  espagnol,  les  influences  sous  les- 
quelles il  s'est  développé,  et  en  particulier  la  longue  lutte  de  ce  peuple  contre 
les  Arabes,  la  configuration  géographique  de  la  péninsule,  etc.,  etc.  On  s'ex- 
plique alors  comment  les  Espagnols,  surtout  les  Espagnols  des  montagnes, 
saisissent  avec  empressement  toutes  les  occasions,  quelles  qu'elles  soient,  de 
donner  satisfaction  à  leurs  instincts  guerriers;  comment  des  sentiments  élevés 
se  rencontrent  chez  des  hommes  qui  mènent  une  existence  criminelle;  com- 
ment une  certaine  probité  et  une  certaine  délicatesse  peuvent  résister  à  des 
habitudes  de  pillage,  etc.,  etc.  Pour  l'appréciation  de  ces  vues  nous  nous 
en  rapportons  pleinement,  comme  pour  tout  le  reste,  au  jugi'ment  du  lecteur. 
Le  rôle  de  Louis  Ferez,  quoique  le  plus  important  delà  pièce,  n'est  cepen- 
dant pas  le  seul.  Le  rôle  du  juge  était  d'une  difficulté  extrême,  et  Calderon  l'a 
tracé  avec  un  art  infini.  Tout  le  rôle  de  Pedro  et  ses  rencontres  continuelles 
avec  Louis  Ferez,  qu'il  redoute  et  qu'il  fuit,  sont  du  meilleur  comique.  Enfin 
il  y  a  dans  le  caractère  d'Isabelle  une  résolution  qui  annonce  la  digne  sœur 
de  Ferez,  et  dans  celui  de  Juana  quelques  traits  d'une  douceur  charmante. 
On  remarquera  sans  doute  le  passage  où  Juana  dit  à  Manuel  :  «  Lorsque 
i'a\  quitté  pour  toi  mon  pays  et  ma  famille,  je  m'attendais  à  tous  les  malheurs. 
Je-  n'ai  pas  quitté  le  Portugal  pour  vivre  dans  telle  ou  telle  contrée,  mais  seu- 
h,rif:!d  poiiT  \ivre  avec  toi.  »  iV'est-ce  pas  là  le  langage  de  l'amour  le  plu» 
tendre  et  le  plus  dévoué  î 

Quant  à  don  Alonzo  et  à  Manuel,  ils  poussent  un  peu  loin,  le  dernier  surtout, 
leur  reconnaissance  envers  Louis  Ferez.  Qu'ils  le  protègent,  qu'ils  le  secou- 

m.  i 


2  LOUIS  PKIŒZ  DE  GALICK. 

rent,  qu'ils  lui  donnent  asilo,  à  la  bonne  heure  i...  Biais  pourquoi  lui  prôtci 
main  forte  contre  la  justice?  Pourquoi  surtout  don  Manuel  va-t-il  avec  !•.>.«. 
sur  le  grand  chemin  appuyer  de  sa  présence  les  demandes  un  peu  indiscrètes 
qu'il  adresse  ans  voyageurs? 

La  pièce,  à  i>roprement  parler,  n'a  point  de  dénouement.  On  entrevoit  pc;:.-- 
tant,  à  la  dernière  scène,  que  tous  les  personnages  vont  se  retirer  en  Portugal 
chez  Léonor,  et  que  celle-ci  finira  (comme  l'annonce  le  gracioso)  par  épouseï 
don  Alonzo,  bien  qu'il  ait  tué  son  frère  en  duel.  De  quoi  si  vous  blâmez  Léo- 
nor, elle  se  justifiera  en  alléguant  l'exemple  de  Chiraène. 

Cette  comédie  n'a  point  de  but  moral,  mais  du  moins,  chose  à  noter,  elle  ne 
renferme  ni  maximes  subversives,  ni  dangereux  paradoxes  ;  et  si  vous  la  coni- 
pare/  aux  pièces  que  l'on  a  composées  dans  ces  temps-ci  sur  des  sujets  ana- 
logues, aux  Brigands  de  Schiller  par  exemple,  elle  vous  paraîtra  sûrpnient  m 
qu'il  y  a  de  plus  moral,  de  plus  social,  et  vout  à  la  fois  de  plus  gai,  Je  ^nU3 
amusaut  et  de  plus  aimable. 


LOUIS  FEREZ  DE  GALICE. 


PERS0>7iAGES. 

■LOaia  PERE*.  UV   VOYAGEUR. 

DIANUF!,   MENDEZ,  i  PEDRO,  valct   boufToD 

]   cavaliers.  ,    , 

DCKs  ALONzo  DE  TORDOTA,    )  ISABELLE,  soBur  de  Louis  Perei. 

;EAN-BArTiSTE,  iuir  converti.  doSa  juana,      )    , 

'  .        ,  J  clames. 

l'amiral  DE   PORTUGAL.  DONA   LEG.NOB,      ) 

UN  JUiiE.  CASILDA,  Suivante. 

DS  COARÊGIDOR.  PATSAXS,   ALGUAZILS,  etC,  Ct*. 

LascèDe  so  passe  ta  Espagne,  el  à  l'cnlrce  du  Portogii. 


JOURNEE   PREMIERE. 
SCÈNE  I. 

Un  chemin  devant  !a  maison  de  Louis  Perez. 

Entre  LOUIS  PEREZ,  poursuivant  PEDRO  l'épée  à  la  main.  IS.\BELLE  et 
CASILDA  chercbeiit  à  !e  retenir. 

ISABELLE. 

Fuis,  Pedro. 

LOUIS, 

OÙ  voulez-vous  qu'il  aille?  Comment  pourrait-il  m'écliapper? 

rF.ni'.o. 
Retenez-le  toutes  les  deux. 

LOUIS. 

A'ive  Dieu!  tu  mourras  de  m;i  main. 

ISABEl.I.lî. 

Pourquoi  le  traiter  avec  tant  de  rigueur  et  de  violence? 

LOUIS. 

Pour  me  venger  sur  lui,  ingrate,  des  ofTenses  que  tu  m'as  faites. 

ISABELLE. 

Je  ne  te  comprends  pas. 

LOUIS. 

Laisse-moi  d'abord  Itter  cet  homme  qui  m'a  outragé.  Ensuite, 
sœur  indigne,  je  m'expliquerai  avec  toi;  et  ce  cœur  que  tu  as  dé- 
chiré se  montrera  tout  entier  à  tes  yeux  avec  ses  ennuis  et  sa  co- 
lère. 

ISABELLE. 

Lorsque  tu  formes  contre  moi  des  suppositions  calomnieuses,  si 
"le m'étonne  de  ta  conduite,  je  ne  suis  pas  moins  étonnée  de  ton 


4  I.OIIS  l'KKKZ  1)H  GALIC::. 

langage,  lî  f.iut  que  tu  sois  bien  liardi  el  bien  insensé  tout  à  ia  f  )is 
pour  oser  m'insullcr  !  Je  croyais  avoir  en  loi  un  frère  et  non  un  en- 
nemi. 

lOUlS. 

Oui,  lu  dis  bien...  un  ennemi!  car  quelque  jour,  sans  douie,  ti 
pourra  se  faire  que  ce  poignard  que  tu  vois,  teint  dans  ton  sang 
qui  est  auss"  le  mien,  me  venge  de  ion  oulrage. 
l'F.nno,  «  part. 

Pendant  que,  suivant  l'usage,  celle  qui  est  venue  mettre  la  paîï 
a  détourné  l'orage  sur  elle,  tâchons  de  nous  esquiver.  Avec  ce  diable 
d'homme  qui  joue  des  mains  si  lestement,  je  n'ai  qu'un  moyen  de 
salut,  c'est  de  jouer  des  pieds  '.  Adieu,  chère  patrie;  il  le  faut,  je  re 
nonce  pour  jamais  à  le  revoir. 

l.Of'lS. 

Holà!  Pedro,  écoute  — Puisque  tu  pars  plus  heureux  que  lu  ne 
le  mérites,  fais  bien  attention  à  le  garer  de  moi,  car  si  la  fortune 
veut  que  je  le  rencontre,  fût-ce  dans  un  millier  d'années,  fût-ce  au 
bout  du  monde,  lu  passeras  un  mauvais  moment. 

PEDUO. 

Je  vous  entends  et  je  vous  crois.  Je  n'appelle  pas  de  votre  sen- 
tence, je  l'accepte;  et  quant  à  son  exécution,  puisque  vous  me  per- 
mettez de  vivre,  j'irais,  si  vous  l'exigiez,  jusqu'au  pays  des  Pyg- 
mées.  Et,  en  vérité,  un  malheureux  fils  d'Eve  ne  saurait  se  faire 
trop  petit  pour  se  soustraire  à  votre  colère. 

Il  sort. 

ISABELLE. 

Le  voila  parti.  Nous  sommes  seuls.  Tu  m'apprendras  maintenant 
quelle  est  la  cause  de  les  ennuis. 

LOUIS. 

Ma  sœur,  — et  plût  à  Dieu  que  lu  ne  le  fusses  pas,  plût  à  Dieu  que 
la  nature  n'eût  pas  mis  ce  lien  entre  nous!  — lu  penses  peut-être  que 
c'est  par  faiblesse  que  j'ai  vu  et  dissimulé,  que  j'ai  appris  et  que 
j'ai  su  taire  raudaccd'un  amantqui  prétend  non-seulcmciit  souiller 
ton  honneur,  mais  l'hoiuicur  de  nos  ancêtres?  Kh  bien!  Isabelle,  si 
j'ai  supporté  un  tel  outrage,  ce  n'a  été  de  ma  part  ni  sottise  ni  lâ- 
cheté, mais  bien  plutôt  sagesse  et  prudence;  et  j'ai  mis  dans  ma 
conduite  toute  la  circonspection  possible,  parce  que  c'est  bien  assez 
d'avoir  à  s'occuper  une  fois  de  choses  délicates  qui  toucheiit  à  I  hon- 
neur; et  puisque  l'occasion  s'en  présente,  je  t'en  paricrni  aujour- 
d'hui pour  la  jjremière  et  la  dernière  fois.  —Je  sais  tout,  jp,  t'ca 
avertis;  et  si  tu  ne  tiens  pas  compte  de  cetaverlissemenî.  d?ai;:iii  ;  = 

'  Il  y  a  ici  tiaus  lo  Icxie  un  joii  de  mois  inliaduisilile  cl  que  nous  ?.y;:^v  rr j.»m' >  ■ 
de  Bolrc  mieux. 

Se;'ifa  ri'shliré 

'.'"'I  fit-, Il  de  'luarii  ipie 

î.a  Ja;a  ut  tyi,.*r'ia.rt'i»jcj. 


JOURNÉE  I,  SCÈNE  I.  3 

Berai  obligé  de  l'en  donner  un  autre.  Jean-Baptiste  te  rend  des 
soins,  et,  dans  mon  opinion,  il  n'est  pas  fait  pour  être  Ion  époux  : 
je  me  contente  de  m'cxprimcr  ainsi,  pour  ne  pas  dire  qu'il  est  juif. 
Voilà  pourquoi  j'ai  quitte  Salvaticrra  et  suis  venu  m'ctablir  dans 
celle  maison  isolée  au  milieu  des  montagnes.  Ici  même,  je  le  vois, 
tu  n'es  pas  à  l'abri  de  ses  poursuites,  puisiiu'il  t'a  envoyé  une  lettre 
par  ce  domestique  :  c'est  pour  cette  raison  que  je  voulais  le  tuer; 
tu  es  arrivée  en  ce  moment,  et  dans  ma  colère  je  t'ai  dit  ce  que  je 
l'avais  si  long-temps  caché.  Que  cet  avertissement  te  suffise,  je  te 
le  répète,  et  que  je  n'entende  plus  parler  de  ccl  amour;  car,  vive 
Dieu!  si  j'apprenais  jamais  qu'on  ail  su  que  je  soupçonnais  le  mal 
et  que  je  n'y  ai  pas  porté  remède,  dans  ma  fureur,  dans  mon  déses- 
poir, je  mettrais  le  feu  à  sa  maison  de  manière  à  l'y  brûler  tout  vif, 
cl  j'épargnerais  ainsi  les  frais  d'un  bûcher  à  l'inquisition. 

ISABELLE. 

Voilà  bien  les  discours  d'un  homme  aveuglé  par  la  colère.  Avant 
de  savoir  si  je  puis  ou  non  me  justifier,  tu  m'accuses  d'une  faute  que 
je  n'ai  pas  commise. 

LOUIS. 

Que  dis-lu? 

ISABELLE. 

Que  toutes  les  femmes,  même  les  plus  modestes,  sont  exposées  à 
de  semblables  ennuis,  cl  nous  ne  sommes  pas  responsables  des  fo- 
lies que  l'on  fait  pour  nous. 

LOUIS. 

Ce  serait  à  merveille,  ma  sœur,  et  tu  aurais  raison,  si  ce  papier  ne 
me  djnnait  pas  des  soupçons  et  même  des  indices  que  toi-même... 


Laissons  cela;  en  voilà  bien  assez  sur  ce  sujet.  Que  me  veux-tu 
enfin?  Songe,  Louis,  que  tu  es  mon  frère,  et  non  pas  mon  mari;  et 
qu'en  pareille  circonstance,  un  homme  raisonnable  et  prudent  eût 
accepté  pour  boimc  la  première  explicalion  qu'on  lui  aurait  donnée; 
car  ne  vaut-il  pas  mieux,  lorsqu'on  ne  peut  remédier  au  mal,  ne 
vaut-il  pas  mieux,  dis-je,  avoir  l'air  de  l'ignorer  que  de  chercher  à 
l'approfondir?  Je  suis  ta  sœur,  cl  je  connais  mes  devoirs.  —  Je  me 
contente  de  le  dire  cela  pour  aujourd'hui.  Si  tu  revenais  sur  ce  su- 
jet, je  te  parlerais  d'une  autre  façon. 

^  Elle  sort  avec  Casi'Ja. 

LOUIS. 

Elle  a  raison.  Oui,  j'aurais  mieux  fait  de  dissimuler  mon  injure 
et  d'accepter  sa  justification,  sauf  a  croire  ce  que  j'aurais  voulu.  J'ai 
eu  tort.  Maintenant  il  faut  procéder  d'une  autre  manière.  Ah  !  cruelia 
sœur,  lu  seras  la  cause  de  ma  inoït! 

1. 


6  LOUIS  PEllEZ  DE  GALICE. 

Entre  CASILDA. 
CASILPA. 
Un  Portugais,  fort  bien  mis,  qui  arrive  à  l'instant,  demande  a 
vous  parler. 

LOUIS,  à  part. 
Dissimulons.  {A  Casilda.)  l'^ais-le  entrer. 

Entre  MANUEL  MENDEZ. 

MANUKI,. 

Mon  cher  Louis  Pore/,  si  colle  pormission  cTil  tardé  un  moment 
de  plus,  dans  mon  impatience  de  vous  voir  je  l'aurais  devancée. 

LOUIS. 

Que  je  vous  embrasse  mille  fois,  cher  ManucL..  Ces  nœuds,  la 
mort  pourra  les  rompre,  mais  rien  ne  saurait  les  détacher...  D'où 
vient  donc  cette  aimable  visite  ?...  vous  à  Salvatierra  ! 

MANUEL. 

Oui,  et  ce  n'est  pas  sans  peine,  ce  n'est  pas  sans  de  grands  dan- 
gers que  j'ai  pu  arriver  jusqu'ici. 

LOUIS. 

Je  serais  fâché  que  ce  voyage  fût  la  conséquence  de  quelque 
ennui. 

MANUEL. 

Un  accueil  aussi  amical  me  fait  tout  oublier. 

LOUiS. 

Jusqu'à  ce  que  je  sache  la  cause  de  votre  chagrin,  le  motif  de  votre 
voyage,  et  ce  qui  vous  est  arrivé  on  Portugal ,  vous  me  verrez  en 
souci.  11  est  sans  doute  indiscret  de  vous  questionner  ainsi  à  la  pre- 
mière vue;  mais  mon  cœur  a  un  tel  désir  de  partager  votre  afllic- 
tion,  qu'il  faut  absolument  que  vous  me  tiriez  au  plus  tôt  d'inquié- 
tude. Allons,  qu'avez-vous? 

MANUEL. 

Prêtez-moi,  je  vous  prie,  votre  attention.  Vous  vous  souvenez, 
Louis  Perez,  —  car  l'absence,  j'imagine,  n'a  pas  eiïacé  le  souvenir 
de  notre  amitié,  —  de  ce  temps  heureux  où  vous  fûtes  mon  hôte  à 
Lisbonne,  par  suite  de  quelques  événements  qui,  vous  obligeant  à 
quitter  la  Castille,  avaient  valu  cet  honneur  à  ma  maison.  Mais  il 
ne  s'agit  pas  de  cela  en  ce  moment;  je  viens  a  mon  aventure.  Vous 
vous  souvenez  aussi  sans  doute  de  cet  amour  fortuné  qui  enchaînait 
toutes  mes  facultés.  Je  n'ai  pas  besoin  d'exalter  ma  passion  ;  je  suis 
Portugais,  c'est  tout  dire'.  Dofia  Juana  de  Meneses  est  cet  objet 
adoré  :  beauté  céleste  que  la  plus  vive  éloquence  ne  réussirait  ja- 
mais à  peindre;  divinité  charmante  à  laquelle  l'amour  même  oITri- 
rait  des  sacrifices  comme  à  l'idole  de  son  autel,  comme  à  la  déité 
de  son  temple.  Deux  années  entières  nous  vécûmes  dans  l'union  la 

Les  Espagnols  disent  en  commiiu  piovcilic  :  Amoureux  commo  lin  F,>riiigais. 


JOUKMiK  I,  SCKNK  I.  7 

plus  douce,  s.iiis  (]ue  ma  tendresse  rdcompenséii  ait  ressenti  d'autre 
jalousie  que  celle  qui,  par  une  ic'gcre  crainte,  un  tailile  soupçon,  ré- 
veille l'amour  sans  le  blesser.  Celait  ainsi  (jue  je  \ivais  cIkkiuc  jour 
plus  cpris  et  plus  heureux;  car  sans  ces  légers  mouvements  de  ja- 
lousie, l'amour  est  connue  un  corps  sans  âme.  —  Mais  malheur  à  ce- 
lui qui  prend  le  jjoison  pour  un  remède,  qui  réveille  le   feu  caché 
sous  la  cendre,  qui  veut  apprivoiser  un  animal  venimeux,   et  qui, 
jiour  se  distraire,  se  lance  sur  la  mer  orageuse  1  malheur  enfin  à  ce- 
lui qui  joue  avec  la  jalousie!  car  tôt  ou  tard  il  est  empoisonné  par 
ce  qu'il  croyait  salutaire,  il  est  piqué  par  l'aspic  qu'il  avait  nourri, 
il  est  brùié  par  ce  qui  devait  réchauffer  ses  sens,  il  est  enseveli  dans 
ces  flots  sur  lesquels  il  cherchait  son  plaisir.  Oui,  la  jalousie,  lors- 
qu'elle se  déclare,  est  plus  terrible  que  la  mer  irritée,  que  le  feu  dé- 
vorant, que  l'aspic  et  le  poison  perlides.  —  Celui  qui  excita  ma  ja- 
lousie, à  moi,   ce  fut  un  cavalier  qui  joignait  à  beaucoup  de  bra- 
voure, d'amabilité,  de  libéralité,  beaucoup  d'esprit  et  de  talent.  Je 
ne  vengerai  pas  mes  chagrins  sur  son  honneur  avec  ma  langue;  c'est 
assez  que  je  les  aie  vengés  sur  sa  vie  avec  ce  fer:  l'absence  et  la  mort 
me  rendent  une  personne  sacrée.  Bref,  sans  parler  davantage  des 
qualités  de  mon  rival,  ce  cavalier  la  demanda  à  son  père.  11  était 
riche,  le  père  est  avare  ;  on  fut  bientôt  d'accord.  Enfin  arriva  jjour 
mon  rival  le  iour  des  noces...  j'aurais  mieux  dit  le  jour  de-la  mort, 
puisq'ie  les  fêtes  du  mariase  se  changèrent  en  une  cérémonie  fu- 
nèbre.—  Déjà  les  amis  et  les  parents  étaient  réunis;  déjà  la  nuit, 
plus  sombre  que  de  coutume,  étendait  au  loin  ses  voiles  noirs,  ses 
voiles  de  deuil,  —  lorsque  j'entre  lout-a-coup  dans  la  maison;  je 
vais  droit  au  futur  époux,  et  désespéré,  laissant  parler  à  la  fois  ma 
main  et  ma  voix,  je  m'écrie  :  C'est  à  moi  qu'appartient  cette  beauté! 
et  en  même  temps  je  le  frappe  de  deux  coups  de  poignard  qui  re- 
tendirent gisant  sur  îa  place.  Ainsi  frappe  la  foudre  au  même  in- 
stant où  l'on  entend  gronder  le  tonnerre.  — Tout  le  monde  se  trouble; 
moi,  décidé  à  me  battre  contre  tous,  non  pas  pour  sauver  ma  vie, 
mais  pour  la  vendre  plus  cher  à  ceux  qui  la  voudraient,  j'ai  cepen- 
dant, au  milieu  du  tumulte  et  du  désordre,  le  bonheur  d'enlever  ma 
dame,  et  aussitôt  je  la  place  sur  un  cheval  plus  léger  que  les  vents. 
Un  mot  suffira  pour  exprimer  sa  vitesse  :  je  fuyais,  et  sa  course  en- 
core me  paraissait  rapide.  Knfin  nous  franchissons  la  frontière;  nous 
entrons  sur  les  terres  de  Castille,  en  saluant  ce  pays  comme  un  porl 
ouvert  à  nos  infortunes;  et  nous  arrivons  à  Salvatierra  avec  l'espoir 
de  trouver  aujtrès  de  vous  protestion  et  secours.  Louis  Ferez,  vous 
me  voyez  à  vos  pieds;  nous  sommes  amis,  et  notre  amitié  est  telle 
que  les  siècles  futurs  en  garderont  la  mémoire  :  doiuiez  l'hospitalité 
à  un  malheureux,  non  pas  tant  à  cause  de  ce  titre  d'ami,  que  parce 
qu'il  se  confie  a  vous,  et  qu'une  telle  confiance  oblige  un  homme 
noble;  cl  si  ce  n'est  pas  assez,  je  vous  le  demande  au  nom  d'une 
dame. —  J'ai  laissé  dona  Juana  dans  ce  bosquet  au  bord  de  la  ri- 


8  LOL'IS  VUW.Z  DE  GALiCi:. 

vièrc,  voulant  vous  parler  avnnt  ds  l'amener  ici.  Comme  j";ill.iis  vous 
chercher,  un  domestique  m'a  indiqué  voire  maison  au  milieu  de  ce 
désert,  et  je  me  jette  dans  vos  bras,  reconnaissant,  con(iaiit,  plein 
de  joie,  de  crainte  et  d'amour.  Mais  puisque  j'ai  prononcé  le  mot 
amour,  je  m'arrôlc.  Ce  que  l'on  sollicite  au  nom  de  l'amour,  ce 
n'est  jamais  une  faveur,  c'est  un  droit, 
i.ouis. 
Je  suis  si  oiïensé,  HlanucI  IMendcz,  de  tous  ces  vains  compliments, 
que  j'ai  hésité  à  vous  réji  iidrc.  Eh,  viveDicu  !  pour  me  dire  :  «  Louis 
Ferez,  j'ai  tué  un  fj;cnlilliomme.  je  mène  une  dame  avec  moi,  et  je 
viens  vous  demander  asile,»  était-il  besoin  de  tant  de  phrases  et  de 
façons?  Eh  bien  !  moi,  je  vcu\  vous  apprendre  comment  il  faut  par- 
ler; écoutez  moi  :  «  Manuel,  venez  dans  ma  maison,  c'est  la  vôtre; 
demeurez-y  longtemps  joyeux  et  satisfait;  je  vous  y  recevrai  et 
vous  y  servirai  de  mon  mieux.»  A  présent,  retournez,  où  vous  avez 
laissé  cette  dame,  et  conduisez-la  en  un  lieu  où  nous  tâcherons  qu'elle 
se  trouve  bien.  Quant  à  moi,  vous  me  dispenserez  d'aller  au-devant 
d'elle,  d'abord  parce  que  je  n'aime  pas  toutes  ces  politesses,  et  en- 
suite parce  qu'il  faut  que  je  reste  pour  disposer  et  ordonner  tout  ce 
qui  peut  être  nécessaire  à  son  service. 

MANUEL. 

Laissez,  mon  excellent  ami,  laissez,  que  je  vous  presse  encore  une 
fois  sur  mon  cœur  pour  vous  témoigner  ma  reconnaissance. 

LOUIS. 

Bien  !  bien!  allez  vite.  Cette  dame,  se  voyant  seule  dans  un  pays 
étranger,  pourra  être  inquiète,  et  je  ne  veux  pas  vous  retenir.  {Ma- 
nuel sort.)  Isabelle! 


Enlre  ISABELLE. 
ISABELLE. 


Que  désires-tu? 


LOUIS. 

Te  dire  que  si  jamais  mon  amitié  pour  loi  a  mérité  quelque  re- 
connaissance, tu  me  la  montres  à  présent.  Laissons  nos  querelles, 
et  que  les  étrangers  ne  puissent  rien  soupçonner  :  il  y  aura  temps 
pour  tout.  II  faut  que  tu  saches  qu'il  nous  est  arrivé  des  hôtes  à 
qui  j'ai  des  obligations,  et  que  je  voudrais  m'acquitter  envers  eux. 
Manuel  Mendez  vient  ici  avec  sa  femme. 

ISABELLE. 

En  cela  et  en  tout  je  suis  prèle  à  le  servir.  {On  entend  un  eli- 
queds  d'épdes.)  Dieu  me  soit  en  aide  !  quel  est  ce  bruit? 

LOUIS. 

J'entends  des  cris  et  un  cliquetis  d'épées. 
UNI!  VOIX,  du  dehort. 
Mort  ou  vif...  il  faut  que  nous  l'ayon*. 


On  entend  vue  detonanon 


ISABELLE. 


JOUICsiili  1.  SCliiNK  1.  9 

UNE    ADTIIE    VOIX. 

Nous  ne  pourrons  l'atteindre. 

ISABELLE. 

Je  vois  accourir  un  honnme  à  cheval  que  poursuivent  quantité  de 
r?fns  à  pied. 

UNE   VOIX. 

Tirez  sur  luil 
Ah  !  malheureux  1 

LOUIS. 

Qu'est-ce  donc  ? 

ISABELLE. 

On  l'a  tué  d'un  coup  d'arquebuse. 

LOUIS. 

Non  pas;  la  balle  n'a  frappé  que  le  cheval,  qui  demeure  étendu 
sur  la  place;  quant  au  cavalier,  il  s'est  relevé,  et  debout,  à  pied, 
il  défend  sa  vie  vaillamment  avec  son  épée. 

ISABELLE. 

11  est  parvenu  à  leur  échapper,  et  le  voici. 

Entre  DON  ALONZO,  l'épée  à  la  main. 
TON   ALOXZO. 

Ciel  l  secourez  un  malheureux  à  qui  les  forces  manquent  et  qui 
succombe. 

LOUIS. 

Eh  bien  !  seigneur  don  Alonzo,  qu'est-ce  donc? 

DON    ALONZO. 

Je  ne  puis  vous  conter  cela  en  ce  moment.  Seulement,  Louis  Fe- 
rez, je  vous  prie,  protégez-moi.  .\prcs  ce  que  j'ai  fait,  il  faut  que  je 
sois  cette  nuit  môme  en  Portugal. 

LOUIS. 

Ayez  bon  courage.  C'est  dans  de  telles  occasions  que  se  montrent 
les  cœurs  généreux.  Ici  près  est  le  pont  de  la  rivière  qui  sépare  le 
Portugal  de  la  C.astillc*;  si  vous  le  i)asscz,  vous  êtes  en  sûreté.  I\Ioi, 
je  vais  me  porter  dans  ce  délllé  pour  arrêter  ceux  qui  vous  pour- 
suivent Soyez  lran(}uille,  ils  ne  continueront  leur  marche  qu'aj-rès 
ra'avoir  mis  en  morceaux. 

DON    ALONZO. 

La  valeur  de  ce  bras  est  le  plus  fort  rempart  qui  pût  protéger  ma 
vie.  Que  le  ciel  conserve  la  vôtre  ! 

il  son. 

Knlrenl  LE  COriRÉGinOR  et  des  ALGUAZILS 
UN   AI.GUAZIL. 

Il  est  passé  par  ici. 


10  LOUIS  PHUEZ  DE  GALICE. 

LOUIS. 

Qu'est-ce  donc,  messturs?  (jiic  cliorchcz-vous? 

I.E   COHUltOlDOK. 

Don  Alonzo  de  Tordoya  n'cst-il  point  ji.issé  par  ici  en  fuyant? 

i.ouis. 
Il  doit  être  maintenant  sur  le  pont;  il  semblait  que  le  vent  îui 
eût  prêté  ses  ailes. 

I.E    CORRÉGIDOR. 

Suivons-le. 

1  ouïs. 
Attendez,  seigneur. 

lE    CORIlÉOinOR. 

Et  pourquoi  voulez-vous  que  j'attende? 

lOL'lS 

Tenez,  seigneur  corrégidor,  vous  avez  fait  toutes  les  diligences 
auxquelles  votre  cliarge  vous  oblige.  Ne  poursuivez  pas  ce  cavalier 
avec  tant  de  rigueur;  la  justice  doit  avoir  aussi  sa  générosité. 

LE    COKKÊr.lDOR. 

Je   ne  puis   m'arrêter  à  vous  répondre;  il   faut  que  j'aie  don 

Alonzo. 

LOUIS. 

Ecoutez  un  mot,  de  grâce. 

LE   CORRÉGIDOR. 

Vous  voulez  me  retenir,  je  le  vois.  . 

LOUIS. 

Si  vous  n'êtes  pas  détourn'5  de  suivre  vos  projets  par  les  conve- 
nances, par  mes  prières,  une  fois  que  vous  n'y  renoncerez  que  par 
force,  je  ne  vous  en  aurai  pas  d'obligation. 

LE    CORRltClDOIl. 

Et  comment  y  serai-je  forcé? 

LOUIS. 

A  coups  d'épée.  Je  me  suis  promis  de  défendre  ce  passage,  et  je 
ne  veux  pas  me  manquer  de  parole.  Vive  Dieu  !  que  pas  un  de  ceux, 
qui  sont  ici  présents  ne  s'avise  de  franchir  cette  ligne. 

Il  trnco  une  raie  avec  son  e'pde. 
LE    COUUÉCIDOR. 

Tuez  le. 

LOUIS. 

Doucement,  s'il  vous  plaît. 

LK   CORRÉGIDOR. 

Tuez-le  I 

U.\   ALGUAZIL. 

Mort  à  Louis  ï'crez  ! 

Lon?. 
Canailles,  vils  animaux,  poules  mouillées;  tenez,  voilà  comme  je 
meurs! 


J«  suis  blessé 
Jo  suis  mort! 


JOURiNÉE  I.  SCImNE  IL  H 

LE   CORRlÎGinO'R 
UN    ALOUAIIL. 


SCÈiNE  II. 

Le  rivago  <Ui  Mino. 
Enlrenl  DONA  JUANV  el  MENDEZ. 

JUANA. 

Tu  m'as  donné,  Manuel,  bien  des  preuves  d'affection;  jamais  tu 
ne  m'en  as  donné  une  qui  m'ait  autant  satisfaite  que  la  promiiti- 
tude  de  ton  retour. 

MANUEL. 

Chère  Juana,  l'amour,  qui  protège  mon  bonheur,  m'aplanit  tous 
les  obstacles;  je  ne  suis  point  allé  jusqu'à  Salvatierra,  j'ai  trouvé 
ce  que  je  cherchais  dans  les  profondeurs  de  ces  montagnes;  c'est  là 
qu'habite,  dans  une  maison  de  plaisance,  mon  ami  Louis  Ferez,  dont 
la  valeur  est  au-dessus  de  tous  les  éloges.  11  semble  qu'en  fixant  là 
sa  demeure  il  ait  d'avance  consulté  nos  vœux  et  nos  intérêts.  Ici 
notre  amour  sera  plus  caché  qu'à  Salvatierra ,  et  nous  y  serons 
mieux  en  sûreté. 

JUANA. 

Cher  Manuel,  celle  qui  a  tout  sacrifié  pour  loi,  parents,  patrie, 
réputation,  et  qui  dans  cette  position  est  encore  heureuse  d'avoir 
sa  vie  à  te  donner,  que  peut-elle  désirer  de  plus?  N'est-ce  pas  pour 
elle  la  plus  douce  joie  de  voir  cette  montagne  sauvage  devenue 
le  temple  de  l'amour,  de  l'amoiïr  le  plus  constant  et  le  plus 
dévoué? 

Entre  DON  ALONZO. 
DON   ALOXZO. 

Où  donc  me  conduit  mon  destin?  par  des  sentiers  non  frayés,  au 
milieu  de  ces  bois,  où  le  ciel  ne  m'envoie  aucune  consolation  !  Le 
souffle  et  les  forces  me  manquent;  épuisé,  je  n'ai  plus  qu'à  me 
laisser  tomber  sur  le  sol;  je  me  meurs.  Hélas!  que  le  ciel  me 
protège  I 

JUANA. 

J'entends  du  bruit. 

MANUEL. 

Il  est  vrai  ;  je  vois  un  cavalier  étendu  par  terre,  et  dont  la  main 
affaiblie  semble  ne  pouvoir  plus  soutenir  le  poids  d'une  épée.  Ap- 
prochons-nous de  lui.  —  Seriez-vous  blessé,  seigneur? 

DON   ALONZO. 

Grand  merci,  cavalier;  ce  n'est  que  de  la  fatigue;  déjà  je  reprends 
haleine.  Moi  qui  aurais  disputé  aux  vents  le  prix  de  la  rapidité,  me 
voilà  à  terre  sans  mouvement. 


12  LOUIS  PERPZ  D?:  GALICE. 

MANUEL. 

Voire  âme  paraît  forte  et  courageuse;  qu'elle  ne  se  laisse  pas 
abattre. 

UNE  VOIX,  du  dehors. 
Au  pont!  courez  au  pont!  et  il  ne  pourra  vous  é  happer. 

DON  ALONZO. 

Hélas!  un  plus  j;;rand  malheur  encore  me  menace.  Que  faire?  ces 
honmies,— ces  hommes  que  vous  entendez  sont  ceux  qui  me  pour- 
suivent. Un  ami  plein  de  bravoure  protégeait  ma  retraite;  et  sans 
duule,  puisqu'ils  ont  pénétre  jusqu'ici,  ils  l'ont  tué. 

Entre  LOI  IS  PEREZ. 

LOUIS. 

En  s'emparant  du  pont  ils  m'ont  coupé  le  passage,  et  le  ciel 
même  semble  se  fermer  sur  moi.  Cette  sombre  retraite  sera  mon 
tombeau. 

MANUEL. 

Qu'est  ceci,  Louis  Ferez? 

LOUIS. 

C'est  un  malheur  où  je  suis  tombé  pour  avoir  voulu  protéger  la 
fuite  d'un  ami. 

MANUEL. 

Vous  êtes  avec  moi,  Louis  Ferez;  nous  mourrons  ensemble,  et 
ainsi  nous  aurons  montré  jusqu'à  la  fin  le  dévouement  de  la  véri- 
table amitié. 

DON  ALONZo,  Se  relatant. 

Celui  qui  a  commis  la  faute,  et  qui  est  la  cause  de  tout  ce  qui 
arrive,  mourra  avec  vous. 

LOUIS. 

La  situation  est  difficile;  songeons  d'abord  au  plus  pressé,  nla- 
nuel ,  écoutez  ma  prière  :  ne  lirez  point  aujourd'hui  l'épée  pour 
moi.  Ma  vie,  je  le  sais,  est  sauvée  dés  que  ce  bras  la  défend;  mais 
il  importe  à  mon  honneur  que,  moi  absent,  vous  vous  trouviez  dans 
ma  maison ,  et  vous  savez  combien  l'honneur  est  préférable  à  la 
vie. 

MANUEL. 

Je  n'entends  rien,  et  si  l'on  vous  attaque  je  mourrai  avec  vous. 
H  serait  beau  à  moi,  vraiment,  de  me  tenir  près  de  vous  l'épée  dans 
le  fourreau  pendant  que  vous  seriez  à  vous  battre! 

JUANA. 

Peut-il  exister  une  femme  plus  malheureuse? 

UNE  VOIX,  du  dehors. 
Ils  ont  passé  par  ici. 

MANUEL. 

Les  voilà  qui  viennent.  Mais  c'est  en  vain  que  nous  préteiidona 


JOUUNEli:  1,  SCENE  II.  13 

nous  défendre  nous  trois  contre  tant  de  monde;  nous  devons  être 
infailliblement  pris  ou  tués. 

DON  ALON'ZO. 

Que  faire  donc? 

LOUIS. 

Oseriez-vous  vous  jeter  dans  le  fleuve  et  le  passer  à  la  nage? 

HO.V  ALO.NZO. 

Ce  n'est  pas  le  courage  qui  me  manque...  mais  je  ne  sais  as 
nager. 

Lours. 

Eh  bien  !  n'ayez  pas  peur;  moi  je  vous  passerai  sur  mes  épaules. 
En  agissant  ainsi,  Blanuel,  je  conserve  à  la  fois  ma  vie  et  mon  hon- 
neur: ma  vje,  en  me  réfugianten  Portugal,  où  je  serai  hors  de  leurs 
atteintes;  mon  honneur,  en  vous  laissant  dans  ma  maison...  Vous 
me  comprendrez  en  songeant  que  j'y  laisse  ma  sœur...  C'est  vous  en 
dire  assez.  Adieu. 

MANUEL. 

Un  ami  fidèle  restera  chez  vous.  C'est  aussi  vous  en  dire  assez. 
Adieu. 

LOUIS. 

Je  compte  sur  vous. 

MANUEL. 

Vous  pouvez  être  assuré  qu'il  en  sera  comme  si  vous  n'eussiei 
point  quitté  votre  maison. 

Louis  Ferez  el  don  Alonzo  sorlea 
LOUIS,  du  dehors 
Dieu  me  soit  en  aide! 

JUANA. 

Déjà,  comme  un  dauphin,  il  traverse  l'humide  élément. 

LOUIS,  de  dehors. 
Manuel  !  souvenez-vous-en,  je  vous  ai  conlié  mon  honneur. 

MANUEL. 

II  lutte  d'un  bras  vigoureux  contre  la  force  du  courant. 

LOUIS,  du  dehors. 
Songez,  songez  à  mon  honneur! 

MANUEL. 

Soyez  tranquille;  je  suis  là. 

LOUIS,  du  dehors. 
Adieu. 

MANUEL. 

Aurais-je  pu  m'attendre  à  un  pareil  malheur? 

JUANA. 

Hélas!  partout  où  je  vais,  qu'ai-je  trouvé  que  des  disgrâce»? 


m. 


Il»  Eorteai 
2 


14  LOUIS  FEREZ  DE  GALICE. 

SCÈNE  m. 

La  rive  opiiosrfo  ilu  Miûo,  en  Portugal. 

Enlrent  L'AMIRAL  cl  DONA  LÉONOR. 

l'amiral. 

Puisque  la  chaleur  rigoureuse  de  la  canicule  ne  se  suspend  ni  n 

faiblit,  lu  peux,  ma  charmante  nièce,  te  reposer  quelques  instants 

sur  la  rive  du  fleuve. 

LÉONOR. 

La  chasse  est  un  noble  exercice;  on  oublierait  tout,  on  s'oublie 
soi-même  dans  un  si  généreux  amusement. 
l'amiral. 

Tu  as  raison,  Léonor;  c'est  une  agréable  imitation  de  la  guerre. 
Quoi  de  plus  enivrant  que  de  voir  un  vaillant  porc  épie,  entouré 
d'une  meute  hardie,  .se  défendre  adroitement  avec  ses  pointes  d'i- 
voire? Laissant  approcher  l'un  après  l'autre  les  chiens  qui  l'entou- 
rent, il  terrasse  l'un,  blesse  l'autre;  et  lançant  de  tous  côtés  ses 
piquants,  il  semble  un  vivant  carquois  de  flèches  acérées...  11  fait 
beau  voir  également  un  lévrier  qui,  furieux  de  perdre  sa  proie,  se 
mord  les  pattes  de  rage,  et  recommence  une  nouvelle  attaque.  II 
fait  beau  les  voir  tous  deux  se  frapper  à  l'envi,  et  l'on  dirait  alors 
que  la  nature  ait  soumis  les  animaux  mêmes  à  la  loi  de  l'honneur. 

LIÎO.NOR. 

Oui,  ce  spectacle  est  du  plus  vif  intérêt.  Mais,  je  l'avoue,  la  chasse 
au  vol  me  plaît  encore  davantage.  Quoi  de  plus  ravissant  que  de 
voir  un  héron,  léger  comme  l'air,  rapide  comme  la  foudre,  qui 
passe  en  un  momc-nt  de  la  région  glacée  à  la  région  du  feu,  et  se 
balance  à  son  gré  entre  les  deux,  en  excitant  en  vous  une  inquiétude 
charmante?  de  voir  ensuite  deux  faucons  faire  des  pointes  sur  lui; 
fendant  la  plaine  éthérée  avec  une  inexprimable  vitesse,  poursuivre 
le  héron  qui  leur  échappe?  On  dirait  que  le  ciel  entier  n'est  pas 
encore  assez  vaste  pour  être  le  champ  clos  de  ce  combat.  A  la  tin, 
malgré  ses  détours,  attaqué  par  deux  adversaires,  le  héron ,  blessé 
mortellement,  tombe  du  ciel  comme  une  étoile  ensanglantée,  et, 
cependant,  ses  vainqueurs  triomphent  pleins  de  joie,  car  la  nature 
a  mis  jusque  dans  les  oiseaux  l'orgueil  du  point  d'honneur. 

Entre  PEDRO. 
PEDRO. 

Dans  quel  pays  suis-je  donc?  Je  ne  sais  où  je  vais.  Je  n'en  puis 
plus  de  crainte,  et  je  m'aperçois  qu'on  se  fatigue  à  voyager  à  pied. 
Je  suis  venu  en  Portugal  pourvoir  si  je  trouve  ici  quelque  remède 
à  mes  disgrâces,  car,  en  vérité,  pour  une  complaisance  que  i'ai  eue 
pour  ces  pauvres  amoureux,  cela  ne  m'a  guère  réussi.  Ne  faut-il 
pas  avoir  ûxi  {.".lignon ,  qu'au  premier  pas  je  me  perde  à  un  métier 


.TOUnNKIÎ  T.  SCl^NE  III.  15 

DÎi  tant  d'autres  ont  fait  leurs  airairos.  Que  devenir?...  Voici  du 
monde,  et  si  j'en  juge  à  la  mine,  des  gens  d'une  classe  t'ievce.  — 
Ayez  pitié  d'un  pauvre  garçon  abaiulonné  qui  ne  s'est  jamais  vu 
dans  une  pareille  situation  '. 

i.'AMiim,. 
Si  tu  vcu\  rentrer,  car  voilà  que  le  soleil  commence  à  Laisser  sur 
l'horizon.  — je  vais  appeler  quelqu'un  pour  qu'on  t'amène  un  che- 
val.-llola! 

PEDRO,  accourant. 
Plaît-il,  seigneur? 

l'amiral. 
Qui  ètes-vous  ? 

PRDUO. 

Ce  que  je  suis? 

l'ajiikal. 
Êtes-vous  à  mon  service?  Il  me  semble  que  c'est  la  première  fois 
que  je  vous  vois.  Étes-vous  un  de  mes  domestiques? 

PEOKO. 

Si  je  ne  le  suis  pas,  je  ne  demande  pas  mieux  que  de  l'être.  Et  a 
ce  propos  voici  un  petit  conte. —  Un  beau  jour,  entra  dans  le  palais 
de  Sa  Majesté  un  certain  don  Fulano  qui  n'iHnil  au  service  ni  du 
roi  ni  de  personne.  Or,  voyant  qu'à  l'heure  du  dîner  tous  les  mes- 
sieurs de  la  chambre  dépouillaient  leurs  manteaux  avec  mille  céré- 
monies, parce  qu'ils  devaient  porter  les  viandes  sur  la  table  du  roi, 
lui  il  quitta  le  sien  pareillement,  et  puis  entra  avec  les  autres.  Or, 
un  majordome  s'en  étant  aperçu,  s'approcha,  et  lui  demanda  s'il 
avait  prêté  serment.  Non,  seigneur,  répondit-il;  mais  s'il  ne  s'agit 
que  de  cela,  je  prêterai  serment  tant  qu'on  voudra.  De  même,  moi, 
e  veux  vous  servir;  et  s'il  le  faut,  je  prêle  serment,  je  nie,  je  re- 
lie, à  vos  souhaits. 

l'amiual. 

En  attendant,  vous  vous  mettez  en  frais  de  plaisanterie. 

PEDRO. 

Que  voulez-vous,  monseigneur?  je   n'ai  que  de  la  gaieté...  En 
ûomme  généreux  je  dépense  ce  que  j'ai. 
LOUIS,  du  dehors. 
Ah  !  maliicurcux  ! 

LÉONOR. 

Grand  Dieu  !  quelle  est  cette  voix? 
l'amiral. 
Je  "vois,  au  milieu  du  (leuvc    an  homme  qui  s'efTorcc  de  îutttr 
contre  le  courroux  des  ondes. 

Si  sedoliesse  de  mi. 

Que  soy  nino  y  solo,  y  nunca  en  tal  me  vi. 
l)aDs  une  autre  pièce  de  Caldcron  iniilti'i'o  la  iniia  de  Gomez  Arias  (Lajeune  filWil'î 
Gomez  Arias),  il  y  a  un  refrain  ilonl  ces  ileii.v  vims  nous  [laraiSsenUa  parodie. 


i<J  LOUIS  PEKKZ  DE  GALiCE. 

I.ÉONOU. 

Et  sans  être  effrayé  par  ces  dangers  et  par  ces  abîmes,  il  cherche  à 
sauver  un  autre  infortuné  qu'il  porte  sur  ses  épaules. 
DON  ALONZO,  (lu  (leliors. 
0  Dieu  !  ayez  pitié  de  nous  ! 

l'amiral,  à  Pedro. 
Allez,  et  secourez  cet  homme;  ce  sera  le  moyen  d'obtenir  raî>8 
bonnes  grâces. 

PEDRO. 

Si  je  puis  le  secourir  d'ici  où  nous  sommes,  je  ne  demande  pa» 
mirux.  Autrement,  je  suis  mauvais  nageur. 

LÉOXOK. 

Enfin  ils  ont  atteint  le  rivage,  le  port  de  salut. 

Enlrcnl  LOUIS  PERlîZ  el  DON  ALONZO. 

D0\  ALONZO. 

Dieu  puissant,  je  vous  rends  mille  grâces. 

LOUIS. 

Ma  foi,  vive  le  Christ!  nous  voilà  hors  d'affaire,  et  ça  n'a  pas  été 
sans  peine! 

l'amiral. 

Approchez,  approchez  ;  je  voudrais  vous  être  utile. 

PEDRO. 

A  présent,  à  la  bonne  heure.  [Reconnaissant  Louis  Pcrez.)  Mais 
que  vois- je? 

Il  s'éloigne. 

l'amiral. 
Quoi!  vous  vous  éloignez  en  voyant  des  hommes  qui  ont  un  tel 
besoin  de  vous  ! 

PEDRO. 

Je  suis  pitoyable  de  mon  naturel,  et  en  les  voyant  tous  deux,  le 
cœur  mo  manque.  {À  part.^  Vive  Dieu!  Louis  Perez  se  sera  mis  à 
ma  poursuite  paur  me  punir  des  petites  complaisances  que  j'ai  eues 
pour  sa  sœur,  et  je  suis  sûr  qu'il  veut  me  tuer.  31a  foi,  je  n'ai  plus 
qu'une  ressource ,  c'est  de  partir  soldat,  puisque,  dans  le  m.ême 
jour,  ce  diable  d'homme  m'oblige  à  décamper  de  la  Castille  et  du 
Portugal. 

l'amibaji,. 

Où  donc  allez -vous? 

PEDRO. 

J'ai  éprouvé  une  attaque  soudaine  de  certain  mal,  et  il  faut  qu 
je  m'en  aille  au  plus  tôt.  Ce  qui  est  juré  est  juré. 

Il  ton. 
l'amiral. 
Vraiment,  cet  homme  est  fou.  [A  don  Alonzo.  )  Venez,  cavalier, 
et  reprenez  courage  dans  mes  bras. 


JOURNÉE  I.  SCÈNE  111.  17 

nON  ALONZO. 

^ous  seul,  seigneur,  pouvez  me  sauver 

l'ami  UAL. 

Qui  êtes-vous?  Votre  malheur  m'a  touché,  et  vous  pouvez  vous 
confier  à  moi. 

DO.V  ALONZO. 

Veuillez  d  ubord,  pour  ma  règle,  m'apprendre  à  qui  je  parle,  et 
vous  saurez  ensuite  pourquoi  je  me  trouve  en  cet  état. 
l'amiral. 

Eh  bien!  je  suis  l'amiral  de  Portugal. —  Maintenant  vous  pouvez 
vous  déclarer.  Je  suis  tellement  affecté  de  votre  sort,  que  d'avance 
je  vous  promets  ma  protection;  et  comme  gage,  voilà  ma  main. 

DON  ALONZO. 

J'accepte  vos  bontés.  Vous  saurez  donc,  monseigneur,  que  je  suis 
de  la  maison  des  Tordoyas,  famille  qui  jouit  d'une  grande  consi- 
dération en  ce  pays.  Don  Alonzo  est  mon  nom.  Ce  matin,  jaloux 
d'un  cavalier,  je  suis  entré  chez  une  dame,  où  je  l'ai  trouvé;  je  lui 
ai  dit  que  je  l'attendais  hors  de  la  ville  ;  il  y  est  venu  comme  il  con- 
venait à  un  gentilhomme  lel  que  lui,  avec  la  cape  et  l'épce;  nous 
nous  sommes  battus,  et  après  avoir  reçu  deux  blessures  il  est  tombé 
à  terre  sans  vie.  C'est  un  malheur  que  je  déplore. — Cependant  tout 
le  village  était  en  émoi,  et  la  justice  est  sortie  à  ma  poursuite.  On 
voulait  m'arrêtcr.  Je  me  suis  échappé  sur  un  cheval  à  qui  ma  crainte 
prêtait  des  ailes  :  on  l'a  tué  d'un  coup  d'arquebuse.  Alors  j'ai  con- 
tinué de  fuir  à  pied,  et  je  suis  arrivé  à  une  maison  de  campagne, 
où  pour  mon  bonheur  j'ai  trouvé  Louis  Ferez... 

LOUIS. 

A  mon  tour;  c'est  à  moi  d'achever  l'histoire.  Voyant  don  Alonzo 
poursuivi  par  tant  de  monde,  et  avec  un  tel  acharnement,  je  lui  ai 
offert  de  protéger  sa  retraite.  Cette  maison  de  plaisance — je  ferais 
mieux  de  l'appeler  une  maison  de  chagrin, — est  située  au  bas  de  la 
montagne,  et  le  défilé  y  est  tellement  rétréci,  qu'il  fallait  que  tout 
ces  gens-là  y  passassent  devant  moi.  Je  voulus  d'abord  à  l'amiable, 
par  des  politesses,  par  des  prières,  obtenir  du  corrégidor  qu'il  ces- 
sât de  poursuivre  don  xilonzo  ;  il  s'y  refusa  avec  hauteur,  s'obstina 
à  marcher  en  avant,  et  il  aurait  en  effet  continué  sa  marche,  si  je 
ne  m'y  fusse  opposé,  en  frappant,  vive  Dieu',  avec  cette  épée,  d'es- 
toc et  de  taille.  KUe  m'a  si  bien  servi  dans  la  bagarre  que  j'en  ai 
blessé,  je  crois,  quatre  ou  cinq;  plaise  à  Dieu  qu'ils  en  guérissent  ! 
Dès  lors,  me  voyant  plus  compromis  encore  que  don  Alonzo,  j'ai 
mieux  aimé  me  fier  à  mes  jambes  qu'aux  prières  dos  autres',  et 

Prêterai  que  me  vnîiesse 
Ames  el  salie  de  mala 
Qui  rucgodi  huenoi 
.iJii-iioa  di:  provei!;;  espignol,   Mieux  vaut  sasU  ce   haie  qu'inlfircessioa  d'ii.iiiuête» 


{tns. 


2. 


18  LOUIS  PEIU-Z  DE  GALICE, 

trouvant  le  passage  fermé,  le  pont  occupé,  j'ai  pris  don  Âlonzo  dans 
mes  bras,  et,  mon  épde  entre  les  dcnis,  je  me  suis  jeté  à  l'eau.  En- 
fin nous  voici  arrivés,  mille  fois  heureux  i)uisque  voire  excellence 
veut  bien  nous  Jiccordcr  sa  protection,  et  dans  un  lieu  où  nous  n'a- 
vons rien  à  craindre,  places  que  nous  sommes  sous  la  protection  de 
votre  parole. 

l'amiral. 
Je  l'ai  donnée,  et  je  la  tiendrai. 

DON  ALONZO. 

Je  serai  forcé  de  m'en  prévaloir,  car  la  famille  de  mon  adversaire 
est  puissante. 

l'amiral. 
Comment  le  nommez-vous? 

DON  ALONZO. 

C'était  un  cavalier  doué  des  plus  belles  qualités;  mais  rarement 
le  bonheur  se  rencontre  avec  le  mérite.  Quoi  qu'il  en  soit,  en  le  nom- 
mant je  ne  fais  aucun  tort  à  la  réputation  q  i'il  avait  acquise  à  si 
juste  litre...  C'est  don  Diègue  d'Alvarade. 

LÉONOR. 

Hélas!  ô  ciel  !  —  Ah!  traître!  c'est  mon  frère  que  tu  as  tué. 

l'amiral. 
Tu  as  tué  mon  neveu  ! 

LOUIS,  à  part. 
Par  la  corbleu!  il  ne  nous  manquait  plus  que  cela!...  Allons,  je 
vois  que  d'un  moment  à  l'autre  il  me  faudra  encore  dégainer. 

DON  ALONZO. 

De  grâce,  mon  seigneur ,  que  votre  excellence  se  modère.  Songez 
que  ce  serait  entacher  votre  épéc  que  de  la  rougir  du  sang  d'un 
homme  rendu  à  vos  pieds.  Si  j'ai  tué  don  Diègue,  c'a  été  corps  à  corps, 
dans  la  campagne,  sans  trahison  ni  perfidie,  sans  ruse  ni  avantage. 
De  quoi  donc  pourriez-vous  vou'jir  vous  venger?...  D'ailleurs  vous 
n'avez  jamais  manqué  à  votre  parole,  et  ne  me  l'avez-vous  pas 
donnée? 

LOUIS ,  à  part. 

Après  tout,  vive  le  ciel  !  si  l'pn  m'y  oblige,  j'empoigne  ma  bonne 
épée,  et  puis  vienne  le  Portugal  tout  entier,  nous  verrons. 
l'amiral,  à  part. 

Ociel!  quelle  conduite  tenir  dans  une  situation  si  délicate? 
D'un  côté  mon  honneur  m'appelle;  de  l'autre  m'appelle  le  sang 
versé.  Faisons  la  part  de  chacun.  (Haut.  )  Don  Alonzo,  ma  parole 
est  une  loi  écrite  sur  le  bronze;  elle  m'enchaîne  à  jamais.  Mais  ma 
vengeance  aussi  est  une  loi  écrite  sur  le  marbre,  et  je  ne  saurais 
l'oublier.  Donc,— pour  m'acquitler  à  la  fois  de  ces  deux  devoirs, — 
tant  que  tu  seras  sur  mes  terres  ta  personne  est  en  sûreté;  mais, 
ïonges-y  bien,  dès  que  tu  en  seras  sorti,  lu  es  mort.  Je  t'ai  promis 
de  te  protéger,  mais  ce  ne  peut  être  que  chez  moi  et  non  chez  les 


ÎOURNÉK  H,  SCKNE  I.  -(O 

autres.  Et  c'est  pourquoi  dès  que  tu  auras  mis  le  pied  sur  les  terres 
du  roi,  tu  verras  celui  qui  aujourd'hui  te  d('iivre  et  te  protège  te 
5)oursuivre  cl  te  tuer.  Maintenant  tu  peux  partir,  tu  es  libre. 
Lilo.\oii. 
Non,  attends.  l\Ioi  je  ne  t'ai  point  donné  de  parole,  et  je  jfti'is 
poursuivre  ma  vengeance. 

l'amiual. 
Arrêtez,  ma  nièce;  songez  que  je  le  défends.  (.4  don  Alonzo.)  Eli 
bien!  qu'attends-tu?  Pars  donc,  tu  es  libre. 

D0\    AI,0.\ZO. 

Je  veux  embrasser  vos  genoux,  touché  jusqu'à  ''âme  de  tant  de 
générosité. 

l'amikal. 
Tu  me  remercieras  lorsque  mon  épée  t'ôtcra  la  vie. 

IION    AI.ONZO. 

Oui,  certes;  car  je  ne  puis  rien  désirer  de  plus  glorieux  que  de 
périr  d'une  si  noble  main. 

LÉONOK. 

Je  meurs  de  douleur. 

L'ArilRAL. 

Je  suis  au  désespoir. 

Il  sorl  avec  Léonor. 
DON  AÎ.ONTO 

Eh  bien!  que  dis-lu  de  tout  ceci,  Louis  Ferez? 
i.ouis. 

Notre  situation  s'est  améliorée.  Qu'il  nous  laisse  sortir  de  ses 
moins  comme  il  l'a  promis,  et  ensuite  bien  malin  sera  qui  nous 
sttrapera  '. 


JOURNÉE  DEUXIEME. 


SCENE  I. 

Campagne  près  San-Lucar'. 
Entrent  MANUEL  et  DON  A  JL'ANA,  en  habits  de  voyage. 

MANUEL. 

Jamais  un  mal  ne  vient  seul. 

'  Que  una  vez  alla,  verémos 

Quien  se  lleva  el  gato  al  agua. 

T.itlcralpmcnl  :  El  une  fois  la,  nous  venons  qui  poilera  le  clsat  à  la  rivière.  Expressiro 
[ro^erbiale  pour  iiurKiuer  une   cnlrcprisc  dillicilc. 

'  San-Lucar  de  Uairameda  esl  un  pml  de  mer  silué  en  Andalousie,  à  l'embou'jhiire  it 
&Badalr|uivir. 


20  LOUIS  PKRI-Z  DE  GALICE. 

JUAN A. 

En  effet,  malheurs  et  chagrins  semblent  toujours  s'appeler  les  un* 
les  autres. 

MANUEL. 

Ilélas!  Juana,  combien  je  suis  alfligé  de  le  voir  courir  ainsi  tris- 
tement les  pnys  étrangers!  Je  me  flattais  que  la  Galice  nous  servi- 
rait de  port  dans  cette  affreuse  tetnpèle  où  nous  avons  failli  périr, 
et  nous  y  avons  trouvé  de  nouvelles  tourmentes.  Une  autre  aventure 
nous  a  chassés  de  Salvaticrra,  et  nous  a  forcés  de  nous  réfugier  en 
Andalousie  à  travers  des  li(!ux  qui  nous  sont  inconnus. 

JUANA. 

Lorsque  j'ai  quitté  pour  toi  mon  pays  et  ma  famille,  cher  Manuel, 
je  m'attendais  à  tous  les  malheurs.  Je  n'ai  pas  quitté  le  Portugal 
pour  aller  vivre  dans  telle  ou  telle  contrée,  mais  seulement  pour 
vivre  avec  toi.  Qu'il  en  soit  ainsi  partout  où  mon  malheur  me  con- 
duira, —  partout  où  m'appellera  mon  bonheur. 

MANUEL. 

Par  quelles  actions,  par  quelles  paroles  pourrai-je  le  témoigner 
jamais  ma  reconnaissance?  Mais  pour  laisser  un  moment  ce  sujet 
qui  m'est  si  doux,  qu'est  donc  devenu  ce  domestique  que  nous 
avons  pris  en  chemin  ?  Je  voudrais  l'emmener  avec  moi  à  San-Lucar, 
alin  de  t'aller  chercher  quelque  nourriture,  pendant  que  le  sommeil 
accorde  à  la  fatigue  une  trêve  d'un  moment. 
Entre  PEDRO. 

JUANA. 

Le  voilà  qui  arrive. 

PEDRO. 

Que  m'ordonnez  vous,  seigneur? 

MANUEL. 

Accompagne-moi  à  San-Lucar. — Vous,  mon  bien,  retirez-vous  en 
un  lieu  où  vous  puissiez  vous  reposer. 

JUANA. 

Je  ne  cherche  pas  le  repos...  Je  veux  pleurer  pendant  votre  ab- 
sence. 

Elle  son 
MANUEL. 

Dans  un  moment  je  reviens.  —  (  A  Pedro.  )  Il  semble  qu'elle  ait 
pressenti  le  chagrin  que  je  vais  lui  donner,  et  que  son  cœur  en  souffre 
par  avance. 

PEDRO. 

Quoi!  seigneur,  vous  pensez  à  donner  du  chagrin  à  une  femmf 
aussi  aimable,  aussi  tendre,  aussi  dévouée  ?  Il  y  a  bien  peu  de  temps, 
il  est  vrai,  que  je  suis  à  votre  service,  et  il  n'y  a  guère  que  deux  ou 
trois  jours  que  vous  me  témoignez  un  peu  de  conOauce;  mais  pour- 
tant j'en  ai  vu  assez  pour  savoir  combien  cette  dan;p.  vous  est  ci'.t- 
*héc  et  tout  ce  que  vous  lui  deveî  de  reccnnaissance. 


JOIJRXEL  il.  SthNL  !.  21 

MANUE!,. 

Je  ne  le  nie  point;  iiuiis,  vois-tu,  Pedro,  l'homme  ne  saiir.iil  rc?- 
sister  au  destin.  Oblige  de  quitter  le  Portugal,  j'ai  fui  d'abord  en 
Galice,  et  de  là  en  Andalousie  oîi  nous  sommes.  Telle  a  été  la  vo- 
lonté du  ciel.  Encore  ne  puis-je  rester  ici;  car,  niômc  ici,  je  ne  suis 
pas  en  sûreté.  Je  veux  servir;  je  veux,  me  confiant  à  la  mer  incon- 
stante, me  rendre  aux  îles  du  nord  :  là,  s'il  plaît  à  Dieu,  la  ban- 
nière catholique  Iloltcra  bientôt  sur  les  tours  dorées  de  leurs  for- 
teresses'. Oui,  je  veux  m'enrôler:  quels  que  soient  les  périls  de  la 
guerre,  je  sens  que  j'aurai  moins  à  craindre  sous  l'iiabit  de  soldat. 
Mais  ne  crois  pas  que  je  veuille  laisser  cette  dame  sous  le  poids 
d'un  outrage  infâme;  ne  crois  j)as  que  j'expose  par  mon  absence  sou 
honneur  et  sa  beauté.  Non,  non,  je  la  laisserai  en  sûreté  dans  un 
couvent  de  San-Lucar,  et  je  donnerai  le  peu  qui  me  reste  pour  pour- 
voir à  ses  besoins  jusqu'à  mon  retour.  Quant  à  moi,  mon  épée  me 
suffit. 

On  cnlcnd  le  lamboiir. 
PEDRO. 

Je  reconnais  là  votre  générosité.  Mais  quel  est  ce  bruit  de  tam- 
bour? 

MANUEL. 

Il  y  a  sans  doute  dans  ces  environs  quelque  poste  qu'on  relevé. 

PEDRO. 

Vous  avez  raison  ;  je  vois  l'étendard. 

MANUEL. 

Approchons-nous...  Et  puisque  c'est  le  premier  qui  s'offre  à  moi, 
c'est  sous  celui  là  que  je  veux  m'enrôler.  Va,  va  vers  l'enseigne,  et 
dis-lui  que  deux  hommes  désirent  s'enrôler  dans  sa  compagnie. 

Il  s'éloigne. 
Entre  LOUIS  FEREZ  avec  DES  SOLDATS. 

PEDRO. 

Celui  qui  vient  là  m'en  donnera  des  nouvelles.  —  Seigneur  sol- 
dat, pourriez-vous,  s'il  vous  plaît,  dire  à  un  étranger  quel  est  l'en- 
Bcigne  de  la  compagnie? 

PREMIER   SOLDAT. 

T.e  voilà.  C'est  celui  qui  porte  un  baudrier  rouge. 

PEDRO. 

Quoi  !  cet  homme  de  belle  prestance,  qui  nous  tourne  le  des  en 
"^e  niOiî?ent  ? 

PRIlMIER  sold.at. 
Lui  même. 

louis. 
Kegnrdez-moi  toujours,  soldats,  comme  votre  camarade  ci  votre 

'  U  V  a  ici  évidcmmciil  une  all'ision  à  rcxpediiicn  de  h  fameuse  Armada.  d-A  ce 
rasfage  qui  nous  a  permis,  dans  la  notice,  de  Uxcr  la  date  de  l'acùan. 


Î2  LOUIS  PERKZ  DK  GALICE. 

DEUXIKHE    SOLDAT. 

Nous  désirons  tous  vous  servir. 

Les  SolJiU  ïoneof. 
TEono,  à  part. 
Le  voilà  seul,  l'enseigne;  profitons  de  l'occasion. 

LOL'is,  à  part. 
Sur  ma  foi,  je  serais  trop  heureux  dans  cette  position,  si  je  n'avais 
toujours  là  un  souci  qui  me  ronge  le  cœur! 

PEDRO. 

Seigneur  enseigne? 

LOUIS,  à  part. 
Faut-il  que  j'aie  laissé  dans  un  tel  péril  une  fille  si  belle  et  s 
résolue  ! 

PEDRO. 

Seigneur  enseigne  ? 

LOUIS,  à  part. 

Je  serai  bien  avancé  quand  j'aurai  acquis  quelque  renom  par  mon 
courage,  si  d'un  autre  côté  le  ciel  veut  que  mon  honneur  soit  flé- 
tri!... Toutefois,  dans  mon  malheur  une  consolation  me  reste.  Un 
ami... 

PEDRO. 

Seigneur  enseigne,  si  vous  pouviez  bien  un  moment... 

LOUIS,  à  part. 
Un  ami  sûr  et  fidèle  est  dans  ma  maison,  et  veille  pour  moi. 

PEDRO,  à  part. 
Sans  doute  il  est  sourd  de  cette  oreille.  Allons  de  l'autre  côté. 
[Criant.)  Seigneur  enseigne? 

LOUIS. 

Qui  m'appelle  ? 

PEDH0. 

Un  soldat  qui  voudrait...  [Reconnaissant  Lnuis  Ferez.)  Mais 
non...  non,  non...  Il  ne  veut  rien,  le  soldat...  Et  s'il  a  dit  qu'il 
voulait  quelque  chose,  il  a  menti,  ou  il  s'est  trompé  comme  un 
sot. 

LOUIS. 

Attends,  misérable,  attends!  îs'e  t'avais-je  pas  dit  de  ne  pius  te 
trouver  jamais  sous  mes  pas?...  que  je  te  tuerais  partout  oîi  je  te 
rencontrerais  ? 

PEDUO. 

Il  est  vrai.  Mais  comment  pouvais-je  croire  que  je  vous  retrou- 
verais aujourd'hui  enseigne  à  San-Lucar? 

LOUIS. 

Vive  Dieu!  il  faut  enfin  que  tu  sois  châtié:  car  c'est  toi  la  cause 
première  de  tous  mes  ennuis. 

PEDRO. 

Au  secours!  on  me  tue! 


JOURNÉE  II,  SCÈNE  I.  23 

Enlre  MAMJEL. 
MAM'EL,  à  part. 
Oue  vois-je?  un  soldat  qui  veut  battre  mon  domestique!  [Haut.) 
Cavalier,  avant  de  maltraiter  ainsi  un  iiomme  à  mon  service,  vous 
auriez  dû  considérer...  Biais  quoi!  c'est  vous  ! 

LOUIS. 

3e  ne  me  trompe  pas ,  c'est  lui  ! 

MANUEL. 

Vous  me  voyez  dans  un  étonnement... 

LOUIS. 

Je  ne  puis  en  croire  mes  yeux...  Manuel! 

Ils  s'embrassent. 
MANUEL. 

Qu'est-ce  donc,  Louis?  Il  me  semblait  que  vous  étiez  allé  en  Por 
tugal  ?  Par  quelle  aventure  nous  trouvons-nous  donc  en  présence 
en  ce  pays? 

LOUIS. 

Mais  vous-même,  Manuel,  n'étiez-vous  pas  resté  dans  ma  maison 
à  Salvatîerra ?  Par  quel  hasard  vous  rencontré-je  ici?  Comment  un 
ami  aussi  noble,  aussi  dévoué  que  vous  l'êtes,  remplit-il  aussi  mal 
les  obligations  qu'il  a  contractées  envers  celui  qui  lui  a  confié  le 
soin  de  son  honneur?...  Le  ciel  m'en  est  témoin,  dans  mon  absence 
c'était  là  ma  seule  consolation. 

MANUEL. 

N'ayant  à  nous  deux  qu'un  seul  cœur,  nous  souffrons  doublement 
en  celte  circonstance.,.  Tirez-moi  d'abord  de  peine,  et  ensuite  je 
satisferai  votre  curiosité.  Pour  ce  que  j'ai  à  vous  dire,  il  faut  que 
nous  soyons  seuls.  Cela  exige  le  secret. 

LOUIS. 

Je  suis,  je  vous  le  jure,  accablé  d'ennuis,  et  voilà  que  votre  cir- 
conspection me  donne  de  nouveaux  soucis.  Abrégeons  donc.  Ce  do- 
mestique est-il  à  vous? 

MANUEL. 

Il  venait  à  San-Lucar;  je  l'ai  rencontré  en  route,  et  je  l'ai  pris. 
Le  hasard  a  tout  fait. 

LOUIS. 

Que  pour  aujourd'hui  votre  protection  soit  sa  sauvegarde,  [À  Pe- 
dro.) A  présent,  misérable,  fais  bien  attention  à  ce  que  je  te  dis  : 
tu  ne  trouveras  pas  tous  les  jours  un  ami  qui  te  délivre  de  mes 
mains.  Va-t'en. 

PEDRO. 

Je  ne  demande  pas  mieux;  mais  je  voudrais  bien  que  vous  eus- 
siez la  bonté  de  me  dire  oii  vous  allez  de  ce  pas,  afin  que  j'aille 
d'un  autre  côté.  Partout,  partout  je  vous  rencontre...  mais  bon! 
voilà  qu'il  me  vient  dans  l'esprit  un  moyen  de  vous  échapper.  Celui- 


24  LOUIS  PEIiEZ  DE  GALICE. 

là  nie  sauvera.  Puisque  vous  me  cli.isscz  des  pays  étrangers,  je  vais 

retourner  dans  ma  patrie,  et  ainsi  vous  ne  me  verrez  jiius. 

Il     SOll. 

LOUIS. 

Nous  sommes  seuls  enfin,  et  puisque  vous  voulez  d'abord  que  je 
vous  dise  l'aventure  qui  m'a  fait  venir  ici,  —  vous  saurez  (jue  je  me 
réfugiai  en  Portugal;  mais  qu'en  sortant  du  Jlino  je  me  trouvai 
dans  un  péril  jdus  grand  que  celui  que  je  fuyais.  La  terre  où  nous 
abordâmes  appartenant  à  l'amiral  de  Portugal,  nous  eûmes  recours 
à  sa  protection,  qu'il  nous  accorda  aussitôt  :  mais  ayant  appris  quel 
était  l'adversaire  que  don  Alonzo  avait  tué,  —  c'était  son  neveu, — 
sa  générosité  se  changea  en  fureur,  et  il  nous  chassa  de  ses  terres. 
11  serait  trop  long  de  vous  conter  tout  ce  qui  nous  arriva.  Enfin, 
nous  sommes  arrivés  à  San-Lucar,  où  le  duc'  nous  a  fait  le  m.eil- 
leur  accueil;  et  comme  il  est  capitaine  général  de  l'armée  que  le  roi 
envoie  contre  l'Angleterre,  dans  sa  générosité  il  a  donné  une  com- 
pagnie à  don  Alonzo,  et  celui  ci  m'a  donné  à  moi  l'étendard  ,  de 
sorte  que  me  voilà  enseigne.  Vous  savez  maintenant.  Manuel,  tout 
ce  qui  me  regarde.  A  votre  tour,  parlez,  parlez,  vive  Dieu!  Jusqu'à 
ce  que  je  vous  aie  entendu,  mon  âme  ne  tient  qu'à  un  fil. 

.MANUEL. 

Au  moment  où  vous  veniez  de  vous  précipiter  dans  le  fleuve,  la 
justice  arriva;  et  désespérant  de  se  venger,  elle  revint  honteuse  à 
Salvatierra.  Moi,  j'allai  dans  votre  maison,  et  j'y  reçuî  une  hospi- 
talité que  ma  reconnaissance  n'oubliera  jamais.  —  Maintenant,  j'hé- 
site à  vous  raconter  ce  qu'il  faut  cependant  que  vou^  sachiez...  Je 
ne  sais  comment  vous  le  dire,  et  je  ne  puis  vous  le  taire  Bref,  rap- 
pelez-vous, mon  cher  Louis,  qu'en  vous  séparant  de  moi,  vous  me 
priâtes  avec  de  tristes  exclamations  de  veiller  à  votre  honneur, 
puisque  j'allais  demeurer  dans  votre  maison.  Eh  bien,  un  mot  vous 
dira  tout  :  j'ai  été  obligé  de  fuir  et  de  venir  ici  parce  que  j'ai  veillé 
à  votre  honneur. 

LOUIS. 

Manuel,  je  vous  en  supplie,  expliquez- vous.  Chacune  de  vos  pa- 
roles est  comme  un  serpent  qui  me  déchire  le  cœur.  Vous  ne  vous 
figurez  pas  ce  que  je  souffre.  Parlez,  de  grâce. 

MANUEL. 

Jean-Baptiste,  un  riche  cultivateur,  épris  de  votre  charmante  sœur, 
lui  rendait  publiquement  des  soins.  Son  audace  arriva  au  point 
qu'une  nuit  il  escalada  votre  maison. 

LOUIS. 

0  ciel  ! 

MANUEL. 

Bloi  qui  veillais  sans  cesse  avec  la  plus  grande  attention,  je  f.xt'a 

'  Le  dac  deMédina-Celi. 


JOURNÉE  II ,  SCÈNE  I.  25 

da  mon  ajipartcmcnt  cl  pénétrai  jusque  dans  une  chambre  où  je  le 
trouvai  enveloppé  de  son  manteau  jusqu'aux  yeux.  Aussitôt  :  «Ca- 
valier, lui  dis-je  résolument,  celte  maison  appartient  à  un  brave 
gentilhomme  qui  m'a  confié  son  honneur,  et  dès  lors  je  dois  châtier 
tant  d'audace.  »  Et  disant  cela,  je  le  poussai  avec  vigueur;  mais  le 
traître  sauta  par  la  fenêtre.  Mêlant  élancé  après  lui,  je  trouvai  dans 
le  chemin  deux  hommes  qui  faisaient  pour  lui  le  guet  Décidé  à  le 
.uer,  je  les  attaquai  tous  trois.  Je  tuai  l'un,  blessai  l'autre;  Jean- 
Baptiste  s'échappa.  Je  vous  laisse  à  juger  ma  situation.  J'étais  étran- 
ger, inconnu  dans  le  pays,  j'avais  avec  moi  une  femme;  que  pou- 
vais-jc  faire,  sinon  fuir  devant  tant  de  peines  accumulées?  Si  j'ai  eu 
tort,  du  moins  mon  intention  a  été  irréprochable.  Je  me  suis  de- 
mandé ce  que  vous-même  eussiez  fait  en  pareille  occurrence,  et, 
j'en  atteste  le  ciel,  j'ai  cru  agir  comme  vous  auriez  agi  à  ma  place. 

LOUIS. 

Vous  dites  vrai  :  car,  certes,  si  j'avais  trouvé  dans  ma  maison  un 
tel  homme,  j'aurais  cherché  à  le  tuer,  j'aurais  cherché  à  tuer  tous 
ceux  qui  auraient  pu  lui  prêter  secours  :  vous  avez  donc  fait  ce  que 
j'aurais  fait  moi-même  II  avait  raison  celui  qui  a  dit  que  le  cœur 
d'un  ami  était  un  miroir  :  je  me  vois  en  vous.  Mais,  comme  vous  le 
savez,  quand  on  se  regarde  dans  un  miroir,  on  voit  dans  sa  main 
droite  ce  que  l'on  tient  dans  sa  main  gauche;  et  c'est  ainsi  que  je 
vois  l'événement  qui  fait  notre  malheur  à  tous  deux  :  je  trouve  à  la 
fois  en  vous  mon  honneur  et  mon  offense;  car  l'honneur  vu  en  sens 
contraire  ne  peut  être  que  l'outrage.  Maintenant,  adieu  mes  projets 
de  guerre  !  j'y  renonce,  et  je  retourne  à  Salvatierra.  Ce  serait  perdre 
mon  honneur  que  de  le  laisser  ainsi  exposé. 

Entre  DON  ALONZO. 

DON  ALONZO. 

Que  faites-vous  donc  là,  Louis  Ferez? 

LOUIS. 

Si  vous  avez  trouvé  en  moi  quelque  chose  qui  ait  mérité  votre 
bienveillance,  je  vojs  supplie  de  la  reporter  en  mon  absence  sur 
mon  ami  Manuel.  Disposez  de  mon  grade  en  sa  faveur.  Pour  moi, 
un  événement  fâcheux  me  force  à  retourner  à  Salvatierra. 

DON   ALONZO. 

Songe?  donc... 

LOUIS. 

J'ai  pris  la  résokaion  que  devait  prendre  un  homme  offensé. 

DON  ALONZO. 

Mon  amitié  voulait  vous  dissuader  de  cette  démarche  ;  mais  vous 
vous  dites  ciTensé,  je  me  tais.  Au  contraire,  maintenant,  c'est  moi 
qui  vci'i  preijerai  de  retourner  à  Salvatierra  pour  venger  votre  ou- 
trage. ¥i\i,  Louis  tnm,  c'est  à  une  condition. 

m.  3 


20  LOUIS  PEIU-Z  DE  GALICE. 

LOUIS. 

Laquelle? 

DON  ALONZO. 

C'est  que  vous  ne  partirez  pas  sans  moi;  je  veux  et  dois  être  à  vos 
côlds.  11  ne  serait  pas  juste  que  je  vous  laissasse  dans  le  péril,  vous 
qui  m'avez  sauve  la  vie. 

MANUEL. 

Une  fois  que  Louis  Ferez  est  résolu  à  retourner  chez  lui,  il  ne  par- 
tira pas  seul,  car  il  faut  que  je  l'y  accompagne.  Je  suis  son  ami,  et 
ne  le  fussé-je  pas,  comme  c'est  moi  qui  lui  ai  porté  la  nouvelle,  je 
me  reprocherais  de  demeurer  ici  tranquille  après  l'avoir  mis  dans 
la  peine. 

DON  ALONZO. 

Celui  qui  a  mis  Louis  Ferez  dans  la  peine,  c'est  moi;  car  c'est 
moi  qui,  épuisé  de  fatigue,  implorai  son  secours  alors  qu'il  était 
tranquille  en  sa  maison.  Donc,  puisque  c'est  moi  qui  suis  la  cause 
première  de  ses  ennuis,  c'est  à  moi  qu'il  appartient  de  l'accompa- 
guer.  Car  enfin,  ne  serait-ce  pas  une  infamie  aux  yeux  du  monde  en- 
tier de  faire  sortir  un  homme  de  sa  maison  et  de  l'y  laisser  rentrer 
seul? 

M\NUEL. 

Que  vous  l'accompagniez  ou  non,  j'irai  avec  lui;  car  si  vous  vous 
conduisez  noblement,  ce  n'est  pas  une  raison  pour  que  je  me  com- 
porte en  lâche. 

LOUIS. 

Voila  une  querelle  généreuse;  mais,  pour  Dieu!  qu'aucun  aes 
deux  ne  vienne  avec  moi.  Tous  deux  vous  êtes  venus  'ci  poursuivis 
par  un  destin  contraire,  tous  deux  vous  avez  les  plus  graves  motifs 
pour  vous  tenir  sur  vos  gardes  :  serais-je  un  ami  loyal,  si,  au  moin- 
dre prétexte,  je  vous  mettais  dans  l'embarras?  D'ailleurs  ne  serait- 
ce  pas  m'ôter  une  ressource  pour  l'avenir  ? 

DON  ALONZO. 

Soit;  mais  alors,  que  l'un  de  nous  aujourd'hui  vous  accompagne, 
et  demain,  si  besoin  est,  vous  retrouverez  l'autre. 

MANUEL. 

S'il  n'y  en  a  qu'un  qui  le  suive,  ce  sera  moi. 

DON  ALONZO. 

N(fn,  ce  sera  celui  que  choisira  Louis  Ferez. 

MANUEL. 

Volontiers.  —  Choisis  donc  entre  deux  amis  fidèles. 

LOUIS. 

Je  me  rends;  et  forcé  par  vous  à  désobliger  l'un  des  deux  ,  voici 
ce  que  je  décide  :  don  Alonzo  ayant  beaucoup  à  perdre,  je  choisis 
Manuel  pour  m'accompagner. 

DON  ALONZO. 

Quoi!  c'est  vous  qui  parlez  ainsi  !  c'est  vous  qui  préfé'oz  à  ia  vio 


JOURNEE  II,  SCENE  II.  27 

je  ne  sais  quels  misérables  intérêts!...  Ah  !  je  n'aurais  pas  attendu 
cela  de  yous!...  Eh  bien!  puisque  vous  me  faites  un  tel  outrage,  je 
me  vengerai,  et  voici  comment.  Tenez,  voici  des  bijoux,  prenez-les 
pour  votre  voyage.  Vous  ne  refuserez  pas  au  moins  ce  léger  service, 
en  attendant  que  j'aille  tous  deux  vous  rejoindre,  et  que  je  puisse 
a  mon  tour  vous  sauver  de  quelque  imminent  péril. 

LOUIS. 

Embrassez-moi,  et  adieu.  Il  faut  que  j'aille  châtier  une  sœur  et 
un  traître;  il  faut  que  j'aille  reprendre  mon  honneur  qu'un  lâche 
m'a  dérobé  en  mon  absence.  J'accepte  vos  bijoux  comme  l'offre  d'un 
ami  ;  je  vous  les  rendrai  quelque  jour. 

D0\  ALONZO. 

Yous  m'oiïcnsez. 

LOUIS. 

Ce  ne  sera  que  l'accomplissement  d'un  devoir. 

Us  sorli;nt. 

SCÈNE  II 

Dans  la  maison  de  Louis  Ferez. 
Entrent  DONA  ISABELLE  cl  CASILDA. 

CASILDA. 

vous  voulez  savoir  ce  qui  se  passe,  je  vous  l'apprendrai.  Dona 
T.éonor  d'Alvarade  est  venue  à  Salvaiierra. 

ISABELLE. 

Dan':  quel  but? 

CASILDA. 

Le  désir  de  venger  la  mort  de  son  frère  l'aura,  j'imagine,  attirée 
ici.  J'ai  vu  ce  matin  Jean-Baptiste  qui  causait  avec  elle. 

ISABELLE. 

Et  qu'est-ce  que  tu  en  conclus? 

CASILDA. 

Laissez-moi  achever.  —  Étonnée  de  le  voir  parler  à  elle,  j'ai  in- 
terroge un  domestique  de  dona  Léonor  que  je  connais  un  peu  ,  lui 
demandant  d'où  venait  cette  intimité  ;  à  quoi  il  a  répondu  que  dans 
rinformation  faite  par  le  juge*  envoyé  de  Madrid  pour  vérifier  les 
délits  que  l'on  impute  à  don  Alonzo  et  à  votre  frère,  il  n'y  avait 
que  le  témoignage  de  Jean-Baptiste  qui  leur  fût  contraire,  et  elle, 
par  reconnaissance,  elle  lui  a  fait  cet  accueil.  Car  aujourd'hui,  en 
vérité,  on  n'aime  dans  le  monde  que  les  témoins  qui  déposent  au 
gré  des  parties. 

ISABELLE. 

Tais-toi,  Casilda;  tes  paroles  sont  pour  moi  un  supplice.  On  ne 
devrait  jamais  raconter,  on  ne  devrait  jamais  entendre  de  pareilles 

'  El  pesquisidor.  C'élail  k-  juge  commis  pour  l'aire  une  enquête,  à  peu  près  ce  qu'es» 
cbez  nous  acU'.ijUcment  ie  juge  d'iuslruclion. 


23  LOUIS  Pi:iŒZ  DE  GALICE, 

choses...  0  ciel  !  c'est  par  des  calomnie»  que  Jean-Baptiste  se  venge! 
il  se  venge  d'une  injure  dont  lui  niCme  est  coupable,  en  recourant 
aux  autres!  N'cst-il  pas  (étrange  et  bien  triste  de  voir  l'offenseur 
triomphant  s'acharner  ainsi  sur  l'ofTcnsé  qui  est  forcé  de  s'enfuir? 

CASILDA. 

J'ai  appris  bien  autre  chose. 

ISABELLE. 

El  quoi  donc? 

CASILDA. 

Jean-Baptiste  a  porté  plainte  contre  cet  ami  de  notre  maître  qui 
a  tué  ici  un  do  ses  valets,  et  il  a  voulu  que  le  juge  en  connût. 

ISABELLE. 

Ainsi  le  lâche  se  joue  de  ma  réputation,  et  pour  inculper  don  Ma- 
nuel, il  me  déshonore! 

Enlre  PEDRO. 

PEDRO. 

Que  la  roule  m'a  paru  longue!...  et  cela  n'est  pas  étonnant... 
quand  on  fuit,  il  semble  que  la  pour  vous  attache  un  poids  de  cent 
livres  à  chaque  pied.  —  A-t-on  jamais  vu  un  coupable  prendre  pour 
asile  la  maison  même  où  il  a  commis  le  délit?  Mais  voila  ma  mai- 
tresse.  {A  Isabelle.)  Puisque  j'ai  été  assez  heureux  pour  arriver  jus- 
qu'à vous,  permeltoz-moi,  madame,  de  baiser  le  pied  nain  par  ex- 
cellence, ou,  pour  mieux  dire,  le  moule  fortuné  qui  renferme  ce  nain 
charmant,  et  veuillez  me  dire,  par  ma  vie,  si  mon  maître  est  de  re- 
tour dans  ces  parages. 

IS.VBELLE. 

Sois  le  bienvenu,  Pedro.  Tu  n'as  rien  à  craindre  de  lui  à  pré- 
sent; car  des  événemenls  survenus  depuis  ton  dépari  l'ont  obligé  à 
s'absenter. 

PEDRO. 

Je  sais  tout  cela,  mais  je  ne  m'y  fie  guère.  S'il  n'est  pas  encore 
ici,  je  garantis  qu'il  ne  tardera  pas  à  paraître. 

ISABELLE. 

Comment  cela? 

PEDRO. 

Puisque  je  suis  ici,  il  ne  peut  pas  manquer  de  m'y  suivre;  car  il 
semble  vraiment  s'être  donné  pour  charge  de  me  suivre  partout, 
d'être  pour  moi  une  espèce  de  fantôme,  une  vision  de  capeetd'épée, 
enfin  un  épouvantail  que  j'ai  sans  cesse  sur  mon  dos. 

Entre  JEAN-BAPTtSTE. 

JEAN-BAPTISTE,  à  part. 

Si  on  le  condamne  à  mort,  comme  il  l'a  mérité,  je  suis  biori  s\ir 
alors  qu'il  ne  reviendra  pas  à  Snlvalierra...  et  mon  tc!niiiga)g<>  oit 
parfaitement  combiné  pour  le  faire  déclarer  coupable.  Mais  j'aptr 


JOURNÉE  II.  SCÈNE  H.  29 

çois  Isabelle,  (rfaut.)  Heureux  celui  qui  obtient  le  bonheur  d'ap- 
procher cette  sphère  brillante  qu'illumine  de  ses  clartés  ce  soleil  de 
la  terre  dont  le  soleil  du  ciel  est  jaloux! 

ISABELLE. 

Assez,  Jean-Baptiste,  assez.  Si  jusqu'à  présent  j'ai  pu  être  pour 
toi  un  soleil,  je  ne  dois  plus  te  paraître  désormais  une  planète  res- 
plendissante, et  si  je  brille  encore  à  tes  yeux,  ce  ne  sera  plus  que 
comme  la  foudre.  Vainement,  perfide  que  tu  es,  vainement,  dans  la 
folie  et  ton  orgueil,  tu  prétends  être  arrivé  au  soleil;  tu  n'as  [lu 
soutenir  ton  vol  audacieux;  tu  es  tombé  d'une  façon  ridicule,  et  tu 
ne  te  relèveras  plus  de  ta  chute.  Qui  jamais  s'est  vanté  du  mal  qu'il 
faisait?  Crois-tu  donc  que  d'odieuses  dénonciations,  que  d'infâmes 
vengeances  te  serviront  de  titres  à  mon  amour?  Si  tu  te  regardais 
comme  offensé  par  mon  frère,  lu  devais  le  défier  à  l'épée,  corps  à 
corps;  tu  aurais  lavé  ton  injure,  tu  aurais  mérité  mon  estime.  Mais 
cette  estime,  tu  ne  l'obtiendras  pas  par  d'abominables  calomnies... 
Après  tout,  pourquoi  m'étonné-je?  il  est  naturel  qu'ils  se  vengent 
en  traîtres,  les  lâches  qui  n'ont  pas  osé  se  venger  noblement  en  se 
mettant  en  face  de  leur  adversaire.  Tu  le  comprends,  c'est  ta  dépo- 
sition qui  a  amené  ce  changement  dans  mon  cœur;  et  quelle  affec- 
tion ne  serait  pas  à  jamais  abolie  par  une  conduite  aussi  infâme? 

Elle  sorl. 
JEAN-BAPTISTE. 

Ecoutez,  Isabelle. 

CASILDA. 

Elle  a  cent  fois  raison. 

Elle  sert. 
JEAN-BAPTISTE,  à  pari. 
Je  joue  de  malheur.  Je  croyais  par  là  l'obtenir,  et  je  la  perds!  Ah! 
ciel  injuste,  toutes  les  peines  que  j'ai  prises  devaient-elles  tourner 
à  ma  confusion? 

PEDRO. 

Si  vos  chagrins  vous  ont  laissé  un  peu  de  mémoire  et  de  jugement, 
vous  ne  refuserez  pas,  j'espère,  d'embrasser  un  homme  qui  a  souf- 
fert pour  vous  et  l'exil  et  mille  maux. 

JEAX-BAPTISTE. 

C'est  toi,  Pedro?  Sois  le  bienvenu. 

PEDRO. 

A  votre  service. 

JEAN-BAPTISTE. 

Si  tu  te  mettais  réellement  à  mon  service,  je  serais  trop  lîeureux. 

PEr/RO. 

Tîi~:)<?T,  ?o:r.mandez,  et  vous  verrez. 

JEAN-BAPliSTE. 

^^e  viens-tu  pas  demeurer  chez  Isabelle? 

3. 


30  LOUIS  rEiu:z  di:  gaijck. 

l'KDIlO. 

.l'arrivé  à  l'instant,  et  je  me  (latte  ([uc  je  vais  rentrer  chez  elle,  car 
enfin  cette  maison  a  été  jadis  mon  centre. 

JRAN-I!A1>T1STF.. 

Je  voudrais  m'cxpliqucr,  me  justilier  auprès  d'elle.  S-i  tu  m'ou- 
vres sa  porte  celte  nuit,  je  m'engage  à  te  faire  cadeau  d'un  bel 
habit. 

PEDKO. 

Ma  fol  !  je  ne  risque  rien,  et  je  veux  bien  ;  mais  à  une  condition  : 
c'est  que  vous  frapperez  légèrement.  Moi,  à  ce  signal,  j'ouvrirai  sans 
demander  qui  c'est;  vous,  vous  entrerez  aussitôt,  et  comme  cela,  on 
ne  pourra  pas  me  soupçonner. 

JEAN-BAPTISTE. 

A  merveille!  et  comme  le  soleil  est  sur  la  fin  de  sa  course,  je  me 
retire.  N'oublie  pas;  à  bientôt  ! 

Il  sort. 
PEDRO. 

Nousaulresalcahuetes',  nous  ressemblons  aux  brelandiers. — Puis- 
que nous  y  sommes,  i)arlons  un  peu  brcland.  —  Alcahuetes  et  bre- 
landiers exercent  les  uns  et  les  autres  la  plus  honorable  profession. 
Les  galants  sont  les  joueurs,  et  l'on  en  voit  à  foison.  Le  joueur  qui 
frappe  des  mains  et  des  pieds,  qui  crie,  qui  fait  tapage,  c'est  le  ga- 
lant jaloux,  car  la  jalousie  est  toujours  bruyante;  le  galant  qui  se 
laisse  tromper  sans  mot  dire,  c'est  le  joueur  à  contenance  de  mi- 
nistre, qui  entre,  perd  et  paye  sans  témoigner  de  regrets,  quoiqu'il 
n'en  éprouve  pas  moins  ;  le  joueur  qui  joue  sur  gages,  c'est  le  galant 
novice,  qui  s'endette  chez  le  marchand  pour  donner  à  sa  maîtresse 
de  belles  robes  et  des  bijoux;  le  joueur  qui  fausse  compagnie,  c'est 
le  gaïant  habile  qui,  une  fois  trompé,  se  retire  en  disant  :  Bien  sot 
est  celui  qui  s'obstine  à  perdre  !  le  joueur  qui  joue  sur  parole,  c'est 
1  galant  expérimenté  qui  promet,  et  qui  ne  paye  que  quand  il  tient; 
Je  galant  qui  fait  sa  cour  avec  de  l'éloquence  et  des  vers,  c'est  le 
joueur  fripon  qui  triche  en  jouant  avec  des  cartes  arrangées;  la  ga- 
lerie qui  obsède  les  joueurs  sans  leur  être  d'aucun  profit,  c'est  les 
voisins  des  galants,  qui  sans  cesse  les  épient  et  les  ennuient;  les  car- 
tes du  jeu  d'amour,  ce  sont  les  dames,  et  chacun  sait  avec  quelle 
facilité  elles  se  brouillent,  et  chacun  sait  de  même  que  pour  des 
cartes  neuves  on  met  volontiers  sous  le  chandelier.  Enfin,  pour  com- 
pléter la  comparaison,  jamais  joueurs  ni  galants  ne  profitent  de  leur 
expérience;  ni  les  pertes,  ni  les  menaces,  ni  même  l'intervention  de 
ia  justice  n'y  peuvent  rien.  C'est  pourquoi  je  reviens  bravenaenÊ  à 
mon  ancien  métier,  et  je  vais,  par  mon  industrie,  tâcher  de  regagner 

Valcahuete,  dont  U  est  souvent  qu  ;:(;on  ■ic\Jii;ement  dans  les  coœédiesde  Calderon, 
était 

Ce  qu  a  la  cour  ou  nomme  ami  du  prince. 


JOURNÉE  II,  SCÈNE  II.  3f 

ce  que  mon  industrie  m'a  fait  perdre.  —  Mais  je  vois  revenir  Isa- 
belle. 

Entrent  ISABELLE  et  CASILDA. 

ISABELLE. 

Casilda,  puisque  le  soleil  s'est  déjà  caché  dans  le  sein  de  l'océan 
•espagnol,  ferme  la  porte.  Ensuite  tu  chanteras  avec  Inès,  et  cela  me 
distraira  do  mes  peines.  Je  voudrais  quelque  chose  d'un  peu  mélan- 
colique. (On  frappe.)  Dis-moi,  Casilda,  n'as- tu  pas  entendu  frapper? 
Qui  donc  peut  venir  à  cette  heure? 

l'EDRO.  à  part. 
Je  parie  que  c'est  notre  galant  qui  m'appelle.  {Haut.)  Je  vais  re» 
pondre. 

ISABELLE. 

Va;  mais  n'ouvre  pas  sans  savoir  qui  c'est. 

PEDRO. 

Je  m'en  garderais  bien  !  (Â  part.]  D'autant  mieux  que  je  le  sais 
déjà. 

ISABELLE. 

Je  suis  toute  émue.  Quelle  est  la  peine  secrète  qui  me  tourmente 
ainsi?  Quelle  est  cette  illusion  menaçante  qui  vient  changer  nos 
chagrins  en  terreur? 

Entre  PEDRO. 

PEDltO. 

Madame! 

ISABELLE. 

Qu'est-ce  donc? 

PEDllO. 

J'ai  entr'ouvert  la  porte,  et  aussitôt  un  homme  est  entré  enve- 
loppé de  son  manteau  jusqu'aux  yeux.  {A  part.)  Maintenant  me 
voilà  justifié! 

Entre  LOUIS  PEREZ. 

ISABELLE. 

Qui  donc  ose  entrer  ainsi  dans  cette  maison? 

LOUIS. 

Moi. 

PEDRO,  à  part. 
Que  vois-je? 

LOUIS. 

C'est  moi  qui  viens  savoir  de  vos  nouvelle?. 

ISABELLE. 

D!e'J  me  soit  en  aide! 

L0U13. 

Et  de  q,uoi  donc  ètes-vous  tous  surpris? 
PEDRO,  à  part. 
3e  n'en  Duis  dus  de  peur.  Cachons-nous  dans  un  eûis. 


j-s  LOUIS  TEB.EZ  DE  GALICE. 

tSABELI-E. 

Comment  donc,  mon  frère,  t'es-lu  hasardé  à  venir  ici?  Ne  cra/ns- 
tu  pas  la  sévérité  de  ce  juge  qu'on  a  envoyé  de  la  capitale  pour  pro- 
céder contre  toi,  et  qui  déjà,  pour  ta  résistance  à  la  juslioe... 

LOUIS. 

Achève  donc. 

ISABELLE, 

T'a  condamné  à  mort. 

LOUIS. 

C'est  le  moindre  de  mes  soucis  !  Déjà  profondément  blessé,  la 
cœur  décliiré  des  outrages  que  tu  m'as  faits,  je  ne  crains  pas  de 
mourir. 

ISABELLE. 

Je  ne  te  comprends  pas. 

LOUIS. 

Il  est  inutile  d'en  parler,  il  suffit  que  j'y  porte  remède;  et  puis- 
que c'est  le  dessein  qui  m'amène,  sois  tranquille,  j'en  viendrai  à 
bout.  Cependant  il  faut  que  je  sache  d'abord  où  en  est  ce  juge.  Que 
s'est-il  passé?  Quelles  charges  y  a-t-il  contre  moi? 

ISABEILE. 

Je  ne  sais  que  peu  de  chose,  c'est  que  tu  as  été  sommé  de  compa- 
raître à  cri  public,  que  tous  tes  biens  ont  été  mis  sous  séquestre, 
et  qu'on  me  laisse  à  moi  une  faible  somme  à  titre  d'aliments.  Mais 
du  procès  même  je  ne  sais  rien. 

LOUIS. 

Ne  te  trouble  pas  ainsi ,  ma  sœur.  Je  suis  venu  te  cbercoer. 
Pauvre  et  sans  protection,  tu  ne  peux  rester  ici. 

ISABELLE. 

Tu  as  raison;  je  ne  veux  pas  être  exposée  aux  insultes  de  quelque 
insolent  à  qui  son  audace  ou  son  argent  pourrait  faire  ouvrir  ma 
porte. 

LOUIS. 

Ton  langage  me  rassure  sur  ce  point.  Mais  un  autre  souci  me 
préoccupe  encore. 

ISABELLE. 

Et  lequel? 

LOUIS. 

C'est  de  ne  pas  savoir  ce  que  le  juge  a  écrit  contre  moi,  et  je  ne 
puis  pas  partir  sans  cela. 

ISABELLE. 

Comment  le  sauras-tu? 

LOUIS. 

Le  moyen  le  plus  simple,  c'est  de  consulter  l'original  ;  et  puis- 
que aussi  bien  je  dois  être  banrii,  vive  le  ciel  !  il  faut  au  moiiiî  î^ue 
ce  soit  pour  quelque  chose.  [A  Pedro.)  Ainsi,  traître,  pour  cora- 
mencer.  à  novs  ôt"  * 


JULIl.M-.i:  1!.  sCLvNIi  m.  33 

ITiDUO. 

Vous  feriez  mieux  de  commencer  par  un  autre.  \  ous  (inirez  par 
moi. 

LOUiS. 

Comment  te  Irouvé-jc  ici? 

PF-rmo. 
Éooutez-moi,  je  vous  dirai  la  vérité.  —  Voyant  qu'il  était  iiétW- 
saire,  indispensable... 

LOUIS. 

Eh  bien!  achève. 

PF.DRO,  continuant. 

Que  vous  vinssiez  en  ce  lieu.  — je  me  suis  mis  en  route  tout 

de  suite  pour  m'y  rendre,  me  conformant  ainsi  à  l'ordre  que  vous 
m'aviez  donné  de  ne  pas  vous  montrer  ma  Ggure. 

LOLiS. 

Et  tu  crois  de  la  sorte... 

PEDRO. 

Sans  doute,  puisque  vous  me  suiviez  par  derrière. 

LOUIS. 

Blcurs,  infâme  ! 

PEDivo,  tombant. 
Je  suis  ruort!...  Aye!  aye! 

LOUIS. 

Maintenant,  viens,  suis-moi.  Je  m'engage  à  te  tirer  de  tous  ces 
dangers.  [A  part.)  Mettons-la  d'abord  en  lieu  sûr,  enlevons  la  par 
avance  à  l'incendie  de  cette  Troie  qui  sera  bientôt  enflammes,  et 
ensuite,  vive  Dieu  !  l'on  se  souviendra  de  Louis  Pcrez  de  Galice. 

Ils  sortent. 
PEDUO,  se  relevant. 
Ah  1  bienheureuse  mort!  c'est  toi  qui  m'as  sauvé,  et  tu  as  été 
vraiment  pour  moi  une  invention  sainte  et  divine.  Oh!  qu'il  a  rai- 
son celui  qui  se  recommande  à  toi!...  Et  puisqu'ils  sont  tous  deux 
partis,  moi  à  mon  tour  je  vais  filer,  (ilcr  comme  une  étoile,  en 
bénissant  trois  fois  le  miracle  qui  a  détourné  de  mon  sein  l'épëe 
de  ce  démon  ! 

SCÈNE  III. 


Enlrcnl  LE  JUGE  et  l  N  DO.ME5TI0UE. 

LE   JUGE. 

Portez  dans  cette  salle,  où  il  fait  plus  frais,  une  table,  une  écri- 
îoife  et  tous  ces  papiers.  (  ^  part.)  H  faut  que  je  les  examine  avec 
Juin,  qu';  je  pèse  les  dépositions,  que  je  voie  enP.n  ce  qui  me  reste 
à  ftirc. 


i  LOUIS  FEREZ  DE  GALICE. 

tK  POVÎRSTIQUE. 

Voici,  seigneur,  tout  ce  que  vous  avez  demandé. 
Entre  UN  AUTKE  DOMESTIQUE. 
DEUXIÈME   UOMHSTIQUE. 

Seigneur,  voilà  un  étranger  qui  veut  vous  parler.  11  prétend  qu'il 
faut  que  vous  l'entendiez  dans  l'inlérôt  de  l'aiTaire  pour  laquelle 
vTiî  .^tes  venu  ici. 

LK  JUGE. 

Ce  sera  sans  doute  quelque  nouveau  renseignement.  Fais  entrer. 

Le  Domestique  sort 
Entrent  LOUIS  l'EREZ  et  MANUEL. 

LOUIS. 

Reste  à  cette  porte,  Manuel  ;  et  pendant  que  je  parlerai  au  juge 
ne  laisse  approcher  personne,  soit  pour  voir,  soit  pour  écouter. 

MANUEL. 

Sois  tranquille.  Je  le  réponds  qu'il  n'entrera  que  moi. 

Manuel  sort. 
LOUIS. 

Je  baise  les  mains  au  seis;neur  juge,  en  le  suppliant  de  s'asseoir 
et  de  m'accorder  audience,  j'ai  à  lui  parler  de  choses  relatives  à  la 
commission  dont  il  est  chargé. 

LE  JUGE,  aux  Domestiques. 

Laissez-nous. 

Les  Domestiques  sortent. 
LOUIS. 

Comme  ce  que  j'ai  à  vous  dire  pourra  être  long ,  vous  me  per- 
mettrez de  prendre  un  tabouret. 

LE   JUGE. 

Asseyez-vous.  [A  part.)  Il  s'agit  probablement  de  que'.que  révé- 
lation d'une  haute  importance. 

LOUIS, 

Comment  votre  seigneurie  se  trouve-t-elle  de  l'air  de  ta  Galice? 

LE   JUGE. 

Fort  bien,  je  vous  remercie.  {A  part.)  Ce  sera  une  bonne  journée  ! 

LOUIS. 

Pour  venir  au  fait,  j'ai  ouï  dire  que  votre  seigneurie  s'était  trans- 
portée dans  ce  pays  pour  procéder  contre  certains  coupables. 

LE  JUGE. 

Oui,  seigneur,  contre  un  certain  don  Alonzo  de  Tordoya  et  un 
nommé  Louis  Perez.  Don  Alonzo  est  accusé  d'avoir  tué  en  duel  don 
Diègue  d'Alvarade. 

LOUIS. 

Voyons;  était-ce  donc  là  un  délits!  extraordinaire  qu'il  dût  faire 
venir  de  la  capitale  un  homme  justement  renommé  pour  sa  science 
et  sa  sagesse?  Fallait-il  pour  cela  abandonner  les  aises  et  le  repos 


JOURNEK  II,  SCEA'K  III.  i» 

gui  conviennent  à  votre  âge?  N'est-ce  jtas  une  chose  qui  se  voU  t->us 
les  jours? 

LE   JUGE. 

Aussi  n'est-ce  pas  là  l'essenlicl.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  imporlanf;, 
c'est  la  rébellion  à  la  justice,  c'est  la  blessure  faite  à  un  corrdgjdor 
par  un  malheureux,  un  insolent,  nommé  Louis  Perez,  un  misérable, 
un  scélérat,  qui  ne  vit  ici  que  de  meurtres  et  de  crimes.  Mais 
qu'ai-je  dit?  II  est  imprudent  à  moi  de  parler  ainsi  et  de  montrer 
ma  pensée  sans  savoir  qui  vous  êtes.  Veuillez,  je  vous  prie,  me  dire 
votre  nom  et  ce  que  vous  voulez;  car,  avant  tout,  il  faut  savoir  avec 
qui  l'on  couse. 

LOUIS. 

Volontiers,  je  n'ai  rien  à  cacher. 

LE   .'LGE. 


Dites-le  donc. 
Louis  Perez. 
Holà!  quelqu'un  ! 


LOUIS. 
LE   JUGE. 


Entre  MANl'aL. 
MANUEL, 

Me  voici,  seigneur;  que  voulez-vous? 

LE  JUGE. 

Qui  êtes-vous? 

LOUIS. 

Un  ami  à  moi. 

MANUEL. 

Et  tellement  votre  serviteur,  que  tant  que  je  serai  ici,  nul  autre 
ne  vous  servira  que  moi. 

LOUIS. 

Que  votre  seigneurie  ne  se  trouble  pas,  et.  je  vous  en  prie  oe  nou- 
veau, assejez-Yous.  Nous  avons  beaucoup  à  causer. 

Hanticl  soit. 

LE  JUGE,  à  part. 
Il  est  delà  prudence  de  ne  pas  aventurer  ma  vie  avec  ces  enragés, 
qui,  en  outre,  ont  probablement  du  monde  avec  eux.  [Il  s'assied. 
Haut.)  Eh  bienl  Louis  Perez,  que  voulez-vous? 

LOUIS. 

Seigneur,  après  avoir  été  quelques  jours  absent  de  ce  pays,  j'y 
suis  revenu  aujourd'hui  ;  plusieurs  personnes  avec  qui  j'ai  causé 
m'ont  assuré  que  vous  aviez  commencé  une  instruction  contre  moi; 
mais  malheureusement  lorsque  j'ai  demandé  ce  que  contenait  cette 
instruction,  les  unes  m'ont  dit  une  chose,  les  autres  une  autre. 
Aioi  aans  mon  impatience  de  savoir  au  juste  ce  qui  en  est,  je  n'ai 
rien  trouvé  de  mieux  que  de  venir  le  demander  à  celui  qui  e6t  le 


36  LOUIS  Pi:iu:z  de  OAi.ict:. 

mieux  instruit  de  tout.  C'eit  pourquoi,  seigneur,  je  vous  supplie 
lie  la  manière  la  plus  instante  de  vjuloir  bien  me  dire  ce  qu'il  y  a 
contre  moi,  afin  que  je  ne  f.issc  pas  quelque  imprudence,  dans  ïe 
doute  où  je  serais  de  ce  qui  me  condamne  ou  me  justifie. 

LF.    JUGE. 

La  curiosité  n'est  pas  mauvaise! 

LOUIS. 

Oui,  je  suis  on  ne  peut  i)his  curieux  de  savoir  cela.  —  Mais  si 
votre  seigneurie  ne  veut  pas  me  le  dire,  —  écoutez.  —  (/;  prend  le 
dossier  sur  la  table.)  Ceci  me  paraît  être  la  procédure,  c'est  elle 
qui  me  dira  tout,  et  je  ne  vous  en  aurai  point  l'obligation. 

Li;   JUGE. 

Que  faites-vous? 

LOUIS. 

J'examine  le  dossier. 

LE  JUGE. 

Mais  songez... 

LOUIS. 

Asseyez-vous,  seigneur  juge,  je  vous  le  répète,  et  ne  me  forcez 
pas  à  vous  le  dire  si  souvent.  Voici  le  préambule,  les  procès-ver- 
baux, selon  l'usage.  Je  n"ai  pas  besoin  de  lire  ça  ;  je  sais  à  peu  prè^ 
ce  que  ga  dit.  Venons  à  l'information.  Voici  le  premier  témoin.  {Il 
lit.)  «  Et  ayant  reçu  en  la  forme  prescrite  le  serment  d'André 
Ximenès,  il  a  déclaré  qu'iiu  moment  où  parurent  les  deux  cavaliers, 
il  était  à  couper  du  bois  ;  qu'ils  se  battirent  seuls,  et  qu'un  instant 
après  il  vit  tomber  don  Diègue  ;  que  la  justice  étant  survenue,  don 
Alonzo  voulut  s'échapper,  mais  que  son  cheval  ayant  été  tué  d'un 
coup  d'arquebuse,  il  senfuit  à  pied  en  courant,  et  arriva  ainsi  à 
l'habitation  de  Louis  Ferez...  »  [Parlant.)  Bon  !  voici  que  j'entre  en 
scène!  {Il  lit.)  «  Oue  celui-ci  pria  poliment  le  corrégidor  de  ne  pas 
poursuivre  avec  tant  de  rigueur  ce  cavalier;  que  le  corrégidor  s'y 
étant  refusé,  alors  Louis  Ferez  se  mit  au  milieu  du  chemin  pour  en 
défendre  le  passage  et  résister  à  la  justice;  qu'il  ne  sait  pas  et  ne 
peut  pas  dire  comment  le  corrégidor  fut  blessé.  Telle  est  sa  décla- 
ration, qu'il  affirme  être  vraie  et  sincère,  sous  le  serment  qu'il  a 
fait.  »'  [l'arlant.)  Et  il  affirme  la  vérité.  André  Ximenez  est  un 
homme  de  bien.  Fassons  au  second  témoin.  (//  lit.)  «  Gil  Parrado 
déclare  qu'ayant  entendu  du  bruit,  il  sortit  de  Salvatierra,  et 
arriva  au  moment  où  Louis  Ferez  se  battait  contre  tous;  qu'il  le 
vit  ensuite  se  jeter  dans  le  fleuve  ;  et  qu'il  n'en  sait  pas  davantage.  » 
{Parlant.)  Voilà  qui  est  bref!  —  Troisième  témoin,  Jean-Baptiste. 
—  Voyons  un  peu  ce  que  dira  ce  vieux  chrétien.  {Il  lit.)  «Il  dé- 
clare qu'il  était  caché  derrière  des  arbres  lorsque  les  deux  cavaliers 
vinrent  se  battre  ;  et  qu'ils  combattaient  avec  égalité,  lorsque  Louis 
Ferez  sortit  d'une  embuscade,  et  s'étant  placé  à  côté  de  don  Alonrn, 
lousdeux.  donnèrent  la  mort  à  don  Diègue,  lâchement  et  irattreu- 


JOURXHl'   11,  SCÈNE  IH.  ?7 

sèment.  >■  [rarlanl.)  Vous  en  faut-il  davantage,  seigneur  juge 
pour  appiécicr  i  et  homme  et  smi  léinoignage?  Il  est  si  infâme 
qu'il  a>ouo  froidcmcrii  fire  demeuré  tranquille  en  voyant  consom- 
mer un  assassinat!  Vive  Dieu!  il  en  a  menti  !  —  Conliinions.  [Lisant.) 
«  Que  don  Alonzo  mont  i  à  cheval  et  s'enfuit;  que  Louis  Père/,  ne 
pouvant  en  fiiic  autant,  se  battit  contre  la  justicf,  tua  et  blesfa 
plusieurs  personises.  »  —  [Parlant.]  C'est  un  juif!  —  Permettez, 
seijcneur,  que  j  emporte  celle  feuille;  je  m'engage  à  la  rapporter  en 
temps  utile.  [L'arrachant.)  Je  veux  faire  confesser  la  vérité  à  ce 
chien  maudit...  quoique,  à  vrai  dite,  il  n'y  ciit  rien  d'étonnant  à  ce 
qu'il  ne  sût  {)as  faire  une  cuiifes>ion,  car  il  n'y  a  p;is  longtemps 
qu'il  l'apiuend.  —  Si  les  juges  doivent  prononcer  sur  les  déposi- 
tions, ce  ne  doit  pas  êire  du  moins  sur  de  faux  témoignages  ;  et  ils 
doivent,  en  outre,  cnleiidre  ce  que  l'accusé  peut  dire  a  sa  décharge. 
Que  votre  .«eigneurie  considère  que  je  n'ai  pu  commettre  de  délit 
alors  que  j'étais  traniiuillcment  devant  la  porte  de  ma  maison.  Le 
malheur  est  venu  m'y  chercher,  il  n'a  pas  dépendu  de  moi  de  le 
fuir;  et  l'homme  juste,  vous  le  savez,  comprend  et  excuse  un  mal- 
heur amené  par  les  circonstances. 

UNE  VOIX,  du  dehors. 

L'homme  qui  est  là  dedans  est  Louis  Ferez,  maintenant  que  noua 
sommes  en  force,  entrez,  et  prenez-le. 

MANUEL,  du  dehors. 

«e  suis  ici  pour  le  défendre. 

LOl'iS. 

Laissez-les  critrer,  Manuel.  Peu  m'importe  à  présent,  car  je  sais 
ce  queje  voulais  savoir;  et  vous  verrez  que,  parfois,  ceux  qui  entrent 
par  la  porte,  peuvent  bien  sortir  par  la  fenêtre. 
u.\i-:  VOIX,  du  dehors. 

Arrêtez-le  ! 

LE  JLGE. 

Rendez-vous,  Louis  Ferez,-  et  je  vous  promets,  foi  d'homme  da 
bien,  qu^  yous  aurez  toujours  en  moi  un  ami. 

LOL'IS. 

Je  ne  cherche  pas  mes  amis  paimi  les  gens  de  robe.  Ils  ne  se 
croient  pas  obligés  par  leur  parole,  et  ils  font  les  lois  en  consé 
quence. 

LE  JUGE. 

Songez-y  bien  ;  si  vous  ne  vous  rendez,  voi}*  êtes  mort. 

LOUIS. 

Tuez-moi  donc,  si  vous  pouvez. 

LE   JUGIÎ. 

Cvoyez-vous  donc  que  cela  me  soit  diffuiîeî 

LOUIS. 

Oui  ;  car  j'ai  mon  bras  pour  m«  défendre. 

III.  4 


38  LOUIS  FEREZ  DE  GALICE. 

tE  JUGE. 

Entrez  donc,  et  s'ils  se  d(!fendent,  tuez-les! 
Ils  enlrent  TOUS. 

MANUEL. 

A  eux,  Louis  Ferez I 

LOUIS. 

A  eux,  brave  Manuel  Mendez!    Je  vais  éteindre  les  lumicreB,  et 
nous  verrous  briller  leur  courage  dans  l'obscurilé. 

Il  éieint  les  lumières. 

PLUSIEURS  ALGUAZILS. 

Quelle  confusion  ! 

LE  JUGE. 

Quelle  horreur! 

LOUIS. 

Place,  canaille!...  place,  traîtres  et  lâches!...  Celui  à  qui  doit 
rester  l'honneur  de  la  journée,  c'est  Louis  Ferez  de  Galice  ! 

Ils  sortent  en  se  Ijatlant. 


JOURNÉE  TROISIÈME. 
SCÈNE  I. 

Une  forêt,  près  de  Salvalierra. 

Entrent  LOUIS  FEREZ,  ISABELLE,  DON  A  JUANA  et  MANUEL. 

LOUIS. 

Cette  haute  montagne,  dont  le  front  sourcilleux  semble  toucher  le 
ciel,  doit  être  notre  défense  et  notre  rempart;  et  puisque  les  lâches 
qui  en  si  grand  nombre  attaquèrent  deux  hommes  seuls  dans  une 
occasion  si  favorable  n'ont  pu  nous  arrêter  dans  la  maison  du  juge, 
qu'ils  perdent  l'espérance  de  se  venger  de  moi.  On  ne  sait  pas  où 
je  suis  relire  et  l'on  me  cherchera  ailleurs;  car  personne  n'ira  croire 
que  j'ai  demandé  un  asile  à  un  bois  fermé  et  sans  issue.  —  De  ce 
côté  est  la  ville  ;  de  l'autre,  la  nature  intelligente  a  placé  comme  un 
rempart  de  rochers  au  bas  duquel  le  Miïïo,  en  guise  de  fossé,  roule 
ses  ondes  argentines.  C'est  ici  qu'il  faut  nous  établir.  Les  fourrés 
de  ce  bois  seront  une  sûre  retraite  pour  la  feinme  et  ma  sœur, 
qui,  de  leur  présence,  vont  embellir  ces  lieux  sauvages.  Quant  à 
nous,  la  unit  nous  pourrons  nous  retirer  dans  ce  hameau  qui  s'éiève 
là-bas  sur  ce  rocher,  bien  assurés  que  ce  n'est  pas  là  qu'on  n-jus 


JOIIRM'.E  m,  SCÈNE  I.  39 

supposera;  et  le  jour  nous  descendrons  ensemble,  et  nous  irons  sur 
le  clsemin  dem  inder  notre  subsistance  aux  laboureurs  de  ces  con- 
trefis. \ï  va  sans  dire  que  nous  n'userons  pas  de  violence  à  leur 
tg.iîd,  ei  *iue  nous  nous  contenterons  de  prendre  ce  qu'ils  nous 
-donneront.  C'est  ainsi  que  nous  devons  vivre  jusqu'à  ce  que  la  pre- 
mière ardeur  de  ces  recherches  étarit  aiïaihlie,  nous  puissions  sans 
pi^fil  sortir  d'ici  et  passer  dans  une  autre  province,  oîi  nous  serons 
ignorés  et  à  l'abri  de  nouvelles  disgrâces,  si  toutefois  il  est  sur  la 
terre  quel  ^ue  endroit  écarté  oii  l'on  puisse  ne  pas  redouter  les  at- 
tSinies  de  la  fortune  ennemie. 

MANUEL. 

Ce  n'est  pas  la  première  fois,  mon  vaillant  Louis  Ferez,  qu'un 
homme  de  courage  a  trouvé  asile  dans  la  maison  de  celui  même 
qu'il  avait  tué;  et  comme  la  justice  ne  l'y  cherche  pas,  parce  qu'elle 
ne  présume  pas  qu'il  ait  pu  s'y  retirer,  il  reçoit  la  vie  de  celui  à  qui 
il  a  donné  le  trépas.  Ainsi  nous,  dans  cette  montagne  qui  appar- 
tient en  quelque  sorte  à  nos  ennemis,  nous  sommes  en  sûreté  parce 
qu'ils  ne  viendront  pas  nous  y  chercher.  Alors  même  qu'ils  vien- 
draient, nous  pourrions  leur  résister;  nous  ne  craignons  point  d'y 
être  enveloppés.  De  tous  côtés  nous  sommes  protégés  parées  rochers 
énormes,  par  ces  ondes  pures,  qui  paiaisscut  rivaliser  ensemble 
lorsque  le  roc  brille  au  soleil  comme  une  onde  étincelante,  et  que 
le  fleuve,  à  son  tour,  réfléchit  dans  ses  ondes  les  rociiers,  la  verdure 
et  les  fleurs. 

ISABELLE. 

Je  vous  ai  entendus,  et,  vive  Dieu,  je  suis  outrée  de  la  manière 
méprisante  avec  laquelle  vous  avez  parlé  de  nous,  comme  si  vous 
n'étiez  que  deux  pour  combattre!  Non,  mon  frère,  je  suis  à  tes 
côtés,  je  le  suivrai  partout,  et  tu  verras  si  mon  bras  ne  produit  pas 
comme  le  tien  l'épouvante  et  la  mort. 

JUANA. 

Et  moi  aus.'i,  je  ferai  comme  elle.  J'ai  parlé  la  dernière,  mais  je 
n'ai  pas  moins  de  courage,  et  je  saurai  braver  tout  aussi  bien  les 
périls  et  la  mort. 

LOUIS. 

Je  vous  remercie  de  vos  ofl'res  généreuses,  mais  elles  sont  inu- 
tiles. Les  femmes  doivent  toujours  rester  femmes,  et  nous  suffi- 
sons à  vous  protéger. —  Là-dessus,  Manuel,  allons  ensemble  jusqu'au 

chemin,   où  j'entends  que  nous  nous  procurions  de  quoi  vivre.  

V^ous  deux,  attendez-nous  ici. 

Ils  soriciil. 
ISABELLF. 

Fasse  le  ciel  que  vous  reveniez  si  promptement,  que  la  pensée 
elle-même  ne  puisse  pas  calculer  la  durée  de  votre  absence! 

Elles  Eorlect 


40  LOUIS  PEREZ  DE  GALICE. 

SCLNE   II. 

Ud  cliemin. 

Eulrenl  LOUIS  PEREZ  et  MANUEL  MENDEZ. 

LOUIS. 

Après  avoir  mis  en  sûreté  votre  femme  et  ma  soeur,  mon  premier 
soin,  Manuel,  a  clé  de  vous  amener  à  l'écart.  Ce  n'est  pas  sans  motif 
que  j'ai  voulu  être  seul  avec  vous.  J'ai  une  affaire  d'importance  sur  la- 
quelle je  désire  prendre  votre  avis.  Hier  au  soir,  en  lisant  chez  le 
juge  la  procédure  faite  contre  moi,  j'y  ai  trouvé  la  déclaration  d'un 
faui  témoin,  d'un  homme  si  infâme,  qu'il  prétend  que  j'accompa- 
gnai don  Alonzo  lorsqu'il  alla  se  battre,  et  que  nous  avons  traî- 
treusement donné  la  mort  à  don  Dicgue.  Voyez,  mon  cher;  je  vous 
laisse  à  juger  s'il  me  faut  souffrir  l'insolence  d'un  misérable  qui  a 
voulu,  par  ses  calomnies,  souiller  la  conduite  d'un  malheureux  au- 
quel on  ne  .'aurait  reprocher  d'autre  faute  que  de  s'être  comporté 
en  homme  d'honneur. 

MANUEL. 

Et  quel  est  ce  témoin? 

LOUIS. 

Quind  vous  saurez  son  nom,  vous  verrez  si  cela  ne  doit  pasajou- 
ter  à  ma  colère.  C'est  Jean-Baptiste. 

iMANUEL. 

Ne  vous  en  étonnez  pas,  Louis  Ferez  ;  c'est  un  lâche,  et  toujours 
les  lâches,  n'osant  pas  se  servir  de  l'épf'e,  ont  recours  à  la  calomnie 
ou  à  la  fuite.  Allons,  marciions,  et  nous  moqujjnt  de  tout,  arra- 
clions-Ie  de  sa  maison,  fût-ce  en  présence  du  juge  iui-mên.e  ;  me- 
nons-le de  force  sur  la  (ilace  publique,  et,  là,  faisoiis-lui  avouer 
qu'il  est  un  infâme  et  un  faux  témoin.  Moi  aussi,  j'enrage  de  pen- 
ser que  je  l'ai  épargné  dans  la  nuit  de  l'escalade. 

LOUIS. 

Oui,  mon  ami,  cliâtionsl'infàme.  Je  vous  sais  gré  d'entrer  ainsi  dan 
mon  ressentiment;  mais  il  faut  dans  l'exécution  plus  de  prudence. 
Il  y  a,  vous  le  savez,  deux  sortes  d'affaires  d'honneur.  Celle  qui  me 
cherche;  qui  vient  au-devant  de  moi,  doit,  dans  toutes  les  situa- 
tions, me  trouver  toujours  prêt,  quel  qu'en  puisse  être  le  résultat. 
Mais  dans  celle  que  je  cherche,  moi,  je  dois  au  contraire  prendre 
mes  précautions;  car,  pour  se  battre  comme  pour  nager,  le  plus  ha- 
bile est  toujours  celui  qui  sait  conserver  son  manteau.  —  J'entends 
du  monde.  Suivez-moi;  vous  verrez  comment  je  veux  vivre  en  pre- 
nant ce  qu'on  me  donnera  sans  faire  de  mal  à  personne,  car  je  suis 
un  voleur  plein  d'honneur. 

Entre  un  VOYAGEUR. 
LE  VOYAGEUR,  à  la  ccintonade . 

Mendo,  mène  mon  cheval  en  main  jusqu'au  sortir  de  la  forêt.  Le 


JOURNEE  m.  SCÈNE  II.  »r 

chemin  est  on  ns  peut  plus  agréable,  et  je  veux  aller  à  pied  quel- 
ques instants. 

LOUIS. 

Seigneur,  je  vous  baise  les  mains. 

LE  VOYAGEUR. 

Soyez  le  bienvenu,  cavalier. 

LOULS. 

Où  donc  va  votre  grâce,  par  un  soleil  si  chaud? 

LE  VOYAGEUR. 

A  Lisbonne. 

LOUIS. 

Et  d'où  venez-vous? 

LE  VOYAGEUR. 

Ce  matin,  au  point  du  jour,  je  suis  parti  de  Salvatierra. 

LOUIS. 

Je  suis  heureux  de  la  rencontre,  car  je  désire  savoir  des  nouvelles 
de  ce  pays,  et  je  vous  serai  très-reconnaissant  de  vouloir  bien  m'en 
donner. 

LE   VOYAGEUR. 

Mon  Dieu  !  rien  qui  ait  la  moindre  importance,  si  ce  n'est  les  gen- 
tillesses d'un  homme  dont  toutes  les  actions  seraient,  dit-on,  le 
scandale  de  la  contrée.  Après  avoir  un  jour  blessé  le  corrégidor,  je 
ne  sais  plus  pourquoi,  il  est  entré  hier  au  soir,  à  ce  que  Ion  ra- 
conte, chez  le  juge  d'information,  pour  lire  le  procès  fait  contre 
lui. 

LOUIS. 

C'est  être  bien  curieux! 

LE  VOYAGhUR. 

Et  comme  on  voulait  le  prendre,  il  s'échappa  des  mains  des  al- 
guazils  avec  un  autre  homme  qui  est,  dit-on,  un  bandit  et  un  meur- 
trier comme  lui.  Mais  toute  la  justice  s'est  mise  en  campagne  pour 
les  prendre,  et,  selon  les  apparences,  ils  ne  pourront  échapper.  — 
Voilà  les  nouvelles. 

LOUIS. 

Maintenant,  seigneur,  —  comme  dans  tout  ce  que  vous  avez  dit 
VOUS  me  paraissez  un  galant  homme,  — je  voudrais  savoir  ce  que 
vous  feriez  si  vous  aviez  un  de  vos  amis  dans  une  situation  difficile 
et  qu'il  vous  suppliât  de  le  sauver? 

LE  VOYAGEUR. 

Je  me  mettrais  à  son  c^té,  bien  résolu  à  vaincre  ou  à  mourir  avec 
lui. 

LOUIS. 

Sericz-vous  pour  cela  un  bandit? 

LE   VOYAGEUR. 

Non,  cette»- 


n  LOUIS  pij{!:z  Dii  gauce. 

I.OUIS. 

Kl  si  ensuite  il  vous  revciinii  que,  dans  la  procédure  faite  par  le 
juge,  on  vous  imputât  de  iàclies  yssassinats,  ne  feriez-vous  pas  en 
sorte  de  connaître  les  dépositions  pour  savoir  quel  est  le  faux  té- 
moin ? 

LE  VOYAGEUR. 

Sans  doute. 

LOUIS, 

Enfin,  encore  un  mot.  Si  cet  homme  était  poursuivi  dans  sa  per- 
sonne, si  ses  biens  étaient  saisis  et  qu'il  n'eût  pas  de  quoi  ^ivîe,  ne 
ferait-il  pas  bien  de  le  demander? 

LE    VOYAGEUR. 

J'en  con\iens. 

LOUIS. 

Et  si  la  personne  à  qui  cet  homme  demanderait  ne  lui  donnait 
rien,  ne  ferait-il  pas  bien  de  prendre? 
LE  Voyageur. 
Cela  est  évident. 

LOUIS. 

Eh  bien!  si  cela  est  évident,  apprenez  que  je  suis  Louis  Ferez, 
que  je  vis  comme  vous  voyez,  et  que  je  vous  prie  de  me  secourir. 
Rlaintenant  Considérez,  seigneur,  à  quelle  extrémité  je  suis  réduit, 
si  vous  me  refusez. 

LE  voyageur. 

Vous  n'aviez  pas  besoin  de  ces  raisonnements,  Louis  Ferez,  pour 
obtenir  que  je  vous  vinsse  en  aide  ;  car  je  sais  ce  que  c'est  que  la 
nécessité.  Acceptez  donc  cette  chaîne  d'or,  et  si  cela  ne  suflit  pas  à 
vos  besoins,  je  vous  donne  ma  parole  de  revenir  et  de  vous  assister 
plus  largement. 

LOUIS. 

Vous  me  paraissez  un  digne  gentilhomme.  Mais,  seigneur,  avant 
de  prendre  cette  chaîne,  je  voudrais  savoir  si  c'est  par  crainte  que 
vous  me  la  donnez,  à  cause  que  vous  vous  trouvez  seul  avec  moi 
dans  celte  forci? 

LE  vovAcrun. 

Non  pas,  Louis  Ferez;  je  vous  la  donne  seulement  en  considéra- 
tion de  votre  position  malheureuse,  et  j'aurais  un  escadron  derrière 
moi,  que  je  vous  la  donnerais  de  même. 

LOUIS. 

Sur  cette  assurance,  je  la  prends  ;  car  je  ne  veux  pas  que  l'on  dise 
de  moi  que  j'si  rien  fait  de  mal.  Dussé-je  périr  par  la  rigueur  de 
ma  mauvaise  étoile  et  d'un  destin  ennemi,  je  mourrai  content  si  ia 
renommée  peut  dire;  C'est  ainsi  que  la  fortune  a  récompensé  la 
vertu  de  Louis  Ferez. 

LE    VOYAGEUa. 

Avez-vous  autre  chose  à  m'ordonncr? 


JOURNEE  III,  SCÈNE  U.  43 

LODIS. 

Nullement. 

LE   VOYAGEUn. 

Louis  Ferez,  le  ciel  vous  donne  la  liberté  comme  je  le  désire! 

LOUIS- 

Je  vous  accompagnerai  jusqu'à  la  sortie  de  la  forèî. 

LE   VOYAGEUR. 

Ne  vous  dérangez  pas,  mon  ami. 

Il  sort 

Voilà  qui  est  parfait  !  J'aime  a  voir  voler  avec  cette  courtoisie  et 
cette  politesse. 

LOUIS. 

Cela  n'est  point  voler,  c'est  demander. 

MANUEL. 

Lorsqu'on  voit  deux  hommes  demander  l'aumône  de  cette  façon, 
qui  oserait  les  refuser? 

Entrent  DEUX  PAYSANS. 

PREMIER   PAYSAN. 

J'ai  acheté,  comme  je  vous  l'ai  dit,  toute  la  jeune  vigne  qui  est 
sur  le  haut  de  la  colline. 

DEUXIÈME    PAYSAN. 

Celle  qui  était  à  Louis  Ferez? 

PREMIER  PAYSAN. 

Oui,  la  justice  vend  tout  son  bfen  pour  payer  les  frais,  et  je  porte 
l'argent  au  juge. 

LOUIS,  à  Manuel. 

Celui-ci  est  de  mes  connaissances;  mais  je  ne  risque  rien  de  lui 
parler,  c'est  un  brave  homme.  —  [Au  Paysan.)  Bonjour,  Antonio; 
quelles  nouvelles? 

PREMIER    PAYSAN. 

Quoi!  c'est  vous,  Louis  Ferez?  —  Comment  osez-vous  rester  ici, 
lorsque  la  justice  a  mis  tous  ses  alguazils  à  vos  trousses  ? 

LOUIS. 

C'est  à  mes  risques  et  périls.  Mais  il  ne  s'agit  pas  de  cela;  par- 
lons d'autre  chose.  Vous  êtes  mon  ami,  écoulez.  J'ai  des  besoins,  et 
je  ne  veux  point  faire  une  cliose  infâme;  vous  portez  là  de  l'argent 
avec  lequel  vous  pouvez  m'ussister;  je  ne  veux  ni  me  laisser  mourir 
ni  employer  la  violence  avec  vous.  C'est  pourquoi  vous  pouvez  con- 
tinuer tranquillement  votre  route.  Mais  voyez,  vous,  ce  que  vous 
avez  à  faire,  et  arrangez  cela  de  manière  à  ce  que  nous  soyons  tous 
deux  contents. 

PREMIER    PAYSAN. 

Je  ne  vois  qu'un  moyen,  c'est  de  vous  le  donner.  (//  lui  donne  la 
huursc.  A  part]  De  celte  manière  je  sauve  ma  vie;  si  je  l'avais  re» 
fusé,  il  m'aurait  tué  sûrement. 


4i  LOUIS  TEREZ  DE  GALICE. 

LOUIS. 

Je  prends  cet  argent;  mais  à  une  condition,  c'est  que  c'est  de 
bonne  volonté  que  vous  me  le  donnez. 

PKEMIER  PAYSAN. 

Sans  doute,  j'ai  la  meilleure  volonié  de  vous  être  ulile;  mais  cet 
argent  ne  laissera  pas  que  de  me  l'aire  faute. 

LOUIS. 

Expliquez-vous.  Voulez-vous  dire  que  si  vous  vous  sentiez  assez 
fort  pour  vous  dëicudre,  vous  ne  le  donneriez  pas? 

l'HEMlLR  PAYSAN. 

Cela  est  certain. 

LOUIS. 

Eh  bien,  reprenez  votre  argent,  et  adieu;  il  ne  sera  pas  dit  que 
Louis  Ferez  ait  volé  personne.  Que  l'on  dise  de  moi  que,  pressé  par 
la  nécessité,  j'ai  accL'plé  ce  qu  on  m'a  doiiné,  peu  m'importe;  mais 
je  ne  veux  pas  qu'on  dise  que  j'ai  rien  pris  par  force.  Prenez  votre 
argent,  vous  dis-je,  et  Dieu  vous  conduise! 

PAËMIER  PAYSAN. 

Que  dites-vous? 

LOUIS. 

Ne  m'entendez-vous  pas?  Dieu  vous  conduise I 

PREMIER  PAYSAN. 

Que  le  ciel  vous  délivre  de  tous  vos  ennemis  !  Ainsi  soit-il  !  Louis 
Pcrez,  j'ai  encore  la  six  doublons  que  je  porte  sans  que  ma  femme 
en  ait  connaissance  ;  ils  sont  à  votre  service. 

LOUIS. 

Non  pas!  maintenant  je  ne  prendrais  pas  de  vous  une  obole... 
Allez,  parlez;  il  est  tard,  le  soleil  va  se  coucher. 

Lls  Paysans  sorleu!.  Louis  Ferez  ei  Mauuel  s"eloignPut, 

Entre  DON  ALO.NZO. 
DON  ALOi%zo,  à  part. 
0  divine  amitié!  c'est  avec  raison  que  l'antiquité  t'a  élevé  des 
autels;  car  tu  es  la  déesse  à  qui  le»  hommes  d  honneur  doivent  leur 
adoration  et  leur  foi...  Pour  remplir  les  devoirs  d'un  ami  lidele,  je 
viens  chercher  en  ce  lieu  l'homme  qui  m'a  sauvé  la  vie  ;  car  il  a  pu 
renoncer  à  mon  secours;  mais  je  ne  dois  pas  pour  cela  renoncer  à 
le  secourir.  Il  y  a  du  monde;  je  vais  me  couvrir  le  visage  de  mon 
iRanleau,  afin  de  n'êire  pas  reconnu. 

LOUIS  PEREZ  et  AlANUEL  reviennent. 
LOUIS,  à  don  Alonzo. 
Cavalier,  la  fortune  force  deux  hommes  d'honneur  à  demander 
des  secours  de  celte  manière;  car  tous  deux  auraient  scrupule  à  s'y 
prendre  d'une  autre  façon.  Si  vous  pouvez,  sans  vous  gêner,  vous 
montrer  libéral  envers  nous,  nous  vous  en  serons  fort  reconnais- 
sants; sans  ouoi,  voici  la  route,  et  que  Dieu  veille  sur  vous! 


jotm.\i>'K  III,  sr.i^Nh:  ir. 

I)tt\    AL0.N7.0. 

Louis  Porez,  je  ne  puis  vous  répondre  qu'en  vous  embrassant,  et 
le  cœur  désolé.  (Ju'i  st  ceci? 

LOUIS. 

Que  vois-jc?  don  Alonzo? 

DON   ALONZO. 

Embrassez-moi  donc? 

lOUIS. 

Comment,!  lorsque  je  vous  croyais  sur  un  vaisseau  et  voguint  sur 
les  mers,  je  vous  trouve  à  Saivalierra  I...  Pourquoi  donc,  seigneur, 
êtes-vous  revenu  dans  ces  contrées? 

DON   ALONZO. 

Je  suis  ^e^u  vous  joindre.  La  flotte  allait  mettre  à  la  voile,  j'étais 
au  moment  d'entrer  dans  la  chaloupe,  lorsque  le  souvenir  de  tout 
ce  que  je  vous  dois  vint  se  présenter  à  mon  esprit,  et  je  fus  si  hon- 
teux de  vous  avoir  laissé  partir  seul,  que  je  résolus  de  venir  vous 
rejoindre,  pour  ne  pas  être  sans  cesse  tourmenté  des  mêmes  regrets. 
Je  suis  un  ami  trop  dévoué  pour  me  formaliser  de  votre  manque  de 
confiance.  Vous  m'avez  offensé,  mais  je  viens  me  venger  en  mettant 
ma  personne  à  votre  disposition.  Me  voici  à  vos  ordres,  mon  cher; 
que  voulez-vous  de  moi? 

LOUIS. 

Je  vous  rends  mille  et  mille  grâces. 

DON  ALUNZO. 

Voyons,  que  failes-vous  ici  ? 

LOUIS. 

Manuel  et  moi  nous  vivons  dans  ces  montagnes,  en  défendant 
notre  existence  au  prix  de  celle  des  autres. 

DOV  ALONZO. 

Puisque  me  voici,  Louis  Perez,  les  choses  ne  se  passeront  pas 
ainsi.  Ce  village,  au  pied  de  ces  rochers,  m'appartient  ;  j'y  entrerai, 
sous  ce  costume,  chez  un  de  mes  vassaux  à  qui  je  puis  me  fier,  et 
nous  y  demeurerons  en  sûreté  jusqu'à  ce  que  vous  soyez  fixé  sur 
le  parti  à  prendre.  Altendez-moi  ici,  je  cours  tout  disposer,  et  je 
reviens.  —  Désormais,  soit  en  bien,  soit  en  mal,  nous  devons  cou- 
rir tous  trois  la  même  fortune. 

Don  Alonzo  sort. 
LOUIS. 

Que  regardez  vous  là,  mon  ami? 

MANUEL. 

Je  vois  du  monde  venir  de  ce  côté. 

LOUIS. 

Ils  sont  en  nombre.  Gagnons  au  pied,  rassurés  par  l'âpreté  du 
chemin. 

MANUEL. 

Si  nous  fuyons  à  travers  la  forêt,  le  bruit  des  feuilles  nous  tra» 
hira.  Que  faire? 


46  LOUIS  ri:Ri:z  hk  galtcp. 

LOUIS. 

Demeurons  parmi  ces  rochers;  ils  nous  cacheront  à  to js  les  ycui. 

MANUEL. 

Il  n'y  a  pas  à  délibérer  davantage,  et  nous  n'avons  [ilus  le  choix. 
Voici  qu'on  arrive. 

LOUIS. 

Apres  montagnes,  soyez  le  tombeau  d'un  vivant;  mais  soye2  si- 
lencieuses et  discrètes  comme  la  tombe. 

Us  se  caoheiil  et  se  couvrent  de  luaiiclia^es. . 
Enlrent  DONA  LÉONOR,  JEAN-DAPTISTE  el  DES  DOMESTIQUES. 

JEA\-B.\PTISTE. 

Ici,  madame,  au  milieu  de  ces  fleurs,  et  protégée  par  ces  dômes 
de  verdure  couronnés  de  lauriers  et  de  myrtes,  vous  pouvez  braver 
la  chaleur  du  soleil.  II  n'osera  vous  poursuivre  jusqu'ici;  car  les 
précipices  dont  nous  sommes  entourés  lui  rappellent  la  chute  de 
Phaélon, 

LF.ONOn. 

Quelle  que  soit  la  chaleur  du  ;our,  je  ne  puis  m'arrcter  ;  la  santé 
de  l'ain  rai  réclame  mes  soins.  Cependant  je  vais  ralentir  ma  mar- 
che un  moment,  et  pendant  ce  temps-là,  j'espère,  ce  nu;igp  qui 
s'avance  se  sera  interposé  comme  un  voile  épais  entre  nous  et  le 
soleil. 

Entre  le  JUGE. 

LE  JUOF. 

En  cherchant  ceshommej,  que  le  ciel  mêmescmble  cacher, —  caril 
m'est  impossible  detrouver  le  moindre  vestige  qui  me  lesindique,— 
j'ai  appris,  belle  Léonor,  vos  sujets  d  inquiétude  et  votre  départ; 
et  aucune  occupation  n'a  pu  m'e;npcLhcr  de  venir  mettre  à  vos  pieds 
l'assurance  de  mon  dé\ouement. 

LOUIS 

Vous  entendez,  Manuel? 

MANUE 

Parlez  plus  bas. 

LOUIS. 

Etant  résolu  à  infliger  à  ce  tr;iîire  un  châtiment  public,  diles-moi, 
trouverai-jc  jamais  une  meilleure  occasion,  puisque  dans  celle-ci  je 
rencontre  à  la  fois  la  vengeance  el  la  gloire  en  défendant  mon  honneur 
et  celui  de  mon  ami?  Puis-je  espérer  de  trouver  jamais  de  nouveau 
réunis  le  juge,  la  partie  el  le  faix  témoin?  Je  me  montre. 

MANUEL. 

Prenez  garde! 

LOUIS. 

J'y  suis  déterminé.  Au  péril  de  ma  vie,  je  défends  mon  honneur. 

MANUEL. 

Eh  bicnl  puisaue  vous  êtes  résolu  à  ce  point, 
plus.  Mais  un  moment,  voici  du  mon' 


JOURNÉE  III,  SCÈNE  II.  i7 

LOUIS. 

Ah!  malheureux!  j'ai  manqué  l'occasionl 

LÉONOR. 

Voici  quelqu'un. 

LE  JUGE. 

Qu'est-ce  donc? 

Entre  PEDRO,  conduit  par  des  ALGUAZILS. 

PUEMIER    ALGL'AZIL. 

C'est  un  prisonnier  que  nous  vous  amenons. 

DEUXIÈME  ALGUAZIL. 

Seigneur  juge,  nous  avous  trouvé,  sur  la  route  de  Portugal,  ce 
rustre,  qui  a  été  domestique  de  Louis  Perez.  11  doit  savoir  de  ses 
nouvelles  ;  car  il  a  quitté  Salvatierra  lorsque  son  maître  s'est  cnfu| 
pour  la  première  fois;  il  est  revenu  avec  lui,  et  maintenant  il  fuyait. 

LE  JUGE. 

Voilà  de  graves  indices. 

PEDRO. 

Oui,  monseigneur,  on  ne  peut  plus  graves;  car  en  Allemagne  ou 
en  Flandre,  à  la  Chine  ou  au  Japon,  partout  où  je  serai,  il  y  sera 
aussi. 

LE  JUGR. 

Eh  bien,  alors,  où  est-il  à  présent? 

PEDUO. 

Oh!  soyez  tranquille,  il  ne  peut  pas  tardera  paraître.  C'est  le 
maî;re  le  plus  dévoué  qui  existe,  et  une  fois  qu'il  me  saura  prison- 
nier, il  se  laissera  prendre  pour  le  seul  plaisir  d'être  avec  moi. 

LE  JUGE. 

Mais  enfin,  où  est-il? 

PEDRO. 

Je  ne  le  sais  pas,  mais  je  jurerais  qu'il  n'est  pas  loin  d'ici. 

LE  JUGE. 

D'où  te  vient  celte  idée? 

PEDRO. 

C'est  que  moi  y  étant,  il  ne  peut  pas  manquer  d'y  être.  Il  m'aime 
si  tendrement,  vous  dis-je,  qu'il  faut  toujours  qu'il  soit  près  de 
moi...  Slais,  à  parler  sérieusement,  si  je  savais  où  il  est,  je  vous  le 
dirais  à  l'instant,  afin  de  me  mettre  à  couvert  de  sa  vengeance;  car 
ce  que  je  crains  le  plus  au  monde,  c'est  mon  ancien  maître,  Louis 
Ferez.  Si  j'ai  quitté  ce  pays,  c'a  été  pour  me  soustraire  à  sa  fureur. 
Je  me  suis  réfugié  en  Portugal,  et  le  même  jour  j'y  ai  vu  arriver 
Louis  Perez;  je  me  suis  sauvé  en  Andalousie,  et  le  premier  homme 
que  j'y  ai  rencontré,  c'est  Louis  Perez;  je  suis  revenu  en  Galice,  et 
aussitôt  Louis  Perez  y  est  revenu  également ,  et  la  nuit  dernière  il 
m'a  laissé  pour  mort.  Délivré  des  mains  de  ce  démon,  j'ai  voulu 
m'échapper,  el  ces  gens-ci,  seigneur  juge,  m'ont  rattrapé  au  pre- 


18  LOUIS  PEI\EZ  DK  GALICK. 

mier  village.  Ils  m'ont  arrêté  comme  sou  doinesiique  :  je  ne  îe  suis 
plus;  je  suis  à  vos  pieds,  innocent  comme  l'enfant  qui  vient  de 
naître.  Mais,  entre  nous,  si  vous  voulez  aller  à  la  chasse  de  Louis 
Pfrez,  vous  n'avez  qu'à  me  pl;icer  quelque  part  comme  appeau:  et, 
sur  ma  icte,  je  parie  que  je  le  fais  venir  à  la  réclame  et  tomber  dar.s 
vos  (ilels. 

I,F.  JUGE. 

Ce  ne  ?ont  ni  tes  plaisanierics  ni  ton  air  simple  qui  le  tireront  de 
mes  mains.  Dis-moi  sur-le-champ  où  il  rsl;  sinon,  lo  clie»alet  te  le 
fera  dire. 

PEDRO, 

Non.  monseigneur,  point  de  chevalet  ni  de  cheval,  je  vous  prie; 
je  n'ai  jamais  été  bon  écuyer;  et  si  je  connaissais  la  retraite  de 
Louis  Ferez,  vous  sentez  bien  que  pour  ne  pas  faire  cette  agréable 
promenade,  je  m'empresserais  de  desserrer  les  dents  avant  qu'on  eût 
mis  le  rnois  a  votre  moulure  '  ;  mais  je  n'en  sais  rien. 

LE  JUGE. 

C'est  ce  que  nous  verrons.  Pour  le  moment,  menez-le  à  ce  village  ; 
qu'on  l'y  enferme  et  qu'on  l'y  garde  avec  soin  jusqu'à  ce  que  je  le 
fasse  transférer  à  Salvatierra.  tt  veillez  bien  à  ce  qu'il  ne  s'évade 
pas  ;  car  à  son  assurance  et  a  sa  fermeté,  on  voit  que  c'est  un  homme 
dangereux,  et  qui  devait  être  le  complice  de  son  maître. 

PEDRO. 

Quoi!  je  vous  parais  si  vaillant!  ..  Eh  bien  !  vive  Dieu!  de  quatre 
hommes  que  vous  avez  là,  il  y  en  a  trois  de  reste.  Sur  trois,  il  y  en 
a  deux;  sur  deux,  il  y  en  a  un...  que  dis-je  ?  la  moitié  d'un  suffit; 
il  n'en  faudrait  même  que  le  quart;  enfin,  n'y  en  eût-il  pas  le  quart 
d'un,  ce  serait  encore  de  trop. 

Il  sort  emmené  par  les  Algiiazils. 
LE  JUGE. 

Voilà  qui  va  bien! 

LOUIS,  à  Manuel. 

Maintenant  que  les  aiguazils  sont  partis,  et  que  le  ciel  m'envoie 
l'occasion  tant  souhaitée,  —  car  je  trouve  réunis  Léonor,  le  juge  et 
Jean-Baptiste,  sans  autre  garde  que  leurs  personnes,  —  hâtons- 
nous,  profitons  de  la  circonstance. 

MANUEL. 

Il  n'y  a  plus  à  hésiter. 

LE  JUGE,  à  Léonor. 
Où  peuvent  donc  être  ces  gens-là? 

'  11  y  a  ici  tn  jeu  de  mois  sur  le  verbe  desbocar,  qui  signifie  tout  à  .\  fcis parier,  &•• 
vsTitr  et  prendre  le  mors  aux  dents. 

Ne  desbncnra  primera 
Qut  el  potrc  se  desbosara. 


LÉO.NOK. 


JOURNÉE  m,  SCÈNE  II.  49 

LOUIS  PEUEZ  cl  MANUEL  se  montrent. 

.       ^  MANUEL. 

Ici,  seigneur,  si  vous  êtes  biuii  aise  de  le  savoir. 

1  ouïs 
Dieu  garde  les  homiêtes  gens!  —  Enfin,  nous  voici  tous  rc^unlg. 

JEAN-BIPTISTB. 

0  ciel!  que  vois-je  ? 
Ilélas  !  que  devenir? 

LE   JUGE, 

Que  le  ciel  me  soit  en  aide  ! 

LOUIS. 

Ne  bougez!...  Que  chacun  reste  à  sa  place  pendant  que  je  ills 
quatre  mots  au  seigneur  Jean-Bapliste. 

LE  JUGE. 

Holàl 

LOUIS. 

Ne  criez  pas  si  fort,  s'il  vous  plaît. 

MANUEL. 

Il  est  inutile  que  vous  appeliez,  sans  quoi  vous  verriez  approcher 
à  l'instant  même  votre  très-humble  serviteur  de  l'autre  soir. 

LE    JUGE. 

Est  ce  ainsi  que  l'on  traite  un  magistrat?  Est-ce  ainsi  que  l'on 
perd  le  respect  dû  à  la  justice?  ^ 

LOUIS. 

Personne,  seigneur,  ne  la  respecte  plus  que  moi.  Car,  vous  le 
voyez,  loin  de  vous  olTenser  en  rien,  je  me  mets  à  votre  disposition  ; 
et  je  désire  tant  vous  être  agréable,  que,  pour  vous  épargner  la 
peine  de  me  chercher  de  côté  et  d'autre,  je  viens  vous  joindre  moi- 
même. 

LE   JUGE. 

Quoi!  dans  votre  insolence,  vous  osez  même  vous  présenter  de- 
vant cette  dame  dont  votre  crime  cause  le  malheur,  devant  cette 
dame  qui  vous  poursuit  et  demande  contre  vous  une  vengeance  que 
ces  fleurs,  teintes  du  sang  de*  son  frère,  semblent  demander  avec 
elle! 

LOUIS. 

Bien  loin  d'insulter  à  cette  dame,  c'est  dans  son  intérêt  que  j'a- 
gis ;  car  je  lui  enlève  le  prétexte  d'un  acharnement  indigne  d'une 
personne  aussi  illustre,  aussi  généreuse  ;  je  dissipe  les  soupçons  in- 
justes que  lui  a  donnés  un  faux  témoin.  Vous  allez  en  juger.  —  Di- 
tes-moi, madame,  dites-moi,  si  don  Alonzo  avait  tué  votre  frère 
corps  à  corps,  sans  trahison,  à  armes  égales,  poursuivriez-vous  avec 
tant  de  rigueur  son  châtiment  et  votre  vengeance? 

111.  ^ 


BO  LOUIS  PEllEZ  DE  GALICE. 

LKD.NOIl. 

Non,  sans  doute;  et  quoique  l'on  ne  nous  instruise  pas  comme 
vous,  nous  autres  fi'inmes,  dos  lois  de  l'iionncur,  cependant  une 
femme  de  ma  sorte  ne  peut  pas  ignorer  ce  que  l'on  doit  à  une  noble 
disgrâce.  Si  don  Alonzo  avait  tué  don  Diègue  dans  un  Comhat  égal, 
il  pourrait  être,  dans  ma  maison  même,  à  l'abri  de  ma  vengeance. 
Que  dis  je?  moi-même  je  lui  pardonnerais,  je  le  protégerais,  s'il 
n'avait  été  que  malheureux. 

LOUIS. 

Fort  bien,  madame;  j'acceiite  celte  parole.  —  Et  puisque  la  loi 
ordonne  que  nulle  déposition  ne  soit  valable  si  le  témoin  n'est  con- 
fronté, Jean-Baptiste,  voici  la  tienne:  je  l'ai  lue,  déclare  à  présent 
ce  qu'il  y  a  de  vrai  et  ce  qu'il  y  a  de  faux. 

11  lui  donne  la  feuille  de  papier. 
LlîiiNOR. 

Quelle  résolution!  quelle  audacel 

LOUIS. 

Premièrement,  tu  dis  que  lu  étais  caché  lorsque  tu  vis  les  deux 
gentilshommes  se  battre  :  cela  est-il  vrai? 

JEA^-BAPTISTE. 

Oui,  sans  doute. 

LOUIS. 

Tu  dis  ensuite  que  tu  m'as  vu  sortir  de  derrière  quelques  arbres, 
et  me  mettre  à  côté  de  don  Alonzo,  l'épée  à  la  main.  —  As-tu  dit 
la  vérité? 

JKAN-BAFTISTE. 

Je  l'ai  dite. 

LOUIS. 

Ta  langue  infâme  en  a  menti  ! 

11  lui  lire  un  coup  de  pislo'el,  et  Joan-Baptisie  toinljc  à  lerre» 
JEAN-BAPTISTE. 

Dieu  me  soit  en  aide! 

LOUIS. 

Seigneur  juge,  ajoutez  cela  à  la  procédure,  et  adieu.  —  Toi, 
Manuel,  détourne  les  chevaux  de  ces  messieurs,  et  partons.  Puis- 
qu'ils ont  alTaire  ici,  ils  n'en  auront  pas  besoin.  Salut, 

Ils  sorlrnt 
LE   JUGE. 

Par  la  vie  du  roi!  tant  d'audace  sera  punie,  ou  moi-même  j'y 
périrai. 

JEAN-BAPTISTE. 

Écoutez,  madame,  écoutez.  Je  meurs  justement.  Tout  ce  que  j'ai 
dit  était  autant  de  mensonges  que  j'inventais  pour  pouvoir  épouser 
sa  sœur.  Lorsque  don  Alonzo  a  donné  la  mort  à  votre  frère,  c'a  été 
corps  à  corps,  épée  à  épée.  Telle  est  la  vérité.  Je  la  déclare  à  haute 
\oiï,  pour  n'avoir  pas  celte  dette  à  payer  après  ma  mort. 


JOURNÉE  111,  SCÈNE  lit.  5i 

LES  ALGUAZILS  reviennent  avec  PEDUO. 

rUEMIlUl    ALGUA7.iL. 

En  entendant  la  détonation,  nous  soiiirnes  revenus  aussitôt  pour 
nous  mettre  à  vos  ordres. 

LE  JUGE. 

Venez  tous.  Louis  Ferez  est  dans  celte  montagne. 

PEDUO. 

Ne  vous  l'avais  je  pas  dit,  qu'il  ne  manquerait  pas  de  venir  à  ma 
suite? 

LE  JUGE. 

lis  mourront  aujourd'hui.   Que  deux  hommes  restent  avec  cel 
ci,  qui  est  évidomnniit  coupable,  et  que  les  autres  me  suivent. 

PliDRO. 

On  me  reprochait  de  ne  \ouIoir  pas  dire  où  se  cachait  Louis 
Ferez  :  n'ai-je  pas  dit  qu'il  viendrait?  et  n'est-il  pas  venu?  De  quoi 
suis-je  accusé  à  présent? 

PREMlF.n    ALCUAZIL. 

Que  deux  hommes  sortent  avec  lui.  —  Allons,  marche,  traître,  et 
tais- toi, 

Ils  soricnl. 

LÉONOR,  seule. 
Je  serais  fâchée  que  l'on  par\înt  à  s.iisir  cet  homme.  Après  avoir 
vivement  désiré  sa  perle,  mainti'nant  que  je  sais  la  vérité,   la  ven- 
geante me  semblerait  une  barbarie,  it  je   veux  le  sauver,  s'il  est 
possible. 

sctîSE  m. 

Une  .luîrt;  partie  du  chemin. 
Entrent  LOUIS  PEdEZ  st  MANUEL. 

LOUIS. 

Nos  chevaux   sont  épuisés,    rendus.  —  Enfonçons-nous  dans  la 
forêt,  et  là,  attendons  de  pied  ferme  les  alguazils. 
LE  JUGE,  du  dehors. 
Ils  sont  cachés  dans  ce  fourré.  Entourez-les  de  toutes  parts. 

MANUEL. 

Nous  sommes  perdus.  Impossible  de  nous  détendre  contre  tous 
ces  gciis-là,  car  nous  n'avons  pas  de  point  d'appui. 

LOUIS. 

Si  fait,  et  le  voici.  Vous  et  moi  tournons-nous  le  dos  réciproque 
ment  De  cette  manière,  ils  trouveront  partout  un  cœur,  un  bras, 
uneépée.  Combattez  ceux  qui  tomberont  de  votre  côté;  gardez  ma 
vie,  je  garderai  la  vôtre. 

MANUEL. 

Si  tu  la  gardes,  je  n'ai  rien  a  craindre,  alors  même  que  viendrait 
le  monde  entier. 


52  LOUIS  PKRKZ  Dl<:  GALICE. 

Entrent  LE  JUGE  et  LES  ALGUAXILS.  LOUIS  PEREZ  el  MANUEL  sont 

dos  à  dos,  et  coiuballenl  en  lournanl  el  ga^^naiil  du  terrain. 

Le  juge. 

Slarcliez  sur  eux. 

LOUIS. 

Avancez,  canailles.  ~  Comment  va,  Manuel? 

MANUEL. 

Très-bien.  Et  vous,  de  votre  côté? 

LOUIS. 

Mon  ^;iée  .s'en  donne  à  cœur  joie! 

LE  JUGE. 

Ce  sont  des  diables  que  ces  hommes! 

LOUIS. 

Puisqu'ils  nous  abandonnent  le  poste,  courons  au  sommet 

MANUEL. 

Auï  rochers! 

Ils  sortent. 
LE  JUGE. 

Suivez-les,  et  ne  les  laissez  pas  échapper  ! 
SCÈNE  IV. 

Une  aiilre^iarlie  du  Ijois. 
Entrent  JUANA  et  ISABELLE. 

ISABELLE. 

Le  coup  d'arquebuse  que  j'ai  entendu,  ce  bruit  plein  d'épouvante 
et  d'horreur,  n'a  pas  clé  siulemeiit  pour  moi  comme  un  édal  de 
tonnerre,  il  m'a  frappée  comn  e  la  foudre.  —  Dieu  me  soit  en  aide! 
D'où  vient  que  Louis  et  Manuel  lardent  ainsi?  Je  me  sens  glacée  da 
crainte.  —  Chère  a'nie,  parlez-moi  donc. 

JUANA. 

Comment  voulez-vous  que  je  >ous  réponde,  moi  qui  partage  vos 
doutes  et  votre  terreur? 

ISABELLE.   ■ 

Descendons  de  la  montagne;  mieux  vaut  encore  mourir  d'une 
fois  que  de  mourir  lentement  dans  de  semblables  angoisses 

Entrent  LOUIS  FEREZ  et  MAuUEL. 

LOUIS. 

Tâchez,  Manuel,  d'escalader  le  rocher...  et  une  fois  que  nous 
gérons  tous  deux  là-haut,  vive  Dieu  !  une  armée  peut  venir,  elle  ne 
Dous  aura  pas. 

ISABULLl:. 

Louis! 

JUANA. 

Manuel  1 


Mon  bien  I 
Ma  sœur.' 
Qu'pst  ceci? 


JOURNÉE  111,  SCÈNE  IV.  tij 

MANUEL. 

LOUIS. 
ISABELLE. 


LOL'IS. 

Le  monde  entier  nous  poursuit. 

MANUEL. 

Il  n'y  a  point  de  puissance  humaine  pour  lutter  contre  le  destin. 

ISABFLLE. 

Ne  craignez  pas  le  monde  entier.  Vous,  vous  avez  vos  épéesj 
nous,  avec  nos  mains,  nous  pourrons  faire  rouler  ces  rochers. 

Entrent  LE  JIGE  et  SA  TROUPE. 

LE    JUGE. 

Escaladez  ces  rochers.  Malgré  leur  insolente  audace,  ii  faut  que 
je  pose  mon  pied  sur  leurs  létes  orgueilleuses.  Vive  Dieu!  pour  les 
exécuter  selon  leurs  Uiéiites,  ce  pays  servira  de  place  pullique,  et 
cette  montagne  d'échafaud.  A  celui  qui  me  livrera  Louis  l'erez 
mort  ou  vif,  je  promets  deux  mille  écus. 

LOUIS. 

En  vérité,  c'est  par  trop  bon  marché.  Vous  m'estimez  trop  bas; 
moi,  je  vous  estime  mieux  rue  cela.  {A  la  Troupe.)  A  celui  qui  me 
livrera  mort  ou  vif  le  seigneur  juge,  je  lui  donnerai  de  ma  maia 
quatre  rr.ille  écus. 

LE   JUGE. 

Tirez,  tuez!  qu'ils  soient  fr.jppés  tous  deux  par  la  f.udre! 
On  lire  un  coup  J'aiiiueljuse.  Louis  loiiibe. 
LOUIS. 

Dieu  me  protège!  je  suis  mort. 

LE   JUGE. 

Rends-toi  !, 

LOUIS. 

Moi,  me  rendre?  non,  j'ai  mon  épée...  Mais,  hélas  !  je  ne  puis  me 
sontenir.  Approihez,  venez  me  prendre. 

LE    JUGE. 

Quoi!  tout  mott  qu'il  est,  il  résiste  encore! 

ISABlilLE. 

Un  moment,  de  grâce,  ne  le  tuez  pas!...  ou  si  votre  fureur  a  soif 
de  son  sang,  versez  aussi  le  mien. 

LE   JUGi:. 

Marchons  à  Salvatieria   Celte  prise  me  suffit. 

MANUEL  à  Junna. 
Lai.«se-moi! 

JUA.NA. 

Quel  est  donc  ton  projet?  5^ 


K4  LOUIS  Pl'llKZ  DE  GALICE. 

SIANUKL. 

De  me  préciiiher  dans  ces  abîmes. 

JUANA. 

Arrête! 

MVNOF.L. 

Làciic-moi,  ou,  par  Diei;  !  l'enserrant  ilar.s  mes  bras  je  me  "ance 
avec  toi  au  lond  de  la  valide,  oti  nous  ariivi-rons  en  laiiibea'Ji, 

Entre  DON  ALOIS'ZO. 

DON   ALONZO. 

Que  se  passe-t-il  donc? 

MANUF.L. 

On  emmène  prisonnier  Louis  Perez.  Dussé-je  y  pdrir,  on  verra 
aujourd  hui  jusqu'où  peut  aller  mm  amitié. 

DON    AlONZO. 

Siiivons-le.  Je  suis  venu  ici  en  secret,  et  j'aurais  voulu  qu'on  igno- 
rât m<<  présence  en  ce  lieu.  iMais  puisque  les  choses  en  sont  venues 
à  ce  po  nt,  i)tiisqu'un  .uni  se  ti ouve  en  un  tel  péii;,  je  laisse  là  toutes 
CCS  considérations,  et,  comme  vous,  je  suis  prêt  à  mourir  avec  lui. 

ils  SOltClll. 

scknl:  V. 

liie  auUc  pallie  de  la  forêt. 
Entrent  PEDPxO  et  DEUX  AGUAZILS. 

l'REMIER    ALGUAZM,. 

Entendez-vûus  ce  bruit  dans  la  montagne  et  dans  la  vallée? 

l'r.Diio. 
Si  vous  voulez  m'allendre  ici  un  petit  moment,  j'irai,  je  m'infor- 
metai  de  tout,  et  je  reviens  aussitôt  vous  conter  ce  qui  se  passe. 

OELXll^.ME    ALGUAZIL. 

Ne  t'avise  pas  de  bouiier;  ou  si  tu  fais  un  seul  pas,  deux  balles 
t'impêchtront  d'aller  plus  loin. 

PEDRO. 

Votre  éloquence  me  perBU?de  '.  Eh  bien,  si  vous  ne  voulez  pas 
que  j'aille  savoir  des  nouvelles  pour  vous  les  r"?dire,  allez  vous- 
mémi'S  les  chercher,  et  vous  me  les  rapporterez.  Pour  le  coup,  cela 
est  facile. 

l'RE.M]Ell    ALGUAZIL. 

Nous  ne  te  quitterons  pas  une  minute. 

PEDKO. 

Voilà  ce  qui  s'appelle  des  gardes!  Il  serait  à  souhaiter  que  l'on 

'  Dans  IVspagnol,  lorsipif;  ras'iazil  dit  à  Pedro,  «  deux  halles  cempCïlieroQt.  d'aller 
plus  loin,»  Pedro  re'poiid  litléralernont  :  Ce  scraioût  d'ailmirables  remoraà. 
Seran  rémoras  nolahles. 

Le  r('inora  est,  comme  on  sait,  un  polit  poisson  auquel  les  anciens  aUfibuaieût  le  poa- 
\oir  d'iirèlcr  uu  vaisseau. 


JOUllNÉE  111,  SCCXE  V.  53 

gardât  aussi  bien  !es  coinmaiidoriieiils  de  Dic.i  c',  de  i'hulisc!  Kn- 
fin,  quoi  qu'il  en  soit,  ce  qui  me  console,  c'est  que  tant  que  j';  se- 
rai avec  vous,  Louis  i'crcz  ne  viendra  pas  nie  chercher,  si  toutefois 
je  puis  élre  en  sûreté  contre  lui. 

l'UF.MIEU  ALGUAZIL. 

Voiii  beai;roup  de  monde. 

ruDiio. 

Il  est  vrai.  —  D'abord,  on  avant,  deux  arquebusiers;  par  der- 
rière, deux  autres;  au  niiliiu  deux  un  hummc  enveloppé  de  son 
manteau,  et  puis  une  foule  de  gens. 

Entrent  LE  JUGE,  LOUIS  PEUEZ,  DES  ALGUAZILS,  etc  ,  etc. 

LE    JUGE. 

OÙ  est  votre  prisonnier? 

PREMIEU    ALGUAZIL. 

Le  voici,  seigneur. 

LE    JUGE. 

Fort  bien.  Attachez-les  ensemble,  et  tous  deux  marcheront  ainsi. 

TROIS! i.ME   ALGUAZIL. 

Louis  l'erez  ne  pourra  pas  saivre,  seigneur;  il  a  le  bras  en  mor- 
ceaux, et  tombe  en  défaillance  par  la  perte  de  son  sang. 

LE   JUGE. 

Laissez-lui  r  prendre  haleine;  découvrez-lui  le  visage  un  moment. 

l'LDUO. 

Sur  ma  foi!  il  y  a  un  soi  t  qui  me  poursuit,  et  il  y  aurait  de  quoi 
perdre  patience.  Vous  verrez  comment  tout  ça  va  finir...  On  nous 
liera  avtc  les  mêmes  fers,  on  nous  mettra  dans  la  morne  prison,  on 
nous  serrera  le  cou  avec  la  morne  corde,  on  nous  pendra  à  la  même 
potence,  et  puis  on  nous  jettera  dans  la  même  fosse. 

LOUIS. 

Qui  est  donc  là  qui  se  lamente? 

rcnito 
Personne. 

LOUIS. 

Sois  sans  crainte,  Pedro;  lu  n'as  plus  rien  à  redouter  mainte- 
nant. Hier  c'était  le  jour  de  tuer,  aujourd'hui  c'est  le  jour  da 
mourir.  Ainsi  tout  change  sans  cesse,  ainsi  s'évanouissent  les  vains 
projets  des  hommes  1 

LE   JUGE. 

Quolle  est  donc  celte  iroupe  armée  qui  se  place  devant  nous  en 
faisant  mine  de  nous  barrer  le  passage? 

EntieiU  DONA  LÉOXOR,  DONA  JUANA,  ISABELLE  et  PLUSIEURS 
DOMESTIQUES. 

Ll'o.NOK. 

C'est  moi  qui  viens  avec  ces  dames.  Assez  longtemps,  trompée 
par  les  arlKiccs  d'un  traître,  j'ai  i-oarsuivi  une  injuste  vengeance; 


BO  LOUIS  PEREZ  DE  GALICE. 

je  rougis  de  ma  faute,  et  voudrais  la  réparer.  Donnez-moi  voirc 

prisonnier;  pour  ce  qui  me  concerne,  je  lui  pardonne. 

ISABELI.r. 

Oui,  rendez-nous  le  prisonnier  à  l'instant,  ou  sinon  nous  Sommes 
résolus  à  vous  l'enlever. 

l'EDIlO. 

Comment  donc  cela  fin  ira - 

I.OUIS. 

Renoncez,  belle  Léonor,  renoncez  à  sauver  ma  vie. 

EnlrentDON  ALONZO,  MANUEL,  et  une  foule  de  gens  armés. 

D0\   ALOXZO. 

Ecoutez  un  mot,  seigneur  juge. 

LE  JUGE,  à  part. 
Il  ne  nous  manquait  plus  que  ce  nouvel  embarras. 

D0\  ALONZO. 

Je  suis  don  Alonzo  de  Tordoya,  et  t'est  ainsi  que  je  prouve  mon 
amitié  et  ma  rcon/aissance.  I\la  déniarclie  vous  dit  si  nous  sonmics 
résolus;  aussi  vous  ne  refuserez  pas,  j'espère,  de  nous  rendre  votre 
prisonnier. 

MANUEL. 

Tous  ceux  que  vous  voyez  ici  sont  prêts  à  mourir  plutôt  que 
d'abandonner  un  dessein  aussi  honorable. 

LÉONOn. 

Le  prisonnier! 

ISABELLE. 

Le  prisonnier! 

JUAVA. 

Le  prisonnier! 

D0\  AI.O\ZO. 

Eh  bien  !  voulez-vous  le  rendre? 

LE  JUGE. 

Essayez  de  l'enlever. 

DON  ALONZO 

Tombez  sur  cia,  point  de  quartier. 

LÉONOU. 

Je  suis  de  votre  côté,  don  Alonzo  ;  mais  après,  songez-y,  je  yen 
gérai  la  mort  de  mon  frère. 

DON  ALONZO. 

Ce  n'est  pas  le  moment  d'en  parler;  plus  tard  je  vous  donnerai 
toute  satisfaction. 

PEDRO,  à  part. 
Il  lui  donnera  sa  main,  je  crois,  pour  un  mariage. 

DON  ALONZO. 

Eh  quoi!  seigneur  juge,  n'y  a-t-il  d'jnc  pas  d'accommodement 
possible  ? 


joui\nl;i':  m,  scLNii  v.  87 

I.K  JUGE. 

Je  ne  veux  rion  enlendrc. 

DON   AL0\7.0. 

Eh  bien!  mes  amis,  courage;  frai.ppz,  mes  amis,  frappez! 

Us  iciioiisscni  11  s  Algiiazils  et  dëllvrcnl  Louis  Perci. 
DON  ALONZO. 

Vous  voilà  libre,  Louis  Ferez. 

LOUIS. 

Non,  je  ne  suis  point  iil  re,  noble  don  Alonzo.  car  je  suis  plus 
fortement  enchaîné  que  jamais  par  la  reconnaissance,  et  je  vouJ 
appartiens  pour  la  vie. 

DON  ALONZO. 

Laissons  là  les  compliments. 

LOUIS. 

Qu'allons-nous  fjire? 

PEDRO. 

Faites- vous  moine;  c'est  le  moyen  le  plus  sûr  de  conserver  la  vis 
et  la  libcr'é.  Mais,  dites  moi,  n'rst-il  pas  temps  enfin  que  vous  me 
pardonniez?  vous  m'en  avez  fait  passer  d'assez  rudes;  j'ai  assez 
soufTert  à  eau  e  de  vous  de  la  fatigue  et  de  la  faim.  Seigneur  don 
Aloiizo,  soyez  donc  assez  aimable  pour  m'obtenir  ma  grâce. 

DON  ALO^ZO. 

Lo  us  Ferez... 

LOUIS. 

11  suffit,  mon  ami;  je  pardonne  à  cause  de  vous.  —  Allons  re- 
joinùre  ma  sœur  et  dona  Juana  qui  nous  atter  dcn'J.  Ainsi  finissent 
les  curieux  exploits  de  Louis  Ferez;  et  la  seconde  partie  vous  ap- 
prendra le  reste  de  sa  vie  2. 

L'irsi^ue  don  Alonzo,  Manunl  et  les  domestiques  ont  donne  la  cliasseanx  Jlguazils, 
ils  soni  sortis  de  la  scène,  et,  en  y  rentrant,  iU  ont  laissé  IsalicUo  et  Jiiana  derrière 
le  lliéit'e. 

La  secondi'  jiariie  annonce'  ■  ne  se  trouve  ['îs  dans  les  œuvres  de  CiKlercn.  11  est 
trt»-pr9bal)le  qu'elle  n'a  pas  cic  faite. 


riN  DE  LOUIS  PEnF-7.  DE  GALICE, 


LE  SECRET  A   HAUTE   VOIX 

EL  SECIlliTO  A  VOCES.  ) 


iNOTICE. 

Deux  jeunes  gens  quv  s'aiment  de  l'amour  le  plus  teniire,  rnsîs  qui,  !'onir3, 
ries  dans  leurs  amours,  imaginent  un  stratagème  afin  de  pouvoir  se  carier 
tout  haut  devant  le  monde,  sans  être  compris,  de  ce  qui  les  intéresse  unique- 
ment, telle  est  la  situation  principale  de  cette  comédie  et  celle  qui  en  a  mo- 
tivé le  titre. 

Les  autres  situations  ne  sont  pas  moins  ingénieuses.  Les  scènes  diverses  où 
le  valet,  dont  la  curiosité  est  sans  cesse  en  éveil,  trouve  son  maîlre  instruit 
de  SCS  trahisons,  sans  qu'il  puisse  deviner  d'où  lui  viennent  les  avis  ;  la  scène 
des  portraits;  la  scène  où  le  vieil  Arneslo  retient  chez  lui  Frédéric  pressé 
d'aller  rejoindre  sa  maîtresse  pour  s'enfuir  avec  elle  ;  eiilin,  la  grande  scène 
du  jardin,  qui  termine  la  pièce  ;  tout  cela  est  charmant  et  de  la  plus  heu- 
reuse invention. 

Quand  on  considère  dans  son  ensemble  cette  brillante  composition,  la  va- 
riété des  épisodes,  leur  suite,  leur  enchaînement,  on  est  obligé  de  classer  El 
Secreto  à  voces  parmi  les  meilleures  comédies  d'intrigue  de  notre  poëte. 

Beaumarcliais,  qui  avait  dû  voir  représenter  cette  comédie  pendant  son 
séjour  à  Madrid,  en  a  imité  plusieurs  situations  dans  le  Mariage  de  Figaro, 
et,  en  particulier,  la  scène  du  dénoûmeiit,  qui  lui  a  donné  l'iJce  de  son  cin- 
quième acte.  Me  permettra-t-on  de  l'avouer?  Je  préfère  la  scène  de  Calderon, 
comme  plus  naturelle  et  plus  vraisemblable. 

Cette  pièce  a,  en  outre,  inspiré  à  deux  hommes  de  beaucoup  d'esprit, 
MM.  Désaugiers  et  Dumaniant,  une  comédie,  niallieureusement  fort  bour- 
geoise, qui  fut  jouée  au  commencement  de  ce  siècle,  sot  s  ce  litre  :  l'Adroilt 
ingénue. 


LE  SECRET  A  HAUTE  VOIX 


PERSONNAGES. 

ri.ÉRIDA, 

(iuchessc 

de  Parme. 

HENRI,    (lue 

de  Manloue. 

LAURA, 

) 

ARNKSTO,  vicillsrd. 

FLORA, 

>  dames. 

FABIO,   valC 

l  de  Frédéric. 

LIBIA, 

) 

MUSICIENS. 

FRIDERIC 
LISARDO, 

'    1  caval 

iers. 

La 

scène 

se 

passe  à  Parme. 

JOURNÉE  PREMIÈRE. 


SCtNE  I. 

TJn  parc. 

Entrent  les  Musiciens,  puis  les  Dames,  qui  portent  des  rlinpennx  et  de  petites 
canne?  ',  puis  LA  DUCHESSE,  donnant  In  main  h  AUN'ESTO;  puis,  loulè 
la  lin  et  quelque  temps  après,  HENRI,  FRÉDÉRIC  et  FABIO. 

TOUS  LES  MUSictENS,  chantant. 
«  Oui,  mon  cœur,  lu  as  raison;  exhale  tes  plaintes  touchantes. 
Mais,  hélas!  que  ces  plaintes  sont  inutiles!  car  si  la  raison  ne  le 
sert  tic  rien  quand  ta  aimes,  à  quoi  te  sert  d'avoir  raison  d'aimer?*) 
FLORA,  chantant. 
«Eh  quoi!  après  tant  d'années,  ton  audace  insensée  n'esi-elle 
point  faliguéi'   de   ne  voir  que  mépris,  de  n'entendre  que  refus? 
Donne  donc  les  illusions  passées  à  l'oubli,  ô  mon  cœur,  sans  essaver 
désor.'iiais  d'égaler  ta  plainte  à  ta  souffrance.  » 
TOUS  LES  MUSICIENS,  chantant. 
«  Car  si  la  r.iison  ne  te  sert  de  rien  quand  tu  aimes,  à  quoi  te 
sert  d'avoir  raison  d'aimer?  » 

La  Duchesse,  Aruesto,  les  Dames  et  les  Musiciens  Iraversenl  la  scène  cl  s'iloiL;iiciit. 
FRÉDÉRIC. 

Puisque  vous  vous  êtes  conlié  à  moi  pour  venir  voir  en  secret  ia 
belle  Floride,  tenez-vous  dans  cet  endroit  écarté,  et  d'ici  vous  pour- 
rez la  voir. 

HENRI. 

Ah!  Frédéric,  que  ne  dois-je  pas  à  votre  gracieuse  obligeance! 

FllÉnÉRIC. 

Je  vous  dois  plus  encore  pour  la  confiance  dont  vous  avez  bien 
voulu  m'honorer.  _ 

'  Las  dimai  con  muUtillas  y  sombreros,  elc.,  elc,  elc. 


GO  LK  SIîCUEr  A  ÎIAUTE  VOIX. 

III'NUl. 

Il  est  vrai  que  je  n'en  aurais  témoigne?  une  semblable  a  personne 

FRÛniauc. 
Ne  parlons  pis  de  cela;  que  ce  valet  ne  sache  pas  qui  vous  êtes 

FABio,  à  part. 
J'ai  beau  faire  pour  savoir  qui  est  cet  Îi6le  qui  nous  vient  d'ar- 
river, et  qui  fait  tant  de  mystères  sans  être  ni  le  rosaire,  ni  le 
curé  *,  je  ne  puis  y  pirvenir. 

FRÉDÉRIC. 

Comment  trouvez-vous  ce  pire? 

HENRI. 

Je  ne  crains  pas  de  dire  que  dans  tous  les  rdcifs  fabuleux  que 
j'ai  lus  pOoir  rnc  divertir,  aux  heures  de  loisirs  où  j'occupais  encore 
mon  intelligence,  je  n'ai  rien  vu  d'aussi  beau,  d'aussi  noble,  d'aussi 
brillant  quiî  le  parc  qui  s'offre  en  ce  moment  à  mes  yeux.  11  me 
semble  voir  ou  les  bocages  de  Diane,  ou  les  jardirs  de  Vénus. 

FRÛDÉHIC. 

La  bflle  Florida  est  plongée  dans  une  telle  mélancolie,  —  le  citl, 
fans  doute,  la  lui  a  envoyée  pour  la  punir  de  ses  perfections,  — 
qu'elle  cherche  et  que  nous  cherchons  sans  cesse  pour  elle  de  nou- 
villcs  distractions.  C'est  dans  ce  but  qu'en  celte  matinée  de  mai 
elle  e.st  descendue  dans  ce  lieu  paisible  et  charmant,  où  elle  a 
Irouvé  un  concert  d'instruments  et  de  voix. 

HEXUI. 

Je  m'étonne  fort,  je  l'avoue,  qu'à  son  âge,  avec  sa  beauté  et  son 
esprit,  elle  ail  permis  que  la  tristesse  ait  pris  sur  elle  un  empire  si 
absolu,  et  qu'étant  née  duchesse  de  Parme  et  douée  par  le  ciel  de 
tant  d'admirables  qualités,  elle  n'ait  pu  éviter  les  coups  de  la  for- 
tune. Se  peut-il  bien  que  personne  ne  connaisse  la  cause  de  soa 
chagrin. 

FRÉDÉRIC. 

Non,  personne. 

FABIO. 

Comment,  personne".  Moi,  je  la  sais. 

rRÉDÉIlIC. 

Toi  ? 

FABIO. 

Certainement. 

FRÉDÉRIC. 

Eh  bien,  parle,  qu'altends-tu  ? 

UtlSiU. 

Hàle-toi. 

FABIO. 

Vous  me  garderez  le  secret? 

'  Nous  ivons  reproduit  une  plaisanlerie  un  peu  hasardée  sur  !e  t'ouble  S6ns  du  mot 
mystère. 


IOUR\FÎR    ,  01 

FUKDKiur,  i;t  iiiî.\;;i. 
Oui. 

FAB!0. 

Eh  bien,  sachez  que  son  mal  vient... 
Tu  t'arrêtes! 

IIEMU 

Achève. 

FAmo. 
Oui,  son  ma!  vient  de  ce  qu'elle  s"est  amourachée  de  moi;  elle 
Irainl  mon  indiiïérence  et  n'ose  pas  se  déclarer. 

FBiiDÉmC. 


Imbécile!  va-fen. 
Laisse  nous,  maraud. 


IIENRT. 


FABIO. 

Eh  ben,  ma  foi!  si  ce  n'est  pas  cela,  ce  sera  autre  chose. 

HENRI. 

Voilà  que  la  compagnie  revient  de  ce  côté. 

FRÉDiRlC. 

Alors  retirez-vous,  de  grâce;  je  voudrais  me  mê'er  à  la  compa- 
gnie pour  qu'on  ne  s'aporçoive  pas  de  mon  absence.  D'ailleurs  je 
perds  la  vie  si  je  perds  l'occasion  de  parler  à  une  de  ces  dames. 

IIKNKI. 

Je  n'ai  nullement  l'intention  de  vous  gêner,  loin  de  là;  je  vous 
lai'^se  et  je  vais  lui  parler.  Après  avoir  va  sa  beauté  merveilleuse, 
je  suis  curieux  de  jouir  de  son  esprit.  Le  stratagème  que  nous  avons 
iâuaginé  cette  nuit,  et  qui  consiste  à  lui  avoir  écrit  cette  lettre  en 
étant  moi-même  mon  scciéiaire,  me  sera  un  moyen  de  lui  parler. 
Et  maintenant  que  me  voici  près  d'elle,  je  veux  savoir  enfin  s'il  est 
vrai  que  la  fortune  favorise  l'audace. 

Il  soit. 
FRÉDÉRIC. 

Je  suis  dans  un  étrange  embarras.  Si  je  révèle  qui  est  le  duc,  je 
trahis  le  secret  qu'il  m'a  confié.  Si  je  le  tais,  je  trubis  la  foi  que  je 
dois  à  la  duchesse,  dont  je  suis  le  domestique,  le  vassal  et  le  pa- 
rent*. Que  faire'?...  Mais  pourquoi  hésiter?  mon  devoir  ne  passc- 
t  il  pas  avant  la  confiance  qu'il  m'a  témoignée'?...  Et  cependant, 
hélas!  si  je  perds  la  protection  du  duc,  je  perds  en  même  temps 
tout  espoir  que  sa  maison  soit  le  refuge  de  mon  amour,  aussitôt 
que  Laura...  Mais  que  dis  je?  que  ce  mot  retourne  au  fond  de  mon 
sein,  car  il  me  semble  que  je  l'offense  rien  qu'.n  prononcer  son 
nom. 

FAB  0. 

Seigneur,  quel  est  donc  cet  hôte  qui  cette  nuit  nous  est  arrivé 

'  Au  dix-scpiième  siècle,  en  Fr.uice  Cûtumo  en  Espagne,  les  grauJs  seigiicuis  avaieat 
parfois  (le  leurs  pareuts  Jang  leur  domeslicilé. 

m.  G 


0"5  LK  SECnKT  A  HAUTE  VOIX-. 

déf^iiisé,  et  qui,  niaiiiienatit,  ëiiic  de  se  montrer,   et  mOmo  se 

cache  ? 

Fni'.D^RIC. 

C'est  un  de  mes  amis  à  qui  j'ai  toutes  sortes  d'obligations. 

FABIO. 

Est  ce  que  vous  l'avez  eu  pour  page '?  Mais,  après  tout,  de 
quoi  est  ce  que  je  me  mcle?  qu'il  soit  ce  qu'il  voudra,  il  e.<^t  tou- 
jours le  bienvenu.  Au  bout  du  compte,  nous  n'en  dînerons  que 
mieux  ces  jours-ci.  Car  s'il  est  ennuyeux  de  faire  des  façons  pour 
le  lit,  il  est  aimable,  spirituel  et  de  bon  goût  d'en  faire  pour  la 
table. 

FRlinÉRTC. 

Voici  qu'on  revient,  Fabio  ;  silence. 

Nouvelle  entrée  de  la  DUCHESSE  et  de  sa  Suite. 
FLORA ,  chantant. 
«  Si  tu  aimes  la  belle  Aialante  sans  être  digne  d'elle,  sache 
souiïrir  et  te  taire;  car  le  môme  Kiotit  qui  te  la  fait  aimer  doit 
l'empêcher  de  la  haïr.  Accuse  ta  malheureuse  étoile  et  non  pas  son 
caractère  capricieux,  sans  alléguer,  ô  mon  cœur,  que  tu  as  perdu 
la  raison.  » 

TOUS  LES  MUSICIENS. 

«  Car  si  la  raison  ne  te  sert  de  rien  quand  tu  aimes,  à  quoi  te 
sert  d'avoir  raison  d'aimer? 

LA  DUCHESSE. 

De  qui  sont  les  paroles? 

FRÉDÉRIC. 

Elles  sont  de  moi,  madame. 

LA  DUCHESSE. 

J'ai  remarqué  que  dans  tout  ce  que  l'on  me  chante  de  votre  fa- 
çon, vous  vous  plaignez  toujours  de  l'amour. 

FRÉDÉRIC. 

C'est  que  je  suis  sans  fortune,  madame. 

LA  DUCHESSE. 

Qu'importe,  pour  aimer? 

FRÉDÉRIC. 

Cela  importe  pour  mériter.  Aussi  voyez-vous,  madame,  que  je 
me  plains,  non  pas  d'aimer,  mais  de  ne  pas  mériter. 

LA  DUCHESSE. 

Eh  quoi  !  Frédéric,  vous  aimez  un  objet  si  peu  digne,  qu'il  se 
laisse  guider  par  des  vues  d'intérêt? 

FRÉDÉRIC. 

Ce  n'est  point  celle  que  j'aime  qui  fait  attention  à  ma  pauvreté. 

*  ...  Le  huviste 

doncel? 

Se  soupçonne  qu'il  y  a  ici  une  plaisanterie  d'un  goùl  fort  equivoqno. 


joui'.M':!':  î,  scKMi:  i.  03 

l.\.    DUCHESSE. 

Qui  peut  alors  y  faire  aUciiLion? 

rnùiiLiiic. 
Moi,  madame 

LA    DUCHESSE. 

Et  pourquoi? 

ri'.r.iiKiuc- 

C'est  qu'elle  m'empêche  de  déclarer  mon  amour,  je  ne  dis  pas  i 
elle,  ni  à  ses  parents,  ni  a  quelqu'un  des  siens,  mais  a  une  humble 
suivante  son  esclave;  car  je  sais  trop  bien  qu'un  galant  qui  n'entre 
pas  en  donnant  n'a  rien  à  demander  c;i  entrant. 

LA    DUCHESSE. 

Un  amoureux  qui  n'a  pas  obtenu  davanîage  peut  bien  révéler 
l'objet  de  sa  flamme.  Il  ne  manque  point  au  respect  qu'il  lui  doit  dès 
qu'il  s'avoue  aussi  mal  traité.  Aus>i  je  m'étonne,  Frédéric,  qu'ai- 
mant et  ne  méritant  pas,  vous  ne  confiiez  à  personne  quel  est 
l'objet  de  votre  amour. 

FIlÉnÉlUC. 

Il  me  semble,  madacne,  que  je  dois  tellement  garder  ce  secret, 
que  j'ai  résolu  mille  fois  de  ne  plus  jamais  parler,  de  peur  que 
quelqu'un  de  mes  scnliinents  ne  vienne  à  m'échapp?r  avec  mes  yn- 
roles;  et  mon  amour  me  paraît  tellement  chose  sacrée,  que  je  sur- 
veille presque  l'air  que  je  respire  et  que  je  ne  le  laisse  qu'à  grand'- 
peinc  entrer  dans  mon  sein;  car  l'air  même  m'est  suspect,  et  je  ne 
vOijdrais  pas  que  l'air  même  vint  à  savoir  quelle  est  celle  dont  je 
porte  1  image  dans  mon  cœur  avec  tant  de  mystère. 

LA  DUCHESSE. 

Assez,  assez;  tout  cela  n'est  iju  affectation  et  niaiserie.  Et  com- 
menl,  en  parlant  à  ma  personne,  me  parlez-vous  ainsi  de  votre 
amour?  Oubliez-vous  donc  qui  je  suis? 

FKÉDÉIUC. 

A  qui  la  faute,  niaJame?  Vous  m'avez  interrogé,  j'ai  répondu. 

LA   DUCHESSE. 

Vous  avez  répondu  à  des  choses  que  je  ne  vous  demandais  pas. 
—  Arnesto? 

A!l\ESTO. 

Madame? 

LA   DUCHESSE. 

Ayez  soin  que  l'on  remette  au  plus  tôt  à  Frédéric..» 

FiiÉDÉuic,  à  part. 
Je  suis  perdu! 

LA   DUCMI-SSE. 

Deux  mille  ducats  de  gratitlcition,  afin  qu'il  p'jisse  a^nsi 

gagner  les  suivantes  de  sa  dam».  Je  ne  veux  pas  que  son  manque 
de  cournge  l'eipose  encore  à  me  p;irler  comme  il  l'a  fait,  et  qu'étant 
si  timide  avec  elle,  il  soit  avec  moi  si  hardi. 


61  Li;  SECRET  A  HAII TK  V  )IX. 

FLOii\,  bas,  à  Libla. 
Sa  mélancolie  la  porte  d'un  cxirême  à  l'auirc. 

LiBi\,  bas,  à  Flora. 
Jamais  je  ne  lui  ïi  vu  pareille  hunicur. 
LAL'UA,  à  part. 
Mallicureusemcnt  pour  moi,  j'en  péiiclre  la  cause,  que  tout  Î8 
monde  ignore. 

rur.hKiuc,  à  la  Duclicssc. 
Je  baise  mille  fois  liutiibleni  nt  la  terre  sur  laquclie  vous  mar- 
chfz,  et  où  le  conlacl  de   vos  pieds  cliarmaïUs  fait  naître  en  un 
instant  plus  de  Heurs  que  n  en  produit  lout  le  mois  d'a\ril. 
fahio. 
Pour  moi.  madame,  je  n'oserais  baiser  la  terre  sur  laquelle  vous 
îi)  reliez,  car  ce  n'tst  point  la  terre,  c'est  le  ciel.  Je  me  conientcrai 
de  l:aiser  celle  sur  laquelle  vuus   devez  marcher.    De  quel  côté 
comptez-vous  diriger  vos  pas?  j'irai  devant  vous  baiser  le  cheiiiin, 

Ent:e  LISAUDO. 

LIS.iRDO. 

Madame,  un  brillant  cavalier  qui  s-  dit  parent  du  duc  de  Man- 
toue  demande  la  permission  de  vous  remettre  de  sa  part  une  leilre. 

LA   DL'CllKSSE. 

Oh!  que  le  duc  de  Hlantoue  nie  latigne  avec  ses  me.'sagesl 

ARMiSTO. 

Et  pourquoi,  madame,  puisque  le  duc  csl,  par  son  rang,  le  seul 
parti  que  vous  puissiez  accepter? 

LA   DUCIIF.SSE. 

Par  la  raison  justement  que  je  ne  veus  pas  me  marier.  —  Dites- 
lui  de  venir,  Lisardo. 

FKtDKnic,  à  part. 

Je  ne  le  trahirai  pas 11  est  essentiel  que  je  conserve  son 

amitié. 

Entre  HENRI. 

HENRI,  à  la  Duchesse. 
C'est  en  tremblant,  midame,  que  je  me  jette  à  vos  pieds,  oii 
mon  infortune  aime  à  trouver  un  refuge 
LA  DucnnssE. 
Levez-vous. 

IIF.NRI. 

Le  diic  mon  seigneur  m'envoie  vers  vous  avec  cctîe  lettre. 

LA  DUCULSSE. 

Comme.it  va  Son  Altesse? 

HENRI. 

Je  vous  répondrais,  madame,  qu'il  csl  mort  d'amour,  si  l'espérance 
ne  soutenait  sa  vie. 


JOURNEi:  I,  SCÈNIi  I.  6S 

r,  \  DUCiiKSsr. 
No  derneufcz  i>as  aini  ù  genoux  pemlaiit  que  je  lis  sa  letîre. 

iiFMU,  se  levant,  à  part. 
T.e  peintre  qui  a  essayé  de  retracer  ses  traits  est  loin  de  l'avoir 
Cattde  ;  elle  est  bien  plus  belle  encore  que  son  portrait. 

LiSAiiDO,  has,  à  Arncsto. 
Seigneur,  mon  père  vient  d'envoyer  les  pouvoirs. 

ARM'.sro,  bas,  à  I.iiatdo. 
Je  suis  diariné  qu'ils  soient  arri\cs. 

Fl.dKA. 

Comme  il  est  élégant,  Laura.  le  cavalier  qui  vient  d'apporter  la 
ieitrel 

l,AVnA. 

Je  n'y  ai  pas  fait  attention. 

FLORA. 

Jû  ne  m'en  étonne  pas,  car  votre  cousin  est  ici;  vous  n'ignorez 
pas  à  quel  point  i!  vous  adore,  et  que  votre  p  re  Arncto  traite  do 
voire  maria;ie  avec  lui,  et  dès  lors  ce  serait  lui  montrer  peu  d'es- 
inii!  que  de  Lire  attention  à  un  autre. 

I-AL'IiA. 

Ce  n'est  pas  non  plus  mon  cousin  f|ui  m'occupe  ou  m'inquiète. 

FRF.DKUic,  à  pari. 
Tendant  que  la  duchesse  lit  sa  lettre,  et  qu'Arnesto  et  I.isardo 
causent   ensemble,    que   l'amour   m'inspire  de   l'audace!  (iio*,  à 
Laura.)  El  la  lettre? 

LAL'RA,  bas,  à  Frédéric. 
Je  viens  de  l'écrire. 

FRKDF.Ric,  de  rnéme. 
Comment  pourriez-vous  me  la  donner? 
LAiRA,  de  même. 
N'avez-vous  pas  un  gant? 

FaFDÉiuc,  de  même. 
Si  fait. 

i.AUUA,  de  même. 
Eh  bien,  au  moyen  de  ce  gant,  vous  pourrez... 

FuiDiauc,  de  même. 
Je  vous  comprends. 

ARM'.STO,  à  Lisardo. 
C'est  fort  bien. 

I.ISARDO. 

Belle  I,aura,  mon  espoir,  l'.imour  va  compter  chaque  moment 
pour  un  siècle. 

I.*  DUCiiF.ssK,  à  Henri. 
Le  duc  me  dit  dans  cette  lettre  que  \ous  êtes  son  proche  parent, 
et  qu'il  lui  im[)ortfi  que  vous  soyez  quelques  jours  absent  de  .Man- 
loue,  pendant  qu'il  arrête  les  poursuiies  commencées  contre  >ous  à 
l'occasion  d'un  duel  où  l'amour  vous  a  jeté. 

(5. 


66  LE  SIXllET  À  HAUTE  VOIX. 

IlF.Mll. 

Il  est  vrai  que  l'amour  a  fait  tout  mon  crime,  et  lui  seul  est  cause 
que  je  suis  venu. 

I.A   DUCIirSSli 

Autant  pour  vous-même  que  pour  le  duc,  je  vous  offre  ma  pro- 
tection à  Parme,  et  ainsi,  à  compter  d'aujo  rd'liui,  vous  pouvez 
demeurer  en  ma  cour.  Dans  un  moment  je  vais  répondre  au  duc  et 
lui  envoyer  ma  lettre. 

HENRI. 

Que  le  ciel  vous  conserve,  madame,  durant  une  éternité  de  siè- 
cles! et  puissent  les  nobles  vassaux  du  duc  de  Mantoue  être  assez 
heureux  pour  que  bientôt... 

LA   Pl'CIIESSE. 

N'en  dites  pas  davantage,  et,  je  vous  en  avertis,  faites  attention, 
tout  le  temps  (jue  vous  serez  mon  hôte,  à  ne  pas  me  parier  à  ce  su- 
jet, à  moins  que  je  ne  vous  en  parle  moi-même. 

UE.MII. 

Vous  serez  obéie. 

LA   DLCnCSSE. 

Et  alin  que  vous  puissiez  dire  au  duc,  quand  vous  lui  écrirez, 
quels  sont  mes  passe-temps,  car  vous  devez  avoir  des  instructions  à 
cet  égard,  [aux  Cavaliers.)  asseyez-vous  tous,  mes  seigneurs,  tandis 
que  le  soleil,  à  demi  caché  derrière  ces  épais  nuagfs,  semble  nous 
épier;  vous,  mesdames,  prenez  place  de  ce  côté,  cl  vous,  ArnestO, 
proposez  une  question  '. 

Les  Dames  s'assejenl  d'un  côlé,  cl  de  l'aulre,  les  Cavalieis  se  Ucnneiil  debout. 
ARNESTO. 

Mes  cheveux  blancs  me  dispensiraient  de  me  mêler  à  ce  jeu; 
mais  je  ninvoquerai  pHS  cette  excuse,  heureux  de  contribuer  a  \os 
plaisirs.  Voici  donc  la  question  :  «  Quelle  est  la  plus  grande  peine 
dans  l'amour?  » 

LA  DL'CiiESSE,  à  Henri. 

A  vous,  répondez  le  premier. 

UIÙNRI. 

Moi,  madame? 

L.\   DUCHESSE. 

Oui,  c'est  à  vous,  en  votre  qualité  d'étranger. 

HENIU. 

Je  dois  à  ce  titre  beaucoup  d'honneur.  Aussi  pour  lâcher  de  n'eu 
être  pas  indigne,  je  me  hâte  de  répondre,  et  je  dis  que  la  plus 
grande  peine,  celle  que  je  soullre,  c'est  de  n'être  pas  aimé. 

FLORA. 

Et  naoi  je  dis  que  c'est  de  n'aimer  pas. 

'  Le  jeu  des  Prejumai  (q'icslion'!,  deiiianucs,  )  clait  fort  à  la  œode.  En  lisaot  ceUe 
icèueoD  vern  >:a  quoi  clic  cou^istaiu 


JOURNEE  I,  Sl'.ENE  I.  67 

1.1SAHD0. 
Et  moi  je  dis  que  c'est  la  jalousie. 

LlIilA. 

Et  njoi,  l'absence. 

FHIÎDÛIIIC. 

lit  moi,  l'amour  sans  espoir. 

LA  DLCllESSr.. 

El  moi,  d'aimer  et  de  taire  sa  souirraiice,  sans  pouvoir  s'cxpH- 
quer. 

1,A!JIIA. 

Et  moi,  d'aimer  en  dtant  aimé. 

LA  DUCIIF.SSE. 

Ce  sera  une  thèse  assez  neuve  à  soutenir,  Laura,  que  c'est  un 
mal  d'aimer  cri  étant  pa)6  de  retour. 

LAUUA. 

J'espère  le  démontrer  tout  à  l'iieure. 

AKXnSTO. 

Maintenant,  que  chacun  prouve  ce  qu'il  a  avancé.  , 

IIËMII. 

Puisque  j'ai  parlé  le  premier,  en  parlant  de  la  j  ciiic  de  celui  qui 
est  dédaigné,  je  commence. 

FABio,  à  part. 

Attention!  c'est  ici  que  le  plus  spirituel  dit  des  bêtises. 
nEMii. 

L'amour  est  une  étoile  dont  rinducncc  donne  le  bonheur  ou  le 
malheur,  donc  la  plus  grande  peine  de  l'amour  c'est  d'aimer  mal- 
gré elle.  Celui  qui  vit  déJaigné  d'une  beauté  aime  à  l'encontre  de 
son  étoile,  donc  ce  doit  êlie  là  le  plus  grand  chagrin,  car  celui  qu» 
est  dédaigné  aime  malgré  la  volonté  du  ciel. 

FLORA. 

Lorsqu'un  amant  est  dédaigné,  cela  lui  devient  un  mérite  pour 
l'avenir,  car  il  souffre  pour  ce  qu  il  aime.  Mais  celui  qui  dédaigne 
sans  aimer  souflre  sans  mériter  que  sa  souffrance  lui  soit  comptée 
comme  mérite.  Donc  celui  qui  est  dédaigné  n'est  pas  aussi  à  plain- 
dre que  celui  qui  dédaigne. 

LISAIIDO 

Celui  qui  est  dédaigné  et  celui  qui  dédaigne  peuvent  du  moinr 
supporter  un  mal  qui  leur  vient  du  (iel;  mais  celui  qui  a  de  la  ja- 
lousie ne  le  peut  pas,  puisque  ce  mal  lui  vient  d'un  pli;S  heureux 
qu'il  envie.  Donc  son  chngrin  doit  être  bien  plus  grand,  car  la 
même  différence  qu'il  y  a  d'un  homme  au  ciel  existe  entre  les  deu- 
premiers  et  le  jaloux. 

LIBIA. 

Le  monde  a  vu  mille  foi>  l'amour  escilé  et  réveillé  par  la  jalousie, 

mais  non  pas  par  I  abseï  ce.  L'absence  a  été  nommée  la  mort  de 

amour.  Donc  elle  est  sa  peine  la  plus  forte;  car  si  la  jalousie  ra- 


(J9  LE  SECIŒT  A  HAUTE  VOIX. 

vive  S3  dommc  et  si  l'absence  l'élcint,  la  première  est  sa  vie  et  la 

seconde  sa  mort. 

rnrnilRic. 
Celui  qiii  aime  et  qui  est  dt^daifjné,  celle  qui,  aimc^e,  d«^d.ii{rne, 
celui  qui  sotilTrc  de  la  jalousie  cl  celle  qui  |)leijre  l'absence,  tous 
ceux-là  peuvent  supporter  leur  mal  duns  l'espoir  que  cet  élat  chan- 
gera. Donc  tout  cela  prouve  que  le  plus  grand  tourment  est  celui 
de  l'homme  qui  aime  sans  espoir. 

I  A  DUCIIKSSE. 

Celui  qui  aime  sans  espoir  peut  du  moins  ddclarer  qu'il  n'en  a 
pas,  et  il  est  clair  qu'il  reçoit  par  là  du  soulagement.  Mais  celui 
qui  est  obligé  de  se  taire  et  de  maintenir  son  amour  dans  le  s'.ience, 
doit  en  avoir  d'autant  plus  de  cliagrin  et  de  peine,  qu'il  n'a  pas 
d'espoir  et  ne  peut  pas  dire  qu'il  n'en  a  pas. 

I.AUltA. 

Celui  qui  aime  et  est  aime  vit  dans  une  inquiétude  continuelle. 
Parfois  dans  son  bonheur  il  entrevoit  un  moment  où  il  sera  mal- 
heureux, et  se  voyant  enlever  le  bien  qu'il  possède,  il  se  dépite  et 
le  déteste.  Donc  celui  qui  est  aimé  souffre  les  mêmes  mépris  que 
celui  qui  est  d  d.iigné  et  li  s  mêmes  colères  que  celui  qui  dédaigne. 
Quant  à  la  jalousij,  j'atlcs  c  le  ciel  qu'il  en  éprouve,  car  celui  qui 
aime  étant  aimé  doit  être  jaloux  de  lui  même,  et  s'il  est  un  seul 
instant  séparé  de  l'objet  aimé,  rcite  séparation  lui  sembl''  un  siècle. 
Donc  le  plus  heureux  épiouve  les  mouvements  de  la  jalousie  et 
les  tristesses  de  l'absence.  Du  moins  a-t-il  pour  lui  l'cspéraiice? 
Son  bonlieur  mémo  répond  que  non;  car  que  voulez-vous  qu'espère 
celui  qui  n'a  plus  lien  à  espérer?  En  mfme  tem|)s  il  souffre  aussi 
de  se  taire,  car  il  ne  peut  pi<  révéler  le  bunhcur  céleste  dont  il 
jouit;  et,  par  conséquent,  celui  qui  est  aimé  endure  la  douleur  de 
n'avo  r  pas  d'espoir  et  la  dnuieur  de  se  taire.  Dira-t-on  qu'il  n'est 
point  malheureux  iiuisqu'il  se  voit  aimé?  ce  sera'l  une  erreur,  car 
lise  voit  sans  cesse  menacé  de  ne  l'être  jilus.  Et  c'est  [)Ourquoi  relui 
qui  aime  et  qui  est  aimé  souflre  à  lui  seul  autant  de  peines  qu'en 
gouffrent  à  la  fois  et  celui  qui  est  déda'gné,  et  celui  qui  dédaigiiC; 
et  celui  qui  est  séparé  de  l'objet  aimé,  et  celui  qui  n'a  point  d'es- 
poir, el  celui  qui  est  jaloux,  et  celui  qui  est  obligé  de  se  taire. 

Tomes  los  Dames  se  Icvni. 
LA  DUCHESSE. 

To  it  cela,  Laura,  ce  sont  autant  de  subtilités  où  vous  avez 
voulu  déployer  votre  esprit;  mais  au  fond  il  n'y  a  rien  la  de  rai- 
sonnable. 

LAURA. 

H  est  clair,  cependant,  puisque  le  principal  but  de  l'amour  c'est 
d'è.re  aimé 

Elle  laisse  lomDCi-  son  ginU 
LA   DUCHESSE. 

Votre  gant. 


JOURNEK  I,  SCK.NE  f.  89 

FIIÉDÉIUC. 

Je  le  relève. 

AUNKSTO. 

Arrôlez. 

r.'ost  à  moi  de  le  ramasser. 

FKKiu';iur. 

Si  j'avais  l'intention  de  ieniporler,  je  le  pourrais  encore;  maiv 
comme  ce  n'csi  pas  là  mon  dessein,  seigneur  I,i>ardo,  nous  n'jiu- 
rons  point  querelle  ensemble.  Ce  n'est  ])ns  un  mi'riie  qie  d  être 
arrivé  le  premier,  ce  n'est  que  du  i)onlirnr.  Noyez,  je  tciufs  à 
Laura  Jon  gant.  (Vonnanl  à  Laura  un  autre  f;a>it  toxil  sembbiliic  à 
celui  qu'elle  a  laissé  tomber.)  Tenez,  rnadanse.  Tour  moi,  je  si.is 
d(*jii  récompensé  de  mon  empressement,  car  je  vous  sers  et  ne  mjus 
offense  p;is. 

LiSAiinn. 

^■ous  m'a'ez  tiré  avec  esprit,  seigneur  Frédéric,  d'une  position 
embarrassante. 

I  A    DUCUESSi:. 

Et  moi,  je  ne  suis  pas  plus  contente  de  lui  que  de  vous.  C'est 
vraiment  bien  de  l'audace  que,  moi  i'i  prcscnlc,  on  se|)crmette  de 
relever  de  t  rre  un  objet  de  la  toilette  d'une  de  mes  dames'  Re- 
niercicz-mii  (!e  ce  que  je  ne  vous  montre  pas  plus  de  cilérc,  et  de 
ce  que  je  me  contente,  pour  cette  lois,  de  vous  exprimer  mon  mé- 
contf^nienienl.  [A  part.]  0  ciel  !  prolégc-moi!  Je  suis  la  première 
femme  que  le  silence  ait  tuée. 

L;i  cliitlr'«sc  ^o^l.  Elle  csl  sui\ic  île  loulfs  ses  dames,  à  l'<  xcopl  on  (\e  lama. 
ARNF.STO 

Son  altesse  s'en  va  de  mauvaise  humeur;  et  ceitrs  elle  n'a  aucun 
motif  pour  cel.i  Ne  la  suivez  point  à  cette  heure  dans  ses  appirte- 
meiits,  Laura;  rentrons  plutôt  dans  le  nôtre.  Je  connaissais  bien 
son  caractère,  et  j'avais  bicu  prévu  les  ennuis  qui  pouvaient  eh 
résulter,  lorsque,  en  acceptant  l'administration  de  son  État  et  un 
logement  au  palais,  je  n'ai  pas  voulu  que  vous  la  servissiez  autre- 
ment que  pour  l'honneur. 

l AURA. 

Je  dois  vous  obéir  en  tout.  (^4  part.)  Les  emportements  de  la  du- 
chesse en  disent  beaucoup.  L'amour  veuille  que  ce  ne  soit  pjs  ce 
que  je  soupçonne! 

Connue  Arncsto  ol  laura  se  retiieiil.,  tous  les  cavaliers  les  suivcnti 

AUM'sro. 
Où  allez-vous,  cava  iers? 

FuÉnÉaic. 
Nous  marchons  dsposés  à  vous  servir. 

AKNRSTO. 

N'allez  pas  plus  avant.  [A  Lisardo.)  Et  vous,  mon  neveu,  donnci 
l'exemple. 


70  LE  SECRET  A  HAUTE  VOIX. 

iis.»nDo. 
Quoique  bien  à  regret,  j'obéis. 

HENRI. 

Et  mni  d?  toiiî  n:on  cœur;  en  me  réservant  de  demeurer,  comme 
l'héliolropt,  Jo!irr:i;  'ers  li>  plus  beau  soleil.  (Arncsto  et  Laura 
i'or'.cnl  )  ('tciléric,  je  reviens  à  l'instant. 

Il  sort. 

LISARDO. 

Jusqu'à  ce  que  je  n'cipcrçoive  plus  rien  de  la  lumière  qui  émane 
de  yous,  L-iura,  je  ne  puis  vous  (luittcr;  car  votre  beauté  divine  est 
réloile  polaire  ôe  ma  pensée. 

Il  son. 
rnÉnÉRic. 
Oh  !  combien  je  me  réjouis  d'ôirc  seul  enfin  !  je  pourrai  lire  cette 
lettre. 

FABIO. 

Si  je  ne  perds  pas  l'esprit  à  ce  coup,  c'est  qu'en  \ér!té  je  n'ai 
rien  a  perdre. 

FiiÉnÉnic. 
D'où  vient  ton  étonnement  ? 

FABIO. 

De  votre  sang  froid.  Car  vous  avez  cette  lettre  depuis  la  nuit,  et 
vous  ne  l'avez  pas  encore  ouverte. 

FKÉDÉKXC. 

Sais-tu  quelle  est  cette  lettre? 

FABIO. 

Qu'elle  soit  ce  qu'elle  ^olldra,  il  n'en  est  pas  moins  certain  que 
vous  l'avez  gardée  depuis  hier  sans  l'ouvrir. 

FHÉDÉaiC. 

Je  ne  fais  que  de  la  recevoir! 

FABIO. 

Vous  me  feriez  perdre  la  raisnn.  Ne  sais-je  pas  que  depuis  ce 
matin  personne  ne  vous  a  parlé?  Ce  serait  dune  alors  le  vent  qui 
vous  l'aurait  apportée? 

FRÉnruic. 

Celui  qui  me  l'a  apportée,  c'est  le  fiu,  le  feu  oij  je  brûle  tt  me 
consume. 

FABIO. 

Le  feu? 

FllÉDl':HIC. 

Oui. 

F    CIO. 

Je  commence  à  croire  à  prcsenl  (]u'il  est  vrai  que... 

FULUr.UIC. 

Qu'est-ce  qui  est  vrai  ? 

l'A  1110. 

Que  vous  êtes  fou,  et  que,  galant  fantôme,  vous  vous  êtes  créé 


JOUUNÉR  I,  SCEM<:  I,  71 

une  damc-rcveii.int  i  qui  liabite  votre  pensc^e,  et  que  vous  aimez 
mentalciiicut.  Aussi  voudrais-je  vous  supplier  de  m'accorder  une 
'race? 

FRÉDLIUC. 

Quelle  grâce? 

FABIO. 

Que,  puisque  c'est  une  dauie  qui  vit  dans  votre  imagination  sans 
avoir  plus  de  corps  ni  plus  d'âme  que  vous  n'avez  bien  voulu  lui 
en  donner,  du  moins  ses  lettres  nous  arrivent  toutes  pleines  d'a- 
mour et  de  tendresse;  car  ce  serait  par  trop  ennuyeux  que,  pou- 
vant et  devant  nous  traiter  avec  Lomé,  elle  nous  traitât  a.vec  raé« 
pris. 

FRIvDÉRIC. 

Eloigne-lci, 

FABIO. 

Qu'importe  à  la  lettre? 

fhédéric. 
Rien,  si  l't'criture  elle-même  est  déguisée.  Mais,  toujours,  éloi- 
gne-loi. 

FABIO. 

Je  suis  vrament  un  écuyer  du  purgatoire,  car  je  vis  dans  une 
sorte  de  milieu  entre  le  paradis  et  l'enfer. 
FhÉDÉRu:,  Usant. 

'.(  Mon  cher  seigneur,  mon  malheur  est  au  comble.  Mon  pcie  force 
ma  volonté.  11  traite  malgré  moi  de  mon  mariage,  et  do  t  demain 
sigi.er  les  accords.  »  {A  part.)  Ah!  malheureux!  je  n'ai  plus,  d'ici 
à  demain,  que  quelques  moments  à  vivre!  (Appelant.)  Fabio! 

FABIO. 

Qu'y  a-t-il? 

FRÉDÉRIC. 

Je  vais  bientôt  mourir. 

FABIO. 

Vous  aurez  tort,  si  vous  pouvez  l'éviter;  car,  je  vous  l'assure,  ce 
n'est  pas  une  chose  de  bon  goût. 

FUÉDIÎRIC. 

Comment  l'éviter,  lorsque  cette  lettre  même  est  ma  sentence  de 
mort? 

FABIO. 

C'est  bien  facile.  Puisque  vous  tenez  votre  sentence  à  la  main, 
vous  n'avez  qu'à  y  mettre  une  petite  apostille  qui  soit  un  peu  plus 
humaine. 

FRéDÉnic,  à  part. 

Quoique  sans  vie  et  sans  âme,  continuons:  {Il  Ut.)  «  Et  ainsi, 
bien  que  je  doive  exposer  par  là  le  secret  de  notre  malheureux 

'À\lu8ion  à  la  comédie  intitulée  :  la  Dame-Revenan  i[h  Dama  duendej. 


72  LI-:  ss:chi:t  A  muTi':  VOIX. 

amour,  il  faut  alisuliiiiii'iii  <)uc  je  t^'lic  de  ra^ser  afcc  >ous  ceU% 
!iuil  louchsiitia  conduite  (lU-*  nous  dcMons  tenir,  lui  consoijueiite, 
la  gri.lc  du  jardin  sera  ciitr'ouviTtc,  et  pliitùl  que  de  vous  jierdre 
je  (erdrai  la  vie.  lui  foi  de  q^:oi  je  vous  envoie  en  inême  lemp» 
mon  portrait,  pour  lc(jucl  vo  s  me  ferez  alors  vos  renicrcînu'nts.  » 
{A  pnri.)  Esl-il  un  liumnic  plus  heureux?  {Appc'ant.)  Fabio! 
labio! 

F.VEIO. 

Quesi-ce  donc?  Ks-t-ce  que  vous  vous  mourez? 

fiu:i)i;rh:. 
Au  contraire,  je  vis,  je  vis  plein  de  joie. 

1  ABU). 

Voyez  donc!  ne  vous  avais-je  pas  donné  un  bon  conseil?  Il  n'est 
tel  pour  un  homme  que  de  s'aimer  lui-même. 

FRÉDÉKIC. 

Heureux,  cliarmé,  plein  de  joie,  je  pourrai  parler  celte  nuit 
avec  la  beauté  qi;e  j  adore...  0  soleil!  toi  qui  comme  le  brillant 
vainqueur  du  ciel  le  parcours  Icnttment  dans  ta  marche  orgueil- 
leuse et  triomphante,  daigne  aujourd'hui  abréger  la  course,  en 
entendaiu  combiiii  ta  lumière  est  funeste  à  un  mortel  1  Ht  vous, 
asrcs  charmants,  qui  a^ez  lant  d'inlluence  sur  l'amour,  levoz-vous 
contre  un  empire  usurpé,  et  fumiez  autant  de  républiques  dans  le 
Jjel;  car  le  soleil  a  méconnu  vos  droits,  car  le  soleil  s'est  emparé 
d'un  pouvoir  qui  vous  appartient. 

Il  sort. 
FABIO. 

Il  est  fou  comme  tous  les  fous  réunis.  Mais  ce  qui  m'étonne  le 
plus,  ce  n'est  pas  tant  de  le  voir  fou  que  de  me  voir,  moi,  si  sot, 
li  bête,  que  je  ne  puisse... 

Entre  FLORA. 

FLOR.i 

Fabio? 

FABIO. 

<3ue  \oulez-vous,  madame? 

FLOR.i 

Suivez-moi. 

FABIO. 

Si  c'est  pour  un  défi,  donnez-moi  un  moment,  que  j'aille  cher- 
cher quatre  ou  cinq  de  mes  amis, 

FLORA. 

Suivez-moi. 

FABIO. 

Pourquoi  ce'a?...  Pour  que  je  vous  suive,  êles-vous  la  dame  qui 
ir.e  donne  de  la  jalousie,  ou  bien  suis-je,  moi,  le  galant  qui  ne 
vous  donne  rien? 


JGUiiNi  V.  I,  s':i-;nk  î,  -«3 

l-l.li»A. 

Cest  son  altesse  qui  veut  vous  ['.arler.  Tout  à  l'heure  elle  était  à 
écrire,  et  m'a  conuiKuidé  de  vous  venir  ciicrclier. 
fabio 
Son  altesse  veut  nie  parler,  à  incjil  Par  le  ciel,  que  sera-ce  si  elle 
se  hasarde  à  me  déL-larer  son  sentiment? 

Enlio  LA  DUCllLSSi:,  uni'  ktlre  à  la  main, 

L4    nUCHKSSE. 

F!or;i,  avez-vous  appelé  le  valet? 

FLUKA. 

Le  voilà,  madame. 

LA  DL'cui-ssn:,  à  Flora. 
Eli  bien!   allez  m'attcndre  par  là,  vous.  [Flora  sort.  A  Fabio.) 
Nuus  sonnues  seuls,  maintenant. 

FABIO. 

Oui,  madame,  et  vous  ne  me  trouverez  pas  ingrat.  Je  voudrais 
savoir  en  quoi  je  puis  vous  servir,  et  vous  pouvez  parler  sans 
crainte,'  car  je  suis  l'homme  du  monde  le  plus  complaisant.  Vous 
n'aurez  pas  grand'peine  à  obtenir  de  moi  ce  que  vous  désirez. 

LA  DUCHESSE. 

11  faut,  Fabio,  que  vous  me  dii'iei  une  chose  que  je  tiens  à  sa- 
voir. Il  importe  à  mon  autorité  de  m'éclaircir  sur  un  doute  qui 
m'e.«t  venu. 

FABIO. 

Si  je  puis  vous  satisfaire,  il  n'y  aura  pas  de  difficulté;  rar  si 
vous  avez  eii\ie  de  le  savoir,  j'ai  encore  plus  envie  de  le  dire. 

LA  DUCUlîSSE. 

Prenez  cette  chaîne. 

FABIO. 

Avec  p'ai>ir  certainement;  d'autant  qu'elle  est  à  mes  yeux  du 
plus  grand  prix,  car  elle  vient  de  vous  et  elle  est  d'or.  Interrogez- 
moi  donc,  madame;  je  meurs  d'envie  de  parler. 

I.A   Ot'CUESSE. 

Quelle  est  la  dame  qu'aime  Frcdi'ric? 

FABIO. 

Je  suis  un  bavard  bien  malheureux,  madame;  j'ignore  une  chose, 
cl  c'est  justement  ce  que  vous  me  demandez. 

LA  DUCnE.SSE 

Quel  ennui  !  [Haut.)  Comment  esi-il  possible  que  vous  ne  sachiei' 
pas  cela,  puisque  vous  n3  quittez  jamais  votre  maître? 

FABIO. 

Comment  voulez-vous  que  je  le  sache,  lorsqu'il  ne  le  sait  pas  ^uï- 
môme? 

LA  DL'C.îIESSE. 

Sa  passion  ce  peut  pas  être  si  secrète. 

m  7 


76  LE  SECRI'T  A  HALTE  VOIX. 

FA  p.  10, 

Eh  b'eii!  dans  ce  cas,  conlc/.-la-moi,  vous,  niad  inie,  et  je  vcu» 
rends  votre  cliaiiic...  En  ciï- 1,  satu  se  conlier  a  personne,  il  rit 
tout  seul,  et  tout  seul  il  idcurc.  S'il  reçoit  une  Ictue,  on  ne  v<  if 
pas  r,iii  la  lui  donne;  et  s'il  y  répond,  on  ne  sait  pas  où  clic  va. 
C'est  aujourd'hui  que  j'en  ai  le  plus  appris  sur  son  amour;  car  eu 
achevant  de  lire  une  lettre  que  lîarabbas  en  personne  duit  lui  a\oir 
remise,  il  a  dit  qu'une  beauté  divine  l'attendait  cctle  nuit  pour 
lui  [Kirlcr. 

LA  DUCMESSE, 

Quoil  il  doit  celte  nuit  parler  à  sa  d.ime? 

F.AB'O. 

Oui,  si  l'amour  n'arrange  pas  les  choses  de  manière  à  leur  faire 
perdre  la  l'arole. 

L\  DUCUESSE,  à  part. 

Quel  tourment!  je  me  meurs.  (Haut.)  Tu  dois  au  moins  savoir 
la  maison,  la  rue  de  celte  dame? 

FADIO. 

Pour  cela,  oui  ;  elle  demeure  au  palais. 

LA    CO «TINSSE. 

Comment  le  sais-tu? 

FABIO. 

Je  le  sais  par  induction.  11  aime  sans  inconstance,  il  adore  sans 
espoir,  il  courtise  sans  ddsir,  il  jouit  sans  emploi,  enlin,  nuit  et 
jour  il  écrit  sur  un  immense  portefeuille:  or,  toutes  ces  folies-ià, 
ne  sont-ce  pas  des  folies  qu'on  ne  voit  qu'au  palais? 

I.A   DLCUESSE. 

Eh  bien!  écoutez  mes  ordres  Vous  mettrez  tous  vos  soins  à  vous 
assurer  quelle  est  sa  dame;  à  partir  d'aujourd'hui,  vous  observerez 
de  votre  mieux  sa  conduite;  et  si  vous  y  remarquez  quelijue  chose 
de  nouveau,  en  toute  occasion,  venez  me  trouver.  Dès  ce  moment, 
je  vous  autorise  à  vous  présenter  devant  moi  quand  vous  voudrez. 

FABIO. 

Grâce  à  cette  faveur,  je  deviens  ce  qu'on  appelle,  si  je  ne  me 
trompe,  gentilhomme  du  plaisir  i. 

LA    DUCHESSE. 

Et  afin  que  vous  n'ignoriez  jamais  d'oii  pourront  vous  venir  le 
orofit  ou  le  dommage,  attendez  de  moi  tout  profit,  Fubio,  si  vous 
me  servez  bien,  et  tout  dommage  également,  si  vous  vous  avisez 
jamais  de  révéler  à  qui  que  ce  soit  notre  conversation. 

FABIO. 

Croye:  bien,  madame,  que  je  serai  le  plus  muet  des  curieui,  s'il 
y  a  des  curieux  qui  soient  muets. 

Gentit-hombre  de  plaur 
'  Et  llcma,  clc« 


JOURM'E  1,  SCEXE  l.  5A 

LA  DUCilESSE. 

Allez. 

FABIO. 

Adieu,  madame. 

l'i  sort. 

LA  DUCHESSE. 

0  ma  folle  pensée!  quel  tyrannique  empire  tu  exerces  sur  moi, 
})uisque  tu  as  pu  m'cnlevrr  m  i  volonté  et  mon  libre  arbitre  !  Kh 
quoi!  j'aurais  si  peu  de  confiance  en  moi,  que  je  doive  me  laisser 
abattre  à  la  moindre  crainte?  Non,  non!  je  me  conduirai  d'une 
manière  digne  de  mon  couruge  et  digne  de  moi-même.  Mais,  hélas i 
je  ne  puis  me  taire  avec  ma  jalousie,  et  c'est  déjà  bien  as^ez  que 
je  puisse  me  taire  avec  mon  amour!...  Quelle  incertitude!  et  quel 
tourment!  Cette  nuit  même,  tandis  que  je  souffrirai  mille  sujipli- 
ccs,  eux,  ils  s'abandonneront  à  la  joie,  au  bonheur!  Non,  cela  ne 
sera  pas...  qu'ils  se  voient  tant  que  je  n'en  saurai  rien,  j'y  con- 
sens ;  mais  avertie  de  leurs  rendez-vous,  je  ne  me  pardonnerais  pas 
de  ne  pas  les  empêcher.  Pitié,  pitié,  ô  ciel!  car,  hélas!  je  ne  puis 
me  taire  avec  ma  jalousie,  et  c'est  déjà  bien  assez  que  je  puisse  me 
la Tt-  avec  mon  amour!  Au  moyen  de  cette  lettre  que  j'avais  écrite 
dans  un  autre  but...  11  vient;  efforçons-nous  de  dissimuler  ce  que 
je  .souffre. 

Entre  FPiEDERIC,  portant  tout  ce  qu'il  faut  pour  écrire. 

FRÉDÉIUC. 

Voici  des  lettres,  noble  madame,  que  je  viens  présenter  à  la  si- 
gnilure  de  \otre  altesse. 

LA  DUCiiF.ssE,  o  part. 
Courage,  esprit,  grandeur  d'àme,  en   ce   moment  tout  m'est  né- 
cessaire. [Haut.)  Mettez  ces  Ict  res  de  côté,  Frédéric,  je  les  signerai 
plus  lard.  Il  faut  d'abord  que  vous  me  serviez  en  une  autre  chose 
qui  (St  poir  moi  d'une  plus  grande  importance. 
FiiiiotRic. 
Qu'est-ce,  madame? 

LA  PUCHESSE. 

Je  désirerais  que,  cette  nuit  même,  vous  fissiez  un  petit  voya.^e. 

rRÉHÉlilC. 


Cette  nuit  même? 

Oui. 

Quel  ennui! 


LA  DUCHESSE. 

FRÉDÉRIC,  à  pari. 


LA   DUCUESSE. 

\'.\z\  la  lettre  que  vous  voudrez  bien  porter. 

FRÉDÉIUC 

^'cus  savez,    madame,   nvec  quel  empressement  et  quel  zèle  je 
Euii  toujours  prêt  à  n''emp!oyer  pour  votre  service.  11  me  stmbie 


76  LE  Si:CRF/r  A  HALTE  VOIX. 

donc  que  pour  aujourd'hui  le  dcran^'ctiiciU  de  ma  santé  me  permet 

(le  m'excuser  auprès  de  vou?,  et  que... 

l.A   KLCIIISSE. 

Jen'admpls  aucune  excuse.  L'absence  ne  sera  pas  longue.  Demain 
vous  serez  de  retour.  Itemarqucz,  je  v  us  prie,  que  je  ne  vous 
confie  rien  moins  que  le  soin  de  mon  honneur.  Ne  me  répliquez 
donc  pas;  prenez  cette  lellre  et  préparez-vous  à  partir  sur-le- 
champ.  Je  vous  répète  qu'il  importe  que  mon  message  soit  rendu 
par  vous-mènie.  La  suscriplion  vous  dira  a  qui  il  faut  le  remettre, 
(l  en  quel  endroit  il  faut  aller.  Vous  m'a|iporierez  la  réponse. 
Adieu. 

Ellû  sort. 
FIÏtnKIlIC. 

Eh  quoi  donc,  6  ciel!  dans  cetie  même  nuit  où  la  belle  Laura 
m'a  permis  de  lui  parler,  il  ne  se  trouvera  pas  une  seule  étoile  qui 
me  soit  favorable?  Que  faire?  et  comment  concilier  mon  amour  et 
ma  loyauté? 

Entre  FABIO. 

FABIO. 

Seigneur,  ne  vous  semble-t-il  pas  que  le  jour  est  bien  long? 

FUÙDÉIUC. 

C'est  le  diable  qui  t'amène  ici.  Pars  à  l'instant,  Fabio,  et  sclie- 
moi  deux  chevaux. 

FARIO. 

Il  est  donc  venu  une  autre  letire,  soit  par  le  feu,  suit  parles 
airs? 

FiuînÉnic. 
Oui,  il  m'en  est  venu  une  autre. 

FAblO. 

Eh  bien!  vous  n'avez  qu'à  y  faire  une  légère  correction,  et  vous 
serez  enchanté  comme  ce  matin.  Relijez-la,  et  vous  cesserez  de  vous 
plaindre. 

FUKIir.RIC. 

i'e  n'ai  pas  encore  seulement  lu  la  suscriplion. 

FABIO. 

Lisez-la,  pour  voir  si  elle  saccorJe  avec  ce  que  vous  avez  d'abord 
soupçonné. 

FRKOriUC. 

Je  verrai  toujours  où  l'on  m'envoie.  {Jl  regarde  la  suscription.) 
Au  duc  de  Mantoue!...  Je  ne  .»uis  pas  moins  confus...  Sans  doute 
elle  aura  reconnu  le  duc,  et  elle  aura  voulu  m'avertir  ainsi  qu'elle 
sait  resfièie  de  trahison  avec  laquelle  je  l'ai  reçu  chez  moi.  En 
effet,  ne  m'a  t- elle  pas  dit  d'un  ton  piqué,  que  cela  importait  à  .«on 
honneur?...  0  ma  folle  pensée  !  je  n'échappe  à  un  danger  que  fiO'.iif 
tomber  dajs  un  autre. 


JOURNEE  I,   SCÈNE  T.  TI 

FABIO. 

Eh  bien,  cette  lettre  s'est  elle  un  peu  adoucie? 

FRÉDKIUC. 

Plus  j'y  pense,  moins  j'y  comprends  rien. 

FABIO. 

Est-ce  qu'elle  est  écrite  en  chiffres? 

FUÉDÉIIIC. 

Tu  me  fatigues. 

FABIO. 

Elle  est  peut-ôtrc  dans  le  genre  de  celle  qu'un  homme  écrivitf 

Fni':i)Éiuc. 
Qje  sais-je? 

FABIO. 

Si  vous  ne  le  savez  pas,  voici  le  ion  le. 

Un  ha'oit.int  de  TIemeccn,  viirier  de  son  dtat,  faisait  la  dur  à 
u.c  dame.  Il  avait  ^on  meilleur  nmi  qui  demeurait  a  Tciuan.  Or, 
un  jour  la  dame  pria  le  galant  d'(5crire  à  son  ami  de  lui  envoyer  un 
singe;  et  comme  un  amour  iix  est  lo  'jours  prêt  à  complaire  aux 
désirs  de  sa  daine,  celui  ci  en  demanila  trois  ou  quatre  afin  qu'elle 
put  en  choisir  un  qui  lût  à  son  goût.  Or  vous  sauiez  que  le  mai- 
heureux  écrivit  trois  ou  quatre  en  chilTres;  et  comme  là  bas,  en 
Arabie,  l'o  équivaut  à  zéro,  noire  homme  de  Tctuan  lut  ainsi  : 
«  51on  cher  ami,  pour  que  je  puisse  être  agréable  à  une  personne 
qui  m'est  chc;e,  envoyez  -  moi  sans  retard  trois  cent  quaire 
singes  '.  »  L'homme  de  Tctuan  fut  d'abord  bien  en  [leine  pour 
trouver  ce  qu'on  lui  demandait;  mais  le  vitrier  le  fut  beaucoup 
plus,  lorsqu'au  bout  de  quelques  jours  il  vit  arriver  avec  fracas 
devant  sa  fragile  boutique  trois  cents  singes  faisant  tiois  cent 
mille  singeries.  —  Si  la  même  chose  vous  arrive,  lisez  sans  zéro, 
car  il  e^l  clair,  daprès  ce  conte,  qu'un  singe  en  castillan  fait  en 
chiffres  cent  singes. 

Me  donner  celte  lettre  en  ce  moment! 

FABIO. 

Est-ce  que  tout  au  moins  vous  ne  pouvez  pas  éviter  les  singesT 

FRÉDIÎHIC. 

Quel  homme  au  monde  s'est  jamais  vu  dans  une  pareille  inccr- 

ftude? 

Entre  HENRI. 

UENM. 

Qu'avez- vous  là? 

'  F.ii  osp:ignn1,  la  conjnnclion  alicrnniivc  ou  se  dit  o,  de  sorte  que  celui  qui  deman- 
dait Iro'soii  qi;alre  sinses  devait  cerne  en  chifrr.s  :  3  o  4  ;  de  là  rirrcur.  Ue  là  \  m  iil 
ïiissi  q!-,e  celte  petit',  tiisloiie,  qui  est  fort  jolie  dans  l'original,  perd  l)eaucou[i  à  èlie 
iraduiie.  7. 


2S  LE  SECIŒT  A  HAUTE  VOIX. 

FRÉDÉRIC,  à  part. 
3c  ne  sais  que  résoudre.  (Haut.)  Veuillez  m'écouler  à  l'ëcaru 

FABio,  à  part. 
Je  lie  puis  supporter  cela.  Se  delaer  de  moi.  A-l-on  jamais  vu  un 
hôte  parler  aussi  Isa? 

FRÉDÉnlC. 

Quelle  conduite  devons-nous  tenir? 
II  EN  ni. 

Allons  chez  vous,  nous  en  causerons,  et  la  lettre  môme  nous  dira 
ce  que  nous  devons  faire-  Si  nous  voyons  qu'elle  soit  inslruiie  de 
mon  déguisement,  cil  bien,  ma  réponse  sera  d'y  renoncer  et  de  me 
découvrir.  Si  au  contraire  elle  ne  témoigne  aucun  soupçon,  eh 
bien,  je  répondrai  ce  soir  à  sa  Ictire,  et  demain  vous  lui  remeitrez 
ma  roponsc. 

fiiédi't.ic. 

C'est  fort  bien  dit;  et  pour  moi,  si  je  ne  gagne  à  cet  arrange- 
ment que  de  n'êire  pas  obligé  de  m'absenler  aujourd'hui,  je  ne 
regretterai  pas  ce  que  j'ai  souffert.  En  agissant  ainsi,  je  ne  manque 
nullement  à  la  loyauté  Puisque  la  lettre  est  pour  vous,  il  sufiit 
que  je  vous  la  rende,  n'importe  en  quel  lieu  vous  soyez. 

HENKI. 

Nous  verrons  clairement,  en  la  lisant,  l'intention  de  la  duchesse. 
Allons  chez  vous. 

Henri  et  Fitdciic  s'cloigiieat. 
FABIO. 

Faul-il,  seigneur,  que  je  tienne  toujours  les  chevaux  prêts? 

FRÉDÉRIC. 

Oui,  Fabio;  car,  alors  même  que  je  ne  partirais  pas,  i!  importe 
que  l'on  me  croie  parti. 

FABIO. 

D'où  vous  vient  donc  cette  joie  actuellement? 

FHÉDÉRIC. 

L'amour  est  plus  discret  que  tu  ne  le  voudrais. 

FABIO. 

Vous  paraissez  bien  content! 

FULDÉRIC. 

Cela  félonne? 

FABIO. 

Nullement,  car  je  sais  pourquoi. 

FRÉIIÉIUC- 

Et  pourquoi? 

FABîO. 

C'est  r,ue  vous  avez  compris  le  chiffre,  et  quVn  ne  vous  demande 
pas  autant  do  singes. 

Ils  soi'ient. 


JOUiiM'R  I.  SCL-.NE  II.  79 

SCfiNE  lî 

Va  -aloii  il., lis  le  palais. 
Etilre  LAIRA. 

I.AUH A  . 

Ah!  que  le  jour  qui  prcccJe  une  heure  de  douce  espc'rancp  est 
lent  à  disiiaraître  !...  Mais  enfin,  voilà  que  !c  jour  cède  la  pliice  à 
la  nuii,  qui  peu  à  peu  déploie  ses  ailes  dans  les  ténèbres  et  les 
étend  comme  un  noir  manteau  sur  l'espace  ..  Ah'  l'rédéric,  si 
l'heure  de  nous  voir  était  déjà  venue,  comme  mes  ennuis  mortels 
trouveraient  auprès  de  toi  consolation  et  soulagement!...  Mais  que 
veulent  dire  toutes  ces  manières  étranges  par  lesquelles  la  duchesse 
essaye  de  dissimuler  je  ne  sais  quel  secret  dépit?  Je  vais  p.tsser  dans 
son  appai  temeiit  avant  de  me  rendre  au  jardin  où  m'appellent  tout  à 
la  fois  et  mon  chagrin  et  mon  amour.  J'y  trouverai  deux  avantages: 
d'abord  elle  ne  s'informera  pas  de  moi;  et  ensuite,  j'essayerai  par 
là  de  distraire  un  peu  ma  pensée.  Si  la  compagnie  na'irt'ge  point 
les  heures,  elle  les  fait  quelijuefois  paraiire  moins  longues. 

Entrent  LA  DUCHESSE  et  FLORA.  Flora  rorte  des  flanibenux. 

LA  nUCMESSK. 

taura,  ma  cousine,  pour.]noi  donc  ne  vous  ai  je  point  vue  delà 
journée?  mon  amitié  ne  méritait  pas  cela. 
LA un A. 

Je  vous  remercie,  madame,  d'avoir  bien  voulu  vous  apercevoir 
de  mon  absence.  Mais  un  léger  accidea  m'a  retenue  chez  moi  ;  et 
quoique  je  n'en  sois  pas  bien  remise,  je  n'ai  point  voulu  me  retirer 
.sans  baiser  votre  main.  Je  venais,  madame,  m'informer  comment 
vous  vous  trouvez. 

LA  Duciinssr:. 

Je  suis  fâchée  que  le  so'n  de  vot-e  santé  ail  été  la  cause  de  votre 
.absence;  mais  je  me  réjouis  également,  Laura,  que  vous  soyez  ve- 
nue me  voir,  quoiqu'un  un  peu  lard.  J'ai  besoin  de  vous  pour  celte 
nuit,  et  je  vous  garde  avec  moi. 

LACHA. 

Mais  considérez,  madame... 

LA   DUCHESSE. 

Que  voulez-vous  que  je  considère?  N'èies-vous  pas  restée  millf 
fois  avec  moi  par  amiiié?  Restez  une  fuis  pour  m'obiger,  ("est  ui 
secret  que  je  ne  puis  confier  qu'à  vous  seule. 
LAURA,  à  part. 

Quel  ennui!  Si  je  réplique,  je  dunne  lieu  au  soupçon.  0  ciel! 
protège  moi! 

LA  OUCHESS.». 

Que  dites-vous? 


80  LE  SKCn-.T  A  HAUTE  VOII. 

I ALRA. 

Que  je  vous  apjin- tiens,  et  qui-  je  suis  tout  ciilicrc  à  voire  ser- 
vice. 

i.\  mciiissK,  à  Flora. 

Laissez-nous  seules.  {Flora  sort.)  Maintenant,  Laura,  dcoul''T. 

J'ai  a[i|iiis,  —  je  ne  fais  cointnciil  vous   dire  cela,  —  j'ai  appii- 

qu'un  ca\aiiiT  de  celle  cour  avai'  reçu  une  IcUre  par  laquelle  uie 

dame  lui  donnait  rendez-vous  pour  celle  nuit. 

LAi'UA,  à  part, 

Qu'entei\ds  je? 

LA    DLCIirSSE, 

Pour  le  cavalier,  je  le  connais;  mais  je  ne  sais  pas  qui  esl  Li 
dame. 

LAUitA,  à  part. 
Tant  mieux  ! 

I.A  DUCIIKSSE. 

Or,  je  liens  à  savoir  laquelle  de  mes  dîmes  osera  parler  la  nuil  à 
un  cavalier  par  les  fenêtres  qui  donnent  sur  la  terrasse,  manquant 
ainsi  à  ce  qu'elle  me  duit,  et  à  ce  qu'elle  doit  au  palais  que  j'I  a- 
bite. 

LAUnA. 

"Vous  ferez  bien,  madame...  car,  en  effet,  ce  dessein  est  bien 
harJi. 

LA  DUCHESSE. 

II  ne  serait  ni  convenable  ni  dc^cent  que  j'allasse  moi-même  me 
tenir  sur  la  terrasse.  Ainsi  donc,  btlle  Laura,  conime,  en  pensant  à 
toutes  mes  dames,  vous  êtes  la  seule  sur  qui  je  n'aie  pas  arrêté  un 
instant  le  plus  léger  soupçon,  c'est  à  vous  qu^  je  me  confie. 

LAUUA. 

Que  demandez  vous? 

LA  DUCHESSE. 

Je  (lésiie  que  cette  nuit,  à  toute  heure,  à  tout  moment,  vous  des- 
cendiez au  jardin,  comme  une  sentinelle  diligenle  veillant  pour 
mon  honneur,  que  vous  tâchiez  de  reconnaître  quelle  esl  la  dame 
qui  l'outrage.  —  El  ne  croyez  point.  Laura,  que  je  sois  seulement 
animée  du  désir  de  maintenir  les  bienséances;  je  veux  aussi,  je 
veux  surtout  coniiailre  qui  esl  la  d.mie  qui  ('a\orise  FréiJéric...  Im- 
prudente I  je  l'ai  nommé.  Peu  imporic...  \oiIà,  ma  cousine,  le  ser- 
vice que  j'attends  de  vous. 

LAL'RA. 

Il  vous  suffit  d'ordonner.  Avec  le  di'sir  que  j'ai  de  vous  complaire 
en  tout  et  de  faire  quelque  chose  qui  \ous  soit  agréable,  ce  ne  se- 
rait pas  assez  pour  moi  de  descendre  mille  fois  au  jardin;  je  veux 
m'y  tenir  toute  la  nuit,  et  je  serai  contente  en  nae  disant  que  c'est 
pour  votre  service. 


JOLUNl;;!':  I,  SCi'.NI-:  II.  81 

LA    DLXIIf:SSF.. 

Voiîs  êtes  ma  cousine  et  mon  amie,  Laura,  vous  avez  de  la  pru- 
dence et  de  res|irit,  je  vous  confie  mon  honneur  et  mes  secrets  fen- 
limenls.  Faites  comme  vous  l'entendrez,  et  je  lâcherai  d'égaler  la 

reconnaissance  au  service. 

Elle  sort. 

LAURA  '. 

Dieu  me  protège!  Que  de  choses  se  présentent  à  la  fois  à  ma 
pensée!  et  si  pressées,  si  mcléos,  que  je  ne  saurais  de  laquelle 
m'occuper  d'uhord...  Mais  pour.juoi  m'aCIliger?  Il  vaut  bien  mieux 
ne  pas  penser  à  tout  cela  et  me  taire  jusqu'à  ce  que  je  puisse  cau- 
ser avec  Frédéric.  Je  saurai  bien  reconnaître  à  sa  \oix,  à  ses  pa- 
roles, s'il  m'est  dévoué  ou  s'il  me  trahit...  0  dé  icieux  jardin,  \ev- 
doyantc  patrie  d'avril,  et  qui  ne  reconnais  que  lui  seul  pour  le 
dieu  et  le  roi  de  ton  printemps;  moi  qui  me  promettais  de  venir 
sur  ton  frais  et  doux  gazon  confier  le  se:ret  de  mon  amour  à  tes 
fontaines  et  à  tes  (leurs,  je  viens  malgré  moi  cl  aceab'ée  de  tris- 
tesse, découvrir  quelle  est  la  perfide  qui  a  soulevé  dans  mon  cœur 
cette  jalousie  dont  je  sens  les  vives  blessures.  {On  enlend  du  bruit 
du  côté  de  la  grille.  )  On  a  fait  le  signal  dans  la  rue  Je  suis  toute 
émue  et  je  tremble.  Mais  pourquoi  m'elTrajc-je,  lorsque  la  jalousie 
protège  mon  amour?  Qui  va  là? 

FRÉDÉraC  paraît  du  côté  de  la  fenêtre. 

FKÉnÉllIC. 

Pourquoi  le  demander,  belle  Laura?  Voulez-vous  donc  qu'à  ma 
confiance  succède  l'inquiétude?  Qui  cela  peut-il  être,  si  ce  n'est 
moi? 

LALHA. 

Ne  vous  étonnez  pas,  ne  vous  plaignez  pas  que  je  ne  vous  aie  pas 
reconnu,  puiïque  vous  êtes  si  diiTércnt  de  ce  que  j'avais  imaginé. 

FllÉDÉKlC. 

Comment  donc? 

LAURA. 

La  duchesse  m'a  commandé  île  me  tenir  près  de  celte  fenêtre 
pour  voir  avec  qui  vous  venez  parler;  et  de  là  je  conclus  naturel- 
lement que  vous  avez  manqué  de  discrétion,  et  qu'elle  n'est  pas 
contente. 

FRÉDÉRIC. 

Au  nom  du  ciel,  Laura,  ma  clière  Laura,  ne  me  soupçonnez 
point.  Que  le  ciel  m'anéantisse,  que  la  foudre  m'écrase,  si  j'ai  laissé 
échapper  de  mon  cœur  la  moindre  parole  qui  ait  laissé  entrevoir 
mon  secret!...  Ne  vous  suflit-il  pas,  pour  vous  détromper,  de  son- 
ger que  c'est  à  vous  que  la  duchesse  a  donné  celte  mission?  et 

'  Il  faut  supposer  que  le  ihcàtrc  rcjucscutc  loul  à  la  Tois  un  salon  el  une  partie  Jo 
la  tcri'-jîi€. 


82  LE  SECRET  A  HAUTE  VOIX, 

comment  a-l-elld  pu  vous  dire  de  rester  là  à  mon  intention  lors- 
qu'elle me  croit  absent? 

LAURA, 

Vous  ôtes  justifié  sur  ce  pDint.  Frédéric;  mais  que  direz-vcus 
lorsque  vous  ap|irendrez  que  la  duchesse  s'inquiète  de  savoir  qu 
est  11  dame  qui  vous  aime? 

FRIÎDÉI'.IC. 

Alors  même  qu'elle  aurait  un  .'emblablc  souti,  —  ce  que  je  ne 
crois  pas,  —  ce  serait  à  cause  d'elle  même  et  non  à  cause  de  moi, 
et  qu'en  résultcrait-il,  Laura?  c'est  que  la  victoire  que  vous  avez 
rc.nportce  n'en  serait  que  plus  glurieuse;  d'autant  qu'on  ne  peut 
pas  dire  qu  il  y  ait  eu  vicloirc  la  où  il  n'y  a  pas  eu  d'ennemi  à 
vaincre...  IMes  plaintes  à  mui  auraient  bien  plus  de  fondement.  Ici 
ce  ne  serait  plus  une  apparence,  mais  id  vérité,  car  enfin,  hélas  ' 
vous  vous  miriez. 

I ALRA. 

Ce  n'est  pas  moi  qui  me  m.irie,  c'est  mon  malheur. 

FliÉDCRIC. 

Qui  aime  bien  peut  tout  surmonter. 

LAURA. 

Il  est  vrai;  mais  aussi,  qui  ainne  bien  a  tout  à  craindre. 

FRÉDÉRIC. 

Alors  pourquoi  donc  m'avez-vous  écrit,  Laura,  que  vous  aime- 
riez mieux  mourir  que  de  me  perdre,  et  de  vous  apporter  mon  por- 
trait en  échange  du  vôtre  ? 

LAURA. 

Il  n'y  avait  pas  alors,  Frédéric,  le  même  inconvénient  qu'à 
présent. 

FRÉnÉRIC 

Quelle  raison  vous  me  donnez  là  !  —  Ah!  Laura,  si  vo^re  résolu- 
tion est  déjà  prise,  pourquoi  perdre  ainsi  avec  moi  et  votre  temps 
et  vos  paroles?...  Voici  mon  portrait,  que  j'ai  appoilé  sans  doute 
pour  le  rendre  témoin  de  ma  jalou>ie  ..  Il  eU  tout  pareil,  pour  la 
monture,  à  celui  que  vous  m'avez  envoyé  lorsque  la  forlune  me 
souriait  :  ne  pouvant  vous  rendre  un  plaisir  égal,  j'ai  voulu,  du 
moins,  que  ce  iùl  le  même  encadrement...  Prenez-le  ..  Je  vous  en- 
gage seulement,  si  vous  venez  à  vous  mnrier,  à  ne  pas  le  regarder, 
—  car,  liien  que  ce  ne  soit  qu'une  peinture,  il  vous  reprocherait 
voire  trahison. 

LAURA. 

Mi)\,  Frédéric...  Mais  regardez;  j'entends  du  monde  dans  la  rue_ 

FRÉDI'RIC. 

Alil  laura,  vous  alliez  probablement  me  dire  quelque  chose 
d'.jgréable,  car  vous  avez  été  interron)j)ue. 

LACHA. 

Ou'     allais  vous  dire  que  j-       s  à  jamais  à  vous,  et  je  le  dis. 


JOURMil':  J!,  SCLNE  83 

ruiôitihuc. 
Oh  !  vienne  à  préscnl  qui  voudra!  ..  Mais  non,  ils  ont  tourné  la 
rue. 

LAUHA. 

Malgré  cela,  Frédéric,  il  importe  que  je  ferme  la  f  nêire,  f  t  je  /ne 
contenterai  de  vous  avertir  que  beaucoup  de  gens  nous  épient. 

FliÉDÛlilC. 

11  nous  sera  facile  de  déjouer  cette  surveillance. 

LAURA. 

Par  quel  moyen? 

Fni:r)i':nic. 
Je  vous  remettrai  demain  un  chilTre  au  moyen  duquel  nous  pour- 
rons causer  tout  haut  l'un  avec  l'aulre  devant  tout  le  monde,  sans 
que  personne  s'en  doute. 

LAUKA. 

Ce  sera  donc  un  secret  dit  tout  haut? 

FHÉDIlIUC. 

Songez  seulement  à  être  bien  seule  quand  vous  lirez  ma  lettre. 

LAUKA. 

Fort  bien.  Que  Dieu  vous  garde! 

fri'déuic. 
Que  le  ciel  prolonge  votre  vie! 

LAURA. 

0  amour!  que  vous  me  coûtez  cher! 

FUÉDÉUIC. 

0  Laura!  n'oubliez  pas  ce  que  vous  me  devez  I 


JOURNEE  DEUXIÈME. 
SCÈNE  I. 

Le  parc. 
Entrent  FRÉDÉRIC  et  FABIO  en  habits  de  voyage,  et  HENRI. 

IltîNRI. 

Croyez-le,  Frédéric,  la  lettre  de  la  duchesse  n'avait  aucun  but 
caché;  elle  était  seulement  la  réponse  à  celle  qu'elle  a  reçue  de 
moi.  Si  elle  vous  a  chargé  de  la  porter,  c'était  pour  qu'elle  eût  plus 
d'autorité.  Comme  j'avais  porté  l'iiutre,  moi  qui  me  suis  dit  parent 
du  duc,  elle  aura  pensé  qu'il  serait  convenable  de  vous  charger  de 
la  réponse  afin  que  la  correspondance  fût  égale...  Il  n'y  a  donc  pas 
à  craindre  qu'elle  me  connaisse;  etainsi,  à  mon  avis,  le  parti  le  plus 
prudent,  c'est  que  vous  ayezl'^  'r  de  revenir  de  Mantoue,  et  que 


84  LE  SECRET  A  HAUTE  VOIX, 

vous  lui  rcmettifz  ma  lettre  que  voici;  moyennant  quoi,  et  lors- 
qu'elle verra  mon  s:eau  et  mon  érrlture,  elle  ne  pourra  pas  douter 
que  NOUS  n'ayez  fait  le  voyage. 

FRKDIÎUIC. 

Je  reconnais  parfaitement,  sei^^neur,  la  justesse  de  tout  ce  que 
vous  dites,  et,  de  plus,  celte  lettre  me  rassure.  Mais  cependant, 
Cûmn)e  je  sais,  de  fait  qui  \ous  êtes;  comme  la  duchcs.-ie  a  voulu 
m'éloigncr  la  nuit  passée  où  j'avais  un  rendez-vous  galant,  et  que 
ma  (lariie  m'a  dit  que  Son  Altesse  t?tait  averlie  des  sentiments  qu'elle 
nie  porte,  ce  qui  pour/ait  nuire  à  la  considération  dont  elle  jouit, 
—  je  ne  puis  m'cmpcclur  de  ro  sentir  une  certiine  tristesse. 

HENRI. 

Nous  causerons  de  cela  plus  tard.  Pour  le  moment  voici  la  lettre. 
Tâchons  de  dissiper  les  premier»  soupçons;  nous  avons  du  temps 
pour  le  reste.  {Lui  doiuiant  une  lettre. )  Prenez,  Frédéric;  et  adieu. 

FRÉDÛaiC. 

Est  ce  que  vous  ne  reviendrez  pas  bientôt  au  palais? 
iirNRi. 

Hélas!  s'il  renferme,  comme  il  n'est  que  trop  vrai,  la  patrie,  le 
centre  et  la  sphère  de  mon  ûme,  tout  le  temps  qu'elle  vit  au  de- 
hors, elle  vit  dans  la  souffrance. 

JlSOlt. 

FABio,  murmurant. 
Se  peut- il  qu'un  homme  honorable  supporte  tout  celai 

FRÉDÉIIIC. 

De  quoi  donc  te  plains-tu,  Fal  io? 

FABIO. 

je  ne  me  plains  de  rien.  Mais  faisons  un  peu,  monseigneur,  le 
compte  du  temps  que  je  vous  sers;  car  alors  même  que  \ous  m'au- 
riez donné  par  heure  ce  que  vous  ne  me  donnez  pas  par  année,  je 
vous  jure  devant  Dieu  que  je  ne  vous  aurais  pas  servi  une  heure  de 
plus. 

FRÉDKRIC. 

Pourquoi  cela? 

FABIO. 

Parce  que  ma  tête  est  tellement  pleine  de  réfleiions,  qu'elle  en 
cuMP;  et  il  n'y  a  pas  a«sez  d'argent  au  monde  pour  payer  un  valet 
qui  réOéchit...  surtout  sur  autant  de  sujets  ou  de  prétextes. 

FRÉDÉRIC. 

Comment!  que  veux-tu  dire? 

FABIO. 

Le  voici.  —  Fabio,  je  me  meurs.  Fabio,  mon  espoir  n'a  plus 
q  /un  jour  à  vivre,  —  Eh  bien,  mon  seigneur,  je  vais  faire  préparer 
l'enterrement.  —  Reste  là,  je  ne  mourrai  point,  je  renais  à  la  vie, 
e;  celte  nuit  obscure  me  sourit  comme  le  jour  le  plus  brillant.  — 
(Il and  Lieu  vous  fasse,  monseigneur...  —  Fabio?  —  Seigteur?  — 


JOLIINFI-;  II.  SrENH  II.  85 

Il  faut  que  je  parle  tout  de  suite  ;  (iiis  |)iT[)uri'r  «ans  retard  deux 
l'hevaux.  —  Les  chevaux  sont  prêts.  —  Rlaiiitcnant  je  ne  pars  plus; 
mais  viennent  tout  de  même  les  chevaux,  et  monte  celui-ci.  —  M'y 
\oiIà.  —  Qu'avons-nous  fuit?  —  Une  lieue.  —  lihbicn!  retour- 
tons.  —  Eh  bien!  retoijrnons.  —  Cela  suflit.  —  C'est  bien.  —  Et 
|;uis  :  Va-t'en,  rentre  à  la  maison,  ne  me  suis  pas...  El  tant  de 
|ii  tites  méfiances,  de  petits  mystères  et  de  petits  secrets,  que  le 
(iiable  lui-même  s'y  perdrait.  Et  pour  moi,  ealin,  je  ne  veux  plu» 
Si  rvir  un  maître  qui,  sans  être  pape,  a  ainsi  des  cas  réstT\  es. 

l'uÉDÉKIC. 

Tais-toi,  voici  son  altesse.  Et  songe  bien,  je  te  le  répète,  que 
[lorsonne  jamais  ne  sache  que  je  n'ai  point  quitté  Parme  celle 
nuit. 

Il  sort 
FABIO. 

Certainement.  {A  part.)  J'enrage  de  parler,  et  je  parlerai  pour 
trois  raisons.  Primo  d'abord,  pour  régaler  celle  mienne  langue;  en 
second  lieu,  pour  me  venger  de  mon  maître  ;  et  troisièmement» 
pourfendre  service  à  la  duchesse. 

Il  sort. 

SCÈNE  II. 

Une  autre  partie  du  jardin. 
Eîitrenl  L\  DUCHESSE  et  LAURA. 

LA   DUCllESSO:. 

Enfin,  Laura,  vous  m'assurez  que  personne  n'est  descendu  cette 
nuit  au  jardin? 

I.AL'RA. 

Combien  de  fois  faut-il  vous  le  dire? 

LA   DUCHESSE. 

Encore  une  seulement. 

LAURA. 

Eh  bien!  madame,  je  vous  répète  que  j'y  suis  restée  jusqu'au 
moment  où  l'aurore  a  paru  couvrant  de  perles  toutes  ces  (leurs 
charmantes,  et  je  n'ai  aperçu  personne;  de  sorte  que  vous  ne  pou- 
VC/C  soupçonner  qui  que  ce  soit  au  monde,  excepté  moi. 

LA    DUCUESSE. 

J'ai  d'autres  soupçons,  Laura. 

LAURA. 

Lesquels? 

LA  DUCHESSE. 

C'est  que  la  dame  aura  été  avertie  du  départ  de  Frédéric,  et, 
qu  en  conséquence,  elle  ne  devait  pas  descendre  au  jardin.  —  Riais 
n'importe.  J'ai  toujours  celle  consolation  que  je  les  ai  empêché» 
de  se  voir  et  de  se  parler  cette  nuit. 

lU. 


86  LE  SKCUKT  A  HAUTE  VOIX 

LA  fit  A. 

Il  sst  vrai.  [A  part.)  Ah  !  si  elle  savait  que,  dans  sa  folle  jalousie 
elle  s'est  entremise  pour  ces  amants  et  les  a  réunis  elle-mcmel 

Entre  FRÉDÉRIC,  et,  un  peu  après,  FADIO. 
*  FnF.DÉnic. 

Pirmetlez,  madame,  que  je  baise  votre  main. 

LA   r-UCHESSE. 

Eh  qi;oi:  Frédéric,  vous  voilà  déjà  de  retour? 

FRÉDÉRIC. 

On  va  vite,  madame,  lorsqu'on  a  du  zèle  et  du  dévouement. 

FABIO. 

D'autant  que,  comme  il  n'y  a  guère  qu'une  lieue  d'ici  à  .Alan- 
loue... 

FRÉDÉRIC. 

Que  dis-tu  là? 

FABIO. 

Pardon,  je  me  trompe;  je  voulais  dire  qu'il  n'y  a  que  douze 
lieues. 

LA  DUCHESSE. 

Apportez-vous  une  lettre  du  duc? 

FRÉDÉRIC. 

Je  ne  serais  pas  revenu  sans  cela? 

FABIO,  à  part. 
Je  n'ai  jamais  vu  mentir  avec  une  aussi  aimable  impudence. 

FRÉDÉRIC. 

Voici  la  lettre,  madame. 

LA  DCCHESSE,  à  part. 
C'est  bien  son  écriture!...  Je  suis  vengéel 
FABIO,  ô  Frédéric. 
Quelle  est  cette  lettre? 

FRÉDÉRIC. 

Du  duc. 

FABIO. 

Quoi!  vous  voulez  m'en  conter  à  moi  aussi? 

LA  DL'CIlESSr. 

Et  comment  vous  trouvez-vous,  aujourd'hui? 

FRÉDÉRIC 

Mais...  madame,  le  dévouement  respectueux  dont  je  fais  profes- 
sion pour  voire  altesse  est  si  heureux  de  s'employer  à  votre  ser- 
vice, qu'en  vérité,  vous  pouvez  le  croire,  je  n'ai  jamais  passé  une 
meilleure  nuit. 

FABIO,  à  part. 

Je  le  crois  bien!  Il  a  beau  vouloir  dissimuler  et  mentir,  cela  lui 
est  impossible. 


JOURM'E  II,  SCI'NE  II.  87 

i.AURA,  à  part. 
Je  vois,  à  son  visage,  à  son  regnrci,  le  vrai  sens  qu'il  allachc  à  ces 
p.T  rôles. 

LA  ncciiEssE,  lisant. 
«Jladame,  je  vous  suis  on  ne  peut  jilus  reconnaissant  des  bontés 
que  vous  témoignez  à  Henri,  et  je  le  le  suis  pas  moins  de  l'hon- 
neur que  vous  m'avez  fait  de  me  répondre  cl  de  m'envoyer  cette 
réponse  par  votre  secrétaire.  Il  me  sera  impossible  de  m'acquitter 
jaiuais  envers  vous  de  l'une  et  de  l'autre  dette'  que  je  viens  de  con- 
tracter; surtout  lorsque  mon  âme  est  déjà  voire  esclave...  »  {A 
part.'  Il  est  inutile  que  j'en  lise  davantage.  [Haut.]  Je  vous  remer- 
cie, Frédéric,  de  la  diligence  que  vous  avez  mi.-eà  me  servir, 

FIIÉDIÎIIIC. 

Je  suis  fier,  madame,  d'avoir  réussi  à  vos  souhaits. 

LA  DL'CUKSSE. 

Vous  êtes  sans  doute  fatigué;  allez  vous  reposer.  Vous  reviendrez 
plus  lard,  et  nous  achèverons  quelques  dépèches. 
FuÉnûmc. 

Permettez,  madame,  qu'avant  de  m'en  aller,  je  remette  à  ma- 
dame Laura  cette  lettre  en  votre  présence;  j'estime  et  j'honore  trop 
uni!  personne  qui  est  à  votre  service  pour  lui  remettre  uu  message 
dans  un  moment  où  cela  pourrait  vous  offenser. 

LA  Ol'CUESSE. 

De  qui  est  cette  lettre? 

FRIÎPÉRIC. 

c  l'ignore.   Au   moment  oia  je  partais,  une  dame  est  sortie  de 
l'appartement  de  la  duchesse  mère  et  me  l'a  contiée.  Celle  dame 
est  sans  doute  une  de  ses  parentes  ou  une  de  ses  amies. 
FABio,  à  part. 
A  mesure  que  je  l'entends,  je  deviens  de  plus  en  plus  stupéfait 
ei  hébété. 

LAURA. 

Je  reconnais  l'écriture,  madaine;  elle  est  de  madame  Célia,  et, 
avec  vutre  permission,  je  me  retire  pour  la  lire.  {A  part.)  Jusqu'à 
ce  que  j'aie  complètement  disparu  à  ses  yeux,  je  serai  plus  morte 
que  vie. 

FRÉDÉRIC,  bas,  à  Laura. 


1  isez  vile. 
Soyez  tranquille. 

A  lez  avec  Dieu. 


LAURA,  bas,  à  Frédéric. 


LA.  DUCHESSE. 


Elit-  son. 


FREDERIC. 

Vivez  éternellement,  et  que  vos  jours  soient  aussi  brillants  que  le 
tulcil. 

11  son. 


88  LE  SECRET  A  HAUTE  VOIX. 

LA   DUCHESSE. 

Oh  !  que  je  m'applaudis  de  l'avoir  privé  de  l'occasion  que  snn 
amour  espérait!    J'ai  à  craindre,  il  est  vrai,  de  nouveaux  rendez- 
vous,  mais  ma  vigilance  saura  les  empêcher. 
FABio,  0  part. 

SI  elle  s'y  prend  toujours  de  mime,  certes  elle  n'avancera  pas  à 
grand'chose. 

LA  DUCHESSE. 

Fabio? 

FABIO. 

J'attendais  pour  vous  parler,  rpadame,  qu'il  s'en  fût  allé,  et,  en 
attendant,  je  faisais  semblant  de  regarder  ces  tableaux. 

LA  DUCHESSE. 

Dis-moi,  pendant  la  route,  ton  maître  montrait-il  beaucoup  de 
chagrin  de  cette  absence? 

FA  RIO. 

Quelle  absence? 

LA  DUCHESSE. 

Celle  qu'il  a  faite  cette  nuit. 

FABIO. 

Quoi!  madame,  vous  pensez  qu'il  a  voyagé  cette  nuit? 

LA    DUCHESSE. 

Comment  cela  ne  serait-il  pas,  puisqu'il  m'apporte  la  réponse  du 
duc,  non-seulement  scellée  de  son  sceau,  mais  tout  entière  éciite  de 
sa  main. 

FABIO. 

Quesais-Je?  Il  e?t  sorti  avec  moi,  mais  au  bout  d'une  lieue,  tout 
au  plus,  avec  moi  il  est  revenu. 

LA  DUCHESSE. 

Que  dis-tu  là? 

FABIO. 

La  vérité  la  plus  vraie  qu'il  y  ait  au  monde.  II  m'a  laissé  à  la 
maison  en  me  commandant,  comme  à  l'ordinaire,  de  ne  pas  sortir, 
et  il  csl  allé  s'amuser. 

LA   DUCHESSE. 

Cela  n'est  pas  possible. 

FABIO. 

S'il  n'est  pas  allé  s'amuser,  il  est  allé  s'ennuyer. 

LA  DUCHESSE. 

Allons,  achève. 

FABIO. 

Au  matin  il  est  revenu,  et  si  joyeux,  si  content,  qu  on  voyait 
bien  qu  il  avait  eu  ce  qu'il  voulait. 

LA  DUCHESSE. 

Tu  mens,  impudent  que  tu  es! 


JOURNEL:  II,  SCÈNK  II.  89 

FARIO. 

Celui  qui  ment,  ment,  comme  on  dit,  dans  les  duel*. 

LA  DUCnESSE. 

Qui  a-t-il  donc  envoyé  à  sa  place  ? 

FABIO. 

Personne. 

LA  DUCHESSE. 

Alors  comment  a-t-il  eu  ces  lettres? 

FA  RIO. 

Ce  n'était  pas  si  difficile!  Un  homme  qui  a  un  démon  qui  porte 
et  rapporte  des  b  Mets,  peut  bien  lui  demander  aussi  d  aller  et  de 
venir  avec  des  lettres.  Voyez-vous,  mon  maître  doit  avoir  un  génie 
familier,  et,  en  le  supposant,  je  ne  mens  pas. 

LA    PLCMESSE. 

Pour  moi,  je  suis  obligée  de  croire  que  tu  mens. 

FAIilO. 

Vous  me  la  donnez  belle!  Eh  bien,  je  vous  jure  Dieu  qu'il  ne 
s'est  pas  en  allé,  et  qu'il  a  passé  toute  cette  nuit  dernière  avec  sa 
dame. 

LA  DL'CIIESSE. 

Tais-toi  et  va-t'en.  Voici  Laura  ;  et  i)our  sortir  du  doute  où  je 
suis,  je  voudrais  savoir  quelle  est  cette  lettre  qu'il  lui  a  remise. 
FABio,  à  part. 
Pauvre  duchesse!  que  Dieu  la  protège  au  milieu  des  soucis  qu'elle 
a  de  savoir  à  quelle  personne  mon  maître  fait  la  cour!...  Pour  lui, 
vi>e  Dieti  !  il  a  tort  de  ue  pns  voir  ce  qu'elle  lui  veut.  Ah  !  ce  n'est 
pas  moi  qui  me  ferais  ainsi  désirer! 

Il  sort. 
Entre  LAURA. 

LA  un  A,  à  part. 
Maintenant  que  j'si  lu  le  chiffre,  je  reviens  auprès  de  la  duchesse, 
afin  qu'elle  ne  s'inquiète  pas  de  mon  absence. 

LA   DUCHESSE, 

Laura,  qu'est-ce  donc  que  vous  écrit  Célia? 

LAURA. 

IMille  folies.  Voici  sa  lettre,  madame,  si  vous  la  voulez  voir.  (.4 
part.)  Je  lui  donnerai  celle  qui  était  dedans. 

LA    DUCHESSE. 

Non,  Laura,  je  n'y  tiens  nullement.  11  est  des  choses  dont  j'ai 
plus  à  cœur  de  te  parler.  —  Je  vous  ai  dit  hier  que  j'avais  appris 
d'une  manière  certaine  qu'une  dame  avait  écrit  à  Frédéric  do  venir 
lui  parler  la  nuit  suivante. 

LAURA. 

Oui,  madame. 

LA  DUCHESSE. 

Cela  m'a  d'abord  préoccupée  à  cause  du  décorum.  Puis  il  y  a  eu 

8. 


90  LE  SECRLT  A  nAUTE  VOIX, 

de  ma  part  un  peu  de  curiosité.  Puis,  je  ne  sais  quelle  fantaisie... 
Vous  savez  que,  pour  connaître  celte  dame,  je  lui  ai  donné  une 
mission  ei  vous  ai  priée  de  faire  la  i;arde  djns  le  jardin...  Eli  bien. 
il  faut  que  vous  sachiez  qu'un  espion  que  je  tiens  auprès  de  lui, 
vient  de  m'avertir  à  l'instant  que  Frédéric  ne  s'était  pas  absenté,  et 
qu'il  avait  passé  toute  la  nuit  à  causer  avec  sa  dame. 

LAURA. 

Cela  est  bien  audacieux!...  Et  —  vous  a-t-on  nommé  cette 
dame  ? 

LA  DLT.HESSE. 

Non. 

I.ALUA. 

Alors,  madame,  n'en  croyez  rien;  car,  en  admettant  qu'il  eût  pu 
vous  tromper  avec  cette  lettre  supposée,  a  quoi  bon  m'aurait-il 
trompée  également  avec  celle-ci? 

LA   DUCUESSE. 

Vous  êtes  bien  sûre  que  votre  lettre  est  bien  de  voire  cousine 

LAL'KA. 

J'en  suis  bien  sûre. 

LA  DUCHESSE. 

Alors  il  aura  envoyé  à  sa  place  une  autre  personne,  qui  aura 
apporté  ces  deux  lettres,  et  là-dessus  mon  espion  ne  sait  rien 

LAL'IIA. 

11  faut  que  cela  soit  ainsi. 

Li  DUCHESSE. 

11  me  vient  un  autre  soupçon.  Vous  avez  passé  la  nuit  dans  le 
jardin,  et  vous  n'y  avez  vu  descendre  aucune  dame.  D'un  autre 
côté,  mon  espion  me  dit  que  Frédéric  a  passé  toute  la  nuit  avec  sa 
dame.  Je  conclus  de  là  que  la  dame  qu'aime  Frédi'ric  n'habite  point 
le  palais, 

LACHA, 

Je  n'en  doute  pas  aon  plus;  il  faut  croire  qu'elle  demeure  en 
ville. 

LA  DUCHESSE. 

Eh  bien  !  je  tenterai  mille  moyens,  jusqu'à  ce  que  je  sache  qui 
est  cette  dame. 

LAUdA. 

Pourquoi  cela,  niidame? 

LA  DUCHESSE. 

Pouvez-vous  le  demander,  Lnura!...  Lorsque  je  vous  ai  confié 
et  que  je  me  suis  avoué  à  moi-même  le  sentiment  qui  m'anime, 
peu  importe  qu'il  le  sache  ou  qu'il  l'ignore  i...  J'ai  au  cœur  tant 
d'orgueil,  tant  de  fierté,  que  je  ne  puis  pardonner  même  l'injure 
qu'on  ma  l'aile  par  ignorance. 

Elic  son. 
LAURA. 

Il  est  essentiel  que  Frédéric  soit  averti  de  cet  espionnage  jaloux... 


JOURM'ÎE  II,  SCÈNE  II.  91 

Mai$,  liélas!  l'avenir  de  prcndic  f^arde,  ce  sera  lui  apprendre  que 
Il  duchesse  est  jalouse  ;  et  il  n'est  pas  prudent  d'apprendre  à  l'a- 
mant le  plus  lidèlc  qu'il  y  a  une  autre  femme  qui  l'aime;  car  alors 
1  liomrne  le  plus  mode«te  conçoit  tant  de  vanité,  que  tout  ce  qu'on 
lui  accorde  ensuite  devient  à  si's  yeux  chose  due.  Mais  n'importe, 
6  ciel  !  il  vaut  encore  mieux  qu'il  sache  et  les  espions  qui  l'entou- 
rent et  les  dangers  qui  le  menacent...  Pour  l'avertir,  repassons 
celte  espèce  de  chiffre  qu'il  m'envoie,  et  que  je  dois  connaître  au 
mieu\.  [Elle  tire  un  papier  de  son  sein,  et  lil:)  «  Toutes  les  fois, 
madame,  que  vous  aurez  quelque  chose  à  me  dire,  je  vous  prierai 
d'abord  de  me  faire  signe  avec  votre  niouclioir,  afin  que  je  prête 
attention.  Pu  s,  sur  quelque  sujet  que  vous  parliez,  les  premiers 
mots  dont  VOIS  vous  servirez  chaque  fois  que  vous  prendrez  la  pa- 
role, seront  pour  moi,  et  le  reste  pour  tout  le  monde  ;  de  maiiicie 
que  je  puisse  réunir  tous  les  premiers  mots  dont  vous  vous  serez 
servie,  et  savoir  ce  que  vous  m'aurez  dit.  Il  en  sera  de  même  lors- 
que moi  je  vous  ferai  le  signal.  »  (Parlant-)  Ce  chiffre  est  facile  et 
ingéuieux  ;  mais  la  difficulté  est  de  l'employer  do  telle  sorte  que 
ce  que  l'on  dit  ait  un  sens  raisonnable  pour  toutes  les  personnes  là 
présentes.  Pour  mieux  m'en  pénétrer,  je  vais  le  relire. 

Entre  LISARDO. 

LiSARDo,  à  part, 
Laura  est  si  fort  occupée  à  lire  ce  papier,  que  si  les  indignes 
soujiçons  de  la  jalousie  ne  peuvent  l'aiteindre,  la  curiosité  n'en  est 
pas  moins  très-vivement  excitée,  ci  je  dé>irerais  bien  savoir  ce  qui 
l'aK^orbe  à  ce  point.  Oh!  si  je  pouvais  lire  ce  papier  sans  qu'elle 
nie  \U  ! 

LAUUA. 

Qui  vient  là? 

LISAUDO. 

C'est  moi,  Laura. 
Grand  Dieu! 


LAURA,  à  part. 


LISAUDO. 

Pourquoi  ce  trouble  et  celte  crainte? 

LAUHA, 

Je  ne  suis  point  troublée  et  je  ne  crains  rien. 

LISAUDO. 

f.e  papier  que  vous  cachez  et  celle  rougeur  subite  qui  vous  est 
montée  au  visage  le  feraient  croire. 

LAtUA. 

Vous  êtes  dans  l'erreur.  Si  j'ai  caché  ce  papier  et  si  la  rougeur 
m'est  venue,  ce  n'e>t  nullement  un  effel  du  trouble  où  votre  pré- 
sence m'aurait  mise,  c'est  par  suiie  du  dépit  que  j'éprouve  en  voyant 
un  manque  de  confiance  aussi  injurieux.  Vous  étiez  venu  m'es|[)iou- 


92  LE  SECRET  A  HAUTE  VOIX. 

ner,   et,  pour  vous  justifier,  vous   faites  semblant  d'avoir  à  vous 

plaindrai 

i.iSAni)0. 
Moi,  Laura,  j'ai  en  vous  une  entière  confiance,  et  pour  que  vous 
ne  doutiez  pas  de  la  sécurité  que  votre  noblesse  inspire  à  mon 
amour,  je  vous  prie  de  me  dire  naïvement  quel  est  ce  papier, 

I.AtKA. 

C'est  un  papier  dont  je  vais  dans  un  moment  livrer  au  vent  les 
débris,  car  à  votre  sotte  demande,  fille  du  vent,  le  vent  seul  doit 
répondre. 

LISAROO. 

Alors,  puisque  vous  le  coiifiez  au  vent,  je  le  lui  enlèverai. 

LAURA. 

Vous  ne  le  ferez  pas!  Non  que  je  redoute  que  vous  en  réunissiez 
les  fragments  et  <\\iti  vous  les  lisiez:  mais  il  importe  à  mon  honneur 
de  ne  point  céder  aux  vis  soupçons  que  vous  m'avez  laissée  entre- 
voir. 

Il  importe  aussi  à  mon  honneur  de  savoir  ce  que  c'est. 

LALUA. 

Voilà  que  je  les  livre  au  vent,  et  comme  vous  n'êtes  pas  mon 
mari,  j'espère  que  la  chose  en  restera  là, 

LISARDO, 

Si  je  ne  suis  pas  votre  mari,  je  suis  votre  cousin  et  votre  futur, 
et  je  veux  réunir  les  tronçons  de  ce  serpent  plein  de  venin. 

LAURA, 

Prenez  garde  alors!  car  vous  pourriez  vous  repentir  d'avoir  tou- 
ché à  un  tronçon  de  ce  serpent, 

LISARDO. 

Quoi  qu'il  arrive,  je  veux  en  rassembler  les  débris. 

LAURA. 

Je  vous  en  empêcherai. 

LISARDO. 

Laissez-moi,  Laura! 

LAURA. 

Finissez,  vilain  jaloux  ! 

Entrent  d'un  côté  ARNESTO  et  de  l'autre  LA  DUCHESSE,  et  un  peu  après 

FRÉDÉRIC  et  FABIO. 

ARNESTO. 

Quel  est  ce  bruit,  Lisardo  ? 

LA  DUCHESSE. 

Pourquoi  ces  cris,  Laura? 

LISARDO. 

Ce  n'est  rien. 

LAURA. 

4u  contraire,  c'est  beaucoup.  {A  part.)  Amour,  viens  à  monaidel 


JOIJUNEK  II,  SCEiNE  H,  fr» 

ARNIiSTO. 

Eh  quoi!  vous  parliez  ainsi,,. 

LA   DUCIIESSB. 

Vous  vous  querelliez  de  la  sorte... 

ARNESTO. 

A  votre  cousin? 

LA  DL'CIirSSE. 

Avec  votre  futur  époux? 

AR.NESTO. 

Qu'y  a-t-il  donc  de  nouveau? 

LA  DUCniiSSE. 

Que  s'cst-il  passé  entre  vou<? 

LISARDO. 

Il  n'y  a  rien,  que  je  sache. 

LAURA. 

Au  contraire,  j'ai  beaucoup  à  tue  plaindre.  (A  la  Duchesse.)  Ne 
m'avez-vous  pas  laissée  ici,  madame,  il  n'y  a  qu'un  moment,  avec 
une  lettre  de  Célia? 

LA  DUCHESSE. 

11  est  vrai. 

LAURA. 

Eh  bien,  cela  posé,  j'en  appelle  à  vous,  madame,  de  l'insolecce 
d'un  homme  qui  m'a  témoigné  les  soupçons  les  plus  odieux.  (  Elle 
agite  son  mouchoir.)  Et  afin  que  vous  sacliicz  tout,  veuillez  me 
prêter  attention,  vous,  madame,  et  vous  aussi,  mon  père,  ainsi  que 
toutes  les  personnes  ici  présentes;  car  il  m'importe  que  toat  !e 
monde  connaisse  le  secret  qu'enferme  mon  cœur. 
FKÉDÉiuc,  bas. 
Qu'est-il  donc  arrivé,  Fabio? 

FABio,  de  même. 
Je  ne  sais.  [A  part)  C'est  peut-être  le  résultat  de  ce  que  j'ai  dil 
à  la  duchesse,  et  c'est  peut-être  aussi  le  résultat  d'autre  chose. 
FRÉDÉRIC,  à  part. 
Elle  a  fait  le  signal,  soyons  attentif  et  ne  perdons  pas  un   seul 
mot. 

AR\ESTO. 

Eh  bien!  Laura,  qu'attends-tu? 

LA   DUCHESSE. 

Dites-nous  donc  ce  que  vous  vouliez  nous  dire- 

lAUKA. 

Madame  la  duchesse  sait  déjà,  —  elle  dont  l'esprit  et  la  péné- 
tration égalent  la  beauté,  —  à  quel  point  je  lui  suis  dévouée  '. 

'  Dans  l'espognnl,  c'est  le  premier  mot  île  cliaq'ie  vers  qui  s'adresse  à  Frédéric;  l 
icriiil  ensuite  tous  ces  piemiers  mois  el  en  lorrae  une  phrase  qui  isl  pour  lui  seul 
Nous  avons  de  noUe  mieux  reproduit  cet  effet. 


04  LE  SECRET  A  HAUTE  \OIX. 

LA  DUCIIESSB. 

Cela  est  vrai;  mais  où  voulez-vous  en  venir  avec  cela? 

Fiu';i)i':uic,  à  fart. 
Voici  les  premiers  mots  que  je  dois  releiiir  :  «  Madame  la  du» 
clicsse  sait  déjà.  » 

LAIJUA. 

Que  vous  ne  vous  êtes  pas  absenté,  —  n'est-'i  pas  vrai,  madame? 
cl  c'est  là  ce  qui  me  défend  contre  d'injustes  soupçons, 

AIINF.STO. 

Cela  suffit,  ma  fille,  il  est  inutile  de  vous  affliger  ainsi. 

FRÛnKRic,  à  pari. 
Elle  vient  de  me  dire  clairement  :  «  Que  vous  ne  vous  êtes  pas 
absenté.  » 

LAUIIA. 

Elle  sait  que  vous  avez  parlé  avec  une  dame,  — Lisardo,  comme  il 
ne  convient  point,  car  enfin  je  ne  vous  appartiens  pas  CDCore,  heu- 
reusement. 

LISAKDO. 

C'est  vous  qui  avez  manqué  à  ce  que  vous  deviez  à  notre  mutuel 
amour. 

LA  DUCHESSE. 

Silence!  —  Achevez,  Laura. 

FRÉDÉRIC,  à  part. 
N'oublions  pas  :  «  Elle  sait  que  vous  avez  parlé  avec  une  dame.  » 

I.AURA. 

Il  lui  est  venu  une  horrible  jalousie,  —  je  ne  sais  à  quel  propos, 
et  se  laissant  aller  à  une  aveugle  colère,  il  a  offensé  mon  honneur. 

LISARDO. 

Elle  lisait  une  lettrf\  et  quand  je  lui  ai  demandé  à  la  voir,  elle, 
l'a  déchirée. 

ARNESTO. 

Elle  a  fort  bien  fait. 

FRÉDÉRIC,  à  part. 
«  Il  lui  est  venu  une  horrible  jalousie.  » 

LAURA. 

Ne  me  nommez  pas,  je  vous  prie.  (^4  Arnesto.)  Jo  ne  tiens  pas  à 
me  marier,  et  surtout  avec  un  homme  tomn\e  lui. 

ARNESTO. 

Vous  vous  êtes  bien  mal  conduit,  en  vérité. 

LISARDO. 

Je  voui  jure,  seigneur,  que... 

ARNESTO. 

Allez,  tuisez-vous. 

FRÉDÉKic,  à  part. 
Elle  vient  de  dire  :  «  Ne  me  nommez  pas,  je  vous  prie.  D 


JOÙRNÉIi:  n,  SCÈNE  If.  05 

LAURA. 

D(5fiez-vous  de  vos  entours,  —  ai-je  entendu  dire  bien  souvent. 
Que  ferait  donc  après  le  mariage  celui  qui,  avant,  peut  s'oublier 
ainsi? 

LiSAUDO. 

J'ai  eu  tort,  belle  Laura,  je  l'avoue;  mais  que  l'amour  me  serve 
d'excuse. 

ARNESTO. 

L'amour  vous  rend  encore  plus  coupable. 

FRÉDÉRIC,  à  part. 
B  Défiez-vous  de  vos  entours.  » 

LAURA,  à  Lisardo. 
t't  venez  de  nouveau  me  parler!...  —  Vous  verrez  comme  vous 
serez  reçu.  Tout  est  fini  entre  nous  désormais,  et  vous  essayeriez 
en  vain  de  me  lléchir. 

Elle  sort. 
ARNn:STO. 

Je  partage  la  juste  indignation  de  ma  fille. 

11  sort. 
FRÉDÉitic,  à  part, 

«  Et  venez  de  nouveau  me  parler.  » 

;.A  DUCHESSE. 

V' DUS  avez  manqué  d'égards  envers  Laura,  Lisardo;  mnis,  tout 
affligée  que  j'en  suis,  je  vous  excuse;  je  sais  ce  que  c'est  que  la  ja- 
louîiiî,  et  je  comprends  les  mouvements  qu'elle  peut  inspirer. 

Elle  sort. 
FABio,  à  part. 

Gfâce  à  Dieu,  la  duchesse  est  sortie  s?ns  parier  de  moi,  et  je  n'ai 
pas  ?  ç-aindre  que  mon  maître  devine  que  j'ai  bavardé. 

LISARDO, 

Le  ciel  me  protège!...  Regardez-vous  donc  comme  un  si  grand 
crime,  seigneur  Frédéric,  que  jaie  voulu  savoir  ce  que  contenait 
cette  lettre?  et  y  nvait-il  là  de  quoi  irriter  si  fort  Laura  et  son 
père,  et  de  quoi  afflii/er  la  duchesse?...  Vous  avez  bien  compris,  je 
pense,  le  léger  motif  qui  a  donné  liei  à  tout  ce  bruit? 

FUÉDÉRIC. 

C'était  assez  clair,  vraiment.  Laura  s'est  fâchée  contre  vous  à 
cause  de  voire  manque  de  confiance. 

LISARDO. 

Mallieureux  que  je  suis.'  mon  espérance  est  morte,  et  je  n'^i  plus 
qu'à  mourir. 

Il  eo.-2. 
FRÉDÉRIC,  à  part. 
Mon  espérance  ne  va  guère  mieux. 

FAEio,  à  pùrt. 
Décidément  j'ai  rien  à  craindre. 


.98  LE  SECRKT  A  HAUTE  VOIX. 

FRKDKKic,  à  part. 
Maintenant,  il  me  faut  rduiiir  tout  ce  qu'elle  a  dit,  pourvu  toute- 
fois que  je  ma  le  ra|)pelle.  Interrogeons  pour  cela  son  portrait,  il 
me  scmbltra  que  c'est  elle  qui  me  parle.  [IL  regarde  un  portrait.) 
Iklle  et  charmante  image,  qu'est-ce  donc  que  vous  avez  dit? 
FAI5I0,  à  part. 
Ah!  c'est  le  portrait  qui  lui  dit  tout  ça I...  C'est  bon  à  savoir! 
voilà  du  nouveau  à  conter. 

FuÉDÉuic,  à  part. 
«  Madame  la  durhesjc  sait  déjà  que  vous  ne  vous  êtes  pas  absenté. 
Elle  sait  que  vous  avez  parlé  avec  une  dame.  Il  lui  est  venu  une 
horrible  jalousie.  Ne  me  nommez  pas,  je  vous  prie.  Défiez-vous  de 
vos  entours,  et  venez  de  nouveau  me  parler.  »  [A  Fabio.)  Vive  le 
ciel,  traître,  c'est  toi  c]ui  m'as  vendu!  c'est  toi  qui  as  été  dire  que 
je  ne  m'étais  pas  absenté  ! 

FABIO,  éperdu. 
Stigneur,  quelle  colère  vous  a  pris  tout  à  coup?  et  pourquoi  me 
traitez-vous  ainsi? 

FRÉDÉllIC. 

Je  sais  pourquoi,  traître  ! 

FABIO. 

Eh  quoi!  seigneur,  n'éiiez-vous  pas  content  de  moi  lorsque  nous 
sommes  entrés  dans  ce  salon?  Quelle  espèce  d'accusation  ou  d'in- 
dice avez-vous  ici  trouvé  contre  moi  ?  Personne  ne  vous  ayant  parlé, 
qui  a  pu  vous  dire  du  mal  de  moi? 

FRFDÉRIC. 

Oui,  drôle,  depuis  que  je  suis  entré  ici  j'ai  appris  que  tu  avais 
conté  que  je  ne  m'étais  pas  absenté  cette  nuit  et  que  j'étais  allé  voir 
ma  dame. 

FABIO. 

Vous  avez  appris  cela  depuis  que  vous  êtes  entré? 

FRÉDÉRIC. 

Oui. 

FABIO. 

Mais  remarquez,  seigneur... 

FRÉDÉRIC. 

Je  te  châtierai  conime  tu  le  mérites. 

FABIO. 

Mais,  seigneur,  qui  vous  appris  cela? 

FRÉDÉRIC. 

Rappelle-tji  à  qui  tu  l'as  dit...  C'est  cette  personne  qui  me  l'a 
rapporté. 

FABIO. 

Je  ne  l'ai  dit  à  personne.  [A  part.)  Je  mourrai  s'il  le  faut,  mais  J3 
ne  dirai  pas  ce  qui  en  est. 


JOIIUNÉK  H,  SCÈNE  II.  91 

FRÉDÛnic,  tirant  ion  poignard. 
Vive  Dieu  !  lu  vas  mourir  à  l'instant  de  ma  main. 

Enlru  HENRI, 

HENRI. 

Oa*est  ceci? 

FRl-OrRIC. 

Je  veux  tuer  un  infâme. 

FAUIO. 

Modérez-vous,  seigneur. 

UENRI. 

Songez,  Fréddric,  que  vous  êles  dans  le  palais. 

FRÉDÉRIC. 

Laissez,  —  que  je  verse  son  sang  impur. 

HENRI. 

Fuis  donc,  mallieureux  ! 

FA  DR). 

.le  ne  demande  pas  mieux,  et  je  le  ferai  lestement,  comme  cela 

rn'est  arrivé  déjà  bien  des  fuis.  —  Ah!  que  votre  altesse  ejï  boa 

cnfiinl! 

Il  sort. 

HF\ur. 
D'où  vient  donc,  Frédéric,  que  vous  êtes  ainsi  tout  bouleversé? 
Quel  m  est  le  motif? 

FRÉnÉRIC. 

C'est  que  je  suis  trahi.  La  duchesse  sait  que  je  ne  me  suis  pas 

absenté. 

IIEXRI. 

Par  qui  l'a-t-elle  appris? 

FRÉDÉRIC. 

II  n'y  que  vous,  moi  et  ce  valet  qui  le  sachions. 

HEXRI. 

Est-ce  qu'elle  vous  l'a  dit? 

FRÉDÉC.IC. 

Llle?  non;  elle  a  trop  d'esprit,  et  elle  fait  semblant  de  l'ignorer. 

HENRI. 

reut-êlre  que  la  personne  qui  vous  l'a  dit  l'a-t-elle  inventé? 

FRÉDÉKIC. 

Pour  cela,  non;  car  c'est  la  personne  la  plus  intéressée. 

HENRI. 

File  peut  avoir  été  trompée? 

FRÉDÉRIC. 

C'est  impossible.  Aussi  je  ne  vois  d'autre  conduite  à  tenir  que  de 
me  soumettre  à  mon  malheur  et  de  lui  avouer  la  vérité. 

HEiNRI. 

Dien  que  je  dusse  lui  paraître  le  plus  coupable  et  m'attirer  sa 
m.  9 


98  LE  SKCRKr  A  HAUTE  VJIX. 

colère,  je  ne  vous  en  détournfrais  pas,  —  tant  je  souhaite  voire  ro- 
pos,  —  si  je  [icnsais  que  ce  fût  là  le  meilleur  parti. 
fi\i';dki()c. 
Eh  bien,  dans  le  trouble  où  je  suis,  coiiscillez-moi.  Que  fcriez- 
vous? 

Je  me  tairais,  je  resterais  tranquille;  je  voudrais  d'abord  la  voir 
venir,  et  puis  j'agirais  en  coiiH'quence.  Car  elle  est  instruite  ou  non 
de  ce  qui  s'est  passé.  Si  elle  le  sait,  et  que  sa  modestie  l'em|iéche 
de  vous  en  rien  dire,  n'est-ce  pas  travailler  contre  vous-même  que 
d'aller  lui  parler  de  cela  lorsqu'elle  veut  l'ignorer?  Si  e  le  n'  le  sait 
pas,  ce  serait  travailler  contre  nous  deux,  ce  serait  lui  apprendre 
vous-même  ce  qu'un  autre  n'a  pu  lui  dire.  Ainsi  donc,  moi,  à  votre 
place,  je  traiterais  de  mon  mieux  mon  valet,  alin  que  s'il  n'a  pas 
parlé,  il  ne  dise  rien  plus  tard,  et  que  s'il  a  pailé  il  n'itille  pas  se 
plaitdre  à  elle  et  la  mettre  dans  la  nécessité  de  se  déclaier. 
ruÉDÉHic. 

Bien  que  ce  ne  soit  pas  là  mon  avis,  je  suivrai  le  vôtre,  ne  se- 
rait-ce que  pour  qu'on  ne  puisse  pas  m'accuser  de  m'êtie  perdu  par 
un  fol  entêtement.  Je  reprendrai  mon  valet  et  je  parlerai  à  la  du- 
chesse sans  me  justifier,  jusqu'à  ce  qu'elle  s'explique  avec  moi. 

11  soil. 
HENRI. 

C'est  moi  qui  hérite  à  mon  tour  de  l'incertitude  où  il  était;  il 
s'éloigne  et  me  laisse...  Je  sais  venu  en  ces  lieux  seulement  ])our 
voir  la  belle  Flerida,  ne  pensant  pas  que  je  pourrais  m'y  oublier, 
et  voilà  que  je  reste  à  sa  cour  sous  un  nom  et  sous  des  vêtements 
qui  ne  sont  pas  les  miens.  N'ai-je  pas  à  craindre  d'être  reconnu 
d'un  moment  à  l'autre  et  que  cette  aventure  ne  porte  atteinte  à  sa 
considération?  Puisqu'en  venant  ici  mon  intention  était  de  voir  tout 
par  moi-même,  qu'attends-je  encore?  ou  pourquoi  tardé-je  à  réali- 
ser mon  projet? 

Entre  L\  DUCHESSE. 

LA  DUciiESSi:,  à  part. 
Aveugle  et  lyrannique  passion,  pourquoi  me  conduis-tu  encore 
en  ce  lieu?...  [A  Henri.)  Que  faites-vous  là,  seigneur? 
nuNni. 
Hélas!  noble  et  illustre  madame,  j'exprimais  à  ces  fleurs  el  à  ces 
fontaines,  dont  vous  êtes  l'aurore,  les  plaintes  de  l'amour. 

LA  DLCUESSE. 

Pourquoi  cela? 

UENRI. 

C'est  qu'en  vous  voyant,  divinité  charmante,  tout  tuer  autour  de 
vous  par  l'éclat  de  vos  rayons  qui  égale  celui  du  soleil,  et  par  vos 
ûécue$  c^ui  nu  iont  pas  moins  dangereuses  que  celles  de  l'amour. 


JOURNÉE  II,  SCÈNE  If.  ?9 

je  me  dis  que  pour  sounietire  le  monde  vous  n'.-turicz  pas  besoin 
de  déployer  toutes  vos  forces;  cnr  il  sufiirait  d'un  siul  de  vos 
rayons  et  d'une  seule  de  vos  flèche». 

LA  DUCUF.SSK. 

Je  m'étonne  doublement  de  ce  langage,  seigneur  Henri:  d'abord 
que  vous  osiez  me  le  tenir,  et  ensuite  que  je  puisse  l'entendre. 
lU'tirez-vous  de  ma  présence.  Si  le  duc  vous  a  envoyé  à  ma  tour, 
ce  n'a  [)ns  élc  pour  que  vous  manquiez  à  lui-même  et  à  n;oi. 

HKMII. 

Je  ne  croyais  pas  vous  manquer,  madame  ;  et  pour  le  duc,  je  suis 
SÛT  de  ne  lui  avoir  pas  manqué;  car  il  éprouve  tous  les  senliments 
que  je  vous  exprime. 

LA  DUCHESSE. 

On  a  vu  souvent  se  marier,  mais  jamais  aimer  par  procuration. 
Et  alors  même  que  j'admettrais  votre  excuse,  et  que  vous  me  par- 
leriez pour  lui,  ne  vou'i  ai-je  pas  averti  de  ne  me  parler  a  ce  sujet 
que  quand  je  vous  en  parlerais  moi  même? 

Il  EMU. 

Oui,  madame;  mais  parmi  les  conditions  vous  n'avez  pas  mis 
celle  que  vous  ne  m'en  parleriez  jamais,  et  que  par  conséquent  je 
devais  toujours  me  taire. 

LA  DUCHESSE. 

Eh  bien!  s'il  faut  absolument  que  je  vous  parle,  seigneur  Henri, 
ce  sera  aujourd'hui  même;  et  ce  sera  pour  vous  dire,  puisiiue  vous 
m'avez  comparée  au  soleil,  que  le  duc  serait  bien  imprudent  de 
vouloir  affronter  le  soleil  avec  des  ailes  de  cire  ;  et  je  vous  engage 
de  nouveau  à  vous  retirer,  sans  quoi  ma  colère  répondrait  d  une 
autre  façon  au  duc  et  à  vous, 

ilENRI. 

Je  vous  obéis,  madame,  dans  la  crainte  d'un  châtiment  plus 
grand;  si  toutefois  il  peut  y  avoir  quelque  chose  de  plus  triste  que 
de  s'éloigner  de  voire  beauté.  {A part.)  Hélas!  je  me  meurs  1 

Il  sort. 
LA  DUCHESSE. 

Cet  excès  d'audace  me  donne  beaucoup  à  penser...  Amour,  laisse- 
moi  tranquille  un  moment  pour  que  je  puisse  réfléchir...  Mais  qui 
a  pénétré  jusqu'ici? 

Eiilie  FABIO. 

FABIO, 

C'est  moi,  madame  la  duchesse,  qui  viens  furieux  vous  conter 
toute  sorte  de  choses.  Oui,  j'enrage  de  voir  que  tout  n'est  que  ba- 
vardage au  palais,  et  que  votre  alf.esse  elle-même  bavarde. 

LA  DUCHtSSE. 

Que  voulez-vous  me  dire  en  ce  moment? 

FABIO. 

Et  vous,  madame,  pou-quoi  l'avez-vous  div  tout  à  l'heure? 


rOO  LE  SECRET  A  HAUTE  VOIX. 

LA  DUCHESSE. 

Je  VOUS  comprenus  encore  moins. 

FABIO. 

Avcz-vous  donc  eu  peur,  madame,  que  ce  que  je  vous  avais  dit 
de  mon  maître  ne  vînt  à  tourner  a  l'aigre,  si  vous  l'aviez  gardé  une 
heure  de  plus  sur  le  cœur? 

LA  DCCHESSE. 

El  à  qui  donc  l'ai-je  confié? 

FABIO. 

A  personne,  sans  doute,  excepté  à  lui;  car  aussitôt  que  vous  avez 
«*lc  pariie,  il  est  tombé  sur  moi  d'une  belle  manière,  et  si  l'on  ne 
l'cûl  retenu,  inraiiliblcment  i!  me  tuait. 

LA  DUCHESSE. 

Pourquoi  cela? 

FABIO. 

Eh  !  mon  Dieu,  parce  que  votre  altesse  a  jasé. 

LA   DUCHESSE. 

Et  comment  aurais-je  pu  le  lui  dire,  puisque  je  ne  lui  ai  pas 
parlé? 

FABIO. 

Eh  bien,  si  ce  n'est  pas  vous,  c'est  le  diab'e;  c'est  certain.  Aussi 
j'aurais  eu  encore  du  nouveau  à  vous  conlcr,  mais  je  ne  m'y  ha- 
sarde plus. 

LA  DLCHESSE. 

Dis-moi  ce  qui  s'est  passé. 

FABIO. 

Je  ne  sais  rien. 

LA  DUCHESSE. 

A-t-il  reçu  une  lettre? 

FABIO. 

Je  ne  sais  rien. 

LA  DUCHESSE. 

OÙ  est-il  allé? 

FABIO. 

Je  ne  sais  rien. 

LA  DUCHESSE. 

Est-il  venu  quelqu'un  qui  lui  ait  parlé  en  secret? 

FABIO. 

Je  ne  sais  rien. 

LA  DLCHESSE. 

Tu  me  donnerais  presque  à  penser  que  lu  te  repens  de  mtj  servir, 
El  que  tu  es  plus  dévoué  à  Frédéric  qu'à  moi. 

FABIO. 

Ce  n'est  pas  cela. 

LA  DUCHESSE. 

Qu'est-ce  donc? 


JOUR.XÉE  II,  SCENE  H.  101 

FAno. 
C'est  que  voire  aliesse  a  jas(*,  et  si  mon  mattre  venait  encore  à 
•oupçoniier  quelque  cliose,  il  me  tuerait. 

LA  DUCHESSE. 

Je  remarque  qu'il  ne  t'a  pas  tué  jusqu'à  présent. 

FABIO. 

II  est  vrai;  mnis  à  ce  propos,  voici  un  petit  conte.  —  Un  galani 
dlait  en  conversation  avec  sa  dame;  et,  profilant  de  l'ocrasion, 
ceituin  insecle  '  disait  en  lui-même  :  «  Ce  n'est  pas  le  moment 
qu'il  se  gratte,  et  je  puis,  sans  ciaintc,  me  régaler  à  l'aise.  »  A  la 
lin,  pourtant,  fatigué  de  la  démangeaison,  le  galant  porta  les  doigts 
011  cela  lui  démangeait,  ft  parvint  à  faire  l'insecte  prisonnier.  Or, 
au  même  instant  la  dame  se  retourna,  et  vit  son  galant  qui  tenait 
la  main  comme  un  homme  qui  va  prendre  du  tabac;  et  comme  il 
n'y  avait  là  personne  qui  put  l'entendre,  elle  lui  demanda  d'un 
air  sérieux  :  «  Eh  bien,  avoz-vous  tué  ce  cavalier?  »  Le  galant  fut 
d'abord  interloqué;  mais  bientôt  s'étant  remis,  et  tenant  la  main 
comme  je  vous  ai  dit  :  «  Non,  madame,  fit-il,  je  ne  l'ai  pas  encore 
tué,  mais  je  le  serre  de  près.  »  —  Et  moi,  madame  la  duchesse,  je 
vous  dirai  la  même  chose  en  ce  moment  :  On  ne  m'a  pas  encore 
tué,  il  est  vrai,  mais  de  près  l'on  me  serre.  Aussi,  après  voire  tra- 
hison, je  ne  vous  dirai  pas  que  j'ai  vu  aujourd'hui  mon  maître  qui 
tenait  un  portrait  au  moyen  duquel  vous  pourriez  découvrir  quelle 
est  cette  belle  dame  dont  il  est  si  épris,  s'il  vous  était  possible  de 
vous  le  procurer.  Voilà,  madame,  ce  que  je  vous  dirais,  et  d'autres 
choses  enrore,  si  je  ne  cra'gnais  votre  langue.  3Iais  ne  comptez  pas 
que  je  vous  dise  jamais  cela  ni  autre  chose  :  et  surtout  lorsque  je 
considère  que  le  seigneur  Frédéric  est  mon  maître,  et  que  votre 
altesse  bavarde. 

Il  soit. 
LA  DUCHESSE. 

Il  a  un  portrait!.  .  Ah!  c'est  ici  que  j'ai  besoin  d'esprit  et  d'a- 
dresse pour  l'obliger  à  le  montrer  sans  trahir  mes  sentiments! 

Mais  ce  n'est  pas  ici  le  lieu;  nous  serions  trop  eiposés  aux  regards. 

Entre  FRÉDÉRIC. 

FRÉDÉRIC,  à  part. 
Après  tout,  le  meilleur  parti  est  peut-être  de  ne  point  lui  parler 
de  cela,  et  d'attendre  qu'elle-même  m'en  parle.  [Haut.)  Madame, 
puisque  votre  altesse  m'a  envoyé  chercher,  vous  voulez  sans  doute 
signer  les  déjiêches? 

LA  DUC^ESS^. 

Oui;  mais  le  jardin  n'est  pas  pour  cela  l'endroit  convenable 

surtout  à  cette  heure  que  le  soleil  se  couche  dans  son  brillant  tom- 
beau. Portez  sans  retard  ces  dépêches  dans  mon  appartement ,  et 

'  l'dU*  ie  tcxle  Faljio  uonime  cet  insecle  par  son  nom  :  un  pwjo. 


102  LE  SECRI'T  A  HALTE  VOIX, 

avant  d'entier,  n'oubliez  pas  que  vous  avez  beaucoup  à  écrire  celte 
nuit.  Si  donc  voire  dame  vous  attend,  vous  pouvez  lui  envoyer 
dire  que  ce  re  sera  pas  pour  aujourd'hui;  car  si  vous  n'avez  pas 
celle  nuit  une  n)ission  au  dehors,  vous  n'en  serez  pas  moins  absent 
pour  cette  fois,  je  vous  assure. 

FRÛDÉRic,  à  part. 
0  ciel!  qu'enlends-je? 

Entre  LAURA. 

LAURA  ,   à  part. 
Ici  la  duche.'se  et  Frédéric!  Eh  bien  !  puisqu'elle  m'ôleles  occa- 
sions, je  veux  les  lui  ôler  aussi.  [Haut.)  Je  vois,  madame,  que  votre 
altesse  a  fait  un  pacte  avec  le  printemps,  et  le  printemps  doit  être 

charmé. 

LA  DUCHESSE. 

Comment  cela? 

LAIRA. 

C'est  que  votre  altesse  le  remplace  dans  ce  jardin  d'oii  elle  ne 
sort  plus,  et  qu'elle  donne  à  la  rose  sa  pjurpre  et  au  jasmin  sa 
blancheur. 

LA  DUCHESSE. 

Il  est  temps  que  je  me  retire.  Allons-nous-en  ,  Laura.  (  A  Fré- 
déric )  Vous,  ne  tardez  pas  de  venir  avec  les  dépêches;  et  en  allant 
les  chercher,  vous  pouvez  donner  avis  de  ce  que  je  vous  ai  dit. 

FRÉDÉRIC. 

Je  ne  suis  pas  aussi  heureux  que  vous  le  présumez,  madame  [il 
tire  sonmouchoir,  et  l'agite  ],  et  je  pourrais  d  ici  même  donner  cet 
avis. 

LAURA,  à  part. 

II  a  fait  le  signal.  Attention! 

FRÉDÉRIC. 

Je  suis  bien  malheureux,  —  madame,  au  contraire,  j'éprouve  à 
chaque  instant  des  contrariétés,  et  ma  vie  n'est  qu'un  ennui  con- 
tinuel. 

lAuiA,  à  part. 

Il  a  dit  :  «  Je  suis  bien  malheureux.  » 

FRÉDÉRIC. 

Je  ne  puis  vous  parler  aujourd'hui,  —  sans  que  votre  altesse  me 
montre  que  j'ai  beaucoup  perdu  de  son  ancienne  bienveillance. 
LAURA.  à  part. 
Il  vient  de  dire  :  «  Je  ne  puis  vous  parler  aujourd'hui.  » 

FRÉDÉRIC. 

Il  m'est  impossible  de  venir  au  jardin,  —  sans  que  votre  alte>se 
m'adresse  ou  quelque  reproche  ou  des  railleries  qui  ne  m'afiligent 
pas  moins. 

LA  DUCUKSSE. 

Il  suffit.  Laissons  cela. 


JOURNEE  H,  SCENE  H.  103 

LAUUA,  à  part. 
Récapitulons  tout  ce  qu'il  a  dit  :  «  Je  suis  bien  malheureux.  Je 
ne  puis  vous  parler  aujourd'hui.  Il  m'est  impossible  de  venir  au 
jardin.  » 

LA   DUCHESSK. 

Allons,  suivez-moi,  Laura;  (à  Frédéric.  )  et  vous,  ne  tardez  pas 
à  venir. 

FRÉDÉRIC,  à  part. 
Est-il  un  amour  plus  malheureux  ! 

i.A  DUCHESSE,  à  pan. 
Est-il  un  sentiment  plus  indigne! 

LAURA,  à  part. 
Est-il  une  jalousie  plus  visible! 

L.i  Duclicsse  et  Laura  joit  nt. 

FABio,  entrant. 
Par  oii  donc  pourrai-je  sortir  sans  risquer  d'être  rencontré  par 
mon  maître?  Mais  j'ai  beau  dire  et  faire,  le  voici. 

FRÉDÉRIC. 

Fubio? 

FAEio,  s' éloignant. 
Pardon,  monseigneur. 

FRÉDÉRIC. 

Pourquoi  donc  me  fuis-tu?  [A  part.)  Je  suis  forcé  de  disîimuler 
avec  ce  drôle. 

FABIO. 

C'est  que  je  crains  que  ce  maudit  démon  qui  vous  parle  à  l'oreille 
ne  vous  ai  dit  encore  quelque  fausseté  sur  mon  compte. 

FRÉDÉRIC. 

Je  sais  maintenant  la  vérité;  je  sais  que  tu  m'as  été  fidèle. 

FA  RIO. 

Je  crois  bien!--.  Plût  à  Dieu  que  certaines  gens  l'eussent  été  au- 
tant que  moi  avec  la  ville  de  Madrid  i. 

FRÉDÉRIC 

Je  veux,  pour  te  dédommager,  te  donner  un  habit. 

FABIO. 

A  moi  I  un  habit? 

FRÉDÉRIC. 

Oui,  à  toi. 

FABIO. 

En  ce  cas,  puissiez-vous  dans  l'autre  monde  avoir  l'âme  habillée 
d'une  robe  de  chambre  cramoisie,  de  chausses  de  cristal,  et  d'un 
surtout  d'ambre  gris! 

FRÉDÉRIC 

Jlais  il  faut  que  tu  me  dises  quelque  chose. 

*•  Il  y  a  ici  SUIS  Joule  quelque  allusion  à  de;  malverialio'is  dont  s'etaleot  rendus  rrn- 
Vabl  s  c  riaiiis  administrateurs  de  la  ville. 


104  LK  SECRET  A  HAUTE  VOIX. 

FABIO. 

Tout  ce  que  vous  voudrez. 

FUÉDÉRIC. 

Dépêchons,  je  suis  obligé  de  m'en  aller, 

FAUIO. 

Que  Dieu  retienne  ma  Lmguc! 

riubÉRic- 
La  duchesse  t'a-t-clle  isitorrogé  sur  mon  amour? 

FABIO. 

Non,  certes;  mais  de  ce  qu'elle  m'a  dit,  j'ai  induit  que  si  vous 
ne  comprenez  pas  ce  qu'elle  veut,  c'est  que  vous  n'avez  pas  beau- 
coup d'esprit. 

FRÉDÉRIC. 

Elle  l'a  donc  dit  quelque  chose? 

FABIO. 

Sans  doute;  soit  dit  sans  vous  flatter. 

FRÉDÉRIC. 

Tu  mens,  vilain  drôle.  Kspères-tu  donc  me  faire  accroire  que 
cette  noble  beauté  qui  peut  comme  l'aigle  regarder  en  face  le 
soleil,  ait  laissé  tomber  les  yeux  sur  un  mortel  aussi  obscur  et 
aussi  humble? 

FABIO. 

Eh  bien,  seigneur,  feignez  pendant  quelques  jours  de  l'aimer,  et 
vous  verrez. 

FRÉDÉRIC. 

Alors  même  que  tes  soupçons  malicieux  auraient  quelque  fonde- 
ment, je  n'essayerais  pas  de  m'en  assurer;  car  un  amour,  moins 
glorieux  sans  doute,  mais  auquel  je  suis  moins  disproportionné,  oc- 
cupe mon  cœur  tout  entier. 

FABIO. 

Comme  cela,  vous  n'avez  jamais  aimé  deux  femmes  à  la  lois? 

FRÉDÉRIC. 

Non. 

FABIO. 

Et  cependant  vous  croyez...  ? 

FRÉDÉRIC. 

Achève. 

FABIO. 

Que  vous  avez  eu  du  bonheu'  ? 

FRÉDÉRIC. 

€ela  n'est  pas  aimer,  c'est  tromper. 

FABIO. 

il  y  a  d'autant  plus  de  plaisir. 

FRÉDÉRIC. 

Comment  peut-on  aimer  de  deux  côtés  à  la  fois? 

FABIO. 

Voici  comme.  —  Il  y  a  près  de  Ratisbonne  deux  villages  de 


JOURNI'E  II,  SCKNE  III.  105 

grand  renom,  dont  l'un  se  nomme  Ag(îré,  et  l'autre  Mararanrloti. 
Or,  un  seul  curé  desservait  les  deux  paroisses,  et,  les  jours  de  fêle, 
disait  la  messe  aux  deux  endroits.  Or,  un  habitant  de  Macarandon 
ciant  ailé  à  Agéré,  et  ayant  entendu  clianler  la  préface,  remarqua 
que  ce  jour-là  le  curé  avait  prononcé  à  haute  voix  gratias  agere, 
et  qu'il  n'en  avait  pas  fait  autant  à  Macarandon  *.  Tres-mécontent 
de  cela,  il  dit  au  curé  :  Vous  donnez  les  sràces  à  Agéré  comme  si 
chez  nous  on  ne  ^ous  avait  pas  payé  la  dlnie.  »  En  entendant  une 
observation  si  juste,  les  nobles  inacarandoniens  supprimèrent  les 
offrandes  au  curé.  Or,  le  curé  voyant  ce'a,  en  demanda  la  cause  au 
sif^ristiiin  ;  celui-ci  lui  dit  pourquoi;  cl  à  partir  de  ce  jour,  chaquo 
fois  qu'il  entonnait  la  préface,  le  curé  ne  manquait  plus  de  chan- 
ter d'une  voix  claiie  et  puissante  :  «  Nos  libi  semper,  et  ubique  gra- 
tias à  Macarandon.  »  Si  donc,  monseigneur,  vous  desservez  deux 
paroisses  à  l'Amour,  ce  dieu  aveugle,  remplissez  bien  vos  devoirs 
des  deux  côtés,  et  vous  verrez  qu'avant  peu  vous  et  moi  nous  au- 
rons en  quantité  des  offrandes  et  des  régals,  parce  que  vous  au- 
rez clianté  à  Flérida  ce  que  vous  chantez  à  Macarandon. 

FRlbÉlUC. 

I'imagines-tu  que  je  t'écoute? 


FABIO. 

Pourquoi  pas? 

FRrDlÎKIC. 


Je  ne  pense  qu'à  mes  ennuis. 


FAI5I0. 

Puisque  pour  Agéré  vous  dédaignez  Macarandon,  je  crains  bien 
qu'on  ne  vous  supprime  là-bas  le  pain  bénit  d'amour. 

Ils  îoncnt 

SCÈNE  III. 

Un  salon  dans  le  pibis. 

Entrent  LA  DUCHESSE,  LAURA,  LIBIA,  et  FLORA  qui  porte  des 
flambeaux. 

LA  DUCHESSE. 

Laissez  les  flambeaux,  et  allez-vous-en  toutes.  Je  ne  veux  pas  de 
cjmpagnic.  J'ai  déjà  trop  de  la  mienne. 

LiBiA,  bas,  à  Flora. 
Quelle  bizarre  tristesse! 

FLORA ,  de  même. 
C'esl  plus  que  de  la  tristesse,  c'est  de  la  folie. 

'  Allusion  à  ce  passige  de  la  nn;s?e  que  le  poêle  rappelle  plus  loin  .  «  Nos  iibi  sem- 
per et  ubique  gratias  agere,  etc.,  etc.  »  Ce  pelil  coule,  plein  de  gaielé  et  de  liiicssf,  eil 
pDCore  plus  piquant  dans  roriginal,  à  cause  de  la  ressemlilance  de  auelaues  noots  espi- 
giiuis  avec  d'autres  mots  du  texte  laiin. 


106  LE  SECRET  A  HAUTE  VOIX. 

LA  DUCHESSE. 

Vous,  Laura,  demeurez, 

Libia  cl  Fluia  sortent. 
LAUUA. 

En  quoi  puis-je  vous  être  agrc'ab'c? 

LA  DUCHESSE. 

J'attends  de  votre  amitié  un  service  que  je  ne  puis  demander 
qu'à  vous  seule. 

LAUrVA. 

Qu'ordonnez-vous? 

LA   DCCHFSSE. 

Je  dés're  qu'à  l'arrivée  de  Frédéric,  vous  vous  teniez  à  cette 
porte,  et  que  vous  preniez  garde  que  personne  n'écoute  ce  que  je 
lui  dirai. 

LAURA. 

Je  m'en  acquitterai  de  mon  mieux.  Mais  est-ce  qu'il  y  a  quelque 
chose  de  nouveau? 

LA  DUCHESSE. 

Je  veux  absolument  savoir  qui  est  sa  dame. 

LAURA. 

Qui  est  sa  dame? 

LA  DUCHESSE. 

Oui. 

LAURA. 

Cela  sera  difficile.  {A  part.)  Oh!  si  je  pouvais  me  faire  dire  le 
moyen  qu'elle  compte  employer  !  Je  pourrais  l'avenir  quand  il 
arriverait. 

LA   DUCHESSE. 

A'ous  saurez,  Laura... 

LAURA. 

Je  vous  écoute. 

LA  DUCHESSE. 

J'ai  appris  que  Frédéric  porle  toujours  sur  lui...  Mais  le  voici 
qui  vient,  et  il  m'entendrait.  Écoutez,  et  vous  verrez  ce  que  j'ai 
imaginé.  Éloignez-vous. 

LAUUA. 

Oui,  madame  [A  part.)  Il  est  fort  heureux  qu'elle  m'ait  donné 
la  permission  d'écouter,  autrement  je  l'aurais  prise. 

Laura  se  cache,  et  FREDERIC  entre  avec  tout  ce  qu'il  faut  pour  écrire. 

FRÉDÉRIC. 

Voici  les  lettres,  madame. 

LA  DUCHESSE. 

Mettez-les  là;  car  il  est  affreux  que  je  les  laisse  en  vos  mains,  et 
que  je  vous  accorde  toute  ma  confiance,  lorsqiie  vous  avez  si  iudi- 
çnement  trahi  mes  intérêts  et  manqué  à  vos  devoirs. 


JOUIIN'KE  II,  SCENE  IIl.  107 

Fiuii)!';iuc. 
Madame,  qu'avez-vous  à  me  reprocher?  Quel  crime  ai-je  commis 
pour  que  vous  reconnaissiez  ainsi  tous  mes  services? 

LA   IIUCIIKSSE. 

Comment  osez-vous  m'interroj^er,  lorsque  j'ai  tant  de   preuves 
qui  déposent  contre  vous? 

FnÉDÉUIC. 

De  quoi  suis-je  accusé? 

LAURA,  à  part. 
Comment  arrivera- t-clle  ainsi  à  savoir  qui  est  sa  dame? 

FRÉDl'.RIC. 

Je  liens  à  me  justifier. 

LA  nucntîssTî. 
Eh  bien,  je  m'explique.  —  J'ai  appris  que  vous  étiez  en  relation 
avec  mon  plus  grand  ennemi. 

FIU'DKIUC. 

Croyez-le,  madame,  si  j'ai  caché  dans  ma  maison   le   duc  de 
Mantouc,  c'a  été  seulement  la  nuit  où  il  est  venu  déguisé. 

LA  DUCHESSE. 

Qu'est  ceci?  le  duc!  [A  part.)  0  ciel  !  je  jouais  la  colère,  et  j'a- 
vais un  sujet  sérieux  de  me  plaindre? 

FKÉIIÉIUC. 

Il  est  maintenant  dans  le  palais. 

LA   PllCUESSE. 

Quoi!  le  duc  est  ce  cavalier  que  j'ai  reçu  chez  moi? 

FHÉDÉUIC. 

Oui,  madame. 

LA  DUCHESSE,  à  part. 
Combien  de  fois  au  moyen  du  mensonge  on  a  découvert  la  vé- 
rité! 

LAUKA,  à  part. 
Allant  de  doute  en  doute,  je  ne  puis  apercevoir  son  intention. 

LA   DUCin.SSE. 

Pourquoi  donc  m'avez-vous  caché  cela? 

FilÉDÉlUC. 

Comme  le  duc  devait  vous  épouser,  madame,  je  pensais  que  vou.s 
pardonneriez  sans  peine  une  faute  que  l'amour  faisait  commettre. 
La  duchesse. 

Je  comprends  à  cette  heure  qu'il  vous  a  été  facile  de  m'appor'er 
sa  lettre. 

FRÉDKIUC. 

Oui,  madame;  j'allais  partir  lorsqu'il  vint,  et  je  li  lui  donnaii. 

LA  DUCHESSE. 

Yous  vous  êtes  ainsi  acquitté  de  votre  mission  avec  lui,  mais  A*;? 
pas  avec  moi.  —  Et  la  lettre  que  vous  avez  remise  à  Lauta? 


108  LE  SECRET  A  HAUTE  VOIX. 

ini':nr.uic. 
Cette  letire...  avait  été  apportée  par  liii-nicmc. 

i.AUin,  à  pari. 
11  s'est  justifié  heureusement  Ma  s,  ô  ciel!  où  veut-elle  en  venir? 
Comment  saura-t-elle  ainsi  qui  est  sa  dame? 

I..V  DICIIESSE. 

Vous  croyez  pcut-ôlrc  que  c"esi  la  seule  preuve  que  j'aie  de  votre 
trahison?  11  n'en  est  pas  ainsi.   Doniiez-inoi  sur-le  champ  la  lettre 
que  vous  venez  de  ictcvoir  du   duc  de  Florence,  concernant  cer- 
taines vieilles  prétentions  qu'il  a^ur  mes  Eiats? 
riu'iiKiiic. 

Madame,  je  vous  en  supplie  humblement,  daignez  vous  rappeler 
qui  je  suis  ;  et  si  j'ai  commis  une  faute  en  servant  dans  ses  amours 
un  homme  qui  aspire  à  \otre  main,  ne  me  soupçonnez  pas  pour 
cela  d'un  acte  aussi  indigne  de  ma  naissance  et  de  mes  sentiments. 

L\   DUCHESSE. 

Celui  qui  a  pu  me  tromper  sur  un  point  ne  doit  pas  avoir  eu 
tant  de  scrupules  sur  un  autre.  Donnez-moi  la  lettre  que  je  vous 
demande. 

FUÉnÉnic. 

Moi,  madame,  une  pareille  lettre!  Eh!  prenez,  prenez  tous  les 
papiers  que  j'apporte,  et  si  ce  n'est  pas  assez,  prenez  cette  ciel  au 
moyen  de  laquelle  vous  aurez  tous  mes  papiers,  cl  si  vous  trouvez 
un  seule  ligne  qui  m'accuse,  faites-moi  trancher  la  tête. 

Il  son  do  ses  poclics  uu  mouchoii-,  des  clefs,  et  endcruier  lieu  uac  Loitu  qu'il  cache. 
LA   DUCHESSE. 

(}u'est-ce  donc  que  vous  cachez  là? 

FRÉDÉIUC. 

C'est  une  boîte. 

LA   DUCHESSE. 

Je  veux  aussi  la  voir. 

FRLDÛUIC,  à  part. 
Je  snU  maintenant  ce  qu'elle  voulait.  (Hanl.)  Pour  ceci,  ma^gme, 
ce  n'est  pas  et  ce  ne  peut  pas  cire  une  preu\e  de  trahison,  et  par 
ïonséquent  je\cus  prie  de  ne  pas  l'exiger. 
LAUKA,  à  part. 
0  ciel!  ce  sera  sans  doute  mon  portrait. 

LA  DUCHESSE. 

Je  veux  savoir  ce  que  contient  celle  boîte. 

LAUiiA,  à  part. 
Nous  sommes  perdus! 

fréd/iuc. 
C'est  un  portrait,  madame;  et  si  c'est  là  ce  que  vous  vouliez  m* 
voir,  vous  le  savez  mainienant, 

LA    DUCHESSE. 

owsiuà  ce  que  je  l'aie  vu,  je  ne  vous  croirai  point.  Montrez-le- 
moi,  voui  dis-je. 


joun.NKr:  ii,  sc.em:  m.  1.09 

FiticDrîmc. 


Si  c'est  là,  înMl.imc. 
Cuelle  peine! 
La  cause... 
Quel  péril  ! 
Pour  laquelle... 
Quelle  douleur  ! 


LAURA,  ù  part. 

FKKOÉaiC. 

LAUiu,  à  part. 

riiKDiiujR, 
LAUKA,  à  part. 

FRÉDÉRIC. 


Vous  m'avez  appelé  traître 

LAURA,  à  part. 
Quelle  affreuse  situation! 

FRÉDÉRIC. 

Vo  js  avez  eu  raison,  madame. 

LAURA,  à  part. 
Hélas! 

FRÉDÉRIC. 

Car,  sachez-le 

LAURA,  à  pari. 
Quel  malheur  ! 

FUÉDÉKIC. 

Piulôl  que  de  vous  le  remettre 

LAURA,  à  part. 
Quel  supplice! 

FRÉDÉCIC. 

Je  suis  prêt  à  subir  mille  morts. 

Laura  s'avance;  elle  \\vad  l<'  porliail  des  mains  rtc  Ficdoric,  le  change  conlre  IB 

autre,  el  tloniie  ce  dernier  à  la  Ducliesse. 

LAURA. 

Vous  ne  pourrez  pas  nous  résister,  traître! 

FRÉDÉRIC. 

Que  faites-vous,  Laura? 

LAURA. 

J  ai  vu  et  entendu  ce  qui  se  ()assait,  et  je  suis  accourue.  Né  suf- 
fisait-il donc  pas  que  son  altesse  désirât  voir  ce  portrait,  p.ur 
qu'aussitôt  vous  le  lui  doutassiez,  cavalier  malappris?  [Dormant 
le  portrait  à  la  Duchesse.)  Tenez,  madame. 

LA   DUCIir.SSE. 

Vous  ne  m'avez  jamais  tendu  un  plus  grand  service. 
FRÉDÉRIC,  à  part. 

Laura,  sans  doute,  aura  voulu  tout  déclarer  d'une  fois. 

LA  DUCHESSE. 

Eclairez-moi,  Laura.  {Laura  prend  le  (lambeau.)  Voyons  un  pci 


>Ï0  f.E  SliCRET  A  IIALTt;  VOiX. 

ce  proJige,  celte  merveille  d'amour.  {A  part.)  Je  saurai  du  moins 

qui  cause  ma  jalousie. 

mÉDÉRIC. 

Que  dira-t-elle  en  reconnaissant  le  portrait  de  Laura? 

LA  DUCHESSE. 

Que  \ois-je? 

LAUHA. 

En  vérité,  c'est  son  portrait. 

LA  DUCHESSE,  à  Frédéric. 
Et  c'est  cela  que  vous  cachiez  avec  tant  de  soin? 

FRÉDÉRIC. 

N'en  soyez  point  surprise,  madame;  c'est  ce  que  j'aime  le  plus 
«Q  inonde. 

LA  DUCHESSE. 

En  effet  puisque  vous  l'aimez  autant  que  vous-même.  —  Qu'est- 
ceque  tout  cela  signifie,  Laura? 

LAURA. 

Vous  le  voyez;  je  n'en  sais  pas  davantage. 
LA  DUCHESSE,  à  part. 

J'ai  peine  à  contenir  ma  colère,  et  pour  ne  point  faire  une  scène, 
je  me  retire.  [Haut.)  Tenez,  Laura,  rendez  son  portrait  à  ce  nou- 
veau Narcisse,  et  dites-lui Mais  non,  ne  lui  dites  rien.  [A  part.) 

J'ai  dans  le  sein  mille  serpents,  et  je  ne  sais  quelle  flamme  brCile 
mon  cœur. 

i£lle  sort. 
FRÉDÉRIC. 

Comment  donc  la  duchesse  après  avoir  vu  votre  portrait  ne  nous 
téoioigne-t-elle  pas  plus  de  colère  à  vous  et  à  moi? 

LAURA. 

J'ai  changé  les  portraits;  j'ai  gardé  le  mien,  et  lui  ai  donné  le 

vôtre. 

FRÉDÉRIC. 

Vous  seule,  avec  votre  esprit,  pouviez  nous  tirer  d'affaire. 

LAURA. 

Ooi,   pour  le  moment Mais  le  péril   demeure  entier  aaa 

!'û\enir, 

FRÉDÉRIC. 

Il  faudrait  le  prévenir. 

LAURA. 

Demain  je  vous  communiquerai  ce  que  je  pense  à  cet  égard. 
\Lui  donnant  une  balte.)  Prenez,  et  adieu. 

FRÉDÉRIC 

Quel  est  ce  portrait? 

LAURA. 

C'est  le  votre,  en  cas  qu'elle  ne  vous  le  redemande. 

Flh  sort. 


JOURNÉE  II.  SCÈNE  Ul. 
Fur.DKr.ic. 
Vous  avez  raison.  {A  part.)  Jamais  je  ne  me  suis  vu  dans  une  si- 
tuation plus  cruelle,  et 

Entre  FACIO. 

FABIO. 

Seigneur,  lequel  de  ces  deux  habits  puis-je  prendre? 

FRÉDÉRIC. 

Infâme  coquin!  misérable  que  tu  es! 

FABIO. 

En  voià  d'un  autre,  à  présent! 

FRÉDÉRIC. 

II  n'a  pas  tenu  à  toi  que  je  ne  fosse  perdu! 

FABIO. 

Ce  n'était  pas  la  peine  que  je  vinsse  vous  trouver  i. 

FRÉDÉRIC. 

Tu  croyais  que  ce  portrait  était  celui  d'une  dame?  Eh  bien, 
c'est  le  mien! 

FABIO. 

Je  n'ignore  que  vous  vous  aimez. 

FRÉDÉRIC. 

Vive  Dieu!  tu  vas  mourir  de  ?na  main. 

FABIO. 

Âh!  Jésus! 

FRÉDÉRIC,  à  part. 
Mais  non,  j'ai   tort.  Puisque  me  voilà  hors  de  danger,  il  vaut 
mieux  ne  pas  faire  de  bruit.  {Haut.)  Fabio? 

FABIO. 

Seigneur? 

FRÉDÉRIC. 

Viens  avec  moî,  et  choisis  le  meilleur  des  deux  habits.  Je  sais 
([lie  je  n'ai  aucun  reproche  à  le  faire,  et  que  lu  es  d'une  fidélité  à 
l'i'prcuve. 

FABIO. 

A-t-on  jamais  vu  de  pareils  caprices?  vive  Dieu!  j'y  perdrais 
mon  bon  sens,  —  si  j'en  avais  2, 

'  Il  y  a  ici  une  plaisanterie  intraduisible,  portant  sur  le  double  sens  du  moi  visio, 
participe  passé  du  verbe  ver  (voir),  et  prcmicrc  personne  de  l'indicatif  pn'scnl  i!u  verlic 
vestir  (habiller).  Frédéric  dit  :  «  Sors,  misérable,  car  à  cause  de  toi  je  me  .<iii.N  vi,  jii 
immeni  de  ma  perte.  »  A  quoi  Fabio  :  «  Et  moi,  à  cause  de  vous,  je  a'ai  pas  île  i|iioj 
m'iiabillcr.  > 

•  Cetle  plaisanterie  se  trouve  dém  dans  la  première  joîirnee.  Caldcron  ûpp3rciiia;cui 
BC  s'en  est  pas  souvenu,  sans  quoi  il  nous  en  aurait  douuc  une  autre. 


JI2  LE  SECRET  A  HAUTE  VOIX. 


JOURNEE  TROISIEME. 
SCÈNE  I. 

Un  saion  chez  Frédéric. 

Entre  FABIO. 

FABIO. 
Qui  a  trouvé  par  hasard  le  bon  sens  d'un  pauvre  valet,  leqi;cl 
l'a  perdu  parce  que  son  maître  a  perdu  le  sien,  qui  n'était  pas  de 
conséquence?  Veuillez  bien  lui  indiquer  où  il  est;  car  par  là-bas  il 
ne  sert  de  rien,  et  ici  on  en  donnera  quelque  chose.....  J'ai  beau 
demander,  personne  ne  répond.  Mais,  à  vrai  dire,  quel  bon  sens, 
une  fois  perdu,  s'est  jamais  retrouvé?  —  Allons,  ma  mémoire,  réca- 
pitulons un  peu  mon  affaire  et  raisonnons,  si  cela  ne  te  déplaît 

I^as (Ju'y  a-t-il  de  nouveau?  Je  ne  sais D'où  vient  qu'au 

moment  même  où  je  me  crois  le  mieux  avec  mon  maître,  c'est  jus- 
tement alors  qu'il  tombe  sur  moi  et  m'accable  de  coups?  Cela  vient 

de  qu'il  est  fou Et   lorsque,  coupable,  je  l'évite,  d'où  vient 

que  c'est  justement  alors  qu'il  me  donne  un  habit,  et  me  comble 
de  caresses?  Cela  vient  de  ce  qu'il  est  ivre Voilà  deux  conclu- 
sions admirables.  Et  je  ne  passe  pas  à  îa  troisième,  parce  que  j'a- 
perçois don  Henri  et  mon  maître  qui  viennent  par  ici  en  causant 
à  voix  basse;  et  si  en  venant  dans  cette  salle  il  ont  l'intention 
de  n'être  pas  vus  par  moi,  c'est  moi  qui  vais  les  prévenir  afin  de 
n'être  pas  vu  par  eux.  De  cette  façon,  il  est  possible  que  j'entende 
leurs  confidences;  et  de  plus,  comme  mon  maître  est  tantôt  fu- 
rieux, et  tantôt  affable  avec  moi,  et  que  c'est  maintenant  le  tour 

de  la  fureur,  j'y  gagnerai  de  la  laisser  se  passer  dans  le  vide 

Mais  il  faut  pour  cela  que  je  me  cache  au  plus  vite.  Je  ne  vois  pas 
d'autre  cachette  que  le  dessous  de  ce  buffet.  Dépêchons,  ce  ne  sera 
pas  la  première  fois  que  je  me  serai  embuffeité  •. 

11  se  cacl.e  sous  le  buffet  ;  entrent  FRÉDÉRIC  et  HENRI. 
HENRI. 

Qu'attendez  vous? 

FRÉDÉRIC. 

Je  crains  qu'on  ne  nous  entende, 

HENRI* 

Tous  les  valets  sont  dehors. 

•  Nous  nous  somme»  permis  de  l'orger  le  mot  embufftté,  pour  renJre  celui  de  <»- 
bejutadOf  fabric^ué  par  CaMeron. 


JOURNÉE  HT,  SCÈNE  I.  113 

FABio,  à  part. 
Excepté  moi  qui  suis  dedans. 

HENRI. 

Ce  n'est  pas  sans  motif  que  je  vous  ai  conduit  jusqu'au  fond  de 
l'appartement;  je  veux  vous  parler  sans  témoin. 
FABio ,  à  part. 
Je  suis  donc  un  faux  témoin,  alors,  moi? 

UENRI. 

Dites. 

FR^D^RIC. 

Permellez-moi  d'abord  de  fermer  celte  porte.  {Il  va  fermer  une 
porte.)  Slaintenant  que  nous  sommes  seuls,  que  votre  altesse 
veuille  bien  m'écouter.  Il  est  temps  de  tout  lui  dire. 

Fâbio.  à  part. 
Altesse!  c'est  bon. 

HENRI. 

Quel  motif  vous  oblige  à  me  traiter  ainsi? 

FRÉDÉIMC. 

Il  y  en  a  deux,  et  tous  deux  bien  imporlants;  l'un  vous  concerne, 
l'autre  me  regarde.  Celui  qui  a  rapport  à  vous,  —  et  j'espère  que 
vous  n'aurez  pas  mauvaise  opinion  de  moi  si  je  commets  une  in- 
discrétion, la  nécessité  m'y  force,  —  c'est  que  vous  êtes  maintenant 
connu  de  la  duchesse,  et  il  est  inutile  d'aHecter  entre  nous  un  mys- 
tère qui  est  su  de  tout  le  monde.  Pour  ce  qui  est  de  moi... 

UENRI. 

Avant  d'aller  plus  avant,  dites-moi  donc  comment  la  duchesse 
est  parvenue  à  savoir  qui  je  suis? 

FRÉDÉRIC. 

J'ignore  comment,  mais  elle  le  sait. 

FABIO. 

Voyez  donc;  mon  maîlre  fait  là  un  joli  métier*! 

FRÉDÉRIC. 

C'est  elle-même  qui  me  l'a  dit. 

HENRI. 

Passons  à  ce  qui  vous  concerne;  car  pour  ce  qui  est  de  moi, 
nous  nous  perdrions  en  suppositions,  et  il  vaut  mieux  attendre 
qu'elle  s'explique. 

FRÉDÉRIC. 

Avant  de  vous  parler  de  ce  qui  me  touche  personnellement,  je 
vous  demanderai  votre  parole  de  garder  à  jamais  dans  votre  cœur 
ce  que  je  vais  vous  confier. 

'  Mol  à  mol  :  <  Ecoutez!  mon  maître  est  un  petit  alcahucte,  >  Nous  avons  déjà  dit 

f«c  {'akahuete  était 

Ce  qu'à  la  cour  on  nomme  ami  du  prince.  <  n 


111  LE  SECRET  A  HAUTE  VOIX. 

IIF.MI!. 

Je  vous  la  donne;  et  comptez  que  si  vous  imprimez  voÇre  secret 
sur  la  cire,  il  sera  conserve  juir  le  marbre. 

FRÉDKIUC. 

Vous  savez  déjà,  illustre  Henri  do  Gonrague,  noble  duc  de  Man- 
toue,  que  j'aime  une  beauté  de  celle  cour.  Eh  bien,  celle  merveille 
humaine,  ce  prodige  divin  me  donne  aujourd'hui  la  plus  haute 
preuve  de  constance  et  de  tenlrcsse.  Celle  lettre  que  vous  voyez,  et 
que  le  vent  sans  doute  a  portc'e  dans  mes  mains,  —  car  elle  doit 
être  descendue  du  haut  du  ciel  dans  l'abîme  de  mes  misères,  — 
celle  lettre  m'annonce  ma  liberté.  Mais  non,  je  m'exprime  mal  ;  elle 
m'annonce  plulc^t  mon  esclavage  :  car  à  compter  du  moment  oîi  je 
l'ai  reçue,  je  veux  élernellement  vivre  esclave  d'un  amour  qui  m'a 
imposé  des  chaînes  que  !e  temps  même  ne  pourra  ni  briser  ni  dé- 
tacher. Celle  lettre  me  dit...  Mais  il  vaut  mieux  la  lire.  Vous  ap- 
précierez mieux  ainsi,  et  le  dévouement  qu'on  me  porte,  et  l'amour 
que  je  ressens  (H  lit.  )  «  Mon  bien,  mon  seigneur,  mon  maître,  la 
fortune  se  déclare  de  plus  en  plus  contre  nous.  Prévenons  ses  coups 
funestes.  Veuillez  tenir  prêts  deux  chevaux  pour  cette  nuit,  du  côté 
du  pont,  entre  le  parc  et  le  palais.  Je  sortirai  à  votre  signal,  et 
nous  fuirons  la  jalousie  qui  nous  persécute,  si  loutdois  l'on  peut 
fuir  la  jalousie.  Adieu,  que  le  ciel  vous  garde  à  jamais!  »  S"oila  ce 
que  l'on  m'écrit,  très-noble  seigneur,  et  je  me  suis  confié  à  vous, 
comptant  sur  vos  bontés.  Si  vous  vous  êtes  adressé  à  moi  pour 
votre  amour,  et  que  je  m'adresse  à  vous  pour  protéger  le  mien,  il 
est  clair  que  je  recouvre  alors  ce  que  vous  me  devez,  ou  que  je 
vous  paye  ce  que  je  vous  dois.  Je  vous  prie  donc  de  me  donner  une 
lettre  pour  Mantoue,  et  de  prendre  ma  défense  jusqu'à  ce  que  j'aie 
mis  celte  dame  en  sûreté. 

HENRI. 

Je  suis  heureux  que  le  ciel  m'ait  fourni  l'occasion  de  recon- 
naître ce  que  vous  ayei  fait  pour  moi  ;  et  non-seulement  je  vous  ac- 
corde ce  que  vous  me  demandez,  mais  en  outre  je  serai  charmé  de 
vous  accompagner  moi-môme  jusqu'à  ce  que  vous  ayez  gagné  la 
frontière  de  mes  États,  oij  je  m'estimerai  glorieux  de  vous  pos- 
séder. 

FRÉDÉIIIC. 

Je  ne  songe,  seigneur,  qu'à  une  courte  absence;  et,  s'il  faut  tout 
vous  dire,  votre  altesse  me  sera  plus  utile  à  Parme,  où  elle  défen- 
drait, au  besoin,  mon  honneur  attaqué. 

HENRI. 

Je  ferai  tout  ce  que  vous  voudrez. 

FRÉDlimC. 

Eh  bien,  veuillez,  je  vous  prie,  m' écrire  une  lettre,  tandis  que 
je  vais,  comme  à  l'ordioaire,  au  palais,  afin  qu'on  ne  soupçonne 


JOI'RNEI'.  m,  SCKNE  II.  113 

rien.  Il  faut  aussi  que  je  retrouve  ce  coquin  de  Fabio,  que  je  n'ai 
pas  vu  de  la  journée. 

FABIO,  à  pari. 
Ce  n'est  pas  ma  faulc,  je  ne  suis  pas  si  loin  ! 

FIII'DÉIIIC. 

Du  reste,  il  ne  doit  rien  savoir. 

FABIO,  à  part. 

Non,  certes. 

FRÉDÉRIC. 

Mais  il  faut  qu'il  prépare  les  chevaux. 

IIF.NUI. 

Vous  avez  raison,  et  moi,  pendant  ce  temps,  jo  verrai  a  qu'or- 
donne de  moi  un  destin  rigoureux. 

FRÉDÉRIC. 

Je  reviens  vous  cherch.  r. 

HENRI. 

En  vous  attendant,  je  vais  écrire  dans  la  pièce  voisine. 

FRÉDÉRIC,  à  part. 

Amour,  protège  un  infortuné! 

HENRI,  à  part. 

Amour,  aie  pitié  de  ma  [dainte! 

Fri'[l('ric  cl  ncnri  sortent. 

FAiiio,  sortant  de  sa  cachette. 

Qui  écoute,  son  mal  entend,  dit  le  proverbe;  mais  bien  souvent 

le  proverbe  ment,  car  j'ai  écouté,  et  j'ai  entendu  mon  bien-   En 

effet,  j'en  ai  retiré  quatre  avantages  qui  comptent.  Le  premier,  c'est 

que  je  sais  qui  est  notre  hôte.  Le  second,  c'est  que  j'ai  appris  où  en 

est  l'amour  de  mon  maître.  Le  troisième,  c'est  que  je  pourrai  ccn- 

ter  le  tout  à  la  duchesse;  et  le  quatrième,  c'est  que  par  là  j'aurai 

d'elle  quelque  bonne  élrenne. 

llsorU 

SCÈNE  ir. 

Clic  salle  du  palail. 

Enlreiil  ARNESTO  et  LAURA. 

AUNESTO. 

Non,  ma  chère  Laura,  la  faute  de  Lisardo  n  est  pas  si  grave,  que 
tu  ne  doives  l'oublier,  lorsqu'il  l'en  demande  pardon.  Les  emporte- 
ments qu'inspire  l'amour  n'ont  jamais  été  considérés  comme  une 
offense.  Je  te  prie  donc  de  lui  parler  avec  plus  de  douceur,  d'au- 
tant que  nous  allons  recevoir  d'un  moment  à  l'autre  la  dispense 
demandée. 

LAURA. 

Je  vo  !S  obéirai,  mon  père.  J'aime  mieux  vous  obéir  que  de  vous 
irriter.  Aussi,  je  m'engage  à  accepter,  sans  murmure,  la  position 


116  LE  SECRET  A  HAUTE  VOIX. 

que  le  sort  me  réserve,  et  je  consens  à  épouser  l'homme  que  voua 

jugez  le  plus  aimable  et  le  plus  digne. 

AKNLSTO. 

Je  le  sais  gré  de  ton  obéissance.  (  Appelant.)  Avancez,  Lisardo. 
—  Attends,  Laura. 

Entre  LISARDO. 

LISARDO. 

J'accours,  madame,  je  viens  mettre  ma  vie  à  vos  pieds,  en  re- 
tour du  pardon  que  je  sollicite. 

l.AUUA. 

Demandez-en  la  permission  à  mon  père;  c'est  lui  qui  dirige  ma 
conduite,  c'est  lui  qui  dispose  de  ma  main  ;  et  si  j'obéis 

LISARDO. 

Ahl  madame,  il  suffit  à  mon  bonheur  de  l'obtenir,  cette  main 
charmante;  et  pourvu  que  je  l'obtienne,  je  ne  considérerai  pas 
comment  je  l'ai  obtenue.  Que  ni'i.i  po  le  d'où  me  vienne  le  bon- 
heur, si  je  suis  heureux?  ..  0  soleii  tardif  et  paresseux,  hâte-toi, 
abrège  ta  course,  et  que  je  voie  enfui  ai  river  cette  nuit  que  j'at- 
tends! 

Entre  LA  DUCHESSE. 

LA   DUCHESSE. 

Laura?  Arneslo? 

ARXFSTO. 

Noble  madame,  nous  allions  tous  passer  dans  votre  apparte- 
ment. 

LA  DUCHESSE. 

Je  vous  félicite,  Lisardo,  d'avoir  obtenu  le  pardon  de  Laura. 

LISARDO. 

Cette  faveur  a  ranimé  mon  espoir. 

ARNESTO. 

Oh!  c'est  que  Laura  est  d'une  obéiîsance,  et  d'une  soumission... 

LAURA. 

Et  comment  se  trouve  votre  altesse,  madame? 

LA  DUCHESSE. 

Vous  savez  combien  je  suis  triste. 

LAURA. 

Tâchez  de  vous  distraire- 

LA  DUCHESSE. 

Toutes  les  distractions  ne  servent  qu'à  ajouter  à  mon  ennui. 
C'est  un  mal  qui  s'augmente  par  le  remède.  Mais  afin  qu'on  ne 
m'accuse  pas  de  m'abandonner  à  ma  mélancolie,  [à  Arneslo  et  à 
Lisardo)  invitez  tous  deux  la  noblesse  de  Parme  à  une  grande 
fête  pour  demain.  {A  part.)  Je  découvrirai  peut-être  ainsi  qui  e»t 
'affreuse  rivale  qui  me  tuet 


JOURNÉK  III,  SCÈNE  II.  117 

aum;sto. 
Je  vais  vous  obéir. 

LISARDO. 

Ma  vie  est  à  vous. 

Arncsio  et  Lisardo  soiUiit. 
l.A  DUCHESSE. 

Vous  êtes  heureuse,  vous,  ma  chère  Laura,  vous  allez  épouser 
celui  que  \ous  aimez. 

LAURA. 

Oai,  madame,  je  l'avoue,  je  m'estime  heureuse,  car  je  compte  bien 
épouser  celui  que  j'aime. 

I,A   DUCHESSE. 

Malheur  à  la  femme  qui  a  livré  son  crur  à  une  passion  insenséel 
II  faut  qu'elle  meure Mais  non,  l'énergie  de  ma  volonté  triom- 
phera de  ma  mauvaise  étoile. 

LAURA. 

C'est  ce  qu'il  y  a  de  mieux,  madame.  Mais  que  ferez-vous? 

LA  DUCHESSE. 

Il  est  un  moyen  de  guérir  ce  mal  alfreux. 

LAURA. 

Et  lequel? 

LA  DUCHESSE. 

C'est  de  le  déclarer. 

LAURA. 

Ce  ne  sera  pas  le  vaincre. 

LA  DUCHESSE. 

Si  fait. 

LAURA,  à  part. 
Ce  sera  me  tuer. 

LA    DLCHESSE. 

C'est  une  victoire  trompeuse  que  de  se  soumetire  à  la  destinée. 
D'ailleurs,  Laura,  serai-je  la  première  qui  ait  fait  un  mariage 
inégal? 

LAURA,  à  part. 

Je  me  meurs. 

LA   DUCHESSE. 

Frédéric  est  un  cavalier  de  haute  naissance. 

LAUUA. 

Il  est  ^^ai. 

LA  DUCHESSE. 

Et  puisque  nous  en  sommes  sur  son  sujet,  dites-moi,  Laura,  ne 
vous  at-il  pas  semblé  singulitr,  cl  range,  qu'il  eût  sur  lui  son  propre 
portrait?  Que  pensez-vous  de  cela? 

LAUUA. 

Je  n'en  pense  rien.  Comme  cela  ne  m'intéressait  pas,  je  n'y  ai  fait 
aucune  attention.  (.4  part.)  Je  ne  sais  plus  ce  que  je  dis. 


«18  LE  SEGQET  A  HAUTE  VOIX. 

l.A  nUCllF.SSE. 

Pourquoi  donc  garde-t-il  son  portrait  avec  tant  de  soin? 

LAURA. 

Je  ne  sais;  mais  à  votre  place  je  ne  le  lui  aurais  rendu  qu'après 
avoir  ouvert  la  boite,  car  j'ai  idée  qu'elle  contenait  aussi  le  portrait 
de  sa  dame. 

LA   DUCHESSE. 

Vous  pouvez  avoir  raison;  miis,  malheureusement,  l'amour  et  la 
jalousie  même  ne  s'avisent  pas  de  tout. 

LAURA.- 

Je  ne  doute  pas  que  sa  dame  ne  fût  là. 

Entrent  FRÉDÉRIC  et  FABIO. 

Fi\tnr.Ric. 
Ce  n'est  pas  sans  peine,  Fabio,  que  je  t'ai  trouvé. 

FABIO. 

Je  pourrais  vous  dire  la  même  chose,  car,  de  mon  côté,  je  vous 
cherchais  depuis  ce  matin. 

FiiÉnÉnic,  à  part. 

Ciel!  la  duchesse!...  {A  Fabio.)  iNe  t'en  va  pas,  j'aurai  besoin  de 
toi  tout  à  l'heure. 

FAIÎIO. 

Et  moi,  je  crois  que  je  n'aurai  nullement  besoin  de  voua 

FRl^nÉRIC. 

Tout  en  venant  lui  parler,  je  redoute  sa  colère. 

FABIO. 

Pourquoi  cela? 

FRÉDÉRIC. 

Pour  une  certaine  aventure. 

FABIO. 

Souvenez-vous  de  mon  petit  conte,  et  vous  verrez  comme  vous  voui 
crcz  d'affaire. 

FRÉDÉRIC. 

Par  quel  moyen? 

FABIO. 

11  s'agit  d'accorder  les  grâces  à  Mararandon  *. 

LAURA. 

Songez,  madame... 

LA   DUCHFSSE. 

Non,  je  veux  tout  déclarer. 

LAURA,  à  part. 
Faut-il  que  je  le  souffre! 

LA  DUCHESSE. 

Frédéric? 

'  Allusion  à  la  pelile  histoire  qu'il  a  conle'e  dans  la  seconde  )ournée. 


JOURNt'E  III,  SCENE  IL  liU 

FRÉDÉIUC. 

Noble  madame? 

LA  DUCHESSi;. 

Comment  n'avez-vous  point,  paru  de  lout  le  jour,  et  ne  vous 
moiiliez-YOUS  que  le  soir  au  palais? 

FhÉDÉRlC. 

Comme,  en  vous  voyant,  on  voit  toujours  le  soleil  couronné 
d'un  merveilleux  éclat,  je  ne  croyais  pas  qu'il  fût  si  tard,  madame; 
il  m'a  semblé,  au  contraire,  en  vous  regardant,  que  le  soleil  se 
levait. 

LA  DUCHESSE. 

Eli  quoi  !  vous  me  flattez? 

FRÉDÉRIC. 

Ce  ne  sont  point  là  des  flalleries. 

LA  Dl'CMESSE. 

Qu'est-ce  donc? 

FABIO. 

C'est  une  façon  de  Macarandon. 

LA  DUCHESSE,  bas,  à  Laura, 
Ah!  ma  chère  Laura,  voyez-vous?  il  m'a  déjà  comprise. 

LAURA. 

Il  a  raison. 

FRÉDÉRIC 

J'aurais  encore  une  autre  excuse  à  vous  donner. 

LA  DUCHESSE. 

Et  laquelle? 

FRÉDÉRIC. 

Comme  je  vous  croyais  irritée  contre  moi,  j'ai  différé  de  me  pré- 
senter devant  vous. 

LA  DUCHESSE. 

Moi,  irritée!  et  de  quoi? 

FRÉDÉRIC 

Je  serais  mal  venu  à  le  dire,  si  déjà  vous  ne  le  savez. 

LA  DUCHESSE. 

Ce  n'est  pas  que  je  ne  le  sache  pas. 

FRÉDÉRIC. 

Qu'est-ce  donc? 

LA    DUCHESSE. 

C'est  que  je  ne  veux  pas  le  savoir- 

FRÉDÉRIC. 

Mon  bonheur  est  d'autant  plus  grand,  que  vous  avez  été  plus 
généreuse;  car  lorsqu'on  a  des  sujets  de  plainte,  il  est  géoéreuxde 
les  garder  pour  soi. 

LA  DUCHESSE. 

Je  ne  saisis  pas  bien  votre  pensée. 


«20  LE  SECRET  A  HALTE  VGIX. 

LAUUA,  arjilanl  son  mouchoir. 
Si  vous  me  le  p:rmcltcz,  madame,  je  crois  qu'il  me  sera  facile  de 
l'expliquer. 

LA  DUCHESSE. 

Parlez,  je  vous  le  permets. 

LAUnA. 

.le  meurs  de  jalousie,  —  madame;  eh  bien  1  ne  trouvez-vous  pas 
qu'il  est  gc-nércux  à  moi  de  laire  ma  douleur  à  Celui  qui  la  cause'? 
FiiÉi>i:iuc,  à  part. 
Elle  vient  de  dire  :  «  Je  meurs  de  jalousie.  »  Il  faut  lui  répondre. 
{A  la  Duclœssc]  Permelloz,  madame.  (7/  agite  son  mouchoir.)  Vous 
a\ez  lort,  I.aura  ;  vous  n'iuterprotei  pis  bien  ma  pensée 
LALRA,  à  part. 
Il  vient  de  dire:  «  Vous  avez  tort,  Laura.»  Oh!  iilùt  à  Dieu  que 
cela  fût  vrai! 

LA   DICHESSE 

Il  me  semblait  cependant  que  Laura  a'  ait  dit  absolument  la  même 
cho>e  que  vous. 

LAURA. 

Oui,  j'ai  dit  que  celui-là  est  avare  qui  répand  ses  plaintes  au 
dehors,  et  que  celui-la  seul  est  généreux,  qui  les  garde. 

FRÉnÉUlC. 

Oui,  Laura,  vous  m'avez  fort  bien  entendu,  et  vous  avez  expliqué 
merveilleusement  ma  pensée. 

LAURA. 

L'honneur  vous  en  revient;  elle  était  trop  facile  à  entendre. 

FABio,  à  part. 
Je  crois,  en  effet,  que  tous  deux  s'entendent  fort  bien. 

LA    DL'CnCSSE. 

De  tout  ce  que  vous  avez  dit  l'un  et  l'autre,  j'ai  compris  seule- 
ment que,  selon  vous,  la  générosité  consiste  à  taire  sa  peine. 

FRÉDÉIUC  et  LAUaA. 

Justement. 

LA  DUCHESSE. 

Eh  bien  !  Frédéric,  quoique  je  dise  que  je  ne  sjiis  pas  en  quoi 
vous  m'avez  offensée,  et  puisque  vous  savez  que  je  le  «ais,  venez  me 
voir  tout  à  l'heure,  avec  l'a.ssurance  que  je  ne  me  plaindrai  pas,  et 
que  vous  n'avez  rien  à  craindre.  Cela  doit  vous  suffire.  —  Allons, 
sui\ez-moi,  Laura. 


LAURA,  bas,  à  Frédéric. 
Frédéric? 

FhÉDÉRic,  bas,  à  Laura. 
Laura? 

LAURA,  de  même. 
Ce  qui  est  dit  est  dit. 


Elle  son. 


Eik  sor;. 


JOUUNKE  m,  SCF.NE  II.  121 

FIIKDKHIC. 

\i\\  bien!  Fiiliio,  qu'en  dis-tu?  iN'esl-il  |)as  singulier qu  au  înoment 
»ù  je  ni'allends  à  trouver  la  duclicsse  irritée  contre  moi,  je  la  trouve, 
au  contraire,  mieux  disposée  que  j.imais? 

FABIO. 

C'e-t  comme  moi,  qui  vous  trouve  en  colère  quand  je  croyais  \ou!i 
trouver  content.  Mais,  quant  à  elle,  j'en  sais  le  molif. 

FUÛD[iuiC. 

Dis-le  donc. 

FABIO. 

C'est  le  macarandon  avec  lequel  vous  l'avez  comparée  au  soleil. 

FRÉniÎRIC. 

Laissons  là  ces  mauvaises  plaisanteries,  et  hâte-toi  de  me  préparer 
deux  chevaux. 

FABIO. 

C'est  fort  bien  vu.  En  effet,  à  présent  que  vous  avez  chanté  à 
Macarandon,  il  faut  chanter  à  Agéré. 

FRÉDÉRIC. 

Tais-toi,  et  n'oublie  pas,  ce  soir,  de  te  trouver  avec  les  chevaux 
à  la  sortie  du  parc.  [A  pari.)  Belle  Flérida,  que  votre  fierlé  me  par- 
ilonne.  A  cela  s'expose  une  femme  qui  se  déclare  à  un  homme  qu'elle 
sait  en  aimer  une  autre. 

II  sort. 
FABIO. 

Eh  quoi!  aojourd  hui  que  j'aurais  plus  à  parler  que  jamais,  je 
parlerais  moins  qu'à  l'ordinaire!  Non,  non,  ce  serait  pitoyable,  ce 
serait  affreux  de  laisser  se  moisir  dans  mon  cœur  un  secret  qui  en- 
suite ne  serait  (ilus  utile  à  personne;  et  comme  dit  le  Cordouan,  un 
secret  qu'on  garde,  crève  dans  la  poitrine,  sent  mauvais  et  fait 
mal  '.  Allons  trouver  la  duchesse.  Slais  non,  la  voici. 

Entre  LA  DUCHESSE. 

LA  DUCiiRSSE,  à  part. 
Bien  que  j'aie  toute  confiance  en  Laura,  je  l'ai  laissée  de  l'autre 
côté,  pour  suivre  seule  cette  victoire  tant  di'^putée  d'un  cruel  amour. 
{Haut.)  Eh  quoi!  l'^rédéric  n'est  plus  ici? 

FABIO. 

Vous  voulez  savoir,  madame,  pourquoi  il  n'est  plus  ici? 

LA  DUCHESSE. 

Oui. 

Voici  le  icxle  de  ce  passage,  dont  il  est  impossible  de  donner  uue  tradiictiiin  littérale: 

Que  corrompida  la  eeno, 
Comi  dixo  el  Cordovcs, 
Del  secrelo,  hecha  sécréta, 
Uuele  mal,  y  no  hace  bien. 

Mainlenani,  par  ces  mots  le  Cordouan,  q'ii  est-ce  que  CaMoron  a  voulu  de's'gnw? 
Nous  so  ipçoiiuuns  que  ce  serait  le  iiocte  Gongoia,  qui  était  de  Conloue. 

11 


122  Lli  Sl'CUI'T  A  HAUTE  VOIX. 

FABIO. 

C'est  qu'il  s'est  en  allé. 

LA  nuciiESSE. 
Où  cela? 

FABIO. 

A  Agcré,  je  présume. 

Li  DUCHESSE. 

Je  ne  te  comprends  pas. 

FAB'O. 

Je  parlerai  clairement  à  votre  Macarandon,  pourvu  que  vous  m'en 
récompensiez. 

LA  DUCIiESSE. 

Je  ne  veux  rien  savoir.  C'est  assez  d'avoir  vu  que  j'ai  un  nouveau 
sujet  de  chagrin. 

FABIO. 

Commeiit  doncl...  et  de  quoi  alors  me  servirait-il  de  l'avoir  é[Àé 
toute  la  journée? 

LA  nUCUESSE. 

Laisse-moi,  te  dis-je. 

FABIO. 

Eh  bien!  je  ne  vous  demande  rien,  je  vous  le  conterai  gratis. 

LA  DUCHESSE. 

Je  ne  me  soucie  pas  de  t'entendre. 

FABIO. 

Mais  songez  donc  que  si  je  garde  mon  secret,  je  crève.  Je  vais 
chercher  quelqu'un  à  qui  dire  que  mon  maître  doit  s'échapper  cette 
nuit. 

LA   COMTESSE. 

Arrête,  que  dis-tu? 

FABIO. 

Rien,  madame. 

LA  DUCHESSE. 

Attends,  et  confie-moi  cela. 

FABIO. 

Je  ne  veux  plus. 

LA  DUCHESSE 

Prends  ce  diamant,  et  parle. 

FABIO. 

Eh,  mon  Dieu!  peste  des  cérémonies!  —  Je  suis  valet,  vous  êtes 
femme;  je  meurs  d'envie  de  parler,  vous  mourez  d'envie  de  savoir... 
Eh  bieni  vous  saurez  que  mon  maître  et  sa  dame  se  proposent  cette 
nuit... 

LA  DCCHESSB. 

Achève. 


JOURNEE  [II,  SCÈNE  li.  123 

FABIO. 

De  décamper*. 

LA  DUCHESSE. 

Comment? 

FABIO. 

En  s'en  allant.  Mais  pas  à  pied.  Au  contraire,  j'ai  ordre  de  tenir 
prêts  deux  chevaux  du  côté  du  pont. 

LA  DUCHESSE. 

A  l'extrémité  du  parc? 

FADIO. 

Oui,  madame. 

LA  DLT.IIESSE. 

Je  reviens  à  ma  pensée,  que  c'est  une  dame  de  ma  cour.  Il  ne  te 
Ta  pas  dit? 

FABIO. 

Non,  madame;  mais  notre  hôte,  qui  est  le  duc  de  Rlantone,  leur 
donne  asile  dans  ses  Étals.  Et  maintenant,  advienne  que  pourra,  j'ai 
dit,  je  suis  content. 

Il  sort. 
LA  DUCHESSE. 

Que  le  ciel  me  protège!  Qu'ai-je  entendu?  Quelle  aiïreusc  posi- 
tion! 

Entre  ARNKSTO. 

ARNESTO, 

Je  viens  d  inviter  de  votre  part,  pour  demain ,  tout  ce  que  la 
noblesse  a  de  plus  distingué  en  cavaliers  et  en  dames. 

LA  DUCHESSE. 

11  suffit,  et  soyez  lebienvenu,  Arnesto;  car  j'ai  besoin  de  vous  cette 
nuit. 

AR\ESTO. 

Je  me  tiens  à  votre  disposition.  Qu'ordonnez-vous? 

LA  DUCHESSE. 

Frédéric  vient  d'avoir  à  l'instant  une  querelle  fort  vive. 

ARNESTO. 

Avec  qui? 

LA  DUCHFSSE. 

Je  l'ignore.  On  m'a  dit  seulement  que  c'était  une  rivalité  d'a- 
mour, et  l'on  a  ajouté  que  son  ad\ersaire  vient  de  l'ajtpclcr  par 
une  lettre  en  un  lieu  où  il  l'attend.  Vous  savez  quelle  estime  j'ai 
pour  lui? 

ARNEsro. 

Oui,  madame,  et  je  sais  aussi  combien  il  la  mérite. 

'  Irse  por  tiovillos. 

L'eTC|iresçion  irse  por  novillos  signilie  s'en  aller  pour  aclicler  des  liotiviUons,  on  dé- 
camper Mais  nous  devons  ojnuior  que  le  mot  novillo  signilie  en  même  tcmp;-  na  'i9u- 
Villon,  UD  George  Dandia 


12i  LE  SECRET  A  HAUTE  VOIX. 

I.\    DUCiinSSE. 

Je  ne  veux  pas  avoir  l'air  de  ire  instruite  de  ce  qui  s'est  passé; 
car  ce  serait  rendre  l'injure  publique. 

ARNESTO, 

C'est  juste.  Qu'ordonnez-vous? 

LA   nUCHKSSE. 

Allez  le  chercher,  et  sans  dire  que  c'est  moi  qui  vous  envoie,  ne 
le  perdez  pas  un  instant  de  vue.  En  quelque  endroit  qu'il  aille,  allez 
avec  lui.  Et  si,  par  hasard,  il  essaye  de  vous  échapper,  arrêtez-le,  en 
prenant  pour  cela  tout  le  monde  nécessaire;  de  telle  sorte  que  vous 
le  gardiez  en  lieu  de  sûreté  toute  la  nuit  jusqu'à  demain. 

AlOESTO. 

Je  va's  le  chercher  à  l'instant,  madame,  et  je  vous  réponds  que  je 
ne  le  quitte  plus. 

'  Il  sort. 

LA  DUCHESSE. 

Tu  apprendras  aujourd'hui,  ingrat,  à  quelle  extrémité  peut  se 
porter  une  femme  jalouse  ! 

Elle  sorU 

SCÈNE  iir. 

On  salon  dans  la  maison  de  Frédéric. 

Entrent  HENRI  et  FRÉDÉRIC,  et  un  Valet  qui  se  relire  après  avoir  apporté 
des  flarnbeauï. 

FRÉDÉRIC. 

Vous  avez  achevé  d'écrire? 

HENRI. 

Voici  la  lettre ,  et  j'espère  que  vous  serez  aussi  satisfait  de  ma 
protection  que  je  l'ai  été  de  votre  gracieuse  obligeance. 

FRÉDÉRIC. 

Vous  ét-^s  prince  souverain,  et  c'est  en  toute  sécurité  que  je  vous 
confie  mes  intérêts,  ma  vie  et  mon  huimeur.  Demeurez  avec  Dieu. 
Voici  la  nuit,  et  j'aime  mieux  attendre,  que  de  perdre  l'occasion, 

HENRI. 

Fort  bien  ;  mais  vous  me  permettrez  de  vous  accompagner  seule- 
ment jusqu'à  la  sortie  de  la  ville. 

FRÉDÉRIC  • 

Excusez  moi  si  je  n'accepte  pas  cet  honneur  :  mais,  en  vérité, 
j'ai  peur  de  tout ,  même  de  mon  ombre  ;  et  puisque  je  me  cache  de 
vous,  croyez  bien  que,  s'il  était  possible,  je  me  cacherais  de  moi- 
même. 

UE.NRI. 

Vous  voulez  donc  vous  en  aller  seul? 

FRÉDÉRIC 

Oui.  Adieu. 


FRÉDÉRIC,  ouvrant. 

Entre  ARNESTO. 
ARNESTO. 


JOURNÉE  III,  SCÈNE  III.  123 

HENRI. 

Je  ne  puis  vous  comprendre;  mais  n'importe;  adieu. 

Ou  frappe  à  la  porte. 
FRÉDÉRIC. 

N'al-on  pas  frappé? 

nBNRl. 

Oui. 

Qui  est-ce? 

C'est  moi. 

FRÉDÉRIC. 

Comment,  seigneur,  vous  sortez  à  paieille  heure? 

ARftESTO. 

Oui,  je  Tiens  vous  chercher. 

FBÉDÉRTC. 

Rloi?  Que  me  voulez-vous?  (^1  part.)  Je  tremble! 

AR^ESTO. 

On  m'a  dit  que  vous  étiez  venu  chez  moi  un  peu  souffrant;  cela 
m'a  inquiété  ,  car  vous  savez  combien  je  suis  votre  serviteur  ;  je 
n'ai  pas  voulu  me  retirer  sans  vous  voir,  et  sans  savoir  comment  vous 
allez. 

fri'déric. 

Que  le  ciel  m'acquitte  envers  vous  pour  cette  démarche  si  bien- 
veillante! mais  on  vous  a  trompé  en  vous  disant  que  j'étais  indis- 
posé ;  jamais  je  ne  me  suis  mieux  porté,  je  vous  jure. 

ARNESTO. 

Je  me  félicite  d'être  venu  et  de  voir  qu'on  s'était  trompé.  Et  que 
faisiez-vous  là?  De  quoi  vous  occupiez-vous? 

FRÉDÉRIC 

Je  m'amusais  à  passer  le  temps  avec  le  seigneur  Henri,  en  causant 
de  choses  et  d'autres. 

ARNESTO. 

La  conversation  d'un  ami  sage  et  spirituel  vaut  mieux  que  tous 
ies  livres  du  monde;  elle  instruit  et  elle  amuse. 
FRÉDÉRIC,  à  part. 
Voilà  un  début  qui  m'elTroye. 

UENHi,  à  part. 
J'ai  envie  de  couper  court  à  l'entrevue,  en  me  retirant.  De  (5elle 
façon  il  aura  moins  à  parler.   {A  Aiiieslo.)  Vous  permettez  que  je 
prenne  congé? 

ARNESTO. 

Eh  quoi!  parce  que  j'arrive,  vous  partez? 

HENKI. 

.  Oui  et  non,  ~  Non,  car  je  voulais  déjà  m'en  aller  avant  que  de 

U. 


126  LE  SECIŒT  A  HAUTE  VOIX. 

vous  voir;  et  oui,  parce  que  vous  dl.mt  là,  Fréddric  ne  s'apercevra 

pas  de  iTîon  ab-cnce. 

AHM'STO. 

Adieu,  donc. 

Il'nri  sort- 

Fnr.nÉiuc. 
Maintenant  que  nous  sommes  seuls,  avez-vous  quelque  ordre  à  me 
donner?  Que  regardez-vous  de  tous  côtés? 

AltNESTO. 

Je  regarde  où  il  y  aurait  un  siCjie  peur  m'asseoir,  car  je  suis  brisé 
de  fatigue.  —  Allons,  asscyons-nou*. 

Ils  s'assoyoDt. 

rui^DÉux,  à  part. 
3'enragel  moi  qui  suis  si  pressé!  ei  celui-là  qui  vient  avec  son 
Ilegme! 

ARNESTO. 

Quelles  ont  été  vos  distractions  tous  ces  soirs  passés? 
FhÉDÉitic,  à  part. 

J'en  ai  une  agréable  aujourd'hui  !  {Haut,  se  levant.)  J'ai  i'iiabi- 
tudc  d'aller  au  palais.  Si  vous  voulez,  partons.  J'aurai  l'honneur  de 
vous  reconduire  chez  vous. 

AnNRSTO. 

Plus  tard,  plus  tard...  Il  est  encore  de  bonne  heure 

]|   le  foi'.  1-ÎOOif, 

FiinnÉRic. 
Comment!  il  est  de  bonne  heure?   {A  part.)  Ah!  Laura,  vou.'î 
pprdrai-je  donc  aujourd'hui? 

AUNESTO. 

Jouez-vous  au  piquet? 

FivÉDÉiuc,  à  part. 
Quel  sang-f;-oid!  et  moi  qui  suis  au  désespoir!  {Haut.)  Non,  sei- 
gneur. 

ARNESTO 

Comme  j'ai  tant  fait  que  de  sortir,  et  que  je  m'en  trouve  bien,  je 
ne  veux  pas  rentrer  de  sitôt. 

FiiÉDÉRic,  à  part. 

Ce  ne  serait  pas  trop  tôt.  {Haut  )  Je  voulais  m'en  aller  parce  que 
la  duchesse  m'a  donné  aujourd'liui  des  dépêches  qui  m'occuperont 
au  palais  toute  la  nuit. 

Il  va  ]  our  se  lever,  Arnoslo  le  retient. 
ARNESTO. 

Eh  bien,  nous  irons  ensemble,  je  vous  aiderai,  j'ai  une  superbe 
écriture. 

FRÉDÉRIC. 

Je  ne  voudrais  pas  vous  donner  un  pareil  ennui. 

ARNESTO. 

Ce  ne  serait  pas  un  ennui,  mais  bien  un  plaisir. 


JOUr.MiK  m,  SCENF.  III.  127 

FRI'DF.aiC. 

Il  ne  serait  pas  convenable  à  moi  d'accepter.  —  tt  puis,  je  vou- 
lais vous  ramener  chez  vous,  parce  que  j'avais  à  voir  un  de  mes 
amis. 

AllXFSrO. 

J'irai  avec  vous.  Dieu  me  prdserve  de  vous  empêcher  de  l'aire  vos 
visites!  S'il   fiiut  attendre,  j'attendrai  justju'à  demain;  et.  si,  par 
hasard,  c'est  une  visite  gMlante,  je  vous  donne  ma  parole  de  bien 
garder  la  rue.  Ne  craignez  rien,  comptez  sur  moi. 
FiiiaiÉfiic. 

Je  sais  qu'on  peut  compter  sur  votre  courage.  (//  se  lève,  et  Ar- 
nesto  en  fait  aillant.)  Mais  il  faut  que  j'aille  seul.  Que  Dieu  vous 
garde  ! 

AliNESTO. 

Soyez  bien  persuadé  que  vous  ne  vous  en  irez  pas,  ou  que  j'irai 
avec  vous. 

FnÉDÉRIC. 

Mais,  seigneur,  qui  vous  y  force? 

AR>'EST0. 

Vous  n'avez  qu'à  vous  le  demander  à  vous-même,  et  votre  inquié- 
tude vous  répondra. 

FHF.DÉRIC. 

Je  ne  sais  que  vous  dire;  je  n'ai  pas  d'inquiétude. 

AaNESTO.' 

Je  sais  bien  que  vous  en  avez,  et  vous  ne  sortirez  qu'accompagné 
de  moi. 

FRÉnÉuic,  à  part. 
Quelle  bizarre  et  cruelle  situation! 

ARNESTO. 


Vous  paraissez  étonné? 
Oui,  et  plus  qu'étonné. 


FRÉnÉRlC, 


ARVESTO. 

Eh  bien!  Frédéric,  parlons  sans  détour.  Je  sais  que  quelqu'un 
vous  a  donné  rendez-vous  par  une  lettre. 
FRÉDÉRIC,  à  part. 
Ciell  il  sait  tout!  Quelle  douleur! 

AIINESTO. 

Comme  je  suis  gouverneur  de  Parme,  mon  devoir,  mon  honneur, 
veulent  que  j'empêche  cette  rencontre.  Vous-même,  vous  convien- 
drez que  si  je  vous  laisse  aller,  je  manque  tout  à  la  fois  aux  devoirs 
de  ma  charge,  et  aux  obligations  d'un  loyal  cavalier.  Ainsi  donc, 
vive  Dieu  !  je  suis  forcé,  je  vous  le  répète,  ou  de  vous  retenir  ici, 
ou  d'aller  avec  vous,  car  je  ne  puis  permettre  que  vous  meniez  à  fin 
voire  entreprise. 


1-28  LE  SECRET  A  UAUTE  VOlX. 

FnÉDÉnic,  à  part. 
On  nepeut  pas  parlerplus  clairement,  (liant.)  Jevous  comprentîs, 
seigneur  ;  mais  veuillez  bien  croire  que  votre  honneur  ne  court  avec 
moi  aucun  risque. 

AnNKSTO. 

Comment  cela  se  pourrait-il? 

FRÉDÉItIC. 

Permetlez-vous  que  je  vous  parle  franchement,  moi  aussi? 

AIINESTO. 

Sans  doute. 

FRÉDÉIUC. 

Vous  savez  que  je  suis  cavalier? 

ARNESTO. 

Je  sais  que  votre  noblesse  est  aussi  pure  que  le  soleil. 

FRIÎDÉniC. 

Sur  cette  répense,  j'espère  que  vous  vous  emploierez  à  ce  que  la 
personne  qui  m'écrit  me  donne  aussi  la  main. 

ARNESTO. 

Pour  cela,  Frédéric,  je  m'y  emploierai  avec  grand  plaisir;  et  je 
désire  que  ce  soit  au  plus  tôt. 

FRÉDÉRIC. 

Je  vous  baise  les  pieds  mille  fois. 

ARNESTO. 

Dites-moi  seulement  qui  est  cette  personne, 

FRÉDÉRIC,  à  part. 
Aî-je  eu  tort  de  croire  à  mon  bonheur? 

ARNESTO. 

Car  j'irai  la  chercher  où  elle  vous  attend. 

FRÉDÉRIC. 

De  sorte  que  vous  ne  savez  pas  qui  c'est  î 

ARNESTO. 

Non,  je  sais  seulement  que  vous  avez  eu  une  querelle,  et  qu'on 
vous  o  Jéfié. 

FRÉDÉRIC. 

Vous  n'en  savez  pas  davantage? 

ARNESTO. 

Non. 

FRÉDÉRIC. 

Eh  bien,  maintenant... 

ARNESTO. 

Maintenant? 

FRÉDÉRIC. 

Je  ne  vous  demande  plus  rien.  Car  il  ne  serait  pas  d'un  cavalier 
que  je  vous  dise  son  nom  lorsque  vov«  l'igaore?  "t  je  sat;*ai  bien, 
lans  vous,  faire  ce  que  je  dois. 


JOURNEE  III,  SCÈNE  IV.  l29 

aum;sto. 
Et  f  royez-vous  donc  que  je  ne  saurai  pas,  moi  aussi,  remplir  mon 
devoir? 

FRÉDÉniC. 

Je  ne  vous  dis  pas  le  oonlraire,  mais  la  personne  qui  m  attend  ne 
m'attendra  pas  davantage. 

ARNESTO. 

Je  vous  empêclierai  de  la  rejoindre. 

FKÉDÉRIC. 

Comment? 

ARNESTO. 

Vous  allez  voir.  (7/  appelle.)  Ilolà! 

Entrent  des  Hommes  d'armes. 

LES  UOMMES  D'aRMES. 

Seigneur? 

ARNESTO. 

Emparez-vous  tous  de  ces  portes.  [A  Frédéric.)  Rendez-vous,  ou 
sinon,  voyez  à  quoi  vous  vous  exposez. 

FRÉDifRic,  à  part. 

0  ciel!  mon  bonheur  a  fini,  et  mon  malhtur  commence!  J'au- 
rais dû  le  prévoir!  {Haut.)  Vous  n'aviez  pas  besoin  de  tant  de 
gardes. 

ARNESTO. 

Cela  est  possible.  Mais  je  vous  avertis,  en  partant,  de  ne  pas  essayer 
de  fuir;  sans  quoi  vous  êtes  mort. 

Arnesto  et  les  Hommes  d'armes  sortent. 
FRÉDÉRIC. 

Ah  !  ce  n'est  pas  la  craite  de  la  mort  qui  m'arrête  ;  ce  que  je  crains, 
ce  que  je  redoute  plus  que  la  mort,  c'est  de  causer  un  scandale  qui 
compromette  celle  que  j'aime...  Mais,  d'un  autre  côte,  il  m'est  impos- 
sible de  demeurer  dans  l'ignorance  de  ce  que  Laura  est  devenue.. .  Je 
sais  un  moyen  de  passer  dans  la  maison  voisine...  Attendez-moi, 
Laura,  je  vous  verrai  bientôt,  malgré  les  hommes  d'armes  de  votre 

père,  malgré  la  fureur  de  la  duchesse. 

Il  tort. 

SCÈNE  IV. 

Le  parc.  Il  est  nuit. 

Entre  LAURA. 

LAURA. 

Ombre  funeste,  qui  es  en  même  temps  le  berceau  et  le  tombeau 
de  la  lumière  !  si  les  délits  d'amour  sont  écrits  sur  ta  \oûte  téné- 
breuse, qui  doit  contenir  autant  d'aventures  que  d'étoiles,  et  tur 
laquelle  sans  doute  ma  destinée  est  tracée  jusqu'à  ce  qu'elles  dis- 
paraissent à  la  première  lueur  de  l'aurore;  —  ne  t'étonne  point 


Ï30  ILK  SECRKT  A  HAUTE  VOIX, 

fju'un  ninllicureux  ;imour  vienne  promener  en  ce  lieu  son  aveugle 
jaldu^ie...  0  mon  lioniicur,  si  c'est  là  une  faute,  j'cTi  de  quoi  me 
juslilier;  car  mon  père  me  tyrannise,  celui  qui  prétend  à  ma  ma^n 
nie  poursuit,  —  et  ma  riv.ile  me  persécute  ..  Hélas!  Frédéric  tarde 
bien!  et  l'heure  se  passe...  que  lui  sera-t-il  arrivé?...  Oh  !  je  ne  dois 
pas  craindre  qu'il  ait  changé,  malgré  la  déclaration  de  la  duchesse; 
il  e>l  trop  fidi'le  et  trop  coiislant...  Sans  doute  quelque  accident  im 
prévu  le  I client  chez  lui;  mais,  hélas!  dans  ma  situation  l'on  pré- 
sume plutùi  le  mal  que  le  bien...  car  le  goût  le  plus  vif  est  toujours 
suivi  de  lassitude. 

Entre  LA  DUCHESSE. 

LA  nuciiriSSE. 

Fabio  m'a  dit  que  son  maître  lui  avait  ordonné  Je  l'attendre  sur 
le  pont  près  du  parc,  et  j'ai  conclu  de  là  que  la  dame  de  Frédéric 
devait  hatiiter  le  palais...  Laura  s'est  retirée  de  si  bonne  heure,  que 
je  n'ai  pu  la  charger  de  descendre  au  jardin;  et  ne  pouvant  me 
fier  à  aucune  autre  de  mes  dames,  je  suis  venue  moi-même  ;  et  ainsi 
Arnesto  et  moi  nous  travaillons,  chacun  de  notre  côté,  à  cm[)êcher  ce 
rendez-vous...  Mais  que  vois-je!  sila  tremblante  lu  ni  ièrc  des  étoiles  cjui 
se  joue  entre  ces  bosquets  ne  me  trompe  pas,  j'aperçois  un  corps  qui 
se  meut,  —  et  mon  espoir  se  réalise.  (Haut.)  Qm  va  là? 
LAïuiA,  à  pari. 

Ciel!  c'est  la  duchesse  1  que  mon  intelligence  me  soit  en  aide! 
[Haut.)  C'est  quebju'un  qui  attend  ici  parce  que  la  duchesse  lui  a 
ordonné  de  venir  atin  de  voir,  s'il  est  possible,  aui,  la  nuit,  l'outrage 
et  l'olfense. 

LA  DUCHESSE. 

Ne  parlez  pas  si  haut,  Laura. 

LAURA. 

Qui  est-ce? 

LA  DUCHESSE. 

C'est  moi. 

LAURA. 

Vous,  madame,  seule  au  jardin,  à  cette  heure? 

LA  DUCHESSE. 

Oui,  c'est  moi. 

LAURA. 

Je  l'ignorais. 

LA  DUCHESSE, 

Comme  j'avais  oublié  ce  matin  de  vous  dire  de  descendre,  j'ai 
voulj  venir  moi-même. 

LAURA. 

C'eût  été  me  faire  injure,  madame.  Je  n'ai  pas  besoin  qu'on  me 
répète  tous  les  jours  ce  qu'on  m'a  dit  une  fois.  En  outre,  il  est  un 
autre  motif  qui  m'a  forcée  à  descendre. 


juuiLNii:!':  11!,  sr.KNi':  iv.  ï31 

LA    UUCUESSE. 

Que  s'est-ii  donc  passé? 

I.AUKA,  à  part. 

0  amour  !  fais  servir  ma  iaule  même  à  ma  juslification!  lUnul.) 
Comme  j'étais  tout  à  l'heure  à  ces  fenêtres  qui  donneot  >ur  le  parc, 
j'ai  entendu  passer  des  ciievaux  ;  j'ai  soupçonné  qu'il  y  avait  quelque 
chose;  et  pour  m'en  assurer  je  suis  descendue. 

LA  DUCHESSE, 

Les  renseignements  que  vous  me  donnez  là  s  accordentà  merveille 
avec  ceux  que  j'ai  déjà  par  devers  moi,  et  je  vous  remercie  de  votre 
2è!e.  Dites-moi,  qu'avez-vous  vu  dans  le  jardin? 

LAURA. 

Je  n'ai  rien  vu,  madame,  qui  eût  rapport  à  ce  qui  m'a  fait  venir. 
Riais  vous  pouvez  vous  retirer,  il  suffit  que  je  sois  ici. 

LA   DUCHESSE. 

Eh  bien  1  restez  donc. 

LAUUA. 

Oui,  madame. 


LA   DUrUESSE. 

Écoutez!  n'at-on  pas  frappé? 

LAUIÎA. 

Le  vent  trompe  bien  souvent. 


Oa  (lai'i'e. 


On  (rapi'e  ie  uomcau. 


LA   DUCHESSE. 

Cette  fois  ce  n'est  pas  le  vent.  Ouvrez,  et  répondez. 

LAURA. 

Moi? 

LA  DUCHESSE. 

Oui.  Je  marcherai  derrière  vous,  et  nous  tâcherons  de  savoir  qui 
c'est,  et  qui  l'on  cherche. 

LAURA. 

C'est  que  ma  voix  est  fort  connue. 

LA   DUCHESSE. 

Eh  bien!  déguisez-la.  Avancez,  a  eus  dis-je. 

LAURA,  à  part. 
Je  tremble.  Il  m'est  difficile  de  jouer  ainsi  un  double  rôle  dans 
celte  comédie  nocturne  où  notre  ciiiffre  ne  peut  m'êlre  boD  à  rien. 

Oq  frappe  de  utuvcaii. 
LA    DUCUESSE. 

Que  craignez-vous  donc? 

LAUIIA. 

Qu'on  ne  me  reconnaisse  quand  je  parlerai. 

LA  DUCHESSE, 

Que  vous  êtes  singulière!...  Allons  donc. 

LAURA,  ouvrant. 
Qui  va  là? 


182  LE  SECRET  A  HAUTE  VOIX. 

Eiilie  FRÉDÉRIC. 

FRI'DÉniC. 

Od  homme  qui  se  meurt,  divine  Laura. 

i.AURA,  à  la  Ducltesse. 
Vous  voyez  !  on  m'a  déjà  reconnue.  Il  m'a  suffit  de  prononcer  un 
mot. 

LA  DUCHESSE. 

Moi  aussi,  je  vous  avais  reconnue  tout  de  suite. 

LAL'RA. 

Cavalier,  puisque  vous  savez  qui  je  suis ,  vous  devez  savoir  éga- 
lement que  je  ne  suis  pas  celle  que  vous  chercher.  Allez-vous-en,  et 
féluitcz-vous  de  ce  que  mon  honneur  offensé  se  conienle,  pour  toute 
vengeance,  de  vous  donner  de  la  fenêtre  au  visage. 

Elle  ferme. 
FRÉDÉRIC. 

Laura,  ma  dame,  mon  bien,  ce  n'est  pas  ma  faute  si  j'ai  tardé; 
écoutez-moi,  et  tuez-moi,  ou  je  me  tue  à  l'inslanl. 
LALRA,  à  la  Duchesse. 
3e  vous  le  disais  bien,  qu'on  me  reconnaîtrait! 

Li  DU   UESSE. 

Taisez-vous. 

LAURA. 

Ah!  si  mon  père  ou  Lisardo  le  savaient! 

LA   DUCHESSE. 

Ne  criez  pas!  Prenez  garde! 

LAURA. 

Quelle  étrange  peine! 

FRÉDÉRIC. 

Écoulez-moi,  et  tuez-moi.  De  grâce,  ouvrez,  belle  Laura. 

LA  DUCHESSE,  ouviant. 
Que  voulez-vous  me  dire? 

FRÉDÉRTC. 

C'est  la  duchesse  qui,  dans  sa  haine,  dans  sa  fureur,  m'a  envoyé 
votre  père  pour  m'empocher  de  me  rendre  ici.  11  m'a  retenu  dans 
ma  maison,  et  je  n'ai  pu  m'écliapper  qu'à  celte  heure.  —  Que  tardez- 
vous?  Les  chevaux  attendent  dans  le  parc,  et  j'ai  une  lettre  du  duc 
de  Maiitoue,  qui  nous  accorde  asile  et  protection  dans  ses  Étals. 
Venez,  partons  ;  le  jour  va  paraître;  mais  peu  importe,  une  fois  que 
nous  serons  hors  la  ville. 

LALRA,  à  part. 

Je  ne  puis  parler,  je  succombe. 

LA  DUCHESSE. 

Frédéric,  il  est  trop  tard  pour  aujourd'hui,  il  vaut  mieux  que 
vous  retourniez  à  votre  prison ,  el  demain  nous  prendrons  d'aulres 

digpoiiliuns. 


JOURNEI-:  m,  SCÉiVK  IV.  133 

FRKDÉlilC. 

Ma  vie  et  mon  Ame  vous  apparlicnnent,  et  je  vous  obéis.  Mais 
dt'mcuiez-vous  fàrhde? 

LA    DUCUr.SSF,. 

Oui,  contre  mon  dtoile,  mais  comre  vous,  non.  Adieu. 

Fuiimiiiic. 
Adieu. 

Il  sort. 
LA    DUCHESSE. 

Eh  bien,  Laura? 

LAURA. 

Madame? 

LA    DUClIKSSn:. 

Ne  me  dites  rien,  puisque  je  ne  voui  demande  rien.  [A  part.)  Je 
meurs  de  jalousie. 

LAURA. 

Remarquez,  madame — 

LA    DUCUE<;SE. 

Rentrez;  vous  ne  pouvez  passer  ici  toute  la  nuit. 

LA  DUCHESSE,  à  part. 
Le  monde  apprendra  que  je  suis  celle  que  je  suis  i.  {Haut.) 
Marchons,  Laura. 

LAURA,  à  part. 
Ah!  malheureuse!  j'ai  perdu  tout  espoir. 

On  ouvre  la  porte,  et  entrent  ARNESTO,  FABIO  et  les  Gardes. 

LA    DUCHESSE. 

3lais  qui  vient  d'ouvrir  la  poterne  du  jardin? 

LAURA. 

Autant  que  je  puis  en  juger,  —  à  ces  premières  lueurs  du  jour,  — 
c'est  mon  père. 

LA  DUCHESSE. 

Oui,  c'est  lui-même.   Attendez-moi    là.  —  Je   veux  savoir  dans 
quel  but  il  ouvre  à  cette  heure  la  porte  du  jardin. 
LAURA,  à  part. 

•Cie],  protdge-moi!  Que  je  ne  perde  pas  à  la  fois  l'honneur  cl  la 
vie, 

ARNESTO. 

Allons,  Fabio,  dis-moi  sans  détour  à  quel  propos  tu  te  tenais 
à  l'entrée  du  parc  avec  ces  chevaux? 

FABIO. 

Songez,  seigneur,  que  jamais  de  la  vie  je  n'ai  rien  fait  à  propoa 
de  quoi  que  :e  soit,  car  je  ne  me  mêle  jamais  dans  les  propos. 

ARNESTO. 

Pourquoi  étais-tu  là? 


Moslrari  al  mundo  que  soy 
Quien  soy. 


III. 


12 


134  Lii  si=:ciu:r  a  umjy'c.  voix. 

l-ABIO. 

Moi,  seigneur,  je  liens  à  in'asseoir  à  table  avec  mon  maîtr/,  ei 
pour  cela,  je  fais  ce  qu'il  veut  '. 

AIIM'STO. 

Dis-iiioi,  avec  qui  Frédéric  a-t-ii  eu  querelle  hier? 

FA13I0. 

Ça  dû  ôlre  avec  sa  dame,  parce  qu'il  n'aura  su  comment  la  mettre 
à  la  porte. 

ARXESTO. 

Je  te  ferai  bien  dire  la  vérité  ;  lu  ne  m'échapperas  pas. 

FABIO. 

Un  docteur  médecin  étant  à  la  cliasse,  et  un  de  srs  amis  lui 
ayant  dit  :  «  Voilà  un  lièvre  qui  est  couché,  prêtez-moi  votre  ar- 
quebuse, que  je  le  lire  avant  qu'il  se  lève;  »  le  docteur  répondit  : 
«  Ke  craignez  pas  qu'il  se  lève;  car  piiisqu'il  est  couché  et  que  je 
viens  de  le  voir,  il  ne  se  lèvera  p.-^s.  » 

ARNESTO. 

Je  suis  charmé,  Fabio,  de  vous  voir  de  bonne  humeur  en  ce  mo- 
ment. 

FABIO. 

Je  suis  toujours  de  même. 

ARNESTO,  à  la  Duchesse. 
Quoi!  vous  ici,  madame? 

LA  DUCIinSSE. 

Oui,  mes  ennuis  m'ont  fait  destendre  au  jardin.  Que  se  passe-t-ilî 

ARNESTO. 

Je  suis  allé  cette  nuit  exécuter  vos  ordres;  mais  comme  je  n'ai 
pu  par  Iri  ruse  le  retenir  chez  lu',  je  l'ai  arrêté  prisonnier,  et  je  l'ai 
laissé  chez  lui  sous  bunne  garde. 

LA   DUCHESSE. 

Oui,  certes,  on  l'a  fort  bien  gardé. 

ARNESTO. 

J'ai  parcouru  la  campagne  pour  voir  si  j'y  trouvais  l'homme  qui 
devait  l'attendre.  J'ai  trouvé  seulemint  près  du  pont  son  valet 
Fabio,  qui  se  tenait  là  avec  deux  chevaux,  et  ne  voulant  pas  qu'on 
sût  que  son  maître  était  prisonnier,  j'ai  pensé  à  le  conduire  thez 
moi,  et  le  faisant  entrer  par  cette  poterne  dont  j'ai  toujours  une 
clef. 

FABIO. 

Est-ce  que  j'ai  offensé  personne  pour  avoir  tenu  des  chevaux  '? 

'  Allusion  au  proverbe  espagnol  :  Fais  ce  que  l'ordonne  Ion  mahre,  el  tu  l'assiéras 
i  table  avec  lui. 

•  En  que  agravia 

A  nadie  tensr  caballos 
Un  hombre? 
Je  soupçonne  qu'il  y  a  ici  une  plaisantfrie  d'un  goùl  fort  équivoque  sur  le  doubl 
tens  da  mot  cahallo,  1°  cheval  et  2°  poulain,  sorte  de  maladie  difricile  à  définir» 


jOLT.rn'i:  m.  scène  iv.  i3S 

ARNRSTO. 

Que  YOîilez-vous,  madame,  qu'on  fa<se  du  maître  et  du  valet? 

LA   DIICUKSSK. 

Amenez  ici  Frédéric,  car  j'ai  eu  seulement  pour  but  d'empèchei 
un  malheur,  et  mainteuaiit  je  sais  tout.  Quant  au  valet,  iàcliez-!e. 

FABIO. 

Je  vous  baise  mille  fois  les  pieds. 

AUNF.STO. 

Je  cours  chercher  Frédéric. 

IlsorU 
I.ACRA. 

Malaiie,  songez  à  ce  que  vous  fHitcs,  ménagez  ma  réputation,. 

LA   DUCHESSE. 

La'ssez-moi,  Laura. 

Enlie  IlEXPJ. 

IIKXIU. 

Madame,  si,  en  ma  qualité  d'étranger,  je  puis  obtenir  çràce  au- 
p.'ès  de  vous,  je  vous  demandtrai  de  rendre  la  liberté  à  Frédéric. 

LA  DUCHFSSE. 

Vou^  n'avez  à  cet  é^'ard  rien  à  demander,  car  il  est  libre,  et  fort 
libre.  .Alais  dites  moi,  Henri,  avez-vous  aujourd'hui  reçu  de;  lettres 
du  duc? 

nE.\ni. 

Moi!  non,  madame. 

I  A   DLCIIESSE. 

Eh  bien,  moi,  j'en  ai  reçu. 

HENRI,  à  part. 
Voilà  qui  est  bizarre! 

LA   nUCIIESSE. 

Et  dans  sa  lettre,  le  duc  m'écrit  que  votre  affaire  e.^t  arrangée; 
et  ainsi  je  compte  que  dès  demiin  vous  relouricrez  à  Mantoue, 
puisque  vous  n'avez  plus  rien  qui  vous  retienne  à  l'arme. 

IIF.NRL 

11  est  vrai,  madame,  que  je  n'ai  point  eu  de  lettre  du  duc;  mais 
j'en  ai  eu  d'un  de  ses  grands  amis  qui  me  dit  de  ne  pas  m'en  re- 
tourner sitôt,  car  mon  espérance  ne  s'est  pas  encore  réalisée. 

LA  DUCHESSE. 

Votre  ami  peut  vous  dire  cela;  mais  moi  je  vous  dis  de  vous  en 
retourner  dès  demain,  car  vous  ne  faites  rien  ici,  et  vous  faites  faute 
la  bas. 

iiRNRi,  à  part. 
0  ciel  !   la  duchesse  m'éloigne  avec  autant  d'indifférence  que 
d'e-prit. 

Entre  LISARDO. 

LISARDO, 

Daignez  me  donner  votre  muin,  madame,  et  permettez  que  je 


136  LE  SECRKT  A  HAUTE  VOIX, 

baise  h  main  de  Laura.  Mo  i  bonheur  e^l  désormais  assuré.  Je  viens 
de  recevoir  a  rinstairt,  fous  ce  pli,  la  dispense  que  mon  amour 
attendait  depuis  tant  de  siècles. 

LA  Duoncssii,  à  part. 
11  arrive  biei!  à  propos! 

LAL'UA,  à  part. 
Quelle  douleurl 

Eiilrenl  ARNESTO  et  FRÉDÉRIiT:. 
AU.NESTO. 

Voici  Frédéric. 

FRÉDÉIUC. 

Qu'ordonne  votre  altesse? 

LA   DL'CHESSF.. 

Que  vous  donniez  la  main  à  Laura;  car  je  vaux  mieux  que  voui 
n'avez  pensé,  et  il  faut  que  le  monde  le  sache. 

FaÉDlÎRIC  et  LAURA. 

Que  dites-vous? 

LA  DUCHESSE. 

Que  je  suis  celle  que  je  suis. 

ARNISTO. 

Mais  ne  voyez-vous  pas,  madame,  que  vous  m'offensez? 

LISARDO. 

Et  que  vous  me  faites  injure? 

LA  DUCHESSE. 

Il  le  faut,  cioyez-moi  tous  deux. 

AUNESTO. 

Eh  bien,  ces  paroles  me  sont  un  nouveau  motif  pour  refuser 
mon  consentement.  On  pourrait  imaginer  que  des  raisons  Sfcrètes 
ont  nécessité  ce  mariage. 

FRÉDÉRIC. 

Que  ces  ra'sons  soient  secrètes  ou  avouées,  vous  n'avez  pas  à 
rougir  de  moi. 

ARNESTO. 

Non,  certes;  mais  je  refuse  mon  consentement. 

FRÉDÉRIC. 

Cependant,  vous  m'aviez  promis  de  me  donner  Laura. 

ARNESTO. 

Moi  1  à  vous? 

FRÉDÉRIC. 

Oui. 

ARNESTO. 

OÙ  cela? 

FRÉDÉRIC. 

Dans  ma  maison  même,  cette  nuit,  lorsque  vous  m'avez  dit  que 
vous  vous  emploieriez  à  me  faire  donner  la  main  par  !a  personne 
qui  m'attendait.  C'était  Laura,  et  cela  doit  vous  suffire. 


JOUllNÉE  111,  SCÈNE  IV.  137 

LISARDO. 

Non  pas  à  moi,  et  plutôt  que  de  me  soumettre,  je  perdrai  M  vio. 

FiŒDiinic. 
Je  défendrai  mes  droits. 

LA  DUCHESSE. 

Qu'est  ceci? 

ARNESTÔ, 

Ji;  serai  votre  second,  Lisardo. 

riENRI. 

Lt  moi,  le  vôtre,  Frédéric, 

DUCHESSE,  à  part. 

Peine  cruelle  I  mais  c'est  à  l'honneur  de  guérir  les  chagrins  d'a- 
mour. {\  Arnesto  et  à  Lisardo.)  Si  ce  n'est  pas  assez  de  mes  ordres, 
sachez  que  Frédéric  a  pour  second  le  duc  de  Mantoue. 

ARNESTO. 

Qui  donc? 

HEXRI. 

Moi,  à  qui  il  a  donné  l'hospitalité  pour  que  je  pusse  servir  la 
belle  Flérida,  moi  qui  protpge  Frédéric  (  t  Laura. 

LA  DUCIIKSSE. 

Et  moi  aussi,  pour  que  le  monde  apprenne  que  ma  générosité 
l'emporte  sur  ma  colère. 

ARNESTO. 

■Ma  foi,  Lisardo,  puisque  le  duc  et  la  duchesse  sont  pour  eux,  je 
me  mets  aussi  de  leur  côté. 

LISARDO. 

Je  dois  me  consoler  de  cette  perte,  toute  grande  qu'elle  est,  en 
songeant  que  Frédéric  éiait  aimé  avant  moi. 
HENRI,  à  la  Duchesse. 

Et  moi,  ffiadame.  je  vous  supplie  humblement  de  récompenser 
ma  constance  et  mon  amour. 

LA  DICIIF.SSE. 

Voici  ma  main.  [A  part.)  J'oublierai  ce  que  j'ai  été  pour  ne  plus 
me  rappiler  que  ce  que  je  suis. 

1  AURA. 

Le  ciel  a  réalisé  tous  mes  vccun. 

FRIDÉRIC. 

Je  n'ai  plus  rien  à  demander  au  ciel. 

FAB'O. 

Mille  et  mille  fois  j'ai  éié  sur  le  point  de  dire  que  la  dame  de 
FréJéric,   c'était  L.iura.   Cilui  (]ui  l'a  dit,  c  est  le  Secret  à  haute 
voix.  {Au  }inblic.)  E\cii-ez   nos  laulcs,  pour  lesquelles  nous  vous 
emandons  pardon  en  toute  humilité. 


FIN  DU  SECilET  A  HAUTE  VOIX. 

12. 


L'ESPRlï   FOLLET 

{  LA  DAMA  DUENDE.  ) 


NOTICE. 

LUtéralomcnt  la  Dama  Duende  devrait  se  IrnJiiire  la  Dame  Esprit,  !a 
Dame  Uevenant.  Biais  ce  titre  nous  a  paru  peu  agréable,  et  nous  avons  pré- 
féré celui  de  l'Esprit  fo'Iet,  con«acré  en  quelque  sorte  par  une  ancienne 
imitation  de  la  pièce  de  Calderon. 

Comme  les  autres  comédies  d'intrigue  du  même  auteur,  la  Dama  Duende 
est  remarquable  par  l'invention  du  sujet,  la  variéié  des  accidents,  la  vivacité 
des  situations,  le  cLarme  et  la  grâce  du  style 

La  Dama  Duende  fut  pour  la  première  fois  imitée  en  France,  vers  le 
milieu  da  dix  septième  siècle,  par  d'Ouville,  qui  intitula  sa  pièce  avec 
bonheur  l'Esprit  follet,  et  plus  tard,  en  1085,  par  Uauteroche,  sous  le  titre 
de  la  Dame  i'ivisible.  —  La  Dama  Duende  a  dû  aussi,  selon  nous,  donner 
l'idée  première  de  la  pièce  anglaise  de  laquelle  Destouclies  a  tiré  le  Tambour 
nocturne. 


L'ESPRIT    FOLLET 


rKUSONWAGES. 


rONA  ANCF.I.A,       "i 
rONA   BEATRIX,      j    "* 


uns    JIANUKI,, 

DON  I.OUIS, 

DON  JUAN,       )  CLARi, 

COSJIE,  valcl    houffoil.  ISADKf.I.E,  j 

KODBIgUE,   VaKl.  EOMESTIQUES. 


La  scoiic  Si!  passe  à  Madrid. 


JOURNÉE  PREMIERE 
SCÈNE  I. 

Une  rue  de  Madrid. 
Entrent  DON  MANUEL  et  COSME,  en  habits  de  voyage. 

DON  MANUEr,. 

Nous  sommes  en  retard  d'une  heure,  et  nous  n'arriverons  plus  à 
temps  à  Madrid  pour  voir  les  fclcs  que  donne  généreu^eKK■nl  cette 
ville  à  l'occasion  du  baptême  de  1  infant  Da!tha>ar  ', 

COSME. 

Combien  de  choses  ont  réussi  ou  manqué  en  une  heure!...  Pour 
peu  que  Pyrame  fût  arrivé  une  heure  plus  tôt  à  la  fontaine,  il  n'^ût 
point  trouvé  morte  sa  Thisbé,  et  l'on  n'eût  pas  employé  tant  de 
mûres,  car,  s'il  faut  en  croiie  les  poètes,  c'est  avec  du  sirop  de  mûres 
que  s'est  écrite  celte  tragique  histoire  Pour  peu  que  Tarquin  fût 
arrivé  une  heure  plus  lard  chez  Lucrèce,  il  l'eût  trouvée  couchée  ; 
et  dès  lors  messeigneurs  les  auteurs  ne  se  seraient  pas  prononcés 
compétents,  avec  plus  ou  moins  de  titres,  sur  la  question  de  sa- 
voir si  le  prince  usa  ou  non  de  violence.  Pour  peu  qu'elle  eût  ré- 
néchi  une  heure  de  plus  sur  Putilité  et  l'opportunité  de  son  action, 
la  charmante  Héro,  j'en  suis  certain,  ne  se  serait  point  précipitée 
du  haut  de  la  tour  en  bas;  et  par  conséquent  le  docteur  Mira  de 
Mescua  2  se  serait  dispensé  de  donner  au  théâtre  une  comédie  du 
meilleur  style,  et  la  fameuse  Amaryllis  3  n'aurait  pas  joué  ce  rôle 

'  Nous  avoiinns  ingenùrnont  no  pas  savoir  quel  ciait  cet  infant  li^Iiliasar  dont  il  est 
ici  qneslion.  maigre  tontes  nos  leclicrchcs,  nous  n'avons  pu  lioiiver  en  Espagne,  au 
dix-seplièmc  siècle,  anciin  infant  de  ce  nom. 

'  Le  docteur  Mira  de  Mescua,  qui  a  été  également  vanté  par  Cervantes  el  Lope  de 
Vrga,  a  écrit  pour  le  ihràlre  dans  Us  dernières  années  du  seizième  siècle. 

'  Cette  célèbre  actrice,  la  M"*  Mars  de  son  ttmps,  vivait  sur  la  lin  du  seizième  siècle 
el  dans  les  commencements  du  dix-sepliome.  Lope  de  Vejia  lui  a  adressé  une  de  ses 
(ilus  curieuses  épitrus. 


j/40  L'ESPRIT  FOLLET. 

a\cc  tant  de  v^rili?,  que  les  acteurs  du  temps  ordinaire,  je  ne  parîe 
p;is  de  ceux  du  rarème,  en  dnreiil  cre\er  de  di^pil.  '.  El  puisque 
pi  ur  une  heure  nous  avons  perdu  le  speilacie  d'une  fêle  si  eurieuse, 
il  ne  faut  pasque  nous  soyons  encore  une  heure  a  trouver  une  hôtel- 
lerie, car,  vous  le  sa\ez,  si  Abiiuiarraez  arrive  trop  lard,  il  Tiut  qu'il 
passe  la  nuit  à  la  belle  étoile  2.  Je  suis  impatient  de  voir  cet  ami 
qui  vous  al  tend  comme  un  gaLiDt  à  la  mode,  avec  bon  lit  et  bonne 
taille;  et  je  voudrais  savoir  d'où  nous  vient  une  iciie  fortune,  car 
bien  que  noi'S  ne  soyons  pas  chacun  un  tournois,  il  n'en  est  pas 
moins  beau  de  nous  soutenir  3. 

DO.V  MANUEL. 

Don  Juan  de  Tolède,  mon  cher  Cosme,  est  l'homme  du  monde 
pour  qui  je  p  'fesse  la  plus  grande  amitié;  et  nous  ferions  lui  et 
moi  l'envie  de  tous  ces  couples  d'amis  que  l'antiquité  célèbre  de- 
puis tant  de  siècles.  Nous  avoi  s  étudié  ensemble,  et  puis,  laissant 
les  lettres  pour  les  armes,  ensemble  nous  sommes  allés  à  la  guerre. 
Dans  la  camjiagne  de  Piémont,  lorsque  le  duc  de  Féria  eut  bien 
voulu  m'accoider  une  compagnie,  je  donnai  ma  bannière  à  don 
Juan;  et  peu  de  temps  après,  à  la  suite  d  un  duel  où  il  avait  éié 
assez  grièvement  bles.'é,  je  le  recueillis  et  le  soignai  chez  moi,  dans 
mon  appartement.  Après  Dieu,  c'est  a  moi  qu'il  doit  la  vie.  Je  me 
tais  sur  d'autres  sers  ices  de  moins  d  importance...  car  entre  gen- 
tilshommes, ce  sont  choses  d(  nt  il  ne  faut  point  parler,  et  c'est 
pourquoi  une  docte  académie  a  peint  avec  raison  une  dame  riche 
et  brillante  qui  en  faisant  un  jrréscnt  a  le  dos  tourné,  comme  pour 
exprimer  ainsi  que  le  bienfaiteur  ne  doit  pas  >oir,  ou  du  moins 
doitoublierson  propre  bienfait  .Bref,  don  Juan,  plein  d'amitié  pour 
moi,  et  voyant  que  sa  majesté  daigne  par  un  gouNcrnement  récom- 
penser mes  services,  et  que  je  viens  en  passant  à  la  cour  *,  a  voulu 
absolument,  lui  aussi,  me  donner  l'hospitalité  dans  sa  maison... 
Quoiqu'il  m'ait  écrit  a  Burgos  tous  les  renseignements  ncces-aires 
sur  la  rue  et  la  maison,  je  n'ai  point  voulu  demeurer  à  cheval  pour 
les  demander  aux  passants  ;  et  c'est  pourquoi  j'ai  laiisé  à  l'bôtellerie 

'  Voici  le  t'^xte  (le  ce  passage  lrè>-iliriicilc  (  ilii  moins  pour  nous),  et  dans  lequel 
le  lioi.ve  cachée  sans  doute  i|uel(iU(;  plaisaïUciie  ((jc  nous  n'avons  i  u  pji>enir  à  com- 
prenilre  : 

y  avcria  reprrsenlarlo 
Amarilis,  tan  de  veras. 
Que  bolatin  del  Carnal 
(  Si  olrvs  son  de  lu  Quaresma] 
Sacà  mas  de  al<iut<a  rei 
Las  manos  en  la  cabaa. 
'■  Cavaliir  maure  de  la  famille  des  Abencerages,  dont  losamoii:s  sonl  célèbres  et 
Espagne.  i\  vivait  dans  la  seconde  moitié  du  quinzième  siècle 

•  Ce  jeu  de  mots  est  également  dans  l'original  : 

Pues  sin  ser  los  dos  torncos 
Oy  à  los  dos  nos  sustenta. 

*  La  cour  (  la  corte],  c'est-à-dire  la  capitale. 


JOURNliE  I,  SCIîliXE  I.  14 J 

nos  mules  et  nos  valises...  Tout  cii  me  diri;;eaiit  du  côté  que  l'on 
m"a  indiqud  j'ai  aperçu  des  parures,  des  livrées...  Instruit  du  ni'iiif, 
j"ai  voulu  au  moins  donner  un  coup  d'œil.  Mais  nous  arrivons  bien 
tard,  et... 

Enlienl  DON.V  ANGEL.V  cl  ISABELLl',  voilées. 

ANCELA. 

Si,  comme  tout  l'indique,  vous  êtes  un  noble  et  loyal  cavalier, 
daignez  protéger  une  femme  qui  implore  votre  appui.  Il  importe  à 
mon  honneur,  à  ma  vie,  que  ce  gentilhomme  ne  sache  point  qui  je 
suis  ni  où  je  vais.  Au  nom  du  ciel,  épargnez  à  une  femme  princi- 
pale une  disgrâce,  un  affront...  et  j'espère  quelque  jour...  Adieu, 
seigneur,  sauvez-moi  ! 

Elle  s'enfuit  avec  Isabelle. 
COSME. 

Est-ce  une  dame,  ou  est-ce  un  tourbillon  •? 

DON   MANUEL. 

La  bizarre  aventure! 

COSME. 

Que  pensez-vous  faire? 

DON   MANUEL. 

Belle  demande!...  comment  veux-tu  qu'un  homme  noble  refuse 
d'empêcher  qu'une  dame  reçoive  un  affront?...  b'aprés  ce  qu'elle  a 
dit,  c'est  son  mari,  sans  doute. 

COSME. 

Et  quel  est  votre  dessein? 

DON  MANUEL. 

De  larrètcr  un  moment  sous  le  premier  prétexte...  et  si  cela  ne 
suffit  p.is,  j'aurai  recours  à  la  force,  sar.s  ro'espliquer  autrement 
avec  lui. 

cnsME. 

Si  vous  cherchez  un  moyen,  attendez,  il  m'en  vient  un  à  l'esprit. 
Cette  lettre,  qui  est  la  recommandation  d'un  de  mes  amis... 

Entrent  DON  LOUIS  et  RODRIGUE. 

DON   LOUIS. 

II  faut  que  je  sache  qui  elle  est...  ne  serait-ce  qu'à  cause  du  soin 
qu'elle  met  à  m'éviter. 

RonniGUc. 
Suivez-la,  et  vous  saurez  bientôt  à  quoi  vous  en  tenir. 

COSME,  à  don  Louis. 
Seigneur,  si  ce  n'est  pas  trop  indiscret  a  moi...  ejcusez-moi,  je 
vous  prie,  votre  grâce  me  rendr.iit  un  grand  scr\ice  si  elle  voulait 
bien  me  lire  la  suscription  de  celte  lettre. 

DON    LOUIS. 

Jp  n'en  ai  pas  le  loisir  en  ce  niomenl. 

'  Et  dama.'  à  ts  torvcllino? 


142  L'ESIMUT  FOLLET. 

COSME. 

Oli  !  si  ce  n'est  que  le  loisir  qui  vous  manque,  moi,  seigneur,  j'en 
ai  beaucoup,  el  je  pourrai  vous  en  céder. 

DON   LOUIS. 

Laissez-moi. 

nox  MANur.L,  à  part. 
M.iudite  rue!  elle  semble  lirée  au  cordeau...  et  il  peut  la  voir 
encore, 

COSME. 

Au  nom  du  ciel!  mon  seigneur... 

DON  LOUIS. 

Vive  Dieu!  vous  m'ennuyez...  et  si  vous  ne  me  laissez  passer,  je 
vous  casse  la  tète. 

COSME. 

11  vous  en  coulerait  si  peu  cependant  de... 

DON  LOUIS. 

Je  perds  la  patience...  (Il  le  repousse  avec  violence]  Allons,  ôlez- 
vous. 

DON  MANUEL,  s'avûnçant  vers  don  Louis. 

Il  est  temps  de  me  montrer.  Ce  que  l'adresse  a  commence^,  il  faut 
que  le  courage  l'achève.  (A  don  Louis.)  Cavalier,  ce  valet  est  à  moi, 
et  je  voudrais  savoir  en  quoi  il  a  pu  vous  offenser  pour  que  vous  le 
traitiez  de  la  sorte? 

DON  LOUIS. 

Information  ou  plainte,  je  ne  répondrai  pas.  Je  n'ai  jamais  donné 
satisfaction  à  des  questions  de  ce  genre.  Adieu. 

DON  M  VNUEL. 

Si  je  pensais  avoir  besoin  d'une  saiisfaction,  vous  pouvez  croire, 
malgré  votre  arrogance,  que  je  ne  m'éloignerais  pas  sans  l'avoir 
obtenue.  Lorsque  je  vous  demande  en  quoi  cet  homme  vous  a 
manqué,  je  ne  devais  pas  m'aliendre  à  une  impolitesse.  La  cour, 
dit-on,  enseigne  la  courtoisie;  ei  je  ne  pensais  pas  qu'un  étranger 
pût  l'apprendre  à  un  cavalier  qui  habite  Madrid. 
no\  Lon-c. 

Penser  ot  dire  que  j'ai  besoin  d'une  leçon  de  courloisie... 

DON   MANUEL. 

l'oint  de  vaines  paroles...  l'épce  seule  doit  parler. 

D.'iN   LOUIS. 

Tous  avez  rai-on. 

Ils  liienl  ii'urs  cpccs  cl  se  bau.nt. 

ro^siE. 
Oli!  que  n'ai-je,  moi  aussi,  envie  i!c  me  battre! 

RODi'ir.uE,  à  Cocme. 
'Nù'-  maUtes  se  battent;  voulez-vous  en  faire  autant?  Allons,  lirez 


JOUUNI'E  I,  SCÈNE  1.  llï 

cos\;ii. 
rmpossible!...   mon  cpdc  est  une  demoiselle  sensible  et  délicate 
qui  demande  les  plus  grandes  précautions. 

Lnlrent  DON  JUAN,  DONA  BÉATRIX  et  CLARA  ;  Doiia  Béatrix  et  Clara 
couvertes  de  leurs  mantes  s'ellorcenl  de  retenir  don  J^an. 


I,âcliez-nioi,  Béalrix. 
V^ous  n'irez  pas. 


BEATir.X. 


UON   JUAX. 

»ongez-y,  l'un  des  deux  combattants...  c'est  mon  frère. 

BÉATIUX. 

Hélas! 

DON  JUAN,  à  don  Louis. 
Me  voici  à  vos  côtés. 

DON  LOUIS. 

Non  pas,  don  Juan,  de  grâce,  éloignez-vous.  Loin  d'exciter  mon 
courage,  >otre  présence  ne  servirait  qu'à  le  glacer.  {A  don  Ma- 
nuel.) Cavalier,  comme  tout  à  l'heure  seul  je  n'ai  pas  refusé  le  com- 
oat,  vous  ne  croirez  pas  que  c'est  par  lâcheté  que  je  le  cesse  lorsque 
j'ai  a\ec  moi  un  second...  Adieu...  il  m'est  impossible  maintenant 
de  coniiiiuer  cet  assaut  avec  un  homme  til  que  vous...  Adieu. 

DON  MAMJEL. 

Je  vous  sais  gré,  seigneur,  d'une  action  si  noble.  Mais  si  par 
aventure  il  vous  reste  quelq.ue  scrupule,  vous  me  retrouverez  où 
vous  voudrez. 

DON   LOUIS. 


Fort  bien. 

Je  suis  don  3Ianuel. 


DON  MANUEL» 


DON  JUAN. 

Que  Yois-je?  qu'entends-je?...  don  Manuel  I 

DON  MANUEL. 

Don  Juan! 

DON  JUAN. 

Mon  âme  suspendue  hésite  incertaine  en  voyant  un  frère  et  un 
ami  si  cher  dans  une  semblable  querelle...  Et  jusqu'à  ce  que  vous 
m'en  ayez  appris  la  cause... 

DON  LOUIS. 

La  cause  en  est  bien  simple.  Ce  valet  par  ses  importunités  m'a  forcé 
à  lui  pailer  avec  humeur,  et  le  seigneur  don  Manuel,  son  maître, 
m'a  demandé  raison...  Voilà  tout. 

DON  JUAN. 

Puisqu'il  en  est  ainsi,  vous  me  permettrez,  mon  frère,  de  l'em- 
brasser. C'est  lui,  c'est  le  noble  hôte  qu'attend  notre  maison.  Ap- 


n't  L'ESPiUT  Fo  i.nr. 

[irochcr,  mon  frère  :  deux  gentilshoiirnes  qui  ont  combattu  loyal* 
mc.it,  et  qui  ont  mulucllerneiit  éprouvé  leur  vaillance,  n'en  sont  que 
plus  amis. 

nO\   M.WUEI  . 

La  valeur  que  j'ai  vue  au  seigneur  don  Louis  me  ferait  seule  un 
devoir  de  lui  offrir  mes  service?. 

no\  i.oLi.s. 

Je  me  dis  votre  ami...  honleui  seulement  do  ne  vous  avoir  yas 
reconnu,  puisque  voire  courage  vous  désignait  à  moi. 

D0.\   MANUEL. 

Vous  m'avez  donné  une  bonne  leçon...  J'ai  attrapé  à  la  main  un? 
blessure. 

no.v  LOUIS. 
J'aimerais  mieux  mille  fois  cirebkssé  moi-même. 

COSMR 

Voilà  une  querell  ;  entre  gens  bien  appris  ! 

DON   JUAN. 

Venez  donc  chez  moi  sans  retard.  —  Vous,  don  Louis,  veuillez 
rester  ici  jusqu'd  ce  que  dofia  Béatrix  soit  montée  en  carrosse,  et 
vous  m'excuserez  auprès  d'cl  e.  —  Venez,  seigneur,  à  ma  maison,  ou 
plutôt  dans  la  vôtre,  afin  que  nous  puissions  vous  soigner. 

DON    M.ANUEL. 

Ce  n'est  rien. 

DON    JUAN. 

Vcn  z  vite. 

DON  MANUEL,  à  part. 
Quel  mauvais  augure  pour  moi,  d'être  blessé  le  jour  même  de  mon 
arrivée  à  Jladiid  ! 

DON  LOUIS,  à  part. 
Quel  ennui  je  ressens,  qu'il  m'ait  été  impossible  de  savoir  quelle 
était  cette  dame  1 

COSME. 

.Mon  maître  emporte  ce  qu'il  a  mérité,  pour  se  faire  le  don  Qui- 
chotte de  la  première  venue. 

Don  Juun,  don  Manuel  e'.  Cosme  sorlCDt. 
DON  LOUIS. 

L'orage  est  passé,  madame.  Remettez  vos  esprits ,  et  que  les  fleurs 
charmantes  qui  embellissent  votre  visage  y  renaissent  de  nouveau 
avecla  joie. 

BÉATRIX. 

où  Cst  allé  don  Juan? 

DON  LOUIS. 

Il  vous  prie  de  lui  pardo  incr.  Des  obligations  pressantes  l'ont  rap- 
pelé chez  lui,  où  il  accompagne  un  ami  blessé  dans  un  combat, 

BÉATRIX. 

0  mon  Dieu!  que  dites-vous?  don  Juan  blessé? 


JOURNEE  1,  Sr.ÉNE  l.  {i3 

DON  LOUIS. 

Non,  rnadjme,  ce  tiVsl  pns  don  Ju;m  ;  si  c'était  lui,  je  ne  serais  pas 
ans>i  IraïKiuiiU'.  Rassurez-vous.  11  serait  alTreux  pour  un  mal  ima- 
}.'ii:aire  (]uc  vous  eussiez,  vous,  de  l'inquiétude,  et  que  j'eusse,  moi, 
la  douleur  de  vous  l'avoir  causée. 

BIÎATRIX 

Je  vous  remercie.  —  Vous  savez,  seigneur  don  Louis,  que  j'estime 
vos  soins,  mais  je  ne  puis  les  reconnaître.  Mon  étoile  ne  l'a  pas 
permis  Et  si  ce  qu'il  y  a  de  plus  rare  est  ce  que  l'on  doit  le  plus 
e^linier,  sachez-moi  gré  de  ma  frandiise  comme  d'une  chose  qui 
aujourd'hui  ne  se  trouve  pas  aisément  à  la  cour.  —  Adieu. 

Elle  so  l  a\ec  Clara. 
DON    LOLIS. 

Adieu  madame.  —  Rien  ne  me  réussit  aujourd'hui,  Rodrigue.  Je 
rencontre  une  dame  dont  îa  tournure  me  plaît,  je  cherche  à  la  con- 
naître :  me  voila  arrêté  dans  ma  poursuite  par  un  sot  valet,  et  par 
un  duel  qui  ne  l'est  pas  moins.  Je  me  bats,  mon  frère  arrive,  et 
\oiIà  que  le  cavalier  qui  m'a  insulté  est  son  ami.  Il  me  laisse  ici  pour 
l'excuser  auprès  d'une  dame,  et  cette  dame  précisément  se  trouve 
être  une  bauté  qui  me  coiite  mille  soucis.  Tu  le  vois,  je  n'ai  pas  à 
nie  louer  de  la  fortune. 

RODRIGUE. 

De  tous  ces  ennuis,  je  parierais  bien  deviner  celui  qui  vous  est  le 
plus  sensible. 

DON  LOUIS. 

Kon,  tu  ne  le  soupçonnes  pas. 

RODRIGUIÎ. 

Ne  serait-ce  pas  la  préférence  de  Béatrix  pour  votre  frère? 

DON   LOUIS. 

Mon  Dieu,  non.  A  te  dire  la  vérité,  et  je  ne  la  dirais  qu'à  toi 
seul,  ce  qui  m'afflige  le  plus,  c'est  1  imprudence  avec  laquelle  mon 
frère  a  offert  Ihospitalité  à  un  jeune  homme,  lorsque  nous  avons 
dans  la  maison  une  sœur  qui  est  la  veuve  la  plus  charmante  de  la 
cour...  D'autant  que,  tu  ne  Tignores  pas,  elle  vit  chez  nous  en  grand 
secret,  ne  recevant  d'autres  visites  que  celles  de  Béatrix,  à  cause  de 
la  parenté. 

RODRIGUE. 

Je  sais  que  son  mari  était  administrateur  d'un  revenu  royal  dans 
un  port  de  mer  ',  et  qu'à  sa  mort  il  était  redevable  au  roi  de  som- 
mes assez  considérables.  Je  sais  aussi  qu'elle  est  venue  à  la  cour 
pour  arranger  secrètement  ses  affaires.  Jlais  voilà  ce  qui ,  selon  moi, 
excuse  don  Manuel.  Car  si  vous  voulez  y  réfléchir,  puisque  la  situa- 
tion même  de  dona  Angela  exige  qu'elle  ne  voie  personne,  qu'elle 
se  Cde'ue  à  tous  les  yeux,  quel  inconvénient  y  a-t-il  à  ce  que  votre 

•  Quelque  cliose  comme  serait  chei  nous  un  reccTêur  des  douanes. 

111.  13 


'  [o  L'ESPRIT   FOLLET. 

frère  ait  reçu  chez  lui  un  hôte?  D'ailleurs,  on  a  pris  assez  de  pré- 
cautions. Tout  exprès  pour  son  app  irlcinent,  on  a  fait  ouvrir  une 
poric  sur  une  autre  rue.  Et  quant  à  la  |)orte  qui  communique  aux 
;ipp:i!  Icmcnts  inti^rieurs,  masquée  des  deux  côtés  par  une  fausse 
armoire  remplie  de  vcrreriei,  on  ne  se  douterait  pas  seulement 
qu'elle  existe. 

DON  LOUIS. 

Tu  emploies  pour  me  rassurer  uu  argument  assez  singulier,  en  me 
disant  que  l'honneur  de  ma  sœur  est  protégé  par  une  porte  vitrée 
qu'on  peut  mettre  en  pièces  à  la  première  attaque! 

Ils  soi'tciîU 

SCÈNE  IL 

Un  appinc;iicul  cliez  don  Juan. 
Entrent  DONA  ANGELA  et  ISABELLE. 

ANGELA. 

Donne  moi  mes  coiffes  de  deuil,  Isabelle,  donne-moi  ces  tristes 
vêlements...  puisque  mon  destin  cruel  l'a  ainsi  voulu. 

ISABELLE. 

Prenez  vite.  Car  si  votre  frère  a  conçu  quelque  soupçon,  il  n'au- 
rait plus  aucun  doute  en  vous  revoyant  avec  le  même  costume  sous 
lequel  il  vous  a  rencontrée  au  palais. 

ANC EL A. 

Que  le  ciel  me  soit  en  aide!..  Suis-je  donc  destinée  à  mourir  entre 
deux  murailles  où  le  soleil  même  (.énélre  à  peine'.'  .Limais  femme  ne 
jouit  de  moins  de  liberté.  Veuve  de  mon  mari,  j'ai  en  quelque  sorie 
pour  époux  mes  deux  frères;  tt  ce  serait  un  crime  à  leurs  yeux  que 
d'aller,  voilée,  contempler  de  loin  le  théâtre  d'une  (ête  si  belle... 
Destin  cruel  !  Étoile  rigoureuse  1 

ISABELLE. 

Il  faut,  madame,  excuser  vos  frères.  Veuve  si  jeune  encore,  et 
de  plus,  charmante  et  pleine  d'attraits,  ils  doivent  vous  surveiller 
avec  attention,  car  c'est  dans  votre  état  qu'une  pauvre  femme  est 
le  plus  exposée  aux  aveiitures  d'amour...  suitout  aujourd'hui  qu'on 
voit  à  la  cour  tant  de  petites  veuves  de  hasard  '  qui,  dans  la  rue, 
vous  paraissent  si  sages,  si  réservées,  si  dévoles,  et  qui  chez  eilej 
ne  font  que  rire  et  folâtrer,  —  après  avoir  mis  de  côté  leur  mine 
béate  et  leur  coiffe.  —  IMais  réservons  ces  discours  pour  un  autre 
moment.  Comment  n'avons-nous  pas  encore  parlé  de  ce  cavalier 
étranger  à  qui  vous  avez  confié  votre  honneur  et  que  vous  avez  cho'si 
pour  galant? 

ANGELA. 

On  dirait  que  tu  as  lu  dans  mon  âme...  Il  m'insjtire,  je  ne  te 
■s  cache    pas,    beaucoup  d'inquiétude.   Ce  sont  des  folies  sans 

*  Cnas  viuditas  de  azar. 


JOLT.NKK  I,   SCI-.NT.  I'.  15: 

doute:  mais  en  eiitPiulant  le  ciiqucii:;  (îes  vi.6  s,  il  ri:'o-l  venu  à  h 
pensée  que  c'ét.iil  lui  pcul-c'i.e  qui  se  li.iU.ri  ptur  nn.i.  Com':ien 
j'ai  élé  sollc  tic  l'cxprisir  ainsi;...  ftlais,  dans  le  trouble  où  j'éiais, 
une  pauvre  feinrne  iic  songe  pas  à  ce  qui  peut  arriver. 

ISABFLI.E. 

J'ignore  si  c'est  que  le  cavalier  a  arrêté  votre  frère,  mais  cntin 
nous  n'avons  plus  clé  suivies. 

ANCELA. 

Silence,  écoute! 

Entre  LON  LOUIS. 

D0.\   LOUIS. 

Angela? 

ANGFI.A. 

Mon  fière  et  seigneur,  vous  paraissez  troublé,  inquiet...  Que  vous 
fst-il  arrivé?  Qu'avez-vous  ? 

DON  LOUIS. 

Aucun  homme  d'honneur,  à  ma  plai  e,  ne  serait  content. 

ANGELA,  à  part. 
Iléias!  je  n'en  puis  plus  douter,  don  Louis  m'aura  reconnue. 

DO.N   LOUIS. 

Et  je  voudrais  que  l'on  eût  pour  vous  plus  d'égards. 

ANGELA. 

Vous  a-t  on  donné  quelque  ennui? 

DON  LOiI*. 

Oui,  et  en  vous  voyant,  mon  chagrin  augmente  encore, 

ISABELLE,  à  part. 
Voilà  qui  va  mal. 

ANGELA. 

RJais,  mon  frère,  moi,  en  quoi  puis-je  être  cause...? 

OO.'N   LOUIS. 

Vous  mtnie,  ma  sœur. 

ANGELA. 

Iléias! 

DO.V  LOUIS. 

Et  quand  je  vois  don  Ju.in  vous  traiter  si  légèrement... 

ANGELA,  à  part. 
Je  n'y  comprends  plus  rien. 

D0\  LOUIS. 

Lui,  dans  la  situation  où  vous  êtes,  vous  donner  encore  des  en- 
juis...  Maii  en  vérité,  je  vous  ai  en  quelque  sorte  vengée  par  avance 
de  notre  hôte.  Sans  le  connaître,  je  lui  al  fuit  une  blessure  dont  il  se 
souviendra. 

AN G K LA. 

Et  coinnient? 

nON   LOUIS. 

Je  suis  entré  à  pied  sur  la  p'ace  df  palais,  et  j'ai  poussé  jusqu'à 


lis  LRSPIUT  FOLLKT. 

la  barrière...  la  j^arde  cni|)Ocliait  (l'approcher  los  carrosses  et  les 
liommcs  à  clicva!.  Je  me  suis  dirigé  vers  un  cercle  d'amis  à  moi, 
que  j'ai  tous  trouvés  enchantés  de  la  conversation  cjuMls  avaient  avec 
une  femme  voilée.  11»  vantaient  tous  son  esprit  et  sa  grâce  Mais  dès 
que  j'arrivai  elle  ne  prononça  plus  un  seul  mot;  et  ce  fut  au  point 
que  quelqu'un  lui  demanda  si  ma  présence  l'avait  rendue  muette. 
Cela  piqua  ma  curiosité.  Je  voulus  voir  si  je  connaissais  la  dame; 
mais  il  me  fut  im;)0SMl)le  d'y  parvenir:  elle  se  couvrait  de  son  voile 
avec  des  soins,  des  précautions  infinies.  Aussitôt,  je  résolus  de  la 
suivre.  Elle,  en  mardi  mt,  ne  cessait  de  se  retourner  pour  voir  si  je 
la  suivais;  ce  qui  excitait  encore  ma  curiosité.  Or,  chcm  n  faisant, 
arrive  à  moi  un  malolru,  le  valet  de  notre  hôte,  me  demandant  de 
lui  lire  la  s^scription  d'une  lettre.  Je  lui  répondis  que  je  n'en  avais 
pas  le  loisir...  J'étais  d'ailleurs  persuadé  que  c'était  un  prétexte  jiour 
m'arrêter,  car  la  dame  lui  avait  pailé  en  passant...  Quoi  qu'il  en 
soit,  il  s'obstine,  et  m'oblige  à  le  rudoyer.  Sur  ce,  paraît  notre  hôte, 
qui  prend  la  défense  de  son  valet,  et  cous  avons  tiré  l'épce.  Cela 
aurait  pu  finir  plus  mal  encore. 

ANGELA. 

Maudite  femme!  à  quel  danger  elle  vous  a  exposé!  Je  suis  sûre 
qu'elle  ne  vous  connaissait  point,  et  qu'elle  voulait  seulement  être 
suivie.  Aussi,  mon  frère,  je  suis  en  droit  de  vous  répéter  mes  con- 
seils :  Prenez  bien  garde  aux  connaissances  de  cette  espèce  Les 
hommes  n'ont  jamais  lieu  de  s'en  louer. 

DON  LOUIS. 

Et  vous,  ma  sœur,  où  avez-vous  passé  la  soirée? 

ANGE LA. 

Je  suis  restée  à  la  maison,  sans  autre  distraclion  que  mes  larmes. 

DON   LOUIS. 

Notre  frère  vous  a-t-il  vue? 

ANGELA. 

Depuis  ce  malin  il  n'est  pas  entré  ici. 

DON    LOUIS. 

oombien  je  suis  déso'é  qu'il  vous  néglige  ainsil 

ANGELA. 

11  ne  faut  pas  y  faire  ailcntion.  Cela  n'en  vaut  pas  la  peine,  et 
nous-mêmes  nous  devons  quelque  indulgence  à  notre  frère  aîné. 

DON   LOUIS. 

C'était  pour  v^us  que  je  m'en  affligeais.  Mais  puisque  cela  ne  vous 

chagrine  pas.  je  lui   pardonne  aisément.  Et  afin  que  vous  voyiez 

bien  cjueje  n'ai  rien  contre  don  Manuel,  je  vais  de  ce  pas  le  trouver, 

et  même  je  veux  lui  faire  une  ga!aiilerie. 

Il  ?iv\ 

ISA  B  Kl  I  li. 

Lh  bien,  madame,  que  dites-vous  de  tout  ce  qui  arrive?  La 


JOURNIE  I,  SCÈNI-:  lî.  149 

bizarre  aventure!  votre  dcfeiiscur  est  dans  la  maison,  votre liôlc  est 
blessé  ! 

ANGEI.A. 

Je  l'ai  soupçonné,  Isabelle,  en  .ifiprciianl  ralTiiie.  Mais  je  ii'ose 
pas  encore  m'en  flatter.  Il  serait  par  trop  étrange  qu'un  cavalier  à 
peine  débarqué  .1  IMadrid  eût  trouvé,  en  arrivant,  une  dame  qui  l'eût 
pris  p&ur  défenseur,  iju'ilse  fût  b.iltu  pour  elle  avec  ui\  autre  cava- 
lier, et  que  le  frère  de  celui-ci  l'iùt  reçu  dans  sa  niai>onI...  Je  ny 
croirai  pas  que  je  ne  l'aie  vu. 

ISABELLE. 

Tour  peu  que  vous  en  ayez  envie,  je  sais  bien  le  moyen  de  le 

VOT. 

A.NGELA. 

Tu  es  folle  ..  mon  appartement  est  si  éloigné  du  sien! 

ISABELLE. 

II  y  a,  —  que  cela  ne  vo  is  effraye  pas,  —  il  y  a  un  certain  endroit 
à  moi  connu  par  où  les  deux  appartements  communiquent. 

A\GELA. 

Je  voudrais  voir  cela...  ne  seiaii-ce  que  par  curiosité.  En  es-tu 
bien  sûre? 

ISABELLE. 

N'avez-vousdonc  pas  entendu  dire  que  votre  frère  a  fait  placer  une 
armoire  devant  la  porte  pour  la  masquer? 

ANGELA. 

Je  te  Comprends.  Il  serait  facile,  penses-tu,  de  pratiquer  dans  le 
bois  un  petit  trou  à  travers  lequel  nous  pourrions  voir  Ihôte. 

ISABELLE. 

J'imagine  quelque  chose  qui  vaut  mieux  encore. 

ANGELA. 

Parle  donc. 

ISABELLE. 

Pour  masquer  la  porte  qu'il  y  avait  là  et  qui  conduisait  au  jar- 
din, et  afin  cependant  qu'on  pût  l'ouvrir  au  besoin,  votre  frère  a  fait 
placer  devant,  comme  je  vous  disais,  une  armoire  portative.  Quoique 
remplie  d'objets  de  verre,  on  peut  la  mouvoir  à  volonté.  J'en  sais 
personnellement  quelque  chose  :  car  lorsque  je  la  dre>sai,  et  que  j'y 
appliquai  les  degrés  qui  sont  au  bas.  la  machine  se  dérangea  jjcu  à 
peu,  et  à  la  fin,  moi.  l'armoire  et  les  degrés,  nous  tombâmes  en- 
semble à  terre.  Vous  voyez  par  là  que  celle  armoire  ne  tient  pas  fort 
bien,  et  il  suffirait,  madame,  qu'on  la  mît  un  peu  de  côté  pour  pou- 
voir passer. 

ANGELA. 

Voilà  un  bon  avis.  Mais  dis-moi,  Isabelle,  si  pour  passer  dans  cet 
ippartement  nous  n'avons  qu'à  enlever  l'armoire,  est-ce  qu'on  ne 
pourra  pas  en  faire  autant  de  l'autre  côté? 

13. 


ISO  L'ESPRIT  FOLLET. 

ISABEl-LK. 

Sans  doute.  Mais  pour  que  le  stratagème  soit  complet,  il  n'y  a  qu'à 
la  clouer  avec  deux  clous  qu\  ne  tiennent  pas.  Ce  sera  indiquer  que 
pour  ouvrir  il  ne  faut  que  connaître  le  secret. 

ANOI'I.A. 

Fort  bien.  —  Dès  que  le  domestique  viendra  pour  allumer,  dis-lui 
qu'il  vienne  t'averlir  dans  le  cas  où  notre  hôte  fortirait.  J'aime  à  croire 
que  sa  blessure  ne  l'obligera  pas  à  garder  la  chambre. 

ISABELLE. 

Eh  quoi!  vous  iriez? 

ANGELA. 

3'ai  je  ne  sais  quel  désir  insensé  de  m'assurersi  c'e-t  cî  lui  que  je 
dois  l'hoimeur  et  la  vie.  Si  je  suis  cause  de  sa  blessure,  il  est  bien 
juste  que  je  m'y  interesse...  alors  surtout  que  je  puis  nie  montrer 
reconnaissante  sans  me  compromeltre.  Allons,  je  veux  voir  cette 
fameuse  armoire,  et  si  je  pourrai  i)asser  d'un  appartement  a  l'autre 
sans  éveiller  aucun  soupçon. 

ISABELLE. 

Ce  sera  charmant.  Mais  s'il  venait  a  parler? 

ANGELA. 

Il  ne  parlera  pas.  Un  homme  aussi  génénux,  aussi  vaill.mt,  aussi 
spirituel,  —  car  sa  conduite  a  moiiiru'  (ju  il  posséJc  toutes  «es  qua- 
lités, —  ne  me  causera  po  nt  de  chagrin  par  ses  indiscrétions.  Une 
langue  indiscrète  ne  saurait  se  rencontrer  chez  un  cavalier  si  par- 
fait. 

SCÈ.NE  li[. 

Un  autre  aiiparlcmenl  clicz  don  Juan. 

Eulrenl  DON  JUAN,  DON  MANUEL,  et  UN  DOMESTIQUE,  perlant  un 
flambeau. 

DO.N  JUAN. 

Au  nom  du  ciel,  reposez-vous. 

DON  MANUEL. 

Ma  blessure  n'est  rien,  don  Juan,  et  je  suis  honteux  d'en  avoir 
parlé.  C  est  de  ma  part  une  délicatesse  excessive. 

D0.\  JUAN. 

Tant  mieux  !  j'en  remerC'C  mon  éioile.  Je  ne  me  consolerais 
jamais  de  vous  voir  souffrant  dans  ma  mai>on,et,  qui  |)is  est,  blessé, 
quoique  bien  invo'onlairement,  par  la  main  de  mon  frère. 

DON   MANUEL. 

C'est  un  parfait  cavalier.  J'admire  son  courage  et  son  adresse,  et 
me  déclare  désormais  son  ami  et  son  sirviteur. 


JounMÎH  I,  sciiM-:  m.  151 

Enlre  DON  LOUB.  Il  est  suivi  dUN  DOMT-SIIOUE  (ini  poile  une  corbuille 
plaie  d'nsicr  sur  Inquellc  ou  a  posû  une  ('|>Le. 
no\  louis. 
C'est  moi.  seigneur,  qui  suis  à  vous  pour  la  vie,  et  qui  viens  me 
metirc  à  vos  ordres.  Kt  afin  que  1  insirumenl  qui  a  fjiil  voire  bles- 
sure ne  demeure  plus  sous  mes  yeux,  qui  ne  peuvent  plus  le  voir 
s.itis  regret,  je  le  bannis  de  ma  présence  comme  un  serviteur  dont 
je  serais  mc'conleiit.  Voici,  seigneur,  IVpec  qui  vous  a  frappé.  Elle 
vient,  si  elle  est  coupable,  vous  demander  humblement  pardon. 
Vengez-vous  sur  el'c  en  la  brisant. 

I)0\  MVNUF.L. 

Vousêtes  nolileautantquebrave,  et  mon  vainqueur  en  toute  chose. 
Mais  je  ne  briserai  point  une  cpée  si  précieuse.  Loin  de  là,  je  l'ac- 
cepte avec  rcconniiis  ance.  Désormais  elle  sera  toujours  à  mon  côté, 
m'enseignera  la  vaillance  et  fera  ma  sécurité.  Car  que  pourrait 
craindre  un  cavalier  qui  pour  se  défendre  a  vos  armes? 

D0.\  JiJMi. 

Puisque  don  Louis  m'a  appris  les  devoirs  de  l'hospitalité,  il  faut 
de  mon  côté  que  je  vous  fasse  un  présent. 

DON   MANUEL. 

Vous  me  comblez  tous  deux,  et  je  ne  pourrai  jamais  reconnaître 
tant  de  faveurs. 

Entre  COSME,  poriant  dos  valises, 

C.OSME. 

Que  cinq  cent,  mille  démois  changes  en  autant  de  dragons  vien- 
nent me  saisir  avec  leurs  grilTes,  et  m'emportent  d'un  vol  jusqu'au 
ciel...  si  je  n'aunerais  p.is  mieux  vivre  tranquille,  riche  et  contecV 
en  Galice  ou  dans  les  Asturies,  plutôt  qu'à  la  courl 

DON  MA\UEL. 

Tais-toi,  sot. 

COSME. 

Je  puis  bien  parler  après  un  tel  malheur  *. 

DON  JUAN. 

Quel  malheur? 

COSME. 

Il  n'y  a  qu'un  traître  qui  donne  passage  à  l'ennemi. 

DON    LOUIS. 

Que  veux-tu  dire  avec  tes  ennemis? 

COS.ME. 

C'est  l'eau  des  fjntaiiics. 

nON   MANUEL. 

Voilà  ce  qui  le  met  de  mauvaise  humeur? 

'Il  y  a  ici  un  je\i  de  mots  inlraduisibie  : 

Reporta.  —  El  reportono  se  reporte. 


152  L'KSPRIT  FOLLET. 

COSME. 

J'allais  dans  la  rue  chargé  de  ces  coussins  et  de  ces  malles,  lors- 
que je  suis  tombé  dai:s  un  fossé  qui  est  devant  une  fontaine.  De 
sorte  que  me  vuila  bien  équipé.  (Jui  veut  collcquer  cela  dans  la 
maison? 

DON   MAMF.L. 

Tu  es  ivre  sans  doute;  va-t'en. 

COSME. 

Si  j'étais  ivre,  je  ne  serais  p;is  en  colère  contre  l'eau;  et  si  quel- 
que chose  devait  me  mettre  en  colère,  ce  serait  de  voir  qu'ici  l'eau 
BC  convertit  en  ^in.  Kais  comme  je  l'ai  lu  dans  un  certain  livre... 

DON    MANUEL. 

Une  fuis  qu'il  a  commencé,  il  en  a  pour  vingt-quatre  heures. 

DO.N   JUA.N. 

Il  me  paraît  assez  original. 

DOX   lOUIS. 

Tu  snis  donc  lire,  mon  ami?  Pv^urquoi  donc  es-tu  venu  me  prier 
tantôt  de  te  lire  cette  lettre?...  Ne  t'éloigne  pas. 

COS.ME. 

C'est  que,  voye7-vous,  seigneur,  je  ne  sais  lire  que  dans  Ls  livres 
imprimés...  mais  pas  l'écriture. 

DON  Loeis. 
Bien  répondu 

DOV    MAMF.L. 

Je  vous  en  prie,  ne  fa'tes  pas  atit  nlionà  lui.  Vous  ne  larderez  pas 
à  le  connaître,  et  vous  connaîtrez  alors  un  méchant  bouffon. 

COSME. 

Je  vous  régalerai  quelque  jour  d'une  plaisanterie  de  ma  façon. 

DON    MANLEL. 

Comme  il  n'est  pas  tard  enco  e,  je  \ais  faire  une  visite  assez  im- 
portante pour  moi. 

DON   JUAV. 

Nous  vous  attendrons  pour  souper. 

DON  MANUEL. 

Toi,  Cosme,  tu  ouvriras  ces  valises  et  lu  en  sortiras  mes  ofTets. 

DON  JUAN. 

Si  vous  voulez  fermer,  voici  la  clef  de  l'appartement.  J  ai,  moi, 
un  passe-parloul  pour  les  jours  où  je  rentre  lard.  Vous  n'avez  ici 
qu'une  seu'e  porte.  (Â  part,)  Il  est  essentiel  de  détourner  toute  idée 
de  son  esprit. 

Ils  ^Ollelll,  à  l'cxccplion  de  Cosme. 
COSMF. 

D'abord  loi,  ma  petite  va'ise,  approche  un  peu  Je  veux  commencer 
par  toi,  et  cela  pour  savoir  au  juste  si  fti  chtniin  j'ai  bien  ferré  la 
mule;  car  ?n  voyage,  les  maîtres  n'cvyminent  pas  un  compte  par 
le  menu,  comme  ils  feraient  chez  eux,  tl  il  y  a  plus  de  profit  pour 


JOURNliE  1,  SCÈXE  m.  153 

les  valets.  (//  ouvre  la  valise  et  in  tire  une  bourse  )  Ah!  la  voilà  celte 

bourse  chdric;  quel  bonliciir  de  la  revoir  1  Vierge  elle  est  p.'irlic,  et 

elle  revient  grosse.  —  J'ai  en\ie  de  corTiplcr  ce  qu'il  y  a  dod  in«... 

Mais  non;  mon  niailre  pourrait  venir,  et  il  est  inutile  qu'il  me  trouve 

dans  cette  occupation.  —  A  |)ropos,  il  m'a  commandé  de  sortir  ses 

effets  de  sa  valise.  Mais  quoi!  est-ce  une  raison  pour  le  faire?  ne 

suis-je  pas  son  valet?  Il  vaut  bien  mieux  allcrse  distraire  un  moment 

dans  quelque  caliaret  du  voisinage.  —  Cela  te  va  til.Cosme?  —  IMais 

oui,  cela  me  sourit  assez. —  Eli  bien,  Cosme,  partons,  c'est  moi  qui 

régale,  et  faisons  la  figue  à  nos  maîtres! 

11  son. 

Entrent,  par  une  armoire  qui  se  d'boite,  DON.\  ANGELA  el  ISABELLE. 

IS.VBEI.LE. 

Rodrigue  m'a  assuré  que  vos  frères  et  le  cavalier  étranger  étaient 
sortis  et  qu'il  n'y  avait  personne  dans  l'appartement. 

ANGELA. 

C'est  ce  qui  m'a  encouragée  dans  cette  entreprise, 

IS.iBTLLE. 

Vous  voyez,  madame,  il  n'y  a  aucune  difficulté  à  passer  par  ici. 

ANGELA. 

Je  vois  qu'au  contraire  toutes  mes  précautions  étaient  inuli'es. 
Nous  n'avons  rencontré  personne,  et  la  por  te  s'ouvre  ei  se  ferme  aisé- 
ment, sans  qu'on  puisse  s'en  apercevoir. 

ISABELLE. 

Et  dans  quel  dessein  êlos-vous  venue? 

ANGELA. 

Pour  nous  en  retourner.  C'est  assez  comme  cela  pour  dru x  femmes. 
Ce  cavalier  ayant  exposé  sa  vie  en  ma  faveur,  avec  générosité  et  cou- 
rage, je  voulais  voir  s'il  n'y  aurait  pas  quelque  présent  qui... 

ISIBRI  LE. 

Tenez,  madame,  voila  cc'ui  que  lui  a  fait  votre  frère...  Cette  épée 
oui  est  sur  le  bullet. 

ANGELA. 

Regarde  ..  on  a  donc  transporté  ici  mon  secrétaire? 

ISABELLE, 

C'est  mon  seigneur  qui  l'a  voulu.  Il  a  désiré  qu'on  l'apportât  ici 
avec  tout  ce  qu'il  faut  pour  écrire,  et  un  certain  nombre  de  livres. 

ANGELA. 

Qu'est-ce  que  j'aperçois?  deux  valises  par  terre, 

ISABELLE. 

Et  de  plus,  ouvertes,  madame.  Voulez-vous  que  nous  voyons  un 
peu  ce  qu'il  y  a  dedans? 

ANGELA. 

Sii'.'...  c'est  une  folie,  mais  je  suis  curieuse  de  savoir  quels  sont 
ses  elTets,  ses  bijoux. 


iU  L'KSPniT  FOLLET, 

isAnrLLE. 
Viililaire  et  solliciteur  ',  il  ne  doil  pas  être  fort  monté  en  objets 
de  prix. 

r.llfs  iii«»nl  (le  la  valise  tius  les  objils  i|ii'£ll(!s  aDiioncml  et  les  re'pandont  daus  la 
s;.  Ile. 

A.NGKLA. 

Qu'est  ceci? 

ISABELLE. 

Des  papiers. 

ANGRLA. 

Sont-ce  des  Icllrci? 

ISAIsF.l.lE. 

Koii,  madame...  c'est  une  grosse  liasse  ((ui  pèse  horriblement» 

ANGELA. 

Ce  serait  pis  encore  si  c'étaient  des  lettres  de  femme.  —  Ne  t'ar- 
rêle  pas  à  cila. 

ISABELLE. 

Voici  un  linge  blanc. 

ANGELA. 

A-t-il  bonne  odeur? 

ISABELLE. 

Oui,  comme  du  linge  qui  revient  de  la  lessive. 

ANGF.LA. 

C'est  le  parfum  le  plus  distingué. 

ISABELLE. 

Il  a  les  trois  qualités  essentielles  :  blanc,  doux  et  fin.  —  Riais 
qu'est-ce  que  je  trouve  là,  madame?  Un  sac  de  peau  contenant  toute 
sorte  d'instruments  en  fer! 

ANGELA. 

Voyons.  On  dirait  la  trousse  d'un  dentiste.  Mais  non,  ce  sont  de 
petites  pinces...  Ceci  c'est  pour  rrdic.>ser  bs  cheveux  du  haut  du 
front  ..  et  ceci  pour  faire  tenir  droites  les  moustaches. 

ISABELLE. 

Voici  encore  une  brosse  et  un  peigne...  Ce  n'est  pas  tout,  et  notre 
hôte  est  un  homme  à  précautions.  Il  ne  perdra  pis  la  forme  de  ses 

souliers, 

ANGELA. 

Comment  cela? 

ISABELLE. 

C'est  qu'il  l'a  dans  sa  valide. 

ASGVA.'» 

Est  ce  tout? 

•  Soldado  y  prdcndienle  tic  jcir. 

Ail  (lix-scptiome  siècle,  en  Esimsiio,  lj  c.ipilalc  ((i  roiff)  clail  rem|ilîc  de  solliCH 
icurs  [pretendunles]  qui  venaient  là  clicrtiier  ((uclquc  eiiiiilui. 


jou!i:\i:[':  i,  schnk  m.  los 

IS.Vlil'.!  l.K. 

Non,  madame...  Voici  encore  un  p.iquct  qui  a  l'air,  pour  le  coup, 
de  contenir  tics  lellrcs. 

ANGEI-A. 

Montre  un  peu...  Ce  sont  des  lettres  de  femme!  et,  de  p!us,  un 
portrait! 

IS.ABIiLl.E. 

Pourquoi  le  regardez-vous  ainsi? 

A^GELA. 

C'est  qu'il  est  agréable  de  voir  une  belle  personne...  même  en 
peinture. 

ISABELLE. 

Vous  paraissez  mécontente  d'avoir  trouvé  cela? 

ANGIÎLA. 

Que  tu  es  sotte!...  Ne  clierclie  pas  davantage. 

ISABKLLE. 

Et  quel  est  votre  projet? 

ANGf.LA. 

D'écrire  un  billet  que  je  lui  laisserai.  —  Prends  le  porlrait. 

Elle  s'assied  pour  pcrire. 
ISABELLE. 

Pendant  ce  temps-là,  visitons  un  peu  la  valise  du  serviteur.  — A'oici 
de  l'argent...  ou  pour  mieux  dire  de  la  grosse  monnaie...  desquartos  .. 
humble  pU'be  delà  république  où  les  doublons  et  les  patagonsi  .«ont 
les  rois  et  les  princes.—  11  faut  que  je  lui  joue  un  tour.  Je  vais  prendre 
l'argent  de  ce  valet  et  mettre  à  la  place  quelques  charbons.  Ou 
dira  peut-être  :  Oh  donc  ce  démon  de  femme  a-t-elle  trouvé  ces 
chatbons-là?...  Cela  n'est  pas  difOcile;  nous  sommes  en  novembre, 
et  nous  avons  près  d'ici  un  brazéro. 

ANGELA. 

J'ai  écrit.  Mais  oii  pourrai-je  laisser  ma  lettre  sans  que  mon  frère 
la  voie  dans  le  cas  où  il  viendrait? 

ISABELLE. 

Ici,  madame,  sous  la  taie  du  coussin.  En  le  découvrant,  il  ne  man- 
quera pas  de  la  trouver.  Jusque-là  personne  le  s'en  doutera. 

ANGELA. 

Tu  as  une  bonne  idée.  Mets-l'y  sans  retard,  et  dépêche-toi  de 
ramasser  tout  cela. 

ISABELLE. 

Mon  Dieu!  madame,  j'entends  que  l'on  met  la  clef  dans  la  ser- 
rure. 

ANGELA. 

Eh  bien,  laisse  tout.  —  Cela  restera  où  cela  est,  et  cachons-nous 
au  plus  vite.  —  Viens,  Isabelle. 

Elles  sortent  par  où  elles  sout  entrc'cs. 

'  Les  quarto*  étaient  une  grosse  monnaie  de  cuivre.  Les  doublons  et  les  palagOBS 
élsieot  de  ia  monnaie  d'or  et  d'argent. 


JoG  L'KSPUIT  rOLLi:T. 

Entre  COSME. 

COSME. 

Rlainlenunl  que  je  me  suis  occu(ié  du  service  de  ma  personne,  je 
vais  rn'occuper  un  peu  du  serviic  de  mon  maître...  Mais  qui  donc 
songe  à  vendre  nos  effets  pour  les  avoir  ainsi  étalés?  Vive  le  Christ! 
on  dirait  la  plate  du  Marché...  (jui  y  a-t-il  ici?  — Par  Dieu  !  personne... 
et  s'il  y  a  quelqu'un  on  ne  répondra  pas.  Fort  bien...  Jlais  cela  ne 
m'empêche  pas,  a  parUr  franchement,  de  mourir  de  peur...  Knfin 
pourvu  que  ce  personnage  inconnu  qui  a  tout  mis  sens  dessus  dessous 
ail  laissé  mon  argent  où  il  était!...  Mais  que  vois-je!  mes  quartos 
convertis  en  charbons!..  Esprit  follet,  esprit  follet,  qui  que  tu  sois 
ou  que  tu  aies  été,  rends-moi  mon  argent.  Pourquoi  me  l'as-tu  dé- 
robé? est-ce  parce  que  moi  même... 

Entrent  DON  JUAN,  DON  LOUIS  et  DON  MANUEL. 

DO.N  JU.^N. 

Pourquoi  ces  cris? 

DON  LOUIS. 

Qu'as-lu  donc? 

DON   MANLEL. 

Que  l'est-il  arrivé?  parle. 

COSME. 

Voilà  qui  est  un  peu  sans  fa(,on...Si  vous  avez,  seigneur,  dans  votre 
maison  pour  locataire  un  esprit  follet,  pourquoi  donc  nous  avez- 
vous  invités  à  y  venir?  Je  ne  suis  sorti  d'ici  qu'un  moment,  et  à  mon 
retour  voilà  comme  j'ai  trouvé  nos  elTets.  Cela  a  l'air  d'une  vente  à 
l'encan! 

DON  JUAN. 

Y  manque-t-il  quelque  chose? 

COSME. 

Je  ne  pense  pas...  si  ce  n'est  mon  argent  à  moi,  qui  était  dans  cette 
bourse  et  que  je  retrouve  converti  en  charbons. 

DON  LOUIS. 

Oui,  je  comprends! 

DON  MANUEL. 

La  sotte  plaisanterie  !  jamais  je  n'ai  rien  vu  de  plus  maladroit, 

DON  JUAN. 

Ki  de  plus  ridicule. 

COSME. 

Ce  n'est  pas  une  plaisanterie,  vive  Dieu' 

DON  MANUEL. 

Tais-toi  ;  lu  es  ivre,  à  l'ordinaire. 

COSME 

C'est  possible;  mais  quelquefois  je  n'en  suis  pas  moins  dans  aion 
bon  sens. 


JOURNÉE  I,  SCÈNE  III.  137 

D0.\  iUAN. 

Adiou,  don  Manuel,  je  vous  laisse  vous  couclier,  et  j'espère  que 
l'esprit  follet  ne  viendra  pas  itoublcr  voire  repos.  Conseill'z  ceà 
garçon  d'imaginer  à  l'avenir  quelque  tour  plus  ingénieux. 

Il  sort. 
DON  LOUIS. 

11  est  heureux  que  vous  .«oyez  brave  et  vaillant  comme  vous  l'êtes, 
s'il  laut  que  vous  ayez  l'épée  à  la  main  toutes  les  fois  que  ce  drôle- 
là  voudra  faire  une  plaisanterie  do  mauvais  goût. 

Il  son. 

DON  MANUEL. 

Tu  vois  les  compliments  que  tu  m'attires.  Tout  le  monde  paraît 
me  leproclier  de  souffrir  tes  impeitinences,  et  partout  où  je  vais  tu 
me  tuscites  quelque  nouvel  ennui. 

COSME. 

Maintenant  nous  sommes  seuls,  seigneur,  et  je  ne  voudrais  pas 
vous  tromper.  Je  n'y  ai  nul  intérêt.  Eh  bien!  que  cinq  cent  mille 
démons  m'emportent  où  il  leur  plaira  s'il  n'est  {^as  vrai  que  je  suis 
sorti,  et  que  c'est  un  autre,  —  que  j'ignore,^  —  qui  a  fait  ce  temue- 
ménage. 

DON  MANUEL. 

Tu  voudrais  l'excuser  ainsi  de  ta  sottise...  Ramasse  ce  qui  est  là 
épars,  et  viens  me  me  déshabiller. 

COSME. 

Seigneur,  je  consens  qu'on  m'envoie  ramer  aux  galères,  si... 

DON    MANUEL. 

Allons,  tais-toi...  ou,  vive  Dieu!  je  te  casse  la  lêle. 

COSME. 

J'en  serais  trop  affligé.  —  Enfin,  bref,  réunissons  au  plus  tôt  ce 
qi.i  appartient  à  chaque  valise.  —  0  ciel!  que  je  voudrais  avoir  la 
trompette  du  jugement,  pour  faire  venir  d'eux-mêmes  où  ils  doi- 
•  mt  être  tous  les  objets  épars  çà  et  là! 

DON  MANUEL  sort  un  inslant  et  revient  aussitôt  un  papier  à  la  main. 

DON  MANUEL. 

Éclaire-moi,  Cosine. 

COSME. 

Que  vous  est-il  arrivé,  monseigneur?  Avez-vous  par  hasard 
Uouvé  quelqu'un  dans  l'autre  pièce? 

DON   MANUEL. 

Je  découvre  mon  lit  pour  me  coucher,  et  sous  la  couverture  du 
lit  je  trouve...  quoi?...  ce  billet.  -•  Et  ce  qui  m'étonne  le  plus  c'est 
Il  suscriplion. 

COSME. 

A  qui  est  ce  adressé? 

DON  MANUEL. 

A  moi.  Mais  la  façon  en  est  assez  bizarre. 

ai.  14 


158  L'ESrniT  FOLLET. 

co-Mi;. 
Que  dit-on? 

D0\   MV.NUF.L. 

Le  voici.  (Lixant.)  «  Que  persiinne  ne  m'ouvre;  car  j'appartiens 
au  scui  don  iMjinuel.  » 

COSMK. 

Plaise  à  Dieu  que  quchiue  sin  sire  aventure  ne  vous  oblige  pas  à 
ajouter  foi  à  mes  paroles  1...  Mais  un  moment,  arrêtez,  n'ouvrez 
pas...  commencez  par  conjurer  ce  billet. 

DON  MANUEL. 

Ce  qui  cause  mon  émotion,  c'est  la  nouveauté  du  fait  et  non  pas 
Ja  crainte.  Celui  qui  admire  ne  craint  pas.  (Lisant.)  «  Je  m'inté- 
resse à  votre  santé  à  cause  que  j'ai  failli  vous  mettre  en  péril  ;  et 
avec  autant  d'inquiétude  que  de  reconnaissance,  je  vous  supplie  de 
m'en  donner  des  nouvelles.  Le  moyen  est  facile  :  vous  n'avez  qu'à, 
laisser  la  réponse  au  même  endroit  où  vous  avez  trouvé  ce  billet.  I 
est  essentiel  que  vous  gardiez  le  secret;  car  du  jour  où  vos  amis  se- 
raient instruits  de  la  chose,  je  perdrais  l'honneur  et  la  vie.  » 

COiME. 


L'étrange  aventure! 
En  quoi  clrange? 


D0.\  5IANUEL. 


COSME. 

Vous  n'êtes  pas  plus  étonné  que  cela? 

DON  MANUEL. 

j\ulle!i;ent.  Au  contraire,  me  voilà  instruit  de  tout. 

COSME. 

Comiiifni? 

D0\  MANUEL. 

Je  vois  maintenant  que  celte  dame  voilée  qui  fuyait  don  Louis 
avec  un  si  grand  trouble  était  sa  dame...  car  co;iime  il  est  u'arçon 
ce  ne  pouvait  pas  être  sa  femme.  Et  cela  étant  posé,  peut-on  ré- 
pugner à  croire  qu'il  doit  iui  être  facile  d'entrer  quand  elle  \cut 
dans  la  maison  qu'il  habite? 

COSME. 

Cela  n'est  pas  mal  imaginé.  Soit!  c'est  la  dame  de  don  Louis,  je 
le  veux  Lien.  Mais  elle,  comment  pouvait-elie  savoir  ce  qui  arrive- 
rait après  notre  rencontre,  pour  qu'elle  eût  ce  billet  tout  préparé? 

DON  MAiN'UEL. 

Elle  peut  après  mon  aventure  l'avoir  donné  à  un  valet. 

COSME. 

Fort  bien!  mais  lui,  ce  valet,  comment  peut-il  l'avoir  mis  ici? 
far  enfin  depuis  mon  arrivée  personne  n'est  entré  dans  l'apparte- 
ment. 

DON  MANUEL. 

Cela  a  pu  se  faire  auparavant. 


JOURNÉE  I.  SCÈNK  III.  139 

COSME. 

Oui;  mais  ces  valises  défaites,  ces  elTeis  jetés  çà  cl  là,  cette  lettre 
mystérieuse,  toutes  ces  circonstances  réunies... 

D0.\   MANUEL. 

Vois  si  ces  fenêtres  ferment  bien. 

COSME. 

Oui,  monseigneur,  et  avec  des  barreaux. 

DON  MANUEL. 

Cela  me  donne  des  doutes  et  m'inspire  des  soupçons. 

CDSME. 

De  quoi? 

DON  MANUEL. 

Je  ne  puis  m'expliquer. 

COSME. 

Et  que  comptez-vous  faireî 

DON  MANUEL. 

Jî  me  propose  de  répondre  jusqu'à  ce  que  j  aie  découvert  la  vé- 
rité, et  de  manière  à  ne  pas  laisser  croire  que  j';ii  p'i  avoir  la 
moindre  crainte.  Un  jour  ou  l'autre,  —  dans  ce  commerce  de  bil- 
lets, —  nous  verrons  bien  qui  les  apporte  ou  qui  les  vient  chercher. 

COSME. 

Et  ne  pensez -vous  pas  à  en  parler  à  nos  hôtes? 

DON   MANUEL. 

Non.  Pour  rien  au  monde  je  ne  voudrais  nuire  à  une  femme  qui 
se  confie  à  moi. 

COSME. 

Mais  alors  n'est-ce  pas  offenser  l'homme  que  vous  soupçonnez 
'être  son  amant? 

DON  MANUEL. 

Non  pas!  ce  n'est  de  ma  part  que  circonspeclion  et  prudence. 

COSME. 

Ah!  monseigneur,  il  y  a  ici  quelque  chose  de  plus  que  ce  que  vous 
croyez,  et  mon  inquiétude  ne  fait  que  croître  à  chaque  instant. 

DON  MANUEL. 

Que  veux-tu  dire? 

COSME. 

Supposant  qu'il  y  ait  ici  indéfiniment  un  échange  de  lettres,  et 
(]ue  jamais ,  malgré  vos  recherches,  vous  ne  découvriez  qui  vous 
écrit,  que  penserez-vous? 

DON  MANUEL. 

Qu'on  est  fort  ingénieux  pour  entrer  et  pour  sortir,  pour  ouvrir 
et  pour  fermer,  et  que  l'appartement  a  quelque  issue  secrète...  Enfin 
je  pourrai  y  perdre  l'esprit,  mais  je  ne  croirai  pas  à  une  chose  sur- 
naturelle. 

COSME. 

A  propos  d'esprit,  n'y  a-til  pas  des  esprits  follets? 


L'ESPJUT  FOIXr.T. 

DON  MANUEL. 

COSME. 
DON  MANUF.L. 

COSME. 
DON  MANUEL, 

COSME. 
DON   MANUEL, 

COSME. 
DON  MAMEL. 

COSME. 
DON  MANUEL. 

COSMI'. 
DON  MANUEL. 

COSME 
DON  MANUEL. 


160 

Personne  n'en  a  vu. 
Des  génies  familiers? 
Chimères  que  cela  ! 
Des  sorcières? 
Autres  filics! 
Des  magiciennes? 
Quelle  sottise! 
Des  enchanterrsses? 
Pas  davantage. 
Des  succubes? 
Tout  autant. 
Des  nécromants? 
Dans  les  contes. 
Des  énergumènes? 
Le  nigaud! 

COSME. 

Vive  Dieu  !  je  vous  tiens.  —  Et  des  diables? 

DON  MANUEL. 

Dont  j'ignore  le  pouvoir. 

COSME 

Et 'des  âmes  en  peine? 

DON   MANUEL. 

Qui  chercheraient  à  m'inspirer  de  l'amour,  n'est-ce  pas?  Tais-tOÎ, 
imbécile,  tu  m'obsèdes. 

COSME. 

Enfin,  que  décidez-vous? 

DON  MANUEL. 

Je  veillerai  soigneusement  nuit  et  jour.  C'est  ainsi  que  je  décou- 
vrirai la  vérité,  sans  que  je  croie  ni  à  les  esprits  lollets,  ni  au  reste. 

COSME. 

Eh  bien!  moi,  je  pense  qu'il  y  a  quelque  démon  qui  les  amène 
ici..  ..  Et  cola  n'est  pas  étonnant  dans  un  endroit  où  se  trouve  un 
cavalier  prenant  du  tabac  à  fum.er  '. 

'  C'csi  une,  selon  lui,  le  dëinoii  iloil  aimer  ce  tabac,  doDl  lî  fumce,  san?  «Imite,  lui 
raiifelleTeiifcr.  • 


JOURNÉE  II,  SCÈNE  I.  lOl 


JOURNEE  DEUXIÈME. 
SCÈNE  I. 

Dans  I3  maison  de  don  Juan. 

Entrent  DONA  ANGELA,  DONA  BÉATRIX  et  ISABELLE. 

BÉATRIX. 

Vous  me  contez  là  une  singulière  aventure. 

ANGELA. 

Cela  n'est  rien.  La  fln  est  plus  curieuse  encore  Où  en  suis-je 
restée  ? 

BEATRIX.  ' 

Vous  me  disiez  comme  quoi  vous  aviez  péndtré  chez  lui  par  celle 
armoire,  dont  il  est  aussi  difiicilc  di'  deviner  le  secret  qu'il  est  fa- 
cile de  l'ouvrir;  que  vous  lui  avirz  écrit  un  mot,  cl  que  le  lende- 
main vous  aviez  Irouvé  la  réponse  au  billet. 

ANGELA. 

Je  dis  donc  que  je  n'ai  jamais  vu  un  slyle  aussi  galant,  aussi 
aimable,  dans  lequel  se  rencontrassent  aussi  bien  le  sérieux  et  la 
plaisanterie.  C'est  une  imitation  itigénicuse  du  langage  des  cheva- 
liers errants  en  semblable  aventure.  Voici  la  lettre...  Il  me  semble 
qu'elle  vous  fera  plaisir.  {Lisant.)  «  Belle  dame,  qui  que  vous 
soyez,  vous  qui  consolez  le  chevalier  affligé  et  qui  regardez  d'un 
œil  pitoyable  ses  douleurs,  daignez,  je  vous  supplie,  désigner  à 
mon  br.is  le  traî(re  ou  le  païen  qui  vous  persécute-  Je  suis  impa- 
tient,  une  fois  guéri  de  mes  b'cssures  passées,  de  me  mesurer  de 
nouveau  contre  lui,  dussé-je  périr  dans  la  lutte.  Car,  pour  u:i  che- 
valier soumis  au  devoir  et  fidèle  à  l'honneur,  ce  n'est  rien  que  de 
braver  la  mort.  —  Que  l'auteur  de  la  Iiiinière  vous  soit  en  aide,  et 
qu'il  se  souvienne  de  moi,  le  chevalier  de  la  dame  invisible.  » 

BIÎATRIX. 

En  vérité,  c'est  d'un  charmant  styl',  et  tout  à  fait  en  harmonie 
avec  l'aventure  de  l'armoire  enchantée. 

ANGELA. 

Je  m'attendais  à  trouver  dans  sa  lettre  de  l'étonnemenl,  de  la 
surprise.  Voyant,  au  contraire,  ce  gracieux  enjouement,  j'éprouvai 
un  vif  désir  de  continuer,  et  lui  répondant  aussitôt... 

ISABELLE. 

Arrêtez...  Voici  votre  frère  don  Juan. 

ANGELA. 

Il  vient  sans  doute,  plus  épris  que  jamais,  vous  remercier  du 
bonheur  qu'il  a  de  vous  voir  en  sa  maison, 

14 


162  L'ESPUIT  FOLLET. 

BÛATUIX. 

A  VOUS  dire  vrai,  je  n'en  suis  pas  trop  fâchée 
Enlre  DON  JUAN. 
DON  JUAN. 

Le  proverbe  a  raison:  il  n'y  point  de  mal  qui  ne  puisse  devenir 
an  bien.  Et  je  l'éprouve  aujourd  iiui  mieux  que  personne,  puis  |ue 
vos  ennuis  [)Ci)veiit  me  donner  de  la  joie.  J'ai  appris,  belle  lîé.ilrix, 
qu'une  contestation  survenue  enlre  vous  et  votre  père  vous  a  (on- 
duite  ici.  Je  regrette  de  devoir  à  un  motif  semblable  !e  bonheur 
que  je  reçois,  et  que  de  la  même  cause  puissent  sortir  pour  nous 
deux  effets  si  différents,  comme,  dit-on,  de  1  aspic  vient  à  la  fois  et 
le  poison  cl  la  thériaiiue.  Mais  soyez  toujours  la  bienvenue.  Dans 
cette  courte  hospilalitc,  le  soleil,  j'aime  à  croire,  ne  se  trouvera 
point  mal  en  compagnie  d'un  ange  '. 

BKATUIX. 

Vous  mêlez  si  bien  l'expression  de  votre  joie  et  celle  de  vos  re- 
grets, que  je  ne  sais  à  quoi  répondre.  —  Si  j'ai  eu  querelle  avec 
mon  père,  la  faute  en  est  à  vous.  Il  ne  sait  pas  quel  est  le  galant, 
mais  il  sait  que,  celte  nuit,  j'ai  parlé  à  quelqu'un  par  le  balcon, 
et  pendant  que  sa  colère  se  passe,  il  désire  que  je  sois  auprès  de 
ma  cousine,  dont  la  sagesse  lui  Inspire  la  plus  grande  confiance.  Je 
me  conienlerai  de  vous  dire  que  je  trouve  une  certaine  satisfaciion 
dans  mes  chagrins;  car  l'amour  cause  en  moi  aussi  dilTi  rents  elTels, 
semblable  au  soleil,  aux  rayons  duquel  naissent  des  fleurs  tandis 
que  d'autres  se  flétrissent.  L'amour  a  pénétré  dans  mon  cœur,  et 
en  y  tuant  le  ressentiment  de  mes  ennuis,  il  y  a  fait  naître  le  seul 
plaisir  de  me  trouver  dans  votre  maison,  sphère  charmante  qui  ferait 
l'envie  du  soleil  et  qui  est  la  digne  demeure  d'un  ange. 

ANGELA. 

Il  est  facile  de  juger  que  vous  êtes  l'un  et  l'autre  on  ne  peut  plus 
contents  dans  vos  amours,  à  la  manière  dont  vous  me  prodiguez 
les  plus  gracieux  compliments. 

DON  JUAN. 

Savez-vous,  ma  sœur,  ce  que  j'ai  pensé?  c'est  que  pour  vous  ven- 
ger du  souci  que  vous  donne  mon  hôte,  vous  avez  cherché  un  hôte 
féminin  *  qui  me  cause  à  moi  un  semblable  souci. 

AXGULA. 

Vous  avez  raison. 

DON  JUAN. 

Je  vous  remercie  de  la  vengeance. 

11  fail  mine  de  se  retirer. 

'  Allusion  aa  nom  d'Angela,  dont  le  moL  espagnol  angel  (aoge)  se  rapproclie 
beaucoup. 

'  L'cspagaol  dil  tout  sinpltmenl  huespeda.\  qn'i  est  le  féminin  àe  huesped  (liélc). 
Malbeunuscmcnt  le  mol  français  Adresse  ne  s'emploie  que  pour  désigner  la  miUrcsse 
j'uneaubeige,  d'uu  bôiel  garni. 


JOURNEE  il,  SLÉXE  I.  163 

BlÎATniX. 

Que  faites-vous,  don  Juan?  où  allez-vous? 

D0\  JUAN. 

Je  sors  pour  votre  service  !  car  je  ne  puis  vous  laisser  que  pour 
m'oceuper  de  vous. 

ANGELA. 

Laissez-le  aller. 

DON  JCAX. 

Dieu  vous  garde! 

Il  sort. 
ANfiF.LA. 

En  effet,  il  m'a  donné  bien  du  souci  avec  son  hôte,  beaucoup 
plus  qu'il  ne  pense,  et  même  que  je  ne  puis  dire.  —  Mais  puisiiue 
vous  êtes  d;ins  les  mêmes  dispositions,  il  faut  que  j'achève  de  vous 
raconter  mon  histoire. 

BÉATlilX. 

Le  désir  de  l'entendre  était  seul  capable  de  me  consoler  de  ce 
départ. 

ANOKH. 

Pour  ne  point  vous  fatiguer,  ses  lettres  et  les  miennes  n'ont  fai 
qu'aller  et  venir;  et  ses  lettres  toujours  si  charmantes,  et  d'une 
raillerie  si  ddicatc,  qu'elles  en  sont  vraiment  admirables. 

BÛATlilX. 

Et  en  définitive,  que  pense-t-il  de  tout  ceci? 

ANGELA. 

Que  je  dois  êlrc  la  dame  de  don  Louis;  d'un  côté  se  fondant  sur 
ce  que  je  iul'  suis  cachée  de  lui,  —  et  de  l'autre  sur  ce  que  je  pos- 
sède une  seconde  clef  de  l'apparteiiient. 

liÉATI'.IX. 

Une  seule  chose  m'étonne. 

AXGELA. 

Et  laquelle?  dites. 

BÉATRIX. 

C'est  que  ce  cavalier,  voyant  qu'il  y  avait  quelqu'un  pour  lui 
apporter  vos  lettres  et  venir  chercher  les  siennes,  ne  vous  ait  pas 
épiée  et  surprise. 

ANGELA 

Cela  n'est  pas  facile.  J'ai  aii[)rcs  do  lui  quelqu'un  qui  m'avertit 
de  tout  ce  qui  entre  et  de  tout  ce  qui  5ort;  et  Isabelle  n'entre  dans 
son  ap[iartcinonl  que  quand  il  n'y  a  personne,  l'ne  fuis  son  valet  a 
passé  la  journée  entière  en  observation  :  mais,  nous  étions  préve- 
nues... Lt  de  peur  que  je  ne  l'oublie,  Isabelle,  ne  manque  pas 
d'emporter  celte  corbeille  quand  i!  sera  temps. 

BliATRIX. 

Autre  objection.  Comment  pouvez-vous  accorder  tant  d'esprit  à 
un  homme  qui,  en  semblable  occurrence,  n'a  pas  devine  le  secret' 
de  l'armoire? 


164  L'ESPRIT  FJLLET. 

ANT.in.A. 

Eh!  mon  Dien,  rappelez-vous  1  œuf  de  Gros-Jean  '.  Le  probicm» 
dtait  celui-ci  :  faire  tenir  un  œuf  debout  sur  une  table  de  mirbre 
poli.  Les  esprits  les  plus  fins,  Tes  plus  distingués,  y  perdirent  leur 
savoir.  Arrive  Gros-Jean,  qui,  pren;int  l'œuf,  lui  donne  un  ]ielit 
coup,  et  le  voilà  ([ui  se  lient  droit.  Tout  est  difficile  pour  qui  ne 
sait  pas;  et  quand  on  sait,  tout  est  facile. 

BÉATRIX. 

Autre  question. 

ANC  I  LA. 

J'écoule  encore. 

BÉATRIX. 

Qu'attendez-vous  de  toutes  ces  folies? 

ANOTLA. 

Je  ne  sais...  Je  pourrais  vous  dire  que  je  veux  seulement  lui  té- 
moigner ma  reconnaissance...  que  c'était  pour  moi  une  dir-lrae- 
tion...  Mais  c'est  plus  que  cela,  je  l'avoue.  Ne  me  suis-je  pas  avisée 
d'éprouver  de  la  ja'ousie  en  voyant  qu'il  garde  le  portrait  d'une 
dame?...  Je  suis  même  résolue  à  cn'rer  chez  lui,  et  à  le  prendre.  Il 
y  a  plus  :  s'il  faut  vous  lavou!  r,  je  souhaite  maintenant  qu'il  me 
voie  et  me  parle. 

BÉATIUX. 

Une  fois  découverte  chez  lui,  prenez  garde! 

ANGELA. 

Ob'.  le  ciel  me  protégera.  D'ailleurs,  lui-même  ne  voudrait  pas 
Iraliir  son  hôte,  son  ami  ;  puisque  seulement  i'i.lée  que  je  suis  sa 
dame  fait  qu'il  m'ccrit  avec  t.int  de  timidité,  d'inquiétude  et  de 
trouble...  Mais  je  ne  m'exposerai  pas  à  ce  péril. 

BÛ^TlilX. 

Alors,  comment  vous  verra-t-il? 

ANGELA. 

Écoutez.  Voici  ce  que  j'ai  imaginé  pour  qu'il  ne  me  voie'pas  dans 
son  ai>partenient,  et  qu'il  vienne  dans  le  ni:en  sans  savoir  où. 

ISABELLE. 

Mettez  à  la  marge  un  autre  frère,  car  voici  don  Louis  '. 

ANGELA. 

Je  vous  conterai  cela  plus  lard. 

BÉATRIX. 

Mon  Dieu!  que  la  destinée  est  bizaire,  et  pourquoi  le  ciel  a  t-il 
mis  entre  deux  mentes  égaux  une  telle  différence  a  mes  yeux. 

•    .    Sabes 

Lo  del  huevo  de  Juanelo,  ctc  j  elc» 

'  Pon  otro  hermano  à  la  mar<jen,  eic,  ctc. 

Il  y  a  ici,  je  crois,  une  alinson  .issez  fine  à  la  manipre  dont  s'imprimaient  Is  comé- 
tf  es  c>p3giiolcs  ;  au  lim  de  pliccrlci  nr.ms  des  arlcuis,  comme  chez  nous,  tiilie  les 
lignes,  OD  les  niellull  à  la  mjrge,  afin  do  gagner  de  l'esjiace. 


JOCRM^h;  H,  s  È.\l<:  I.  165 

qu'en  leur  inspirant  la  même  envie  de  me  plaire,  l'un  m'enchante, 
et  l'aulrc  me  laligue?  —  Sortons,  je  ne  veux  pas  que  don  Louis  me 
parle. 

Entre  DON  LOUIS. 

D0\  LOUIS. 

Pourquoi  vous  éloigner  ainsi? 

BÉATBIX. 

Faut-il  vous  le  dire?  Peut-être  un  peu  à  cause  de  vous. 

D0\  LOUIS. 

Eh  quoi!  une  lumière  [)lus  belle  et  plus  brillante  que  celle  du 
so'cil  se  retire  parce  que  j'arrive?  Snis-je  donc,  par  hasard,  la  nuit? 
Pardonnez-moi,  de  grâce,  si  je  vousrotit-ns  en  quelque  sorte  par  Tjrce; 
c'est  une  preuve  de  mon  respect  et  de  ma  soumission  ;  je  ne  veux  pas 
solliciter  une  faveur,  puisque  vous  ne  voulez  pas  m'en  accorder... 
Mon  fol  amour,  je  lésais,  n'obtiendra  jamais  de  vous  la  moindre 
espérance;  mais  de  la  part  d'un  himme  qui  n'éprouve  que  rigueur, 
vous  aimer  c'est  se  venger.  Bla  gloire  me  semble  proporiionr.ee  à  ma 
peine,  et  à  mesure  que  vous  me  détesterez  davantage,  moi  davan- 
tage je  vous  aimerai.  Si  vous  n'êtes  point  satisfaite,  apprenez  de  moi 
à  aimer,  ou  enseignez-moi  à  haïr,  f'^nseignez-moi  la  rigueur,  je  vous 
apprendrai  le  dévouement;  enseignez-moi  la  dureté,  moi  je  vous 
apprendrai  la  tendresse;  enseignez-moi  le  mépris  et  le  dédain,  moi 
je  vous  apprendrai  l'amour  et  la  consiance.  Quoiqu'il  vaille  mieux 
peut-être,  —  à  la  gloire  du  dieu  d'amour,  —  que  j'aime  pour  deux 
comm.e  vous,  vous  haïssez. 

BIÎATIVIX. 

Vous  vous  plaignez  de  la  façon  la  plus  galante;  mais,  je  ne  sais 
pourquoi,  je  suis  complètement  insensible  à  vos  peines. 

D0\   LOUIS, 

Vous  me  traitez  si  mal,  qu'à  la  lin  j'apprendrai  de  vous  un  autre 
langage. 

BIÎATUIX. 

Celui  de  l'indifférence  me  conviendrait  beaucoup  mieux. 

Elle  va  pour  sortir 
DON  LOUIS. 

Encore  un  mot,  de  grâce? 

BÉATRIX. 

Je  ne  puis  vous  entendre.  [A  duna  Angela.)  —  Au  nom  du  ciel, 
ma  chère,  retenez-le. 

Elle  sort. 
A\r.ELA. 

Quoi  1  mon  frère,  vous  n'avez  pas  plus  de  fieilé  que  vous  puissiez 
ouïr  de  tels  discours? 

DON   LOUIS. 

Eh!  ma  sœur,  que  voulez-vous  que  je  fasse? 


160  L'IiSPUIT  FOLLET. 

Axcr.i  A. 
Oublier;  car  aimer  sans  cire  payé  de  relour,  ce  n'est  pas  vivre, 
c'est  mourir. 

Elle  sort  avec  Isabelle. 
nOX  LOUIS. 

Oul)Iier,  cela  n'est  pas  facile,  alors  que  j'ai  à  me  plaindre.  J'ou- 
blierais peut-être  si  j'étais  heureux;  caria  faveur  n'agite  point  l'âme 
aussi  vivement  que  le  fait  l'outrage. 

Enlro  RODRIGUE. 
RODRIGUE. 

D'où  venez-vous,  seigneur? 

DON  LOUIS.  • 

Je  ne  sais. 

RODRIGUE. 

Vous  paraissez  triste.  Puis-je  en  savoir  le  motif? 

DON  LOUIS. 

J'ai  parlé  à  Béatrix. 

RODRIGUE. 

11  suffit;  je  devine  à  votre  air  ce  qu'elle  vous  a  rt^pondu.  IMais  où 
est-elle?  je  ne  la  vois  point. 

DON  LOUIS. 

L'ingrate  a  pour  quelques  jours  demandé  l'hospilalilé  à  Jofia  An- 
gela.  ]\lon  frère  et  ma  saur  semblent  à  lenvi  avoir  conjuré  contre 
moi.  Tandis  que  l'un  amène  ici  don  Manuel,  l'autre  y  accueille  doiïa 
Béalrix,  pour  que  la  jalousie  ne  me  laisse  pas  un  instant  de  repos. 

RODIIICUE. 

Prenez  garde  que  don  Manuel  ne  vous  entende;  le  voici. 
Entre  DON  MANUEL. 

DON   MANUP.L. 

Il  n'y  a  que  moi  au  monde  à  qui  il  soit  arrivé  ure  aventure  de 
ce  genre.  Que  faire,  ô  ciel  ?  comment  mettre  un  terme  à  mes  doutes? 
comment  m'assurer  si  cette  femme  est  ou  non  la  dame  de  don  Louis? 
comment  savoir  qui  peut  l'aider  ici  à  se  jouer  de  moi? 

DON   LOUIS. 


Seigneur  don  Manuel? 
Seigneur  don  Louis? 
D'où  venez-vous  ainsi? 
Du  palais. 


DON  MANUEL. 

DON  LOL'IS. 
DON  MANUEL. 


DON  LOUIS. 

Je  n'aurais  pointdû  vousîe  demander.  Un  hommequi  sollicite  doit 
avoir  nécessairement  chaque  jour  une  raison  qui  l'appelle  au  palais, 
comme  au  centre  de  sa  sphère. 


JOURNÉE  II,  SCÈNE  I.  167 

DON   MANUEL. 

Ce  ne  serait  encore  rien  que  d'aller  au  palais.  Mais  j'ai  bien  une 
autre  course.  Sa  Majesté  se  rend  ce  soir  à  l'Escuriai,  et  il  est  impor- 
tant que  je  m'y  trouve  avec  mes  dépêches. 

DON   LOUIS. 

Si  je  puis  vous  être  bon  à  quelque  chose,  vous  êtes  libre,  vous  le 
sa'.ez,  de  disposer  de  moi. 

vos  MANUEL. 

Jlille  remercîments  pour  tant  de  bonté. 

PCX  LOUIS. 

Ce  n'est  pas  un  vain  compliment  de  ma  part. 

DON  MANUEL. 

C'est  uniquement,  je  le  vois,  désir  de  contribuer  à  mon  succès. 

DON  LOUIS. 

Assurément.  {A  part.)  Je  voudrais  en  hâter  le  moment. 

DON  MANUEL. 

Mais  je  ne  veux  pas  enlèvera  ses  plaisir.*  un  galant  cavalier  tel  que 
vous.  Vous  aurez,  je  suis  sûr,  quelque  aCfiire  plus  agréable,  et  ce 
serait  mal  à  moi  de  vous  en  éloigner. 

DON  LOUIS. 

Vous  ne  parleriez  pas  de  la  sorte  si  vous  eussiez  entendu  ce  que 
je  disais  à  Rodrigue. 

DON  MANUEL. 

Je  n'ai  donc  pas  bien  rencontré? 

DON  LOUIS. 

La  vérité  est  que  je  déplorais  la  rigueur  d'une  beauté  qui  ne  redou- 
terait pas  mon  absence. 

DON  MANUEL. 

Vous  n'êtes  pas  si  dépourvu. 

DON  LOUIS. 

J'aime  une  beauté  qui  n'a  pour  moi  que  dédain 

DON   MANUEL. 

Vous  dissimulez,  je  crois. 

DON  LOUIS. 

Plût  au  ciel!  Mais  je  suis  né  si  malheureux,  que  cette  beauté 
me  fuit,  comme  la  lumière  bri  laiito  du  soleil  fuit  devant  la  nuit. 
Figurez-vous  mon  malheur  :  afin  que  je  ne  puisse  point  la  suivre, 
elle  a  demandé  à  une  personne  d'arrêter  mes  pas.  Vous  le  voyez,  il 
n'y  a  point  d'inlortune  qui  égale  la  mienne,  puisque  tout  le  monde 
cherche  des  tiers  pour  se  réunir  à  l'objet  aimé,  et  qu'elle  en  cherche 
pour  m'éviter. 

11  sort  avec  RoJrigue, 
DON    MANUEL. 

il  ne  pouvait  pas  s'expliquer  plus  clairement!..    Une  femme  qui 


108  l.'KSPlilT   FOLLKT. 

fuyait  devant  lui  et  qui  a  prié  un  ca\a!ier  de  l'arrêter,  c'est  elle  et 
c'est  moi...  me  voilà  éclairé  sur  un  point.  —  Mais  la  dame  dont  j'ai 
prolcgé  la  fuite  n'est  point  celle  qui  vient  ici  ;  car  il  ne  se  plaindrait 
pas  de  son  indillV'ron''c  ^i  elle  \cnait  dans  sa  maison  —  .Mais  si  ce 
n'est  point  sa  dame,  et  qu'elle  ne  xi\e  pas  dai;s  sa  maison,  com- 
ment pourrait-elle  ainsi  rn'ccriie  et  n;e  répondre?  Un  doute  succède 
à  un  autre. Comment  me  ronduire  dans  une  situation  si  délicate?... 
Que  Dieu  bénisse  celte  femme! 

Enlre  COSMK. 

COS.ME. 

Eh  bien!  seigneur,  comment  \a  l'espiit  follet?  L'avez-vous,  d'a- 
venture, rencontré  par  ici?  Je  serais  charmé  de  savoir  (lu'il  n'est 
point  par  là. 

DON  M.iNUEL. 

Parle  doucement. 

COSME. 

C'est  que  j'ai  beaucoup  à  faire  dans  notre  appartement,  et  je  n'y 
piis  entrer. 

DON  MANUEL. 

Qui  t'en  empêche? 

COSME. 

La  peur. 

DON   MANUEL. 

La  peur!  toi!  un  homme. 

COSME. 

Pourquoi  pas?...  S'il  n'y  avait  pas  de  motif,  à  la  bonne  heure! 
Mais  dans  une  aventure  comme  la  nôtre... 

DON  MANUEL. 

Laisse  là  ces  sottises,  et  apporte-moi  un  flambeau.  J'ai  à  faire 
quelques  dispositions,  et  à  écrire.  Je  vais  ce  soir  hors  Madrid. 

COSME. 

Je  m'y  attendais.  Cela  signifie  que  vous  avez  aussi  peur  que 
moi. 

UON  MANL'EL. 

Cela  signifie,  au  contraire,  que  je  suis  dégagé  d'inquiétuae;  car 
tandis  que  lu  me  parles  de  ces  folies  je  pense  à  toute  autre  chose... 
Mais  je  n'ai  pas  de  temps  à  perdre.  Prépare  un  flambeau  pendant 
que  je  vais  prendre  congé  de  don  Juan. 

Il  sort. 
COSME. 

Oui,  je  vais  porter  une  lumière  à  l'esprit  follet;  car  c'est  l'heure 

de  !e  ser\ir,  et  il  ne  faut  pas  le  laisser  dans  l'obscurité...  J'ai  peine 

à  trouver  la  mèche  de  cette  lampe...  Enfin  la  voilà  prête...  0  ciel! 

je  m'en  vais  tout  tremblant  de  peur 

Il  son. 


JOCRMÎK  II,  Sr.ÈNE  II.  1C9 

SCKNE  If. 

Uii  aulrc  api  arienient. 
Entre  ISADELLE  [lar  l'armoire,  avec  une  corbeille  recouverte. 

ISABl  LIE. 

Ils  sontsorlis,  à  cequem'a  dit  ie  domestique.  Le  moment  est  tavo- 
Mble  pourniettre  cctiecorbeille  remplie  delinfçetin  ;i  l'endrviit,  con- 
venu... Mais  qu'est-,  e  doiicijuc  j'éprouve?...  comme  il  est  nuit,  dans 
l'objcurilé,  j'ai  ptur.  Uu'  Dieu  me  soit  en  aidel  Je  suis  le  premier 
retenant  qui  se  soit  recommandé  à  Dieu...  Je  ne  puis  plus  trouver 
le  bulTi  t..  je  ne  me  reconnais  p'us  dans  cette  salle...  je  ne  sais  plus 
où  je  suis...  et  j'ai  beau  ch(  r  lier,  il  m'est  impossible  de  mettre  la 
main  sur  la  table.  —  Que  faire,  ôciel?  si  je  ne  ne  parvenais  pas  a  sortir 
cl  qu'on  me  \U  ici,  ce  serait  une  belle  atïaire.  — Jamais  frayeurne 
fut  égale  à  la  mienne...  Mais  c(uoi  !  on  ouvre,  et  la  personne  qui  ouvre 
a  de  la  lum.ère.  Voici  la  fin  de  l'aventure.  Je  ne  puis  ni  me  cacher 
ni  sortir. 

Entre  GOSME,  avec  un  flambeau. 

cos\\E,  se  cl oyant  seul. 
Sc'gneur  esprit  follet,  si  par  basard  les  esprits  fidlels  bien  nés 
sont  sensibles  à  la  politesse,  je  vous  supplie  humblement  de  m'ou- 
blier  dans  vos  fantaisies,  et  ce  pour  quatre  raisons.  {Il  s'avance 
dans  la  chambre,  et  Isabelle  mai  cite  derrière  lui  en  évitant  de  se 
laissrv  voir.)  La  première...  je  m'entends.  La  seconde...  nous  la 
savez,  i  a  troisième...  parce  que  vous  m'avez  trés-bitu  compris.  Et 
la  quatrième...  à  cause  de  la  chanson  ; 

Seigneur  esprit  follet, 

Ayez  pilié  de  moi. 

Car  je  suis  jeune  et  seul, 

Et  ne  me  suis  jamais  vu  on  tel  péril  ', 

is.iBELLE,  à  part. 
Maintenant,  grâce  à  la  lumière,  j'ai  repris  connaissance  des  lo- 
calités. 11  ne  m'a  point  vue...  Si  j'éteignais  sa  lampe  :  pendant 
qu'il  ira  la  rallumer,  je  pourrais  rentrer  chez  nous.  11  entendra, 
mais  ne  me  verra  point...  et  de  deux  maux  il  faut  choisir  le 
moindre. 

COSML-,  à  part. 
La  peur  fait  entendre  toute  sorte  de  bruits. 

ISABELLE,  à  part. 
Voici  comme  je  m'y  prendrai. 

Elle  élcint  la  lumière  en  fr  ppant  Cosme. 
COSME. 

Ah!  malheureux!  On  m'a  tué  I  Un  confesseur I 

'  les  vers  de  Calderon  sont  îa  parodie  d'une  vieille  clianson  espagnole,  qu'il  a  aussi 
unilcc  dans  une  autre  comédie,  la  A'ina  de  Gomex  Arias, 

m.  15 


170  L'ESl»HIT  F0LT.I':T. 

ISABELLE. 

Maintenant,  écliappons-nous. 

Au  moment  où  Isabelle  va  sort  r,  entre  DON  MANUEL. 

DON   MAM'EL. 

Qu'est  ceci,  Cosnie?  Tu  n'as  pas  encore  de  lumière? 

COSJIF,. 

Ilélas!  mon  seigneur,  rcsf)rit  follet  rous  a  tuds  tous  deux... 
La  lumière,  en  soufflant  dessus...  et  moi,  en  me  frappant  à  granda 
coups. 

DON  MAMIEL. 

C'est  ta  peur  qui  l'abu'C. 

COSME. 

Ce  n'est  que  trop  certain. 

ISABELLE,  à  part. 
Si  je  pouvais  trouver  la  porte. 

Isabelle  se  rcnconU'e  avec  dou  Manuel,  et  celui-ci  se  saisit  de  la  coiLelUef 
DON  AUNUEL. 

Qui  va  là? 

ISABELLE,  à,  part. 
C'est  encore  pis!  J'ai  rencontré  le  maître. 

DON  MANUEL. 

Appoite  de  la  lumière,  Cosme.  Je  tiens  rinconnu. 

COSME. 

Eh  bien  !  ne  le  lâchez  pas. 

DON  MANUEL. 

Sois  tranquille.  Va  vite. 

COSME. 

Tenez-le  bien. 

Il  sort. 
ISABELLE,  à  part. 

Puisqu'il  tient  la  corbeille,  laissons-la-lui  entre  les  mains.  J'ai 
trouvé  l'armoire.  Bonsoir! 

Elle  sort,  en  laissant  la  Cûrbeille  dans  les  mairs  de  don  Manuel. 
DON   MANUEL. 

Qui  que  vous  soyez,  demeurez  tranquille  jusqu'à  ce  qu'on  ait 
apportez  de  la  lumière...  Autrement,  vive  Dieu!  je  saurai  vous 
retenir...  Mais  quoi  !  je  ne  saisis  que  du  vent,  et  je  ne  touche  que 
du  linge...  Que  serait-ce I  Dieu  me  soit  en  aide!  Je  me  sens  plein  do 
trouble. 

Entre  COSME,  perlant  un  (lambeau. 

COSMK. 

Voyons  maintenant  l'esprit  follet...  Mais  où  est  il  ?  Qu'est-il 
devenu?  Ne  le  tenez-vous  pas,  seigneur?  H  vous  a  donc  échappé? 
Qu'est-ce  à  dire? 


JOUIINÉC  II,    SCÈNE  II.  171 

!)0N  MANUEL. 

Je  ne  sais  que  répondre.  Il  s'est  enfui  en  me  laissant  cela  entre  les 
mains. 

COSME. 

Eh  bien  1  qu'en  dites-vous?. ..Vous-même,  tout  à  l'iieure,  vous  vous 
flattiez  de  le  tenir,  et  il  s'est  envolé  comme  le  vent. 

DON  MANUEL. 

Je  dis  que  cette  personne  qui  entre  ici  et  en  sort  d'une  façon  si  ingé- 
nieuse était  ce  soir  renfermée  dans  celte  pièce;  qu'alin  de  pouvoir 
sortir  elle  a  éteint  ta  lumière,  et  qu'à  moi,  pour  le  même  motif,  elle 
m'a  laissé  cette  corbeille  on  s'ccl)aj>pant. 
cosjil;. 

En  s'échappant?  Et  par  où  ? 

D0.\  MANUEL. 

Par  cette  porte. 

COSME. 

Vous  me  feriez  perdre  ie  sens.  —  Vive  Dieu!  vous  dis-je,  je  l'ai 
vu...  Je  l'ai  vu  aux  dernières  lueurs  qu'à  jetées  ce  flambeau  en 
s'éteignant. 

DON   MANUEL, 

Et  qjel  forme  avait-il? 

COSME 

C'était  un  moine  grandelet...  avec  un  énormissime  capuchon. 
—  Cela  me  donne  à  penser  que  c'est  un  revenant  capucin. 

DON  MANUEL. 

Que  de  choses  fait  la  pour!  —  Eclaire  par  ici,  et  voyons  ce  qu'a 
apporté  ce  petit  moine.  î'iens  celte  corbeille,  toi. 

COSME. 

Moi,  une  corbeille  venue  de  l'enfer? 

DON  MANUEL. 

Tiens  donc,  te  dis-je. 

COSME. 

C'est  que,  mon  seigneur,  le  suif  m'a  un  peu  sali  les  mains,  et  je 
risquerais  de  tacher  le  taffetas  qui  recouvre  la  corbeille-  —  II  vaut 
mieux  que  nous  la  mettions  par  terre. 

DON  MANUEL. 

Du  linge  blanc  et  une  lettre.  —  Voyons  si  le  moine  a  de  l'esprit. 
(Lisant.)  «  Depuis  le  peu  de  temjis  que  vous  êtes  dans  celte  maison, 
l'on  n'a  pas  pu  faire  plus  de  travail.  A  mesure  que  l'on  avancera, 
on  vous  portera  ce  qui  sera  fait-  Quant  à  l'idée  où  vous  êtes  que 
je  serais  la  dame  de  don  Louis,  il  me  suffit  de  vous  dire  que  non- 
seulement  je  ne  la  suis  pas,  mais  que  je  ne  puis  pas  l'être.  Vous 
vous  en  convaincrez  par  vos  yeux,  et  j'espère  que  ce  sera  bientôt.  Dieu 
vous  garde!  »  {Parlant.)  Il  paraît  que  l'esprit  follet  a  été  baptisé, 
puisqu'il  se  souvient  de  Dieu. 

COSME. 

Vous  le  voyez,  il  y  a  des  espriis  follets  religieux. 


iT2  L'E.SnUT  FO'l.KT. 

DON     MAMT.I,. 

!I  se  r.iit  t.ird.  Prépare  les  valises,  et  mets  dans  une  bourse  ce» 
papiers,  qui  sont  pour  moi  du  plus  grand  intérêt.  —  Pendant  ce 
temps  je  vais  répondre  à  mon  lutin. 

Il  doiirie  'ics  pipicrsâ  Cojme;  celui-ci  les  niel  sur  unfi  cliaise;  don  Manuel  ccri:. 
COSME. 

Je  vais  les  mettre  là  pour  ne  pns  les  oublier,  et  les  avoir  sous  la 
matn...  —  Je  ne  demande  qu'un  moment  de  répit  pour  vous  adresser 
une  question  :  Mainlcnani,  mon  feigncur,  croyez-vous  aux  es]  rits 
follets? 

PON   MANUEL. 

La  solle  quest'on  ! 

COSME. 

Pas  si  sot'.e.  —  Mdis  qiioi!  vous  voyez  vous-même  d-^s  ciïets  si 
étonnants,  comme  ce  pré.-ent  qui  vous  arrive  dans  les  aiis.et  vous 
doutez!...  Soit!  puisque  cela  vous  convient  ainsi.  Mais  moi  qui  ne 
suis  pas  aussi  bien  partagé,  je  dois  croire. 

DON  MANUEL. 

Pourquoi  cela? 

COSME. 

A'oici  comme  je  le  prouve.  —  Si  l'on  nous  met  nos  i  iïets  «ens 
dessus  dessous,  vous  vous  en  moquez,  et  c'est  moi  qui  ai  le  soiu 
de  les  ranj;er,  ce  qui  n'est  pas  une  petite  affaire.  Si  à  vous  on  vous 
apporte  des  lettres  et  l'on  vous  écrit  de  doux  propos,  moi,  on  me 
prend  mon  argent,  cl  l'on  me  laisse,  à  la  place  des  charbons.  — 
Si  l'on  vous  apporte,  à  vous,  des  douceurs,  que  vous  mangez  en 
silence,  moi  je  ne  les  goûte  ni  ne  les  vois.  —  Si  l'on  vous  donne 
des  chemise»,  des  mouiboirs  et  des  vallonnés  •,  à  moi,  on  ne  me 
donne  que  le  plaisir  d'admirer  ces  jolis  pr<*senls.  —  Si  quand  nous 
entrons  ici  tous  deux  presque  en  même  temps,  on  vous  donne  à 
vous  une  corbeille  si  bien  garnie  et  si  galante,  à  moi,  on  ne  me 
donne  sur  la  tête  qu'un  coup  de  poing  capible  de  me  faire  jaillit 
la  cervelle.  —  Pour  vous,  mon  .'cigniur,  le  profit  et  l'agrément; 
pour  moi,  l'ennui  et  la  peine.  Pour  vous,  le  Imin  a  la  main  la  plus 
douce,  et  pour  moi,  une  main  de  fer.  Laissez-moi  donc  y  croire; 
car  enfin  c'est  trop  fort,  que  l'on  nie  a  un  homme  ce  qu'il  a  vu  et 
senti. 

nO\    MANUFL. 

Fais  les  valises,  et  partons.  Je  t'attends  par  là,  chez  don  Juan. 

CO^MR. 

Il  n'y  a  pas  tant  de  préparatifs  à  Liirc  pour  vous  présenter 
là-bas  en  habit  noir  *.  11  suffit  que  vous  preniez  un  manteau. 

DON  MANUEL. 

Tu  fermeras  et  emporteras  la  clef.  Si  pendant  mon  absence  on 

'  La  villoiine  Ivalona]  clail  une  '■«pérr  de  large  laba 
•  Ou  ii"éla  l  reçu  à  la  cour  qu'eu  lialjil  Loir. 


JOU[lNt:K  II,  S!  ÈNE  m.  173 

voulait  entrer,  don  Juan  c;i  a  une  autre.  —  (A  part.)  Ce  n'es!  (lufi 
regret  que  je  pars  sans  savoir  le  secret  que  l'on  m'avait  iinirni';, 
Jliiii  l'honneur  et  raugmentalion  de  ina  maison  exigent  ccHe 
absence,  et  le  reste  n'est  qu'un  vain  plaisir.  Jf  n'ai  do;  c  [las  .1  lia 
lancer  :  là  oîi  se  trouve  l'honneur,  le  reste  ne  compte  pas. 

Us  lorloiit, 

SCtNE  llf. 

Un  aiilro  ;i[H)ailonunl. 

Enlrcnl  DONA  ANGl^LA,  DON  A  BÉATRIX  et  ISABELLE. 
ANGELA. 

Voilà  ce  qui  t'est  arrivé? 

ISAHEIXK. 

Un  moment  j'ai  cru  tout  perdu...  et  en  eflct,  si  l'on  m'eût  vue 
là,  notre  tromperie  était  nécessairement  découverte.  Mais  je  me 
suis  éehapét;  comme  je  vous  ai  dit. 

ANGELA. 

La  chose  est  assez  plaisante. 

bi'atuix. 

Et  ce  qui  doit  servir  encore  à  l'abuser,  c'est  de  se  voir  en  posses- 
sion de  la  corbeille,  sans  avoir  aperçu  la  personne  qui  l'a  ap- 
portée. 

ANGI'I.A. 

Si  après  cela  j'obtiens  le  rendez-vous  dont  je  vous  ai  parlé,  je 
n'eu  doute  pas,  il  en  deviendra  fou. 

BIÎATRIX. 

L'esprit  le  plus  sage  et  le  plus  pénétrant  s'y  trouverait  déroulé. 
—  Pauvre  homme!  l'envoyer  chercher  sans  lui  dire  où  on  le  mène... 
et  puis  se  trouver  en  présence  d'une  dame  belle,  spirituelle  et 
rich'",  sans  la  connaître  et  sans  savoir  sa  demeure...  car  vous  avez 
dit  qu'il  s'en  retournerait  ensuite  les  yeux  couverts  d'un  bandeau... 
Voila  de  quoi  redoubler  toutes  ses  incertitudes? 

ANGF.LA, 

Tout  est  déjà  prêt,  et  si  vous  n'eussiez  clé  ici,  nous  aurions  com- 
mencé cette  nuit  même. 

BÉATIIIX. 

Avez-vous  donc  craint  mon  indiscrétion 

ANGELA. 

Non,  ma  chère,  ce  n'est  pas  pour  cela.  Mais  comme  mes  frères 
vous  adorent  et  qu'i's  vous  voient  dans  la  maison,  ils  n'en  sortent 
plus,  tournés  sans  cesse  vers  vous,  comme  vers  leur  étoile  favorite, 
et  ce  serait  peu  raisonnable  de  tenter  l'aventure  sans  qu'ils  soif  nt 
absents. 

EnUi;  DON  LOUIS.  Il  s'arrêle  derrière  k  tapisî>irie,  qu'il  soulève  li^gèrement, 
de  manière  à  n'être  pas  aperçu. 

DON    LOUIS. 

0  eiel!  que  ne  puis -je  dissimuler  mon  amour,  mettre  des  limites 

15. 


i7{  L'ESPRIT  FOi.LLÏ. 

à  mss  icrj'Jfnents,  H  un  frein  à  ma  folle  passion  !  Mais  non,  je  n'y 
îcussirôi  pas,  c;ir  je  ne  puis  rien  sur  ini)i.  Je  veux  cepcndanl  es 
sayer  ?î!  ce  niomejit  de  vaincre  mes  désirs. 

BÉATUIX. 

Cela  pourrait  s'arranger  aisément  de  façon  à  ce  que  je  pusse  rester 
6ans  vous  compromcllre.  Je  regretterais  ttopde  m'cloignersans  cire 
témoin  de  cette  scène  curieuse. 

ANOF.LA. 

Mais  encore  quel  est  votre  avis? 

DON  LOUIS,  à  part. 
De  quoi  donc  traitent-elles  toutes  deux  avec  tant  de  mystère? 

btIatrix. 
Nous  dirons  que  mon  père  m'a  envoyé  chcrclier.  Tout  le  monde 
nie  verra  sortir,.,  et  je  rentrerai  dans  la  maison  sans  que  personne 
en  sache  rien. 

DON  LOUIS,  à  part. 
Qu'est-ce  donc,  grand  Dieu,  qui  les  occupe? 

BKATRIX. 

Cachée  ici  secrètement,  je  pourrai  tout  voir  sans  péril. 

D0\  LOUIS,  à  part. 
0  ciel!  qu'ai-je  entendu? 

BÉATRIX. 

Ce  sera  pour  moi  un  grand  plaisir. 

ANGELA. 

Et  ensuite  que  dirons-nous  quand  on  nous  retrouvera  ici? 

BÉATRIX. 

N'ayez  pas  d'inquiétude.  Est-ce  que  nous  n'avons  pas  assez  d'es- 
prit à  nous  deux  pour  imaginer  quelque  prétexte? 
DON  LOUIS,  à  part. 

Vous  en  avez  plus  qu'il  n'en  faut,  Qu'ai-je  appris?  Toujours  de 
nouvelles  peines  I 

BÉATRIX. 

11  me  tarde  de  contempler  les  effets  de  cetle  bizarre  liaison 

Toute  la  maison  une  fois  livrée  au  repos,  il  pourra  sans  danger 
passer  de  son  appartement  dans  le  vôtre. 
DON  LOUIS,  à  part. 

Hélas!  comment  ai-je  encore  la  force  de  vivre?.,.  Je  devine 
maintenant  son  projet.  Sans  doute,  mieux  que  moi,  mon  heureux 
frère  la  mérite  :  elle  veut  donc  lui  offrir  l'occasion  qu'il  désire, 
et  elle  dispose  tout  pour  qu'il  puis'e,  sans  bruit,  passer  de  son  ap- 
partement dans  celui  qu'elle  habile.  Jloi,  témoin  importun,  on  me 
trompera  pour  m'éloigner...  Mais,  ô  ciel!  je  ne  souffrirai  pas  qu'on 
se  joue  ainsi  de  mun  amour...  lit  quand  elle  sera  cachée,  je  visiterai 
inflexiblement  toute  la  maison,  jusqu'à  ce  que  je  l'y  aie  trouvée... 
Empêcher  le  bonheur  d'aulrui  est  la  dernière  consolation  qui  reste 


JOURNSs:!;;  II,  SCENE  III.  l'^c^ 

aux  jaloux.  —  Dieu  puissant,  prolége-moi,  car  je  Sîn's  (-.nbic.îiî.  d'a- 
mour, et  je  succombe  à  la  jalousie. 

ANGELA, 

Voilà  qui  est  convenu.  Demain,  sans  retard,  nous  diron?  qui  vous 
êtes  partie. 

Enlre  DON  JUAN. 

DON  JUAN. 

.  Ma  sœur?  et  vous,  belle  Béatrix? 

BÉATRIX. 

Nous  nous  étions  aperçues  de  >oire  absence. 

DON  JUAN. 

Si  j'ai  pu  obtenir  un  te!  bonheur,  madame,  que  votre  brillant 
soleil  ait  remarqué  mon  absence,  —  bonheur  que  je  ne  méritais  pas 
et  que  je  dois  à  votre  seule  bonté,  —  je  sc;ai  tuut  à  la  lois  mécon- 
tent et  en\ieui  de  moi-même. 

BÉATUIX. 

Je  ne  veux  pas  vous  contredire,  don  Juan  ;  mais  je  suis  bien  sûre 
que  vous  avez  eu  ([uelque  autre  part  des  distractions  assez  puis- 
gatjtes.  El  si  nous  en  avions  le  loisir,  je  vous  prouverais,  ce  me 
semble,  qu'un  homme  ne  peut  p;is  cire  de  lui-même  tout  ensemble 
et  mécontent  et  envieux. 

DON   JUAN. 

Je  crains,  Béatrix,  de  vous  faire  injure  en  vous  rendant  compte 
de  ma  conduite.  Sans  cela  il  me  suflirait  de  vous  dire  que  j'éfais 
tout  a  l'heure  avec  don  Manuel  occupé  de  son  départ...  Il  va  nous 
quitter. 

ANGELA, 

Ah!  mon  Dieu  ! 

DON  JUAN. 

D'où  vient  ce  trouble,  ma  sœur? 

ANGELA. 

Parfois  une  nouvelle  agréable  nous  doime  autant  d'émolion 
qu'une  mauvaise. 

DON  JUAN. 

Je  regrette  alors   de  n'avoir  pas    une   nouvelle   compléten.cnt 
agréable  ù  vous  donner;  car  don  Manuel  reviendra  demain. 
ANGELA,  à  part. 

L'espoir  renaît  dans  mon  âme.  (Haut.)  Je  m'étonnais  tout  à 
l'heure  que  nous  eussions  été  dérangées  pour  si  peu  de  temps. 

DON  JUAN. 

11  suffit  qu'une  chose  me  fasse  plaisir  pour  que  vous  et  don  Louis 
en  £oy(z  affligés. 

ANGELA. 

Je  pourrais  vous  répondre;  mais  j'aime  mieux  vous  p.ouver  mon 
afi'eclion,  en  favorisant  votre  amour.  {Bas,  à  Isabelle.)  Viens,  Isa- 


176  L'ESnilT  FOLl  ET. 

belle...  Celle  nuit  même  je  prétends  avoir  ce  portrait,  puisque  je 
pourrai  entrer  chez  lui  plus  librcrnenl.  Prépare-moi  un  flatiibcau, 
et  que  je  puisse  aller  cliez  lui  sans  qu'on  me  voie...  car  un  hriniiic 
qui  m'écrit  ne  doit  pas  garder  en  sa  possession  le  porirait  d'une 
autre  femme. 

Dona  Angcb  cl  Isabelle  sorlent. 
BÉATniX. 

En  vérité,  don  Juan,  voire  amour  pour  moi  est-il  bien  tel  que 
vous  me  le  dites? 

DOS  JUAN. 

Je  vous  le  prouverai  en  quelques  mots,  si  vous  le  désirez. 

CÉATIUX. 

Parlez  donc. 

no\ JUA\. 

Oui,  belle  Béatrix,  mon  amnur  csi  si  vrai,  ma  foi  si  constante, 
mon  alTcclion  si  rare,  que  si  je  vonUis  ne  vous  aimer  plus,  je  vous 
aimerais  encore  contre  ma  voloiué.  —  J'ai  pour  vous  tant  de  dé- 
vouement et  d'admiration,  que  si  vous  oublier  m'était  possible,  je 
vous  oublierais  aussitôt,  afin  qu'ensuite,  vous  aimant  par  ctioix, 
mon  ami^ur  fût  tout  volontaire  et  non  pas  forcé.  —  Celui  (|ui  aime 
une  femme  parce  qu'il  ne  peut  la  bannir  de  sa  pensée,  celui  là  ne 
lui  impose  aucune  reconnaissance,  puisqu'il  n'agit  pas  d'après  «on 
libre  arbitre.  —  .'\Ioi,  je  ne  puis  vous  banr.ir  de  ma  pensée,  et  je 
souffre  de  voir  que  mon  étoile  l'emporte  ainsi  sur  mon  amour  '. 

IU':ATIil.\. 

Si  le  ch'>ix  dépi;nd  du  libre  arbitre,  et  si  la  contrainte  dépend  de 
l'impulsion  de  notre  étoile,  la  volonté  la  plus  ferme  sera  celle  qui 
n'est  pas  soumise  à  leurs  caprices.  —  Et  c'est  pourquoi  je  n'ai 
point  confiance  en  Notre  amour;  parce  que  ma  foi,  qui  n'admet 
pas  les  choses  impossibles,  leiiierait  mon  libre  arbitre,  si  mon  libre 
arbitre  voulait  aller  sans  elle.  —  Car  dans  ce  rapide  instant  qui 
s'écoulerait  dans  l'oubli  avant  de  revenir  à  l'amour,  je  regretterais 
d'être  privée  de  ma  tendresse.  —  Et  je  me  réjouis  de  ce  qu'il  ne 
m'est  pas  donné  de  vous  bannir  de  ma  pensée,  puisque  je  ne  vous 
aimerais  pas  pendant  que  je  chercherais  à  vous  oublier-. 

Ils  sorlonl. 

SCÈNE  IV. 

ans  la  maison  de  ilon  Juan. 
Entrent  DON  MANUKL  et  COSME.  Celui-ci  est  poursuivi  par  don  MqnueL 

DON   MANUEL. 

Vivo  Dieu!  si  je  ne  considérais... 

COSME. 

Que  considérez-vous?... 

'  Ce  couplet  ilans  l'originalf  orme  un  sonnet. 

Encore  un  sonnet,  qui,  nalincllemenl,  devait  être  la  réponse  ai  premier. 


JOUUNKE  li,  SCENE  IV.  177 

nO>'   MANUFL. 

Çu'il  serait  honteux  pour  moi  de  faire  du  bruit  dans  cette 
rr.a  son... 

COSME. 

Songer  que  je  vous  ai  toujours  bien  servi,  et  qu'une  négligence 
n'est  pas  un  crime  chez  un  catholique  chrétien. 

DON   MANUEL. 

Comment  puis-je  désormais  compter  sur  toi?...  La  chose  la  plus 
importante  et  celle  nue  je  t'.ii  recommandée  avec  le  plus  de  soin, 
est  préii'éîiicnt  Cl  lie  que  tu  oublies! 

COSME. 

Justement,  c'est  jiarce  que  c'éuiit  important  que  je  l'ai  oublié. 
Si  c'eût  été  sais  importance  je  ne  l'aurnis  pas  oublié,  ou  bien  il  n'y 
aurait  pas  un  grand  m.il.  —  Vive  le  ciel!  j'étais  si  désireux  d'em- 
porter ces  papiers,  que  tout  exprès  je  les  ai  mis  à  part...  Et  mal- 
iieurcuemi'iit  c'est  celle  précaution  même  qui  m'a  perdu;  car  s'ils 
n'eussent  point  été  à  part,  je  les  aurais  emportés  avec  le  reste. 

nON   MANUI'L. 

Nous  sommes  e.'.core  fort  heureux  que  tu  t'en  sois  ressouvenu  au 
milieu  du  chemin. 

COSME. 

J'étais  inquiet  sans  savoir  de  quoi...  et  dans  mon  esprit  je  cher- 
chais, je  me  tourmentais...  lorsque  tout  à  coup  je  me  suis  rappelé 
ces  maudits  papiers. 

DON  MANUEL. 

Va  dire  à  ce  valet  qu'il  attende  un  moment  avec  les  mules...  car 
il  ne  faut  point  faire  de  bruit  et  réveiller  les  gens,  puisque  j'ai  une 
clef  et  que  nous  pouvons  entrer  et  prendre  ces  papiers  sans  qu'on 
nous  entende. 

fiosmr  sort  et  ronlre  aussilôl. 
COSME. 

J'ai  averti  ce  valel.  Mais,  seigneur,  sans  lumière  il  nous  sera  im- 
possible de  trouver  vos  papier-,  et  nous  ferons  du  bruit.  Si  nous 
|xenions  un  flambeau  dans  l'appartement  du  seigneur  don  Juan? 

nO.\  MANUEL. 

Quoi!  misérable,  lu  veux  que  je  le  réveille,  que  je  le  dérange 
à  celte  heure!...  Tu  ne  saurais  donc  pas  .«ans  un  Oambeau  aller  à 
l'endroit  où  tu  les  as  laissés? 

rOSME. 

€e  n'est  pas  là  ce  qui  m'embarrasse.  J'irais  les  yeux  fermés  droit 
à  la  table  sur  laquelle  je  les  ai  posés. 

DON  MANUEL. 

Ouvre  donc. 

COSME. 

Ce  qui  m'inquiète,  c'est  que  je  ne  sais  pas  où  l'esprit  follet  les 
Aura  mis,  —  Ai-je  jamais,  grâce  à  lui,  retrouvé  un  objet  en  place? 


118  L'ESPRIT  FOLLET. 

DON  MANL'P.L. 

Eli  bien,  si  on  ne  les  retrouve  p./iiit,  il  sera  toujours  temps  alors 
de  demander  de  la  lumière.  Mais  jus(|uc-là  gardons-nous  de  Irou- 
*^ipr  une  maison  où  nous  avons  reçu  l'huspilalilc. 

Ils  sorlcDt. 

SCÈM-:  V. 

L'apiiarlemcnt  ilc  tlon  Manuel. 
Entrent  par  l'arinoirc,  DONA  ANGELA  et  ISABELLE. 

ANGELA. 

Ali,  Isabelle,  maintenant  que  toute  îa  maison  repose  livrée  au 
/)mnieil  qui  nous  dérobe  la  moitié  de  la  vie,  et  comme  notre  bote 
est  absent,  je  veux  lui  prendre  ce  maudit  portrait. 

ISABELLE. 

Entrez  doucement  et  sans  bruit. 

ANGELA. 

Ferme  en  dehors.  Je  ne  sortirai  pas  d'ici  que  tu  ne  reviennes 
m'avertir.  C'est  le  plus  sûr. 

ISABELLE. 

Attendez-moi  ici. 

E!U  soit  par  oi"i  elle  est  entrée.  Au  même  moment,  enlrent  par  la  porte  de  la 
chambre  DON  .MANUEL  et  COSME. 

COSME. 

Voilà  la  porte  ouverte. 

DON  5IAXLEL. 

Doucement,  je  te  prie.  Car  c'est  ici  surtout  qu'il  faut  éviter  de 
faire  du  bruit. 

COSME. 

Je  vous  avoue  que  j'ai  peur.  —  Cet  esprit  follet  aurait  bien  pu 
tenir  ici  pour  nous  une  lumière  toute  prêle. 
ANGELA,  à  part. 

Justement...  j'ai  une  lumière  que  j'ai  apportée  cachée  afin  qu'on 
ne  la  vit  pas.  II  est  temps  de  la  découvrir. 

Don  Juan  et  Cosme  se  sont  an  clés  à  la  poile.  Dona  Angc-la  éclaire  la  cbambre  au  moyen 
d'une  lanlcriie  sourde. 

COSME. 

Il  n'y  a  jamais  eu  d'esprit  follet  pUis  complaisant.  Comme  il  a 
vite  montré  son  flambeau  1  Jugez,  seigneur,  de  l'afTection  particu- 
lière qu'il  vous  porte,  puisqu'il  l'allume  pour  vous,  tandis  qu'il 
l'éteint  pour  moi! 

DON  MAMEL. 

Le  ciel  me  soit  en  aide!  li  y  a  là  quelque  chose  de  surnaturel.  II 
n'est  pas  dans  l'ordre  commun  qu'un  flambeau  se  fût  allumé  sur  le 
premier  désir  que  jV.ii  ai  témoigné. 


iOUllM-K  II,  SCKNE  V.  i;'3 

A  la  bonne  heure!  vous  reioimaissez  la  véritdî 

IlùN  MAXUr.L. 

Je  suis  glacé.  —  Partons. 

COSME. 

Vous  avez  peur,  vous  aussi? 

A\GF.LA,  à  part. 
Je  vois  la  table...  et  sur  la  tal)le  des  papiers. 

Elle  se  dirige  vers  ia  taLlo, 
DON  MAN'IIEL. 

Vive  Dieu  !  je  ne  sais  que  penser  de  tout  ceci. 

ces  VIE. 

Eh  bien,  celte  lumière  nous  montre  précisément  ce  que  nous 
cherchons,  sans  que  nous  puissions  voir  qui  la  porte. 
Doua  Angola  ôlc  l:i  himipre  de  li  lanterne,  la  mel  dans  un  chandelier  qui  se  tiouve  sur 

h  taille,  prend  un  siCj;c,  et  s'assiel  eu  tournant  le  do<,  à  don  Manuel  et  à  Cosme. 

ANGELA. 

Je  pose  ici  la  lumière,  et  je  vais  voir  un  peu  ce  que  disent  ces 
papiers. 

DON  MANUEL. 

Ne  bouge  pas.  —  Ce  flambeau  éclaire  parfaitement  tous  Icj 
objets...  et  ja'iais  je  n'ai  tien  vu  d'aussi  beau  que  cette  femme... 
11  n'y  a  ici  que  des  prodiges  sans  cesse  renaissants.  Que  faire? 

COSME. 

Il  paraît  qu'on  s'établit  ici  pour  quelque  temps,  puisque  I'or  a 
pris  un  siège. 

DON  MANUEL. 

C'est  la  plus  merveilleuse  beauté  qui  soit  sortie  des  mains  do 
Dieu. 

COSME. 

Vous  avez  raison,  c'est  Dieu  seul  qui  l'a  faite. 

DON  MANUEL. 

Vois  ses  yeux.  L'éclat  de  ce  flambeau  n'est  rien  comparé  à  ieuj 
éclat. 

COSME. 

Ce  sont  les  astres  du  ciel  de  Lucifer! 

DON  M.WUEL. 

Ses  cheveux  brillent  comme  les  rayons  du  sole:!. 

COSME. 

C'est  peut-êlre  là  qu'elle  les  a  pris. 

DON  MAiNUEL. 

Chaque  boucle  de  ses  cheveux  est  une  étoile. 

COSME, 

Il  n'y  a  rien  là  d'étonnant. 

DON  MANUEL. 

Impossible  de  voir  une  beauté  plus  accompli*, 


480  L'I'SPRlï  FOLLET. 

COSME. 

Vous  ne  diriez  pas  cela  si  vous  aviez  vu  son  pied.  C'est  toujours 
par  le  pied  qu'ils  se  Irahisseni  '. 

1)11.*;  MA\UKI.. 

Quel  miracle  de  grâce  1  quel  ange  charmant! 

COSMli. 

Sauf  le  pied,  monseigneur. 

i)().\  ma\ui:l. 
Mais  qu"est  ceci?...  Dans  quel  but  prend-elle  mes  papiers? 

(OSME. 

Elle  veut  mettre  de  côté  probablement  ceux  que  vous  clicrehei; 
afin  de  vous  en  éviter  la  peine.  C'est  un  esprit  follet  rempli  de  com- 
plaitaiice. 

D0.\  MANUEL. 

0  ciel!  que  dois-je  faire?...  Pour  la  première  fois  de  ma  vie  j'ai 
connu  la  jicur. 

COSME. 

Moi,  ce  n'est  pas  la  première...  ni  la  dernière 

DO.X   M.\NUEL. 

Je  tremble,....  mon  sang  .«'e^t  glacé  dans  mes  veines....  Mais 
ron,  bannissons  une  ridicule  frayeur,  et  voyons  vive  Dieu!  si  par 
mon  courage  je  ne  triompherai  pas  de  cet  enchantement.  (//  s'ap' 
proche  de  doua  Angela  ,  et  la  saisit  par  le  bras.)  Ange,  démon  ou 
femme,  vous  ne  m'échapperez  pas  cette  fois. 
ANGELA,  à  part. 

Hélas!  son  départ  était  feint.  Il  aura  sans  doute  appris  que 

COSME. 

Au  nom  du  cifil  ou  de  l'enfer,  parlez. 

ÂXGELA. 

J  uODS  notre  rôle. 

COSME. 

Qui  êies-vous,  et  que  nous  voulez-vous? 

ANfiELA. 

Généreux  don  Manuel,  à  qui  Dieu  promet,  par  ma  bouche,  une 
signalée  récompense,  ne  me  louchez  pas,  de  grâce,  ou  vous  per- 
driez le  bonheur  que  le  ciel  vous  réserve.  Je  vous  ai  écrit  ce  soir. 
dans  mon  dernier  billet,  que  nous  ne  tarderions  pas  à  nous  voir,  e» 
c'est  pourquoi  je  suis  venue.  Et  puisque  j'ai  tenu  ma  parole,  lais- 
sez-moi; le  moment  n'est  pas  encore  arrivé  où  je  dois  me  confier  à 
vous.  Laissez-moi,  vous  dis-je,  jusqu'à  demain,  et  ne  parlez  à  per- 
sonne de  ce  que  vous  avez  vu.  Pour  la  troisième  fois,  laissez- moi, 
et  allez  en  paix. 

COSME. 

Puisqu'elle  nous  congédie,  monseigneur,  qu'attendons-nous? 

*  Le  Démon,  comme  ou  (ait,  a  le  pied  fourctiu. 


]0iu;a(:1':  ii.  sckiNK  v.  i8i 

IlON    iM  A  NUI  !.. 

Vive  Dieu!  je  siii-;  IiMtitcux  d'être  fiiiisi  joué,  et  i!  faut  enfin  que 
tout  s'i'c  .'iiiei.>'SC. —  l'cimnc,  qui  que  vous  soyez,  parlez,  ropondez- 
moi  :  Oui  rtis-vous?  ("ummeiil  fles-vous  entrée  iei  V  et  dans  quel 
but?...  Femni!  ou  di'iniin,  répondez.  Alors  nirnie  que  vous  seriez  un 
défuiin.je  ne  vous  (  raincJrais  ('as,  cl,  je  n'en  puis  douter,  vous  êtes 
une  l'iinnic. 

COSME. 

C'est  tout  un. 

ANGEl.A. 

Ne  me  touchez  pas!...  San>  quoi  vous  perdez  le  bonheur  qui  vous 
ailiiid. 

COSMR. 

Le  seigneur  d  able  a  raison.  ISe  le  touchez  pas  :  car  il  n'est  ni  ua 
luth  ni  une  harpe  '. 

DON   MVNUEL. 

Si  vous  êtes  un  esprit,  et  c'est  ce  que  j'aurai  bientôt  vu  avec  mon 
épée  ..  si  vous  êtes  un  esprit,  j'aurai  beau  vous  frapper,  je  ne  vous 
ferai  point  de  mal. 

A>GF.i,A,  effrayée. 

Non,  non!  Remettez  votre  épée  dans  le  fourreau!  ne  me  frap- 
pez pas!  ne  vous  souillez  pas  du  sang  d'une  femme!...  Oui,  je  Tai 
dit,  je  suis  une  femme,  et  mon  seul  crime  c'c;t  d'aimer,  i^par^'nez- 
moi! 

DON   MANUEL. 

Parez;  qui  êtcs-vous? 

ANGF.l.A. 

Je  le  vois,  il  faut  vous  le  diie.  Je  ne  puis,  comme  je  l'espérais, 
vous  cacher  plus  longtemps  mon  air.our...  IMais  si  l'on  nous  voyait,  si 
l'on  nous  entendait,  vous  et  moi,  nous  seiions  morts...  Vi.us  ne  savez 
pas  qui  je  suis.  —  Ainsi  donc,  seigneur,  pour  prévenir  le  danger, 
fermez  celle  porte  cl  même  celle  de  la  galerie,  afin  qu'on  n'aperçoive 
pas  la  lumière. 

DON   MANUEL. 

Eclaire  moi,  Cosme,   et  allons  fermer  les  portes.  —  Eh  bien,  à 
ésent,  que  dis-tu?  Est-ce  une  femme?  ou  un  esprit  follet? 

COSME. 

N'était-ce  pas  aussi  mon  avis? 

lia  sorlcrt. 

angi;la. 
Maintenant,  il  fautqueje  déclare  la  vérité...  Don  Manuel  a  fermé 
la  porte  en  dehors,  et  Isabelle  a  fermé  de  son  côté.  Ainsi... 

liabcllo  ciiU'oiivre  l'uimoiie. 
ISABELI  E. 

Tst!  tst!  madame,  votre  frère  demande  après  vous. 

'  Ci".^<'r'in  jonc  siir  le  lioiiMo  sens  du  vcrbû  tocar  (loiiulior). 
.1.. 


182  L'ESPniï  FOLLET. 

AXGEr.A. 

Quel  bonheur  que  tu  sois  arrivée  si  à  propos  !  0  amour!  je  suis 
gauvéel 

Elles  sorlcnt,  et  l'on  voit  renlrcr  DON  MANUEL  et  COSME. 

D0\   MANUEL. 

Voilà  les  portes  fermées.  A  présent,  madame,  achevez.  Mais  qu'est 
ceci?  Où  est-elle? 

COS.ME. 

Que  sais-je? 

DON   MANDEL. 

Peut-être  se  sera-t-eile  cachée  dans  l'alcôve?...  Marche  devant 
moi. 

C0S51E. 

Non,  mon  seigneur.  Allant  à  pied,  ce  serait  grossier  à  moi  de 
passer  devant. 

DON  MANUEL. 

Visitons  tout  l'appartement.  Donne-moi  ce  flambeau. 

COSUE. 

Le  voilà. 

Ils  sortenl  et  renlreai  aussitôt. 
DON  MANUEL. 

Quel  sort  cruel  que  le  mien! 

COSME. 

Eh  bien!  vous  voyez,  il  n'est  pas  sorti  par  la  porte. 

DON  MANUEL. 

Et  [lar  oii  serait-on  sorti? 

COSME. 

Je  n'en  sais  rien.  — Mais  vous  voyez,  je  l'ai  toujours  dit,  c'est  un 
diable,  et  non  une  femme... 

DON  MANUEL. 

Vive  Dieu!  je  vais  visiter  tout  l'appartement.  11  faut  que  je  voie 
£i  derrière  ces  tableaux  la  muraille  ne  serait  point  percée;  s'il  n'y 
a  point  de  trappe  sous  ces  tapis;  s'il  n'y  a  point  quelque  trou  dis- 
simulé au  plafond. 

COSME. 

Je  ne  vois  ici  que  cette  armoire. 

DON  MANUEL. 

Oh  !  ce  meuble  ne  peut  pas  être  suspect.  Il  est  rempli  de  verres... 
Viens  voir  le  reste. 

COSME. 

Je  ne  suis  pas  curieux. 

DON  MAMUEL. 

Je  ne  puis  pas  admettre  qu'elle  ait  une  forme  fantastique,  aé- 
rienne, puisqu'elle  avait  peur  de  mon  épée. 

COSME. 

Comment  a-t-il  pu  deviner  que  nous  reviendrions  cette  nuit? 


JOURNEE  III,  SCENE  I.  iSZ 

D0\  MANUEL. 

Elle  a  eu  peur  comme  une  femme,  elle  a  fui  comme  un  fao 
tAme...  Je  lai  touchée  comme  un  être  humain,  elle  s'est  ilissip! 
comme  une  illusion.  —  Vive  Dieu  !  je  ne  sais  que  croire. 

COSME. 

Moi  si. 

DON  MANUEL. 

Et  que  crois-tu? 

COSME, 

Que  c'est  une  femme  diabie.  Et  il  n'y  a  rien  là  d'étonnant;  car 
ei  la  femme  est  un  démon  toute  Tannée,  il  peut  bien  se  faire  qu'une 
fois  par  hasard  le  démon  soit  une  femme. 


JOURNEE  TROISIEME. 
SCÈNE  I. 

Dans  la  maison  de  don  Juan. 

Entrent  DON  MAMUEL  et  ISABELLE.  Don  Manuel  marche  comme  à  tâtons. 
Isabelle  le  guide. 

ISABELLE. 

Attendez-moi  dans  cette  salle.  Ma  maîtresse  viendra  bientôt  vous 
y  trouver. 

Elle  son. 

DON  MANUEL. 

La  plaisanterie  n'est  pas  mauvaise.  —  A-t-elle  fermé?...  Oui. 
Y  a-t-il  une  peine  égale  à  la  mienne?  Je  revenais  de  l'Escurial,  et 
ma  beauté  mystérieuse,  cette  fée  céleste,  m'écrit  une  lettre  où  elle 
mi  dit  fort  tendrement  :  «  Si  vous  avez  le  courage  de  me  venir  voir, 
il  faut  que  vous  sortiez  cette  nuit,  accompagné  de  votre  valet.  Deux 
hommes  vous  attendront  dans  le  cimetière  de  Saint-Sébastien...  (le 
lieu  n'est-il  pas  bien  choisi?)  Ils  auront  avec  eux  une  chaise  à  por- 
teurs, etc.,  etc.  »  Et  en  effet.  Je  monte  dans  la  chaise  ;  on  va  à  droite, 
à  gauche,  en  tous  sens,  jusqu'à  ce  que  j'aie  cessé  de  me  reconnaître, 
et  à  la  (in,  je  mets  pied  à  terre  près  d'un  portail  sombre  et  noir,  et 
d'un  sinistre  aspect.  —  Là,  vient  à  moi  une  femme,  —  du  moins  si 
j'en  juge  par  la  voix  et  l'apparence,  —  laquelle  me  conduit  soigneu- 
sement à  travers  l'obscurité,  sans  me  dire  un  mot...  Mais  j'entrevois 
de  la  lumière  par  la  fente  d'une  porte...  0  amour,  te  voilà  arrivé  au 
comble  de  tes  vœux!...  Je  puis  voir  la  dame  inconnue.  {Il  regarde 
par  le  trou  de  la  serrure.  )  Le  riche  mobilier  !  les  brillantes  femmes  ! 
que  celte  salle  est  décorée  avec  goût  1  Que  ces  dames  sont  galamment 
parées  ! 


184  L'ESPRIT  FOLLET. 

On  ouvre  !a  porte,  tt  entrent  une  foule  de  Dames,  portant  les  une?  des  confi- 
tures, les  autres  de  l'eau  dans  des  flacons.  Elles  délilent  devant  don  Manuel 
en  lui  fuisanl  la  révi'rence  à  mesure  qu'elles  passent  devant  lui.  Tout  en  der- 
nier entre  DONA  ANGELA,  richement  vôtue. 

ANGELA,  bas,  à  Béatrix. 
IMes  frères  vous  croient  retournée  chez  vous.  Vous  n'avez  rie.-)  à 
craindre.  Vous  resterez  ici  cachée. 

BÉATiiix,  bas,  à  Angela. 
Et  quel  rôle  me  donnez-vous? 

ANGELA,  de  même. 
En  ce  moment  vous  êtes  ma  suivante.  Plus  tard,  tout  à  l'heure, 
vou<  verrez,  de  l'endroit  que  je  vous  ai  dit,  le  reste  de  l'aventure. 
[A  don  Manuel.)  Vous  devez  être  fatigué  de  m'attendre. 

DON  MANUEL 

Non,  madame;  car  celui  qui  attend  l'aurore  sait  bien  que  son 
ennui  doit  demeurer  enseveli  dans  les  ténèbres  de  la  froide  nuit; 
et  si  mon  attente  n'éla't  pas  dégagée  d'une  vive  impatience,  il 
s'y  niè  ait  aussi  une  profonde  joie.  Toutefois,  madame,  vous  n'aviez 
pas  besoin  de  me  faire  passer  dehors  la  nuit  dans  les  ténèbres  pour 
moiiti  c.-  ensuiie  à  mes  yeux  le  soleil  de  votre  beauté.  Ce  soleil,  plus 
éclatuiil  et  plus  éblouissant  que  l'autre,  aurait  pu  se  montrer  immé- 
diateriicnt  après  lui,  bien  sûr  d'obtenir  encore  les  hommages  et  l'ad- 
miiaiinn  des  mortels. 

ANGELA. 

Je  devrais  vous  remercier  de  ces  discours  galants;  mais  j'aime 
mieux  >ous  en  gronder.  —  Je  ne  suis  pas  le  soleil,  étant  au  contraire 
obligée  d'attendre  la  nuit  pour  me  montrer.  Non,  seigneur  don  Ma- 
nuel, je  ne  suis  qu'une  simple  femme  qui  vous  donne  un  éclatant 
lénioiguage  des  sentiments  qu'elle  a  pour  vous. 

DON    MAÎSIEL. 

Ces  sentiments  ne  doivent  pas  être  très-vifs,  j'imagine  et  quoique 
je  me  voie  en  ces  lieux,  j'aurais  encore,  madame,  le  droit  de  me 
plaindre  de  vous. 

ANGBLA. 

Vous  plaindre  de  moi! 

DON  MANUEL. 

Oui,  madame.  Vous  ne  vous  fiez  pas  à  moi.  Je  ne  sais  pas  qui  voua 
êtes. 

ANGELA. 

Je  vous  en  supplie,  ne  me  demandez  pas  cela;  il  me  serait  ini- 
possible  de  vous  l'accorder.  Si  vous  voulez  revenir  causer  avec 
moi,  ce  sera  à  condition  que  vous  ne  m'adresserez  aucune  question  à 
cet  ég  ird.  Je  dois  demeurer  pour  vous  une  énigme  :  je  ne  suis  pas 
ce  que  je  parais,  et  je  ne  parais  pas  ce  que  je  suis.  Ce  n'est  qa'into- 
gnito  que  je  puis  me  trouver  avec  vous.  Si  vous  veniez  à  me  con- 
Dailre  ,  vous  cesseriez  de  m'aimer.  Je  ressemble  à  ces  tableaux  qui 


JOURNKK  1!I.  SCE.NIÎ  I.  183 

charmentou  déplaisent  suiv.nu  qu'on  les  regarde  sous  Ici  ou  teljo  ir. 
Aujourd'hui  vous  me  voyez  sous  un  jour  favorable,  et  vous  clés  bien 
porté  pour  moi.  Demain,  en  me  voyant  sous  un  jour  dilTcrenl,  v(jus 
me  haïriez  peut-être.  11  mesiiflira  de  vous  dire  que,  quanta  ce  (]ue 
vous  avez  cru  que  j'étais  !a  dame  de  don  Louis,  vos  soupçons  étaient 
mal  fondés;  je  vous  l'atteste  sous  serment. 

DON  MANUEL. 

Mais  alors,  madame,  quel  motif  aviez-vous  de  vous  cacher  de  lui  ? 

ANGELA. 

Je  puis  être  une  femme  principale  qui  craignait  d'être  compromise 
si  don  Louis  l'eût  reconnue. 

nON  MANUEL. 

Eh  bien  !  dites  moi  seulement  par  quel  moyen  vous  pénétrez  dans 
la  maison  que  j'habile. 

ANGELA. 

Cela  même,  je  ne  puis  pas  encore  vous  le  dire  II  y  aurait  le  même 
inconvénient. 

BÉATRix,  à  part. 

C'est  le  moment  d'entrer  en  scène.  [A  dona  Ângela.)  Voici  l'eau  et 
les  confitures;  votre  excellence  voudraii-elle...  ? 

Les  dames  s'approulieul  poiianl  des  sfrvioile'!,  de  Teau,  et  des  conserves  dans  de 
pclilcs  laiS'Cs. 

ANGF.LA. 

Quelle  impertinence  ridicule!...  Qui  se  nomme  ici  excellence?... 
Voulez-vous  par  là  faire  croire  au  seigneur  don  Manuel  que  je  suis 
une  grande  dame? 

BÉATRIX. 

Mais,  madame... 

DON  MANUEL,  à  part. 

La  suivante  s'est  oubliée,  et  me  voilà  un  peu  instruit  Je  crois 
maintenant  et  je  dois  croire  que  c'est  une  grande  dame  qui  cachait 
ta  position,  et  qui  a  su  obtenir  le  secret  à  force  d'or. 

On  entend  la  voix  de  don  Juan,  tt  tout  le  moade  se  trouble, 

DON  JDAN,  du  dehors. 
Ouvrez,  Isabelle;  ouvrez. 

ANGELA. 

0  ciel!  quel  est  ce  bruit? 

ISABELLE. 

J»  me  meurs. 

BÉATRIX. 

Je  tremble. 

DON  MANUEL. 

Le  ciel  me  protège!  je  ne  suis  pas  encore  à  bout  de  soucil. 

ANGELA. 

Seigneur,  voilà  mon  père. 

IG. 


186  L'ESPRIT  FOLLET. 

DON  MANUEL. 

O'i'ordonnez-votis? 

A\CEL*. 

Il  faut  vous  caclier  au  plus  lot.  {Bas,  à  Isabelle.)  Conduis-le  vite 
t  CCI  apparlemcnt  écarté  Tu  m'entends? 

ISABni.I-E. 

Oui,  madame.  {A  don  Manuel.)  Allons,  vite. 

DON  JUA\,  du  dehors. 
Eh  bien!  ouvrira-t-on? 

DON  MANUEL,  à  part. 
Protége-moi,  ô  cicll  car  il  y  va  de  mon  lionneur  et  de  ma  vie. 

Don  Manuel  el  IsuIl'Ui;  sorlent. 

DON  JUAN,  du  dehors. 
Je  vais  jeter  la  porte  à  bas. 

ANGEI.A. 

Retirez-vous,  Béatrix,  vous  en  avez  le  temps,  dans  cette  chambre. 
Qu'il  ne  vous  trouve  pas  ici! 

BÉATRIX. 

Vous  avez  raison. 

E.!e  sort. 
ANCEI-A. 

Que  venez-vous  chercher  ici,  à  cette  heure?  quel  tapage  vons 
faites! 

DON  JUAN. 

C'est  à  vous  d'abord  de  me  repondre.  Que  signilîe  cet  équipage? 

ANGELA. 

Les  vêtements  de  deuil  me  remplissent  de  tristesse  et  de  mélan- 
colie, et  j'ai  revêtu  ces  habits  pour  voir  si  cela  m'égayerait  un  peu. 

DON  JUAN. 

Il  n'en  faut  pas  douter  :  tous  vos  chagrins,  mesdames,  se  guérissent 
avec  des  parures  et  des  bijoux. 

ANGE LA. 

Qu'importe,  puisque  personne  ne  me  voit? 

DON  JUAN. 

Dites-moi,  Béatrix  est-elle  retournée  chez  elle? 

ANGELA. 

Oui;  son  père  a  oublié  la  querelle  passée. 

D0\   JUAN. 

Voilà  toutce  que  je  voulais  savoir,  pourbien  m'assureroù  jedevaîs 
aller  lui  parler  cette  nuit.  Adieu  ;  et  si  vous  m'en  croyez,  changez  ce 
costume,  qui  ne  vous  convient  pas. 

11  tort. 
Entre  BÉATRIX. 

ANGELA. 

Fermez  cette  porte,  Béatrix. 


JOURNÉE  III,  SCÈNE  II.  1G7 

BIÎATIUX. 

Nous  l'avons  échappé  belle!...  Et  votre  frère  qui  va  chez  moi  me 
chercher! 

ANf.ELA. 

Maintenant,  en  attendant  que  don  Manuel  revienne  de  son  appar- 
tement, entrons  dans  ce  cabinet  afin  qu'on  ne  nous  entende  pas. 

BÉATRIX. 

Si  vous  vous  lirez  bien  de  cette  aventure,  vous  pourrez  vousap 
peler  l'Esprit  follet. 

Elles  iOilont. 

SCÈNE  III. 

Un  aulie  aiiparlomenl. 
Entrent  par  l'armoire  DON  MANUEL  et  ISABELLE. 

ISABELLE. 

Demeurez  ici;  et  faites-y  bien  attention,  pas  de  bruit. 

DON   SIANUEL. 

Je  nie  tiens  immobile  et  en  silence  comme  une  statue. 

ISABELLE. 

0  ciel  t  puissé-je  réussir  à  bien  fermer,  malgré  le  trouble  où  je 
suis  ! 

Elle  sort. 
DON   MANUEL. 

0  Dieu  !  quelle  folie  d'aller  ainsi  se  précipiter  en  aveugle  dans 
des  périls  inconnus!...  Me  voici  dans  une  maison  appartenant  à  une 
dame  de  haut  rang...  une  excellence  pour  le  moins...  mais  bien 
éloignée  de  celle  que  j'habite.  Mais  quel  est  ce  bruit?  on  dirait  que 
l'on  ouvre...  oui,  el  même  voilà  qu'on  entre. 

Entre  COSME. 

COSME. 

Grâce  à  Dieu,  je  pourrai  cette  nuit  rentrer  chez  nous  sans  crainte, 
quoique  j'y  rentre  sans  lumière;  car  puisque  monseigneur  l'esprit 
follet  est  en  ce  moment  avec  mon  maître,  il  ne  doit  pas  s'inquiéter 
de  moi.  (Il  heurte  don  Manuel  )  Mais  tout  n'est  pus  fini...  Qui  va  là? 
qui  est  là? 

DON  MANUEL. 

Qui  que  vous  soyez,  taisez-vous,  silence!  ou  je  vous  perce  de  mon 
épée. 

COSME. 

Modérez-vous;  je  ne  parlerai  pas  plus  qu'un  pauvre  nécessiteux 
dans  la  maison  d'un  parent  riche. 

DON  MANUEL. 

C'est  sans  doute  quelque  valet  qui  sera  entré  ici  par  hasard.  In- 
formons-nous de  lui  oij  je  suis.  ~-  [Haut.)  Dites-moi  quelle  est  (ctte 
maison  et  qui  en  est  le  maître? 


18»  L'ESPRIT  FOLLET. 

(  OSMK. 

Seigneur,  le  maître  et  la  maison  apijartiennent  au  diable,  — qui 
m'cnipoile!  —  car  il  demeure  ici  une  dame,  suriiominée  l'Esprit 
follet  ,  qui  n'est  autre  chose  que  le  déraon  sous  la  fijjure  dut.c 
femme. 

DON  MANUEL. 

Et  VOUS,  qui  ôtes-vous? 

COSME. 

Je  suis  un  valet,  un  domestique,  un  scr\i(eur,  qui,  sans  en  savoir 
le  motif  ni  le  but,  est  soumis  a  ces  enchantements. 

DON  MANIEL. 

Et  qui  est  votre  maître? 

COSME. 

Un  fou,  un  sot,  un  insensé,  un  imbécile,  un  nigaud,  qui  se  perd 
I)Our  celte  dame. 

DON  MANUEL. 

Et  il  s'appelle?... 

COSME. 

Don  Manuel  Enriquez. 

DON  MiNUEL,  à  part. 
Jésus!  qu'enlends-je? 

COSME. 

Et  moi,  je  m'appelle  Cosme. 

DON  MANUEL. 

Toi,  Cosme?  et  comment  es-tu  entré  ici?  Je  suis  ton  maître.  As-tu 
suivi  ma  chaise î  es-lu  entré  ici  à  ma  suite? 

COSME. 

A'oilà  un  plaisant  conte!  Dites-moi  vous-même  comment  il  se  fait 
que  je  vous  trouve  ici.  N'èles-vous  pas  allé  seul,  bra\ement,  là  où 
l'on  vous  attendait?  Comment  dune  revenez-vous  si  tôt?  et  comment 
êtes  vous  entré  ici,  puisque  j  avais  la  citf? 

DON    MANUEL. 

Riais  où  donc  sommes  nous? 

COSJIE. 

Dans  votre  appartement...  ou,  si  vous  aimez  mieux,  dans  l'appar- 
tement du  démon. 

DON  MANUEL. 

Vive  Dieu  !  tu  mens...  car  j'étais,  il  n'y  a  qu'un  instant,  dans  un 
autre  tout  diiïén  nt  et  bien  loin  d'ici. 

COSVIE. 

Ma  foi!  il  y  a  là-des'Ous  quelque  tour  de  l'esprit  follet.  Pour 
moi,  je  vous  ai  dit  la  vérité  pure. 

DON  MANIRL. 

Tu  me  ferais  perdre  la  raison. 


JOURNHE  III,  SCÈNE  II.  I8î) 

cosMi;. 
Vous  ne  me  croyez  pas?  eh  bien,  sortez,  allez  jusqu'au  portail., 
vous  serez  bientôt  désabusé. 

DON  MANUEL. 

C'est  bien...  je  vais  voir. 

Il  sort. 
COSME. 

Ah  1  messeigneurs,  quand  sortirons-nous  de  toutes  ces  fourbe» 
ries  •? 

Entre  ISABELLE,  par  l'armoire. 

ISABIÎLLE. 

Le  seigneur  don  Juan  est  sorti...  et  afin  que  le  seigneur  don  Ma- 
nuel ne  reconnaisse  pas  les  lieux,  je  viens  au  plus  vite  !e  cherclier. 
(Appelant.)  Tst!  tsl!  monseigneur! 

COSME,  à  part. 

C'est  encore  pis!...  Tous  ces  tst!  tst!  me  pénètrent  jusqu'au  cœur. 

ISABELLE. 

IHaintenant  monseigneur  est  couché. 

COSME ,  à  part. 
De  quel  se'gneur  parle-t-on? 

Entre  DON  MANUEL. 

D0\    MANUEL. 

En  elTet,  «est  bien  ici  mon  appartement. 
ISABELLE,  à  Cosme. 
C'est  vous? 


Oui,  c'est  moi. 

Venez. 

Tu  avais  raison. 

Allons,  n'ayez  pas  peur. 


COSME. 

ISABELLE. 

DON  MA>UEL. 

ISABELLE. 


COSME. 

Seigneur,  voilà  l'esprit  follet  qui  m'emporte. 

Isabelle  prend  Cosme  pir  la  main,  cl  elle  sort  avec  lui  par  où  elle  est  Ontr^iA 
DON    MANUEL. 

Ne  saurons-nous  pas  enfin  ce  que  tout  cela  signifie?  —  Réponds- 
moi  donc,  imbrcilel  —  Cosme!  Cosme!...  Je  ne  rencontre  que  le 
mur!  —  Nétait-il  pas  ici  tout  à  l'heure?  ne  parlais-je  pas  avec  lui? 
Où  a-t  il  déjà  disparu?  —  Jen  perdrai  l'esprit.  —  Mais  bientôt 
quelqu'un  va  nécessairement  entrer.  —  11  faut  que  je  voie  par  où. 
—  Je  vais  me  caeher  dans  celte  alcôve,  et  je  me  tiendrai  là  en  ob- 
servation jusqu'à  ce  que  j'aie  découvert  cet  esprit  follet. 

11  sort. 

'  Comme  il  arrive  souvent  aux  graciosos  de  la  comédie  espagnole,  Cosme  évidem- 
meniiadrcsse  ici  au  piililic. 


190  L'ESPRir  FOLLET. 

SCÈNE  iir. 

L'arparlcmciil  de  dona  Angela. 

Entrent  DONA  ANGELA,  DONA  I3ÉATRIX  et  les  autres  Dames. 

ANGELA. 

Puisque,  —  en  l'absence  de  mon  frère,—  Isabelle  est  allée  chercher 
don  Manuel,  que  tout  s'apprête  pour  quand  il  arrivera  ici.  Mettez 
sur  la  table  la  collation,  et  attendons-le. 

BÉATRIX. 

Je  n'ai  jamais  rien  vu  de  plus  amusant. 

ANGELA. 

Vient-il? 

UNR  SUIVANTE. 

Oui,  j'entends  le  bruit  de  ses  pas. 

Entrent  ISABELLE  et  COSME. 

COSME. 

Ah!  malheureux,  oîi  vais-je?...  quelle  triste  aventure!  Slais  non, 
puisque  je  vois  ici  réunies  lant  de  beautés...  Suis-je  Cosmeîou  bien 
Aniadis,  ou  Délianis? 

ISABELLE. 

Le  voici,  madame.  Slais  que  vois-je? 

COSME. 

C'est  une  illusion,  et  plaise  à  Dieu  que  ça  ne  finisse  pas  mal. 

ANGELA. 

(Ju'est  ceci,  Isabelle? 

ISABELLE. 

Madame,  je  suis  allée  tout  à  l'heure  où  j'avais  laissé  don  Manuel, 
Et,  sans  le  vouloir,  j'ai  emmené  sun  valet. 

BÉATIUX. 

La  belle  excuse! 

ISABELLE. 

Je  n'avais  pas  de  lumière. 

ANGELA. 

Hélas!  tout  est  découvert. 

BÉATRIX. 

11  vaut  mieux  le  tromper.  [Haut.]  Cosn:cî 

OOSME. 

Plaît-il? 

BÉATRIX. 

Approchez. 

COSME. 

Me  voici. 

BÉATRIX. 

Approchez  encore.  N'ayez  pas  peur. 


JOURNEE  III,  SCÈNE  ill.  11,1 

COSME. 

Moi!  un  homme  de  ma  sorte  avoir  peuri 

ANGELA. 

Eh  bien,  alors  approchez. 

cosMiî,  à  part. 

Il  n'y  a  plus  à  hésiter.  {Haut.)  C'était  de  ma  part,  mesdames, 
respect  et  courtoisie,  et  non  pas  crainte.  Lucifer  lui-même  ne  me  fe- 
rait pas  peur  sous  des  habits  de  femme.  Ce  ne  serait  pas  la  première 
fois  qu'il  aurait  revêtu  ce  costume  :  car  c'est  le  démon  lui-même 
qui,  pour  nous  damner,  a  inventé  les  cotillons.  Un  beau  jour,  sous 
la  forme  d'une  belle  fille  élégamment  parée,  il  se  montra  à  un 
berger.  Celui-ci,  dès  qu'il  la  vit,  fut  enflammé  d'amour.  Il  s'en 
donna  à  !a  diable.  —  Puis  le  démon,  se  montrant  sous  son  horrible 
forme,  lui  dit  ainsi  d'une  voix  sévère  :  «  Ne  vois-tu  pas,  malheureux, 
quelle  est  de  la  tête  aux  pieds  la  beauté  que  tu  as  possédée?  Dés- 
espère donc,  puisque  tu  as  commis  un  tel  péché.  »  Mais  le  berger, 
sans  s'inquiéter  de  rien, lui  répondit  :  «Si  tu  prétends, ombre  trom- 
peuse et  vaine,  effrayer  un  mortel,  reviens  par  ici  demain  malin 
sous  ta  forme  première,  et  tu  me  reverras  non  moins  empressé  et 
galant  que  tout  à  l'heure.  Apprends  par  là  que  sous  des  habits  de 
femme  le  démon  même  peut  être  aimé.  » 

ANGELA. 

Revenez  à  vous.  Prenez  de  ces  confitures  et  buvez;  les  émotions 
excitent  la  soif. 

COSME. 

Je  n'ai  pas  soif. 

béatrix. 
Il  faut  vous  lester;  car  vous  avez  à  faire  deux  cents  lieues. 

COSME. 


Oa  frappe. 
ANCELA. 

BÉATRIX. 


Ciel!  qu'entends-je? 

On  a  frappé? 
Oui. 

ISABELLE. 

Quel  tourment! 

ANGELA. 

Quel  ennui! 

DON  LOUIS,  du  dehors. 
Isabelle  ! 

BÉATRIX. 

Le  ciel  me  soit  en  aide! 

DON  LOUiS. 

Ouvrez  donc. 

ANGELÂ. 

C'est  don  Louis.  Mes  deux  frères  se  sont  donné  le  mot. 


Elle  fo-t. 


19=>  j;i:spRiT  roLLiiT. 

ISxBl.l  LE. 

Quelle  silualion  ! 

BÛSTIUX. 

Je  \ais  me  cichcr. 

COSME. 

Voici  sans  doute  le  vciliab'.e  esprit  follet. 

ISABELLE. 

Venez,  suivez  moi. 

COSUE. 

J'obéis. 

Ils  sortent 
Eitre  nON  LOUIS.      . 

ANGF.LA. 

Que  venez-vous  donc  clierclicr  ici? 

T)n\    LOUIS. 

Il  faut  que  mc>  chagrins  \iennenl  troubler  vos  plaisirs.  —  J'ai  vu 
à  rentrée  lic  cet  appai temeni  une  chaise  a  porteurs,  et  comme  mon 
frère  est  venu,  j'ai  p  usé  que  B-atris  était  de  retour. 

AAGELA. 

Et  que  prétendez-vous? 

D0\  LOUIS. 

Logé  au-de.'sous,  j'ai  cru  entendre  du  bruit  sur  ma  tète,  et,  pour 

m'assurcr  de  ce  qui  se  jcisse  ici,  je  venais  voir.  (//  soulève  une  ta- 
piss'jrie,  et  voit  Béalrix  )  Quoi!  vous  ici  en  cllct,  Bc;;trix? 

BÉ^TItlX. 

J'ai  été  obligée  de  revenir,  mon  père  étant  toujours  en  colère 
coi.lrc  moi. 

DON  LOI  is. 

Vous  paraissez  toutes  deux  troub'écs.  {Montrani  la  tahle.)  Quels 
sont  ces  préparatifs? 

ANGELA. 

Mon  Dieu!  de  quoi  voulez-vous  que  s'occuper!  des  femmes 
quand  elles  sont  ensemble? 

Isabelle  el  Cosnie  font  du  bruit  ilan-i  l'uiinoire. 
DON  LOUIS. 

El  quel  est  ce  bruit? 

ANGELA. 

Je  nie  meurs! 

D0.\  LOUIS. 

Vive  Dieu!  j'ai  entendu  du  bruit.  Qui  ce  peut-il  être?  (//  prend 
la  lumière  et  écarte  l'armoire  pour  entrer.)  Malheureux  que  je 
suis!  je  viens  ici  pour  surveiller  les  intérêts  de  mon  amour,  et  j'y 
truuve  compromis  mon  honneur!  Prenons  ce  (lambeau...  quoique 
avec  la  lumière  tout  se  retrouve,  excepté  l'honneur! 


JOI.Pi.MŒ  m,  SCENE  IV.  101 

ANf.EI.A. 

Ah!  Bi'.-ilrix,  s'il  !c  rencontre  nous  sommes  perdues. 

BÉATIUX 

Vous  n'avez  ritn  à  craindre  s'il  le  trouve  dans  son  appartement. 

ANC.ELA. 

Et  si  Isabelle,  dans  son  trouble,  n'a  pas  bien  fermé,  et  qu'il  soit 
entré  de  l'autre  côlé? 

BÉATIUX. 

Il  iaudra  vous  sauver. 

ANfiCLA. 

J'irai  me  placer  sous  la  prolec'.ion  de  votre  père. 
SCÈNE  IV. 

L'apparlement  de  doD  Manuel 

Entrent  par  l'armoire,  ISABELLE  et  COSME  ;  et  de  l'autre  côté,  DON 
MANUEL,  ninrciiant  à  tâtons. 


Entrez  vite. 

DON  MANUEL. 

Voilà  que  de  nouveau  j'entends  du  monde  ici! 


Elle  iort. 


Entre  DON  LOUIS,  portant  un  flambeau. 

D0\  LOUIS,  à  part. 
Vive  Dieu!  j'ai  vu  un  homme. 

COSME,  à  part. 
Cela  va  mal. 

DON  LOUIS,  à  part. 
Comment  a-l-on  changé  cette  armoire? 

r.osME,  à  part. 
De  la  lumière  !  on  peut  me  voir  !  Cachons-nous  là. 

II  se  cache  sous  nn  bufTet. 
DON  LOUIS. 

Quoi!  c'est  vous,  don  Manuel"? 

DON  MANUEL. 

Quoi!  vous  ici,  don  Louis? 

r.OSME. 

Avez-vous  vu  par  où  il  est  entre?  j'ai  été  mille  fois  sur  le  point 
de  le  dire. 

DON  LOUIS. 

Indigne  cavalier,  hôte  perfide  et  traître,  qui  enlevez  ainsi  l'hon- 
neur d'un  homme  quj'  vous  accueille  en  sa  maison,  tirez  l'épée. 

DON  MANUEL. 

Oui!  mais  seulement  pour  me  défendre...  étonné  de  vous  voir  ici 
«t  d'entendre  un  tel  langage...  Mais  quelle  que  soit  votre  valeur, 

iii.  17 


194  L'ESPRIT  FOLLET. 

vous  ne  me  tuerez  pas..,.,  puisiiue  l'étonnemenl  et  la  douleur  ne 
m'ont  pas  tué, 

nON  LOUIS. 

II  n'est  plus  temps  de  discourir.  H  faut  nous  Lallre. 

DON    MANUEL. 

Accordez-moi,  don  Louis,  un  seul  moment,  pour  voir  si  je  trou- 
verai une  explication  qui  vous  satisfasse. 

D0\  LOUIS. 

Il  n'y  a  point  de  satisfaction  possible.  Si  vous  entrez  jiar  cette 
porte  secrète  dans  l'appartement  de  cette  malheureuse,  que  voijiez- 
vous  que  j'entende  après  un  tel  outrage? 

DON'  MANUIÎL. 

Brisez,  don  Louis,  brisez  cette  épée  sur  mon  stin,  si  jamais  j'ai 
su  qu'il  y  eût  là  une  porte  communiquant  à  son  appartement. 

DON  LOUIS. 

Que  faisiez-vous  donc  renfermé  ici,  sans  lumière? 

DON  MANUEL. 

Que  vous  répondrai-jc?  J'aUcîidais  mon  domestique. 

DON  LOUIS 

]\'e  vous  ai-je  pas  vu  vous  cachant?  Mes  yeux  me  tromperaicnt-iU? 

DON  MANUEL. 

Plus  que  tout  autre  organe,  la  vue  est  sujette  à  erreur. 

DON  LOUIS. 

Et  si  mes  yeux  m'ont  trompé,  l'ouïe  m'aurait-elle  aussi  trompé? 

DON  MANUEL. 

Egalement. 

DON  LOUIS. 

En  effet,  tout  me  trompe;  vous  seul  dites  la  vérité!  Et  vous  seul 
cependant... 

D0\  MANUEL. 

Arrêtez;  car  si  vous  prononciez  un  mot  de  plus,  avant  qu'il  fiit 
achevé,  je  vous  aurais  arraché  la  vie.  —  Que  l'amitié  me  pardonnel 
puisqu'il  faut  que  nous  nous  battions,  don  Louis,  battons-nous  en 
hommes  d'honneur...  Mettez  ce  flambeau  entre  nous  pour  qu'il  nous 
éclaire  également.  Fermez  cette  porte  par  oii  vous  êtes  entré,  pen- 
dant que  je  ferme  l'auire...  Et  puis  jeiez  ia  clef  à  terre,  aGn  que  le 
survivant  puisse  s'enfuir. 

DON  LOUIS. 

Je  vais  mettre  ce  buffet  devant  l'armoire,  afin  qu'on  ne  puisse  pas 
ouvrir  de  l'autre  côté...  malgré  tous  les  efforts  qu'on  ferait. 

11  soulève  le  buITet. 
COSME. 


DON  LOUIS. 


Me  voilà  pris! 

Qui  est  là? 

DON  MANUEL,  à  part. 
Quel  malheur  que  le  mien! 


JOURNÉK  III,  SCÈNE  IV. 

COSME. 

Ce  n'est  personne. 

DON  LOUIS. 

Dites  moi,  don  Manuel,  ne  serait-ce  point  là  le  \Blct  que  vous 
attendiez? 

DON  MANUEL. 

Ce  n'est  point  le  temps  do  vous  expliquer  sa  présence.  Je  sais  que 
je  n'ai  rien  a  me  reprocher;  croyez  de  moi  ce  que  vous  voudrez. 
Nous  avons  l'épée  à  la  main  ..  il  faut  nous  battre. 

D0\   LOUIS. 

Eh  bien,  je  vous  attends  tous  deui. 

DON   MANUEL. 

Vous  m'offensez,  don  Louis,  en  parlant  ainsi.  Mais  je  ne  sais  que 
faire  de  mon  valet  :  le  mettre  dehors,  c'est  nous  exposer  à  ses  ba- 
vardages; et  le  garder  ici,  c'est  me  donner  un  avantage  sur  vous... 
car  il  se  placera  sans  doute  à  mes  côtds. 

COSME. 

Ohl  si  ce  n'est  que  ça  qui  vous  arrête,  vous  pouvez  être  tran- 
quille. 

DON  LOUIS. 

Il  y  a  près  de  l'alcôve  un  petit  cabinet;  vous  n'avez  qu'à  l'y  ren- 
fermer, et  la  partie  sera  ("gale. 

DON  MANUEL. 

L'idée  est  fort  bonne. 

COSME. 

Pour  me  faire  battre  on  pourrait  prendre  beaucoup  de  peines... 
niais  pour  m'empêchcr  de  me  battre,  la  moindre  précaution  est 
inutile. 

Cosme  sort. 
DON  MANUEL. 

Nous  voilà  seuls. 

DON  LOUIS. 

Alors  commençons. 

Ils  se  hatlenl.  L'c'pêe  de  «Ion  Louis  perd  sa  garJc. 
DON  MANUEL. 

Comme  il  y  va  mollement  J 

DON  LOUIS. 

Avec  quelle  vi^^ueur  il  me  pousse!...  Mais  ma  voilà  désarmé... 
mon  épée  n'a  plus  de  garde. 

DON  MANUEL. 

Ce  n'est  point  votre  valeur  qui  ett  en  défaut;  c'est  un  pur  acci- 
dent... Allez  chercher  une  autre  épée. 

UON  LOUIS. 

Vous  êtes  courtois  autant  que  brave.  — [A  part.)  0  ciel!  que 
dois-je  faire  dans  une  situation  si  délicate,  puisque,  au  moment 
même  où  il  vient  de  m'ôter  l'honneur,  il  m'accorde  la  vie?... 
<Juelle  conduite  dois-je  tenir  à  son  égard? 


196  L'ESPRIT  FOLLET. 

DON  MANUEL. 

lih  bien!  vous  n'allez  pas  chercher  une  épée? 

DON  LOUIS. 

J'y  vais;  et  puisque  vous  m'attendez,  je  reviens  promptement. 

DOxN  MANUEL. 

Quand  il  vous  plaira  ;  je  me  liens  ici  à  vos  ordres. 

DO.N  LOUIS. 

Adieu,  don  Manuel. 

Il  sort. 
DON  MANUEL. 

Fermons  cette  porte,  et  tirons-cn  la  clef,  a6n  qu'on  ne  puisse 
voir  qu'il  y  a  du  monde  ici...  Ah  1  quelle  incertitude  et  quelle  con- 
fusion! j'avais  bien  raison  de  penser  qu  il  y  avait  une  issue  sur  cet 
appartcnicnt,  et  que  cette  femme  était  la  dame  de  don  Louis!... 
Tout  arrive  comme  je  l'avais  prévu...  Mais  il  est  vrai  que  le  malheur 
ne  trompe  jamais 

COSME,  du  cabinet. 

Monseigneur,  puisque  vous  êtes  seul,  au  nom  du  ciel!  ouvrez- 
moi...  car  je  crains  de  me  trouver  face  à  face  avec  ce  diable  d'esprit 
follet,  dans  un  cabinet  si  étroit,  qu'il  n'y  a  pas  de  place  pour  un 
seul  de  nous. 

DON  MANUEL. 

Je  vais  l'ouvrir...  ne  serait-ce  que  pour  ne  pas  entendre  plus  long- 
temps les  sottises. 

Don  Manuel  ouvre  à  Cosme. 

Entre  DONAANGELA,  recouverte  J'une  mante;  DON  JUAN  paraît  à  la  porte. 

DON  JUAN. 

Vous  allez,  ingrate,  vous  tenir  ici  pendant  que  je  m'informerai 
du  motif  qui  a  pu  vous  faire  sortir  à  celle  heure...  Je  ne  veux  pas 
que  vous  entriez  dans  votre  appartement  pendant  cette  informa- 
lion  Je  vais  placer  ici  un  valet  qui  m'avertira  si  don  Manuel  vient 

à  rentrer. 

H  son. 
ANGELA,  à  part. 
Hélas!  je  tombe  sans  cesse  d'un  malheur  dans  un  r.utre. 

Entrent  DON  MANUEL  et  COSME. 

COSMC. 

Sortons  vite. 

DON  MANUEL. 

Que  crains-tu? 

COSME. 

Cette  femme  qui  est  un  démon,  et  qui  partout  me  poursuit. 

DON  MANUEL. 

Puisque  nous  savons  à  présent  qui  elle  est,  et  qu'il  y  a  un  bulTet 
devant  celle  porte,  et  que  l'autre  est  fermée  à  clef,  par  où  veui-tu 
qu'elle  ealre? 


JOURNF.E  III.  SCÈNE  IV.  137 

COSME. 

Par  où  elle  voudra. 

DON  MANUEL. 

Tais- toi,  imbécile. 

COSME,  apercevant  An-jela. 
Jésus  !  Jdsus  ! 

DON  MANUEL. 

Qu'est-ce  donc? 

COSME, 

II  suffit  d'en  parler...  la  voilà! 

DON  MANUF.L. 

Femme,  qui  viens  ici  pour  achever  ma  perle...  fantôme,  ombr«, 
illusion!  comment  as-lu  pénétré  jusqu'ici? 

ANGELA. 

Don  Manuel. 

DON  MANUEL. 

Parle!  parle! 

ANGELA. 

Écoutez-moi.  —Don  Louis  a  appelé  avec  impatience,  est  entré  avec 
colère,  et  puis  j'ai  entendu  le  cliquetis  de  vos  cpées.  Connaissani  bien 
qu'il  me  serait  impossible  d'empêcher  deux  cavaliers  de  se  baltre, 
je  me  suis  enfuie.  J'étais  arrivée  à  la  porte  d'une  maison  qui  devait 
être  mon  refuge,  lorsque,  pour  mon  m;ilheur,  j'ai  rencontré  là  don 
Juan...  don  Juan,  mon  fière...  Je  ne  pouvais  plus  garder  ce  secret; 
il  m'est  échappé.  —  Don  Juan  m'a  aperçue,  et  croyant  que  c'était 
sa  dame,  il  s'est  avancé  vers  moi.  A  la  clarté  de  la  lune,  il  m'a  re- 
connue. 11  a  d'abord  voulu  me  parler;  mais  en  vain.  A  la  fin,  puisant 
des  forces  dans  la  colère  qui  l'animait,  il  m'a  demandé  pounjuoi  je 
me  trouvais  là  à  pareille  heure!...  J'ai  voulu  réfiondre,  mais  dans 
mon  elTroi  je  n'ai  pu  trouver  aucune  explication.  .  Alors  lui:  ((\iens 
sœur  indigne,  par  qui  a  été  souillé  notre  antique  honneur!  viens.,. 
Je  veux  t'cnlermer  en  un  lieu  où  tu  res'eras  jusqu'à  ce  que  je  con- 
naisse au  jiisle  ta  oi  duile.  »  Il  m'a  menée  ici,  oij  le  ciel,  sans  doute, 
.!  eu  pitié  de  moi,  puisque  je  vous  y  rencontre.  — Vous  l'avouerai- je, 
don  Manuel  ?  c'est  parce  que  je  vous  aimais  que  j'ai  joué  ce  rôle  d  un 
esprit  errant  dans  cetti^  maison  ;  c'eU  pan  e  que  je  vous  aimais  (lue 
je  vous  ai  écrit  et  que  j'ai  eherelié  à  vous  voir,  à  vous  parler;  c'est 
parce  (jue  je  vous  aimais  que  j'ai  redouté  de  aous  jerire,  et  que, 
par  crainte  de  vous  perdre,  je  me  suis  compromise.  Et  maintenant 
^i  ces  aveux,  si  mes  larmes  vous  touchent,  j'implori'  une  seconde  f o  s 
le  secours  de  votre  b  as  ;  je  vous  conjure  une  seconde  fois  de  me  pro- 
téger et  de  me  défendre. 

DON  MANUEL,  à  part. 

En  vérité,  mes  malheurs  sont  comme  l'hydre  qui  sais  cesse 
renaissait  a'elle-même.  Je  croyais  qu'elle  était  la  dame  de  don  Louis, 
et,  mieux  encore,  elle  est  sa  sœur.  11  pouvait  souiïrir  de  ce  que  je 
l'avais  blessé  dans  sa  passion;  que  .«.cra-ie  dans  «on  honneur?  El  si 

n. 


19S  L'I'SPUIT   FOLLKT. 

je  dtifends  sa  sœur  de  mon  (*pde,  ri'csl-cc  pas  priiclimcr  hautcmciU 
queje  suis  coupable,  que  j'ai  trahi  rhospitalilé?  Et  si  je  raconte  ce  qui 
s'est  pa»sé,  n'est-ce  pas  accuser  colle  qui  se  confie  à  moi.  cl  ne  scr.iit-cy 
pasiiiiHgiie  d'un  homme  dhcnneur?  —  Que  faire  donc  en  une  situa- 
tion i-i  cruelle?...  combattre  et  mourir!  [liant.)  Ne  craignez  rien, 
madame  ;  je  suis  un  homme  noble,  et  vous  ôtes  avec  moi. 

CO«ME. 

On  frappe,  seigneur. 

H0\  MANUEL. 

C'e.'t  sans  doute  don  Louis  qui  revient  avec  une  dpéc.  Ouvre  donc. 

ANGELA, 

Hélas!  c'est  mon  frère! 

D0\    MANCEL. 

N'ayez  point  peur;  je  vous  défendrai  jusqu'à  la  mort. 
Entre  DON  LOUIS. 

DON   LOL'IS 

Me  voici...  mais  que  vois-je?  [A  dona  Ângela.)  Ah!  perfide! 

DON   MANUEL. 

Modérez-vous,  seigneur  don  Louis.  —  Depuis  le  moment  où  vous 
êtes  sorti,  je  vous  ai  atiendu  dans  cette  salle,  et  cette  dame  est  entrée 
ici.  Elle  est,  dit-elle,  votre  sœur;  moi,  je  vous  donne  ma  parole  de 
cavalier  que  je  ne  la  connais  pas,  et  que  si  je  lui  ai  parlé  avant  ce 
jour,  c'a  été  sans  savoir  qui  elle  était.  —  Maintenant  il  laut,  au 
risque  de  ma  vie,  queje  la  mette  en  sûreté;  et  notre  querelle  doit 
attendre.  Après  je  reviendrai,  et  nous  achèverons.  Laissez-moi  donc 
sortir  pour  une  obligation  d'bunneur,  comme  je  vous  ai  laissé  sortir 
pour  une  épce. 

DON  Lons. 

Oui,  je  suis  allé  chercher  une  épée,  mais  c'était  pour  la  mettre  à 
Tos  pieds,  noble  et  géiiér<fux  don  Manuel.  —  Ouant  à  cette  dame,  qui 
est  en  effet  ma  sœur,  personne  que  son  m&ri  iid  remmènera  à  mes 
yeux  hors  de  la  maison.  A  celte  condition,  voyez  ce  que  vous  devez 
faire. 

DON  MANUEL. 

Que  dites-vous? 

DON  LOUIS. 

Prononcez. 

DON  MANUEL. 

Je  suis  trop  heureux  d'offrir  ma  main  à  votre  sœur. 

Entrent  d'un  côté,  BÉ.\TriIX  tl  ISABELLE;  et  de  l'aulre,  DON  JUAN. 

DON    JUAN. 

S'il  ne  manque  plus  que  le  parrain  •,  me  voilà,  moi  qui  ai  laissé 
Ici  ma  sœur  et  qui  ai  tout  entendu. 

11  y  avait  cd  Espagne  le  parrain  de  iiapsjme  et  le  parrain  pour  le  maiiagc. 


JOUaNF!E  m,  SCENK  IV.  199 

BI'.ATIUX. 

J'i  j  plaisir  à  me  trouver  témoin  de  cet  événement. 

DON   JUAN. 

Comment,  Béatrix,  vous  dans  la  maison! 

BKATIUX. 

Je  n'en  suis  pas  sortie. 

D0\  JUA\. 

Kjus  nous  félicitons  que  vous  y  soyez  restée. 

COSMF. 

Enfin,  grâce  à  Dieu,  nous  avons  découvert  l'esprit  follet  !  {A  don 
Manuel..  Eh  bien!  étais-jc  ivre? 

DON  BIANIEL. 

Si  tu  ne  l'es  pas  en  ce  moment,  lu  épouses  Isabelle. 

COSME. 

Je  ne  le  suis  pas  aujourd'hui ,  et  il  n'est  pas  possible  que  je  le 

sois. 

ISABELLE. 

Et  pourquoi? 

COSME. 

Je  ne  le  dirai  pas,  afin  de  ne  pas  perdre  le  temps  à  des  niaiseries. 
J'.iinie  mieux  l'employer  à  demander  pardon  de  nos  fautes,  f.liipi». 
blic.)  Et  l'auteur  vous  le  demande  humblement  à  vos  pieds. 


fm  DE  L'ESPRIT  FOLLSir 


LES 

TROIS  CHATIMENTS  EN  UN  SEUL 

(LAS  '1RES  JUSÏICIAS  EN  UNA.) 


NOTICE. 

Dans  celte  comédie,  dont  le  fonil  est  historique,  Calderon,  contre  son  ordi 
naire,  s'est  proposé  un  but  moral  :  il  a  voulu  nionlrtr  que  ccrlains  attentais 
contre  l'ordre  social  et  la  faintelé  du  mariage  pèsent  à  jamais  sur  ceux  qui 
s'en  .'Ont  rendus  ccupabiis,  et  qu'ils  les  expient  tôt  ou  lard  d'une  manière 
terrible. 

Les  principaux  personnages  de  ce  drame  sont  peints  avec  un  art  supérieur. 
Le  JLune  Lope,  le  héros  de  la  pièce,  qui  se  trouve  dans  la  même  situation  que 
Louis  Perez  deGalice,et  qui  a  également  beaucoup  de  grandeuret  de  noblesse, 
est  cependant  bien  individualisé;  il  est  plus  fier,  plus  sombr-,  plus  tragi- 
que ;  et  si  l'on  s'intéresse  à  Louis  Perez  à  cause  de  ses  brillantes  qualités,  on 
éprouve  pour  le  jeune  Lope  une  sorte  de  pitié  mêlée  de  terreur,  parce  qu'on 
ne  peut  s'empêcher  de  voir  en  lui  l'infortunée  victime  d'une  fatalité  déplo- 
rable.—  Lope  de  Urrèa,  plein  de  bonté  et  de  générosité,  malgré  l'invincible 
antipathie  qu'il  éprouve  contre  celui  qu'il  croit  ou  ne  croit  pas  son  fils,  me 
semble  le  type  curieux  de  ces  vieillards  espagnols  rhiz  qui  l'énergie  de  la 
volonté  et  la  vigueur  du  caractère  survivent  h  l'abandon  des  forces  physiques. 
—  Quant  au  roi  don  PèJre,  c'est,  à  mon  avis,  l'une  des  plus  belles  créations 
de  Calderon,  et  quoique  j'admire  beaucoup  le  don  Podrc  du  Médecin  de  son 
honneur,  ie  préfère  encore  celui-ci,  qui  a,  selon  moi,  une  unité  plus  majes- 
tueuse et  plus  imposants:. 

Parmi  les  beaux  détails  qui  abondent  dans  cette  pièce,  on  remarque  sûre» 
ment  le  récit  du  jeune  Lope,  servant  d'exposition,  sa  rencontre  singulière 
avec  Violante  à  la  fin  du  premier  acte,  sa  querelle  avec  le  vieil  Urrèi,  l'inter- 
rogatoire de  dona  Blanca  par  le  roi*.  Et  quand  le  jeune  Lope,  qui  vient  de 
donner  son  poignard  à  don  Mendo,  est  saisi  d'un  eiïroi  soudain,  comme  s'il 
entrevoyait  tout  à  coup  le  destin  qui  le  menace.  Et  quand,  plus  tard,  pour- 
Suivi  par  les  archers,  il  rend  son  épée  à  don  Mendo,  amené  à  ses  pieds  par  un 


1  La  même  situation  avait  élé  précédommenl  Irailéc  (lar  Lope  de  Vega  dans  nne 
lèce  fort  cuiieuse,  inliluiée  le  Prince  parfait  (el  Principe  pcrfelo),  seconJe  partie. — 
Lbisloii'e  l'avait  iodiqucaux  deux  poètes. 


NOriCE.  201 

sentiment  lin  respoct  qu'il  tie  s'c'.vpii'juo  pas  et  qui  est  un  vapue  instinct  de  la 
piélé  filiale.  Pour  trouver  (iesbeauté?  du  môme  genre  que  l'on  puisse  com- 
parr  à  cell  os-là,  il  faut  lire  Lope  ou  Sliakspeare. 

iMaintenant,  quelques  critiques. 

Le  fond  de  ce  drame,  avons-nous  dit,  est  historique.  Mais  dans  l'histoire, 
la  cause  première,  ou,  si  l'on  veut,  le  motif  du  drame  est  un  adultère.  A  ce 
motif,  Calderon  a  substitué  une  fausse  déclaralion  de  part;  et  comme  au  début 
de  la  pièce,  le  poêle  paraît  annoncer  un  cointnerce  criminel  entre  Jlendo  et 
Blanca,  ou  est  fort  étonné,  à  la  fin,  d'apprendre  qu'il  s'agit  d'un  autre  crime. 
Quelle  a  été  l'intention  de  Calderon  tn  niodifiaiil  ainsi  la  donnéede  l'histoire? 
il  aura  voulu,  j'imagine,  surprendre,  le  i-pectitour.  .Mais  ce  n'était  point  là, 
selon  nous  le  seuiiment  qu'il  devait  rlieicher  à  produire  dans  une  œuvre  aussi 
grave,  et  dont  le  dcnoùnicnt  est  si  tragique. 

Puisque  nous  parlons  d'histoire,  voici  un  autic!  rrproclie.  Le  roi  don  PèJre, 
a  iqf el  l'Iiist'iire  attribue  le  jugement  qui  fait  le  dénoûnieiit  de  cette  pièce, 
e-t  le  roi  don  Pèdre  l^r  de  Portugal,  surnommé  'e  Cruel  ou  le  Justicier,  et 
non  pas  don  Pèilre  d'Aragon,  qui  fut  surnommé  le  (  crémonieux.  1  e  poète  aura 
lonfondu.  (Juo  si  Calderon  voul.Tit  ab-olumcnt  incltro  la  -cène  en  Espagne, 
nieux  va'aii,  (iicnre  choisir  pour  roi  don  Pèdr;  de  Ci^tille,  à  qui  l'on  a  donné 
le  même  surnfmi  qu'à  son  homonyme  de  Portugal,  qui  viva  t  à  li  mêire  épo- 
(jue,  1 1  qui  fil  nicme  avec  lui  un  traité  relatif  à  l'extradition  mutuelle  des  ré- 
Ingiés;  traité  tout  à  fait  digne  du  caractère  de  ces  diux  pntices.  Ci  la  n'eût 
I  as  été  plus  vrai,  j'en  conviens,  mais  c'eût  été  plus  vraisemblable'. 

Enfin,  dans  l'eiécution  de  celle  pièce,  on  pourra  blâmer  un  certain  abus  de 
l'esprit  et  de  l'imagination,  des  plaisanteries  un  peu  déplacées  et  des  jeux  de 
versification  qui  laissent  trop  voir  le  poète  dans  le  moment  même  yù  il  devrait 
le  plus  soigneusement  s'effacer,  pour  ne  laisser  voir  que  les  acteurs. 

Eh  bien,  malgré  tous  ces  défauts  et  malgré  toutes  nos  critiques,  les  Trois 
Châtiments  en  un  seul  n'en  sont  pas  moins  un  ouvrage  qui  mérite  l'admira- 
tion des  amis  de  l'art,  comme  tous  les  ouvrages  où  l'on  trouve  une  grande 
vue  d'ensemble,  de  la  passion  el  de  l'éloquence. 


1  Le  Safc'e,  dans  le  Diable  boiteux  (ch.  Vil),  a  raconte  somnianon  enl  celte  aventure 
et  il  a  eu  soin  de  mellrc  la  scène  en  Porlugal.  Ou  sait  d'ailleurs  que  le  Diable  boileua 
ï'esl  en  quelque  sorte  qu'une  Iraduolion  espagnole. 


LES 

TROIS  CHATIMENTS  EN  L^N  SEUL 

PERSONNAGES. 

DOV  LOrE   DE   URBÈA.  DOSA  VIOLANTE^     ^ 

1-OPE   DE   URnÈ\,  ViL'ilIanl.  DOVA  BI.ANCA,  j  tiiTOS*. 

DON  JIENDO  toruellas,  vi.  illard.  béatrix,    ^ 

DOV   GUIM.EN    DE    AZAGRA.  EI.VIRE,       |  S"'^!'"'^»' 

LE   ROI   DON    PÈDRE   D'ARAGON.  BRIGANDS. 

VICENTE,   valet.  EOMESTIQUES  ET   CORTÈGE. 

La  scène  se  passe  en  Aragon. 


JOURNÉE  PREMIÈRE 
SCÈNE  I. 

Un  site  sauvage.  Au  fond  du  Uiéàtre,  une  cliatne  de  montagnes. 

Au  moment  où  la  toile  se  lève,  on  entend  le  brnit  d'un^î  arquebuse,  et,  immiî- 
dialement  après,  entrent  DON  MENDO  et  DONA  VIOLANTE,  poursuivis 
par  des  BîllGANDS,  à  la  tète  desquels  est  VICENTE. 

DON  MENDO. 

Troupe  barbare,  troupe  féroce,  ni  le  bruit  de  vos  arquebuses,  ni 
les  coups  répétés  de  vos  épées  menaçantes  ne  pourront  me  vaincre. 
II  vous  sera  plus  facile  de  me  tuer.  Mon  courage  se  soucie  également 
de  la  vie  et  de  la  mort. 

DON A  VIOLANTE. 

Dieu  tout-puissant,  au  secours! 

u.\  BRir.ANn. 

Ne  vois-tu  pas  cette  montagne  qui  depuis  son  sommet  jusqu'à  sa 
base  se  montre  au  voyageur  comme  un  sanglant  théâtre  de  mort? 
Quand  bien  même  lu  égalerais  Mars  on  valeur,  qu'essayes-tu  de  le 
défendre  seul  contre  nous  tous? 

VICEXTE. 

Cette  rare  beauté  devant  laquelle  pâlit  la  lumière  du  soleil,  loin 
d'avoir  à  courir  aujourd'hui  aucun  danger,  doit  être  la  récompense 
de  notre  capitaine. 

DON    MENDO. 

Avant  qu'elle  ait  reçu  de  vous  la  moindre  injure,  votre  impitoyable 
fureur  m'aura  arraché  la  vie;  et  ensuite  la  renommée  dira  que  si  je 
Ti"ai  pas  pu  la  défendre,  j'ai  pu  du  moins  mourir  pour  elle. 

UN  AUTRE  BKIGAND. 

Cela  ne  va  pas  tarder. 


JOUr..NEÉ  !,  SLL-NE  I.  ZO'J 

DONA  VIOLANTE. 

Ah  !  malhoiucuse! 

D0.\    M  EN  DO. 

Qu'attendez-vous  donc? 

Entre  DON  LOPE,  velu  comme  les  autres  brigands,  mais  d'une  maiière 
plus  riclie. 

DON  LOPE. 

Que  se  passe-t-il? 

VICENTE. 

Dans  les  étroits  sentiers  de  la  montagne,  et  sous  les  ombrages  qu'a 
développés  le  printemps,  nous  avons  trouvé  cette  dame  qui ,  pour 
s'abriter  contre  la  chaleur,  était  descendue  de  sa  litière,  et  marchait 
accompagnée  de  quelques  di.nicstiques.  Dès  que  ses  gens  nous  ont 
aperçus,  ils  ont  pris  la  fuite;  et  voila  que  ce  vieillard  prétend  seul 
la  délivrer  et  la  défendre  contre  nous. 
D0.\  LorE. 

Eh  quoi  î  ne  voyez-vous  pas,  dites,  que  seul  contre  tant  d'hommes, 
vous  allez  vainement  dépenser  votre  courage? 

D0.\    MENDO. 

Seigneur,  si  j'avais  la  prétention  de  vivre,  ce  serait  une  lolie,  la 
chose  est  certaine;  niais  puisque  je  ne  prétends  qu'à  mourir,  ce  n'est 
pas  une  si  folle  audace.  Et  puisque  votre  venue  ici  m'apporte  ma 
dernière  senJence,  j'en  appelle  de  leur  cruauté  à  la  vôtre.  {Il  met  un 
genou  à  terre.)  Je  n'implore  pas  votre  pitié... 

DON    LOPE. 

Levez-vous.  Vous  êtes  le  premier  homme  qui  ait  changé  ma  colère 
en  compassion.  —  Cette  dame  qui  vous  accompagne  est-elle  votre 
épouse? 

DON    MENDO. 

Non,  seigneur,  elle  est  ma  fille. 

DONA   VIOLANTE. 

Oui,  en  eiïet,  et  je  me  sens  si  bien  la  fille  de  son  courage,  de 
son  sang,  de  son  honneur,  que  si  tu  penses  par  sa  mort  devenir 
maître  de  ma  vie,  tu  ne  réussiras  pas  dans  ce  dessein  ;  car  avant 
que  tu  en  viennes  là,  à  défaut  d'une  arme  tranchante,  tu  me 
verras  m'étrangler  de  mes  propres  mains,  ou,  dans  mon  désespoir, 
me  précipiter  du  haut  de  ce  mont  et  tomber  en  lambeaux  à  tes 
pieds. 

DON  LOPE. 

Beauté  céleste,  calmez-vous,  de  grâce.  Bien  que  la  colère  avec  la- 
quelle vous  me  parlez  eût  pu  être  ma  justilication,  c'est  elle  cepen- 
dant qui  retient  mon  bras.  Pour  la  première  fois  de  ma  vie,  je  sur- 
prends en  moi  je  ne  sais  quel  sentiment  de  compassion  et  de  respect. 
[à  don  Mendo.)  De  quel  côté  allez- vous? 


204  LKS  TUOIS  r.lIATlMI.NïS  KN  UN  SEUL. 

D0\    MKNDO. 

Je  vais  à  Saragosse,  où,  si  je  re  m'abuse,  il  pourra  se  faire  que 
je  reconnaisse  quelque  jour  la  générusilé  de  voire  conduite. 

UO.N    1.0PE. 

Qui  donc  êtes-vous? 

DON   MENDO. 

Je  me  nomme  don  Mcndo  Torreilas.  J'ai  passé  de  longues  années 
en  France,  à  Rome  et  à  N.iples,  pour  le  service  du  roi  don  Pèdre 
d'Arngoii.  Sur  son  ordre,  je  retourne  maintenant  à  la  cour,  pour 
lui  consacrer  ma  vie  dans  le  poste  qu  il  voudra  bien  me  confier; 
ei  là,  —  je  vous  en  donne  ma  parole,  —  si  c'est  à  la  suite  de  quelque 
étourderic  de  jeunesse  que  vous  vous  êtes  décidé  à  mener  cette 
existence,  je  vous  servirai  de  protecteur  et  de  caution.  En  récom- 
pense de  mes  services  je  demanderai  votre  pardon.  Je  montrerai  ainsi 
au  monde  la  reconnaissance  d'une  âme  qui  vous  doit  l'honneur  et 
la  vie. 

DOX  I.OFE. 

J'accepterais  celte  offre  si  je  pouvais  espérer  pour  mes  lolies  le 
pardon  que  vous  m'annoncez;  mais,  bien  que  je  n'aie  aucune  bas- 
sesse à  me  reprocher,  j'ai  été  deux  ou  trois  fois  condamné  à  mort  pour 
mes  déporlcmeots  ;  et  en  conséquence  j'en  suis  venu  là  que  je  me 
laisse  vivre  sans  nul  espoir,  en  commettant  cliaque  jour  de  nouvelles 
fautes.  Tel  est  enfin  mon  malheur,  que,  pour  échapper  au  châti- 
ment réservé  à  mes  délits  passés,  je  n'ai  plus  de  ressource  qu3  dans 
d'autres  délits. 

DON    ME\DO. 

Ne  perdez  pas  ainsi  toute  confiance  dans  l'avenir;  croyez  à  ma 
parole...  tôt  ou  tard,  j'en  suis  sûr,  j'obtiendrai  votre  pardon.  Oui, 
je  veux  faire  voir  au  monde  que  je  fais  passer  la  reconnaissance  avant 
l'intérêt  de  ma  grandeur.  Mais  dites-moi,  jeune  homme,  qui  vous 
êtes  ;  car  je  ne  demanderai  pour  moi-mênie  aucune  faveur  au  roi  que 
je  n'aie  amélioré  voire  sort. 

DON  LOPE. 

Bien  que  je  sois  convaincu  d'avance  du  peu  de  succès  de  vos 
bonnes  intentions,  veuillez  m'écouter.  —  (Aux  Brigands.)  Vous  tous, 
retirez-vous!  [les  Brigands  sortent.)  —Tel  que  vous  me  voyez,  géné- 
reux don  Mendo,  je  suis  don  Lope  de  Urrèa,  fils  de  Lope  de  Urrèa. 
Plût  àDieuquema  conduite  eût  été  aussi  distinguée,  aussi  noble  que 
ma  naissance! 

DON    MENDO. 

Vous  dites  vrai,  je  pourrais  au  besoin  l'attester,  car  j'ai  été  autre- 
fois l'ami  de  don  Lope;  et  par  cette  considération  je  me  regarde 
comme  obligé  plus  étroitement  encore  à  faire  pour  vous  tout  ce  qui 
sera  en  mon  pouvoir. 


JOUIîM't:  I,  s   lï.NI-:  I.  205 

DON   I.Ol'l'. 

Au  coDtraire,  seif,'neur,  j'ai  idi'o  que  p.ir  cela  môme  vous  ne  ferez 
fien  pour  moi;  |■a^  puisque  vous  avez  élé  l'ami  de  mon  père,  vous 
saurez  que  je  l'ai  olleiisé  par  mes  folies,  désolé  par  mes  écarts,  irrité 
par  mes  déportements,  et  enlin,  ruiné  par  mon  inconduilC;  et  dès  lors, 
puisque  vous  êies  son  ami,  je  conclus  que  vous  ne  voudrez  pas  être 
le  mien.  Kt  cependant,  si  je  tenais  à  me  justifier,  je  vous  assure  que 
cela  me  serait  facile;  car  c'est  mon  père  lui-même  qui  a  été  la  cause 
de  mes  malheurs. 

D0\    M EN no 

Comment  cela? 

DON    LOPE. 

Voici  comment. 

DO.N  MRNno. 

Parlez,  je  suis  impatient  de  vous  entendre. 

DON'A   VIOLANTE,    à  part.  ' 

Je  sens  renaître  peu  à  peu  le  calme  dans  mon  âme. 

DON    LOPE. 

Mon  père,  à  ce  que  j'ai  ouï  conter  mille  fois,  conçut  dès  sa  pre- 
mière jeunesse,  soit  à  raison,  soit  à  tort,  une  espèce  d'horreur  pour 
le  mariage;  mais,  voyant  que  sa  maison  allait  perdre  un  majorai  dont 
la  noblesse  et  l'illustration  égalaient  l'ancienneté,  sur  le  conseil  de 
ses  proches  ou  peut-être  par  suite  de  ses  propres  réflexions,  il  se 
décida,  —  dans  un  âge  déjà  avancé  cl  contre  son  inclination  natu- 
relle, —  il  se  décida  à  s'établir.  Dans  ce  but,  il  chercha  une  noblesse 
égale,  une  vertu  irréprochable,  et  un  honneur  sans  tache;  et  il  ren- 
contra une  personne  à  laquelle  il  soumit  tellement  sa  volonté,  qu'il 
ne  considéra  plus  la  diff.  ronce  des  âges.  L'épouse  qu'il  choisit,  duûa 
Bianca  Sol  de  Vila,  n'avait  pas  accompli  sa  ((uinzième  année,  et  lui 
il  avait  déjà  les  cheveux  tout  blanchis  par  les  ans,  pareil  à  ces  arbres 
que  l'hiver  a  couronnés  de  neiges  glacées  qu'on  dirait  les  fleurs  de 
l'arriére-saison. 

DON  MENDO,  à  part. 

Je  le  sais;  et  pîlit  au  ciel  que  je  pusse  l'ignorer!...  Vains  soû» 
vcoirs,  cruelles  pensées,  que  me  voulez  vous"?...  (4  don  Lope.)  Eh 
bien,  achevez. 

DON   LOPE. 

uC  poursuis.  —  Doiia  Bianca  se  refusa  longtemps  à  cette  union, 
prcsseiiiaut  peut-être  combien,  avec  cette  différence  d'âge,  un  amour 
mutuel  était  difficile;  ma  s  comme  les  fcinmes  de  haut  rang  n'ont 
jamais  eu  le  choix  d'un  époux,  elle  fit  le  sacrifice  de  ses  répu- 
gnances; en  un  mot,  elle  fut  mariée  par  force  cmime  le  vouluri  nt 
ses  parents.  —  Injustes  et  dures  convenances,  n'avez-vous  pas  sou>eut 
tué  ceux  qui  se  sont  soumis  à  vous!...  —  Ainsi  lui  se  mariant  avec 
peu  (le  goiit  pour  le  mariage,  et  elle  avec  peu  de  goijt  pour  son 
mari,  vous  pouvez  imaginer  de  quelles  humeurs  je  lus  fortu'.^,  moi 

m.  18 


206  LES  TllOIS  CIIATIMI'.NTS  EN  UN  SEUL. 

leur  Sis,  triste  fruit  d'un  fiarcii  amoi;r On  pensa  d'abord  que, 

selon  ce  qui  est  arrivé  souvciit,  j'allais  parmi  eux  amener  la  paix; 
mais  il  en  fut  tout  autrement  :  je  fus  pour  eux  un  nou^eau  sujet 

de  guerre  par  le^  sentimenis  diiït'rents  (lUf  je  leur  irspirai à 

ma  mère  de  l'amour,  à  mon  pî-re  de  la  haine.  Non.  contre  le  vœu 
de  la  nature,  je  ne  pos.-cilai  pas  un  .seul  instant  l'allation  de  .■  '^n 
père;  il  me  liait  dès  ce  moment  ninno  oij  de  la  part  d'un  ttifant 
tout  est  (harme  cl  bonheur  pour  les  yeux  paternels-  Il  me  laissa 
grandir  sans  me  donner  aucun  maîire,  et  ce  manque  d  éducation 
rendit  mon  caractère  pire  Ciicorc  qu'il  n'eût  été  si  quelqu'un  eût 
dès  lors  corrigé  mes  mauvais  penchants;  car  les  animaux  même  les 
plus  f.irouches,  les  plus  cruels,  finisent  par  céder  à  la  récom- 
pense ou  au  châtiment.  Aussi  à  peiiœ  les  premières  clartés  de  la 
raison  oomniencèrent-ellfs  à  luire  en  moi,  que  me  voyant  sans  guide 
et  seul  mai  re  de  mes  actions,  je  comn:cnçai  à  me.  lancer  dans  de 
mauvaises  compagnies,  aussi  peu  sensible  à  l'amour  de  ma  mère 
qu'à  liiidilTérence  de  mon  père.  S'élant  donc  donné  pleine  li- 
cence, ma  jeunesse  emportée,  comme  uii  cheval  fougueux,  parcou- 
rut sans  bride  et  sans  frein  le  vaste  chjimp  des  vices Les  femmes 

et  le  jeu  furent  mes  plus  honnêtes  passe-t^mps Cependani  mes 

années  croissaient  peu  à  peu;  et  je  vous  laisse  à  juger  vous-même 
quelle  solidité  peut  avoir  un  édifice  élevé  sur  des  fondements  si 
peu  so'ides.  A  la  lin,  ei  comme  j'étais  déjà  perdu,  car  mes  passions 
avaient  pris  sur  moi  tout  empire,  mon  père  s'aperçut  de  ma  mau- 
vaise éducation,  et  il  voulut,  quoiqu'un  peu  lard,  redresser  un 
caractère  qu'il  avait  laissé  croître  et  grandir  dans  une  fâcheuse  di- 
reciion.  Pour  moi,  j'aurais  voulu,  croyez-le,  lui  être  agréable; 
mais,  s'il  faut  vous  parler  avec  une  entière  franchise,  jamais  je  ne 
m'aj-pliquai  à  faire  ce  qu'il  m'avait  recommandé  Finalement  nous 
vécûmes  l'un  avec  l'autre  dans  une  opposition  continuelle,  et  tous 
deux  l'éternel  martyre  de  ma  mère...  —  Hélas!  jusqu'à  ce  jour  elle 
a  vécu  le  cœur  partagé  en  deux  parts,  dont  l'une  reste  avec  elle,  et 
dont  l'autre  me  suit  partout.  C'en  est  au  point  que  si  quelquefois 
la  nuit  je  vais  la  voir  déguisé,  —  car  ses  peines  et  les  miennes  n'ont 
pas  d'autre  soulagement,  —  c'est  elle-même  qui  me  confie  sa  clef 
pour  entrer  secrètement  dans  la  maison  de  manière  à  ce  que  mon 
père  ne  m'entende  pas.  A-ton  jamais  vu  au  monde  que  la  tendresse 
d'une  mère  pour  son  fils  et  d'un  fils  pour  sa  mère  impose  à  une 
rencontre  vertueuse  des  précautions  qui  sembleraient  celles  du  vice 

et  du  crime! Bref,  je  viens  d'un  trait  a  la  plus  triste,  à  la  plus 

pénible  des  aventures  qui  m'ont  amené  dans  la  situation  où  vous  me 
voyez  ;  et  je  passe  sous  silence  les  jeux,  les  galanteries,  les  querelles, 
les  défis  par  suite  desquels  nous  avons  perdu,  mon  père  sa  fortune, 
et  moi  l'estime  des  hommes Vous  saurez  donc  que  près  de  ma  mai- 
son demeurait  une  dame, — je  m'exprime  mal,  —  un  miracle  de  beauté, 
un  prodige  d'esprit,  qui  réunissait  dans  une  adorable  perfectioD 


JOLI '..m:!-:  I,  S'  i:.,i':  i  -loi 

CCS  qunliU's  op[i  jr.dos  iin'il  est  si  i;in^  do  rc  ic  intrrr  réunies  riiez  une 
lï'iiinie.  Je  lui  rendis  dc>  soins  M  lui  lis  cjuriaître  mou  ^imoiir d'abord 
par  des  signes  uuicts,  cl  ensuite  fiar  des  soupirs  timides  cpii  devin- 
rent pus  lard  de-  aveu  s  vive-i  cuisent  s,  mais  inrompiétemi'nl  expri- 
mes, j'c  lui  déelarai  ma  peine  dans  une  fouie  de  ieltrc*  qui  par- 
\inrvi>t  jusqu'à  elle  et  ne  furent  pas  mal  accueillies;  etj'osni  même, 
à  la  fa'cur  de  la  nuit,  m'approclier  de  ses  fenêtres  et  me  [ilaindre 
à  (ra  eis  leurs  barreaux  de  fer  qui  furent  attendris  par  mes  larmes, 
que  f.iisaient  couler  ses  rigueurs.  Elle  m'écouta  donc  enfin,  touchée 
de  la  douleur  que  je  montrais;  car  il  faut  toujours  que  la  femme 
qui  ne  se  refuse  pas  à  écouter  vos  peines  se  résigne  à  vous  en  tenir 
compte.  Joyeux  et  fier  de  cette  première  faveur,  jenirctins  quelque 
temps  mon  espérance,  jusqu'à  ce  que  l'amour  daignât  permettre 
que  mes  rêves  ambitieux  obtinssent  le  bonheur  auquel  ils  préten- 
daient. Mais  n'ai-je  pas  tort  de  parler  de  bonheur?  Fist-ceque,  dans 
l'enii  ire  de  l'amour,  si  dangereux,  si  tyrannique,  le  bonheur  n'est 

pas  toujours  près  du  péril  et  des  chigrins? Donc  j'eus   entrée 

dans  sa  ma'son  après  mille  promesses,  mille  serments  que  je  l'épou- 
serais :  serments  bien  faciles  à  fa're,  bien  difficiles  à  accomplir!  En 
effet,  à  peine  mon  amour  eul-il  trouvé  sa  beauté  plus  Iraiiable,  que 
le  bande  lu  qui  me  couvrait  le^  yeux  tomba  tout  à  coup    et  je  vis 

clairenif  lit  qu'elle  n'élail  pas  moins  facile  que  belle 0  honneur! 

farouche  basilic  qui  en  te  regardant  t  i-même,  te  donnes  à  loi-même 
la  mort  '..  ..  D'un  côlé  plein  d'amour,  de  l'autre  plein  de  repentir, 
j'adorais  si  beauté  el  j'abhorrais  ses  mi'urs;  de  sorte  que  pour  con- 
server l'une  et  ne  pas  m'eiiehaîiier  aux  autres,  j'imaginai  de  con- 
tenir ses  prétentions  au  moyen  de  l'excuse  ordinaire  que  j'étais  fils 
de  famille.  Elle  ne  larda  pas  à  s'apercevoir  que  tous  ces  retardemcnts 
étaient  calculés;  mais,  par  une  ruse  égale  à  la  mienne,  elle  nie  laissa 
entendre  qu'elle  comprenait  mes  scrupules,  et  depuis  lors  jamais  rien 
chez  elle  ne  me  donna  à  connaître  qu'elle  avait  une  intention  qu'elle 
me  cachait.  Or  elle  avait  un  frère  qui  s'était  fait  brigand  ajirès  avoir 
été  banni  de  Saragosse  comme  ayant  tué  par  trahison  un  homme 
riche.  Celui-ci,  sur  l'appel  de  sa  sœur,  accourut  de  la  mont-igne. 
-Secrrlement  caché  dans  sa  maison,  il  a[)prit  d'elle  l'outrage  fait  à 
son  honneur;  et  se  trouvant  offensé,  il  médita  une  vengeance  pour 
laquelle  il  se  fit  rejoindre  par  deux  des"S  compagnon.s Moi  cepen- 
dant, une  certaine  nuit  que  j'étais  allé  chez  elle  avec  la  même  sécu- 
rité que  de  coutume,  à  peine  eus-je  mis  le  pied  dans  son  apfiaite- 
ment,  que  je  me  vis  traîtreusement  entouré  par  ces  trois  hommes, 
qui  me  menaçaient  de  leurs  épées  en  me  demandant  une  réparation; 
mais  il  me  fut  possible  de  tirer  un  pistolet,  et  pensant  que  le  seul 
bruit  de  cette  arme... 

On  oiilcnil  un  grand  biuil  du  dclirrs. 
VXE   VOIX. 

A  la  vallée! 


208  LEST  ROIS  CHATIMKNTS  EX  UN  SEUL. 

UNE  AUTRE. VOIX. 


A  la  monl.igne! 
Au  chemin! 

Seigneur? 
Parle  donc? 
Quelle  nouvelle? 
Qu'est-il  arrivé? 


PLUSIEURS  VOIX. 

Entre  VICENTE. 

VICENTE. 

DON    LOPE. 

DON    MENDO. 

DONA  VIOLANTE. 


VICI  NTF.. 

C'est  que  les  domestiques  qui  ont  fui  ont  avcrli  la  justice  du  vil- 
lage voisin,  et  la  voici  qui  vient  à  noire  recherche. 

DON    LOPR. 

Eh  bien!  à  la  montagne! 

DON   SIENDO. 

Oui,  retirez-vous  de  ce  côt(5;  je  vais,  moi,  aller  au-devant  d'eux, 
et  je  m'oblige  à  emptnher  qu'on  ne  vous  poursuive.  —  Kt  je  vous  le 
garantis  de  nouveau,  j'accomplirai  la  parole  que  je  vous  ai  donnée. 

DON   LOPE. 

Je  l'accepte  volontiers. 

DON    MF.NIjO. 

Je  vo  is  demanderai  seulement  un  gage,  afin  que,  dans  le  ras  oîi 
j'enverrai  vol.s  diercher,  celui  qui  viendra  ail  le  passage  libre. 

DOV   LOPE. 

J'ai  beau  cliercher,  je  ne  me  trouve  aucun  gage  à  vous  donner... 
Mais  prenez  ce  couteau  de  monlagne...  Celui  qui  le  rapportera  peut 
venir  en  toute  sécurité. 

DON  mr.Nno. 

Vous  me  donnez  un  couteau? 

DON  I.OPE. 

Ehl  que  puis-je  donner,  moi,  qui  ne  soit  un  instrument  de  mort? 

DON    MENDO. 

Je  l'accepte  pour  en  ôter  le  tranchant. 

DON  LOPE 

Prenez,  et  adieu. 

DON    MENDO. 

Allez  avec  Dieu. 

DON  LOPE,  poussant  un  cri. 
Ah  mallienreux  ! 

DON  MENDO. 

Qu'tsl  ce  donc? 


JOURNKK  I.   SCKNK  II.  209 

DON   I.OPE. 

Dans  le  trouble  où  j'étais  en  vous  donnant  ce  couteau  je  me  suis 
blesse  à  la  main:  et  mainten;int,  en  le  voyant  dans  voire  main  à  vous, 
je  frém  s,  je  tremble;  car,  bien  que  vous  ne  me  muniriez  ni  ini- 
mitié ni  colère... 

DON    Mr^NDO. 

Songez  donc  que  c'est  là  une  folle  idée  inspirée  par  le  trouble  oi!i 
vous  êies,  et  que  je  suis  incapible... 

VOIX  DU   DEUORS. 

A  !a  monlagne!  à  la  vallée!  au  chemin! 

VICENTE. 

Les  voici  qui  approchent. 

DONA   VIOLANTE. 

N'attendez  pas  plus  longtemps,  parti  z;  toute  mon  âme  est  émue 
en  viiyant  le  péril  qui  vous  menace. 

nO\    LOPE 

Si  je  m'éloigne,  c'est  à  cai.se  de  la  crainte  que  vous  témoignez  en 
ma  faveur,  et  i  on  pour  le  danger  que  je  cours.  [A  pari  )  0  illusion  ! 
que  de  choses  m'a  fait  voir  un  seul  instant! 

DON    MENOO. 

Allons  à  leur  rencontre,   a(in  qu'ils  n'avancent  pas  davantage. 
[A  pari.)  0  destin  !  que  de  choses  tu  m'as  rappelées  à  la  mémoire  ! 
DONA  VICIANTE,  à  pari. 
Jamais  je  ne  me  sciais  imag  né  le  crime  si  aimable...  0  soutenir! 
que  de  choses  j'cmpoitc  à  rêver  en  moi-même! 

Ils  sortent. 

SCÈNE  II. 

Une  s  lie  du  lalais  à  Saragosse. 
Enrent  DON  GUILLEN  et  LOPE  DE  URRÈA,  vieillard. 

D0\  fiUlLLF.N. 

Comme  dcpuis'ma  première  enlancc  j'ai  été  l'ami  de  don  Lope,  ce 
serait  mal  à  moi,  en  vov.ml  vulre  afili  lion,  de  ne  pas  m'iiiiormer 
si  vous  avez  qurljuc  ordre  à  me  donner?  En  quoi  pourrais-je  vous 
servir? 

IRllÈA 

Je  vous  suis  fort  rc  onnaissant  de  l'i  t  rêt  mic  vous  ne  témoignez. 
—  Combien  y  a-t-il  de  temps  (jue  vous  êtes  de  retour? 

DON  GUILl.EN 

Je  suis  arrivé  hier  en  Aragon.  Je  suis  venu  de  Napies  pour  suivre 
ici  une  certaine  prétention. 

URUÈA. 

Pour  moi,  je  voudrais  parler  au  roi  aujourd  Iiui,  bien  que  je 
n'espère  guèr,;  qu'il  m'aci  orde  ce  que  je  désire. 

DON  CUIILFN. 

Eh  bien!  voici  que  le  roi  vient  de  re  côté. 

!8. 


210  LES  TROIS  CIIATniK.NTS  KN  UN  SKUL. 

Enlicnl  LE  KOI  et  le  Corliïge. 

Seigneur  redouté,  je  suis  Lopc  de  Ui  rèa  de  qui  vous  avez  connais- 
sance. 

i.i;  KOI. 
C'est  bifn. 

UKUÈV. 

Je  ne  viens  pas  aujourd'hui  vous  demander  la  grâce  que  je  vous 
ai  demandée  si  souvent  dans  d'autres  mémoires;  car  aujourd'hui, 
Bire,  je  me  présente  devant  vous  (dus  consolé  de  mes  malheurs.  Je 
vous  prie  seuieinrnt  de  vouloir  bien  entendre  un  vieillard  humble- 
ment pro- terne  à  vos  pieds. 

LIl  hoi. 

Parlez. 

Je  me  sens  confus  et  troublé  au  moment  de  vou'  cxpo.-er  ma  dou- 
leur... Don  Lopc  de  Urrèa,  m;)ii  fils,  avait  prom.is  à  une  dame  de 
l'épouser;  mais,  ce  qui  m'est  pénilde  à  d  ro,  craignant  rca  colère 
pour  s'être  cn;;agé  sans  ma  ponnis-ion,  il  remettait  chaque  jour  à 
lui  donner  sa  main.  Klle,  pensant  que  cette  conduite  procédait  de 
mr'pris  et  non  de  prndeiice  et  de  sagesse,  en  rendit  compte  à  un 
frère  qu'elle  a\a't;  de  manière  qu'un  jour  qu'il  était  chez  elle,  ce 
frère  et  deux  de  ses  amis,  qu'il  a\ait  amenés,  1  entourèrent,  voulant 
le  tuer.  Le  jeune  homme  a  du  courage,  et  indigné  de  cette  attaque, 
il  se  mit  bravement  à  se  battre  avec  tous  les  trois,  et  l'un  d  eux  fut 
tué.  En  pareil'e  circonstance,  il  est  excusable  aux  yeux  de  la  loi; 
puisque  parmi  les  animaux  mêmes  la  défense  est  de  droit  naturel... 
Après  cela,  il  sortit  dans  la  rue,* où  il  eut  le  malh^-ur  de  fraftper  un 
des  ministres  de  la  justice.  Si  par  cet  .icte  1  manqua  au  respect  qui 
vous  est  dû,  songez,  je  vous  prie,  qu'il  aurait  été  plus  coupable 
encore  s'il  eûi  si  peu  estimé  \otrejus:ice  qu'il  n'eût  pas  cherehé  à 
lui  fchapper  et  ne  se  fut  pas  fnfui  après  avoir  commis  un  délii. 
J'avoue,  d'ailleurs,  qu'il  ferait  mi  u\  de  servir  dans  vos  armées  que 
d'ajouter  a  sa  première  faute  en  vi\a!il  de  brigandage  dans  la  mon- 
tjgne;  mais  vous  savez  aussi  qu'on  a  toujours  considéré  comme  un 
malheur,  en  Aragon,  quand  los  nobles  ne  quittaient  point  la  ville, 
Il  oîi  il  y  avait  une  famille  offensée  ..  Enfin  maintenant,  sire,  voici 
que  la  dame  qui,  dans  cette  déplorable  affaire,  se  lrou\e  partie  à 
d)uble  titre,  d'.ibord  comme  ayant  une  promesse  de  mariage,  et 
ensuite  comme  étant  la  sœur  du  mort,  a  fortné  le  projet  de  mener 
une  vie  meilleure  et  de  se  retirer  dans  un  port  plus  paisible;  et  elle 
a  bien  voulu  me  remettre  son  désistement  pour  les  deux  [loursuites, 
sous  la  condition  que  je  lui  fournirais  la  dot  nécessaire  pour  entrer 
dans  un  couvent.  Et  quoique,  à  vrai  dire,  je  sois  devenu  si  pauvre, 
que  je  me  vois  dans  la  nécessité  de  recourir  à  mes  amis,  je  me  suis 
dépouillé  tout  à  l'heure  du  peu  qui  me  restait,  dans  le  but  de  lui 


JOURNFK  I,  Sr.ÈN'I':  il.  211 

consliluer  non  pas  seulenictit  la  dot  (ju'ello  ilcinaiulait ,  mais  une 
rente  annuelle;  c'est  au  point  qu'aujourd'luii  même  j'ai  abandonné 
l'appartement  ijuc  j'otcupais  dans  ma  maison  ,  et  que  j'y  ai  pris  !e 
logement  le  plus  modeste,  en  laissant  le  mien  à  don  Mciodo  Torrel- 
las,  alin  de  pouvoir  remplir  mon  eng.igemenl.  Donc,  prosterné  à  vos 
pieds ,  je  vous  conjure  mile  et  mille  fois,  puisque  la  panii;  adverse 
s'est  dé-islce,  et  qu'il  n'a  plus  contre  lui  que  votre  royal  pouvoir,  de 
daiginr  pardonner  à  mon  fils.  Ce  pardon,  seigneur,  j'ose  le  dire,  il 
le  mérite,  non  pns  pav  lui-même,  non  pas  par  moi  sans  douie,  mais 
par  sr;<  nobles  aïeux,  qui  tou*;  vous  le  demandent  ici  en  récompense 
de  leurs  belles  actions.  Parcourez  eu  souvenir  nidrc  histoire,  sei- 
gneur, et  vous  verrez  mille  héros  de  ma  race  à  qui  vous  devez  toute 
sorte  d'honneur  et  de  gloire.  Ayez  aussi  pitié  de  m.es  cheveux  blancs, 
de  mes  prières,  de  mes  larmes;  et  si  les  larmes  d'un  malheureux 
père  sont  impuissantes  à  tuuclier  votre  cœur,  ayez  pitié  d'une  dame 
principa'e,  nière  infortunée  qui  se  n)eurt  do  ch;igrin  et  de  douleur. 
Étant  celui  que  vous  êtes,  sire,  accordez-moi  cette  grâce. 
LE  noi. 
Adressez-vous  au  grand  justicier  d'Aragon. 

UlillÈA. 

Ilélas  !  je  le  vois,  mon  malheur  n'est  que  trop  certain,  puisque, 
quand  je  vous  demande  une  grâce,  vous  me  renvoyez  à  la  justice. 

LE  ROI. 

Eh  quoi  !  lorsqu'elle  est  chargée  de  la  poursuite  des  crimes,  n'est-ce 
pas  à  elle  que  revient  naturellement  la  remise  des  peines? 

URRFA. 

J'en  conviens,  sire;  mais  la  charge  de  grand  justicier  d'Aragon 
est  vacante;  elle  est  vacante  depuis  la  mort  de  don  lîamon. 

lE  ROI. 

Je  lui  ai  donné  un  successeur;  on  le  connaîtra  aujourd'hui  même. 

UURKA. 

Que  mes  soupirs  et  mes  larmes  vous  doivent  une  si  grande  fa- 
veur I 

LE  KOI,  à  part. 

0  douleur  d'un  père!  quel  est  le  cœur  que  tu  ne  serais  capable 
d'attendrir! 

11  sort. 
URRIÎA. 

Telle  sont  les  obligations  d'un  homme  nob'e  et  honorable,  qu'il 
fait  beaucoup  choses  pour  l'opinion  publique,  sans  y  être  porté 
par  un  pur  amour  paternel.  Je  ne  dis  pas  que  je  n'aime  point 
don  Lope;  mais,  dans  le  vrai,  j'aurais  fait  cette  démarche  plus 
volontiers,  j'aurais  jilaidé  sa  cause  a\ec  pk;s  de  chaleur  si  j'a- 
vais cru  le  devoir  à  son  alTecli  n  pour  moi.  J'ai  codé  au  désir 
de  dcîîa  Blanca;  car,  bien  qu'elle  ne  le  croie  pas,  elle  m'est  si 
chère  que  pour  elle  je  me  doiMicrais  la  mort  avec  joie...  Mais  quel 


212  LES  TUOIS  CIIÂTIMKNTS  KN  UN  SKUT.. 

est  ce  personnage  que  je  vois  enin-r  dans  le  palais,  ari'omrngné 
d'une  suite  si  nonibreusf ?...  C'est  don  Mendo,  mon  vieil  imi...  le 
serais,  hélas!  tenté  de  l'éviter  plutôt  que  de  me  laissir  voir  par  lui 
en  cot  étal,  à  tel  point  j'en  ai  honle!  mais  comme  il  doit  demeurer 
dans  ma  maison,  il  me  serait  malaié  de  ne  pas  me  renconir.r  tôt 
ou  lard  ave<-  Ini...  Toutefois  ce  n'est  pas  le  moment  de  lui  parler; 
car  le  roi  a,  sans  doute,  appris  son  arrivée,  et  le  voiti  qui  re\ient 
dans  la  salle  d'audience. 

D'un  côté,  entre  LE  ROL  et  do  l'autre  on  voit  entrer  DON  JIENDO 
et  le  Corli'ge. 

DON    SIF.NDO. 

Permettez,  invincible  seigneur,  que  je  baise  vos  pieds  mille  et  mille 
fois. 

LE    IlOI. 

Don  Mendo,  levez  vous...  levez-vous,  grand  justicier  d'Aragon. 

D0.\    MENDO. 

Je  vous  baise  la  main  ,  sire,  et  cette  main  puissante  m'e«t  néces- 
saire pour  que  je  puisse  me  lever  avec  le  fardeau  pesant  dont  vous 
veiuz  de  me  charger...  Que  le  ciel  vous  donne  longue  \ie! 

LE    hOI. 

Comment  vous  trouvez-vous? 

DON    MENDO. 

Comme  un  homme  qui  vient  de  recevoir  de  vous  la  plus  haute 
marque  d'honneur. 

lE    ROI. 

Vous  devez  être  fatigué,  don  Mendo;  allez  vous  reposer.  Demain 
matin  vous  viendrez  me  parler,  et  là,  étant  tous  deux  seuls,  je  ^ous 
dirai  dans  quel  butje  vous  ai  appelé  à  la  cour.  J'ai  beaucoup  dechosis 
à  vous  confier. 

DON     M EN  DO 

A  vous,  sire,  mon  âme  et  ma  vie;  je  les  mets  l'une  et  l'autre  à 
vos  p'eds,  et  ne  les  emploierai  jamais  mieux  qu'à  votre  service. 

Le  Roi  son. 

un  II  ICA. 
Si  un  homme  noble  se  rnp  clic  toujours  ses  ancien  es  a(T  étions, 
recevez,  don  Mendo,  le  salut  de  don  Lope  de  Unca. 

DON    MENDO. 

il  me  serait  difiicile  de  ne  pas  me  rapj  eler  toutes  les  obligaiors 
que  je  dois  à  votre  amitié. 

v\\nk\. 

Je  vous  baise  les  mains,  seigne  r  et  pour  cela  j'ai  deux  motifs  : 
d'ibord,à  cause  de  voire  biemenuc,  heure^jx  que  vous  lialiiiiez 
ma  maison,  où  doiïa  Bianca  et  moi  no  s  nous  empresserons  a  vous 
serwr  ;  (  t  ensuite,  parce  que  maintenant  que  vous  voilà  grand  justi- 
cier d'Aragon,  je  me  mets  au  nombre  de  vos  solliciteurs. 


JOURNEE  i,  SCENK  III.  213 

DON   MF.\DO. 

Vous  anrp/.  de  moi  toute  sati.sfactioji. 

UUIUCA. 

Voici  un  mémoire  que  le  roi,  sars  doulo,  vous  aurn  fait  remettre 
avant  votre  arrivée 

T)Oy  ME.NDO. 

Je  suis  votre  ami  dévoue,  f  t  croyez  bien  que  je  ne  vous  man- 
querai en  aucune  circonst-mce. 

UIlIltA. 

J'ai  un  fils  «lui  malheureusement  .... 
D0\  MP,\no. 

N'achevez  pas,  je  suis  instruit  de  tout;  et  le  chagr"n  où  je  >ous 
vois  me  prouve  que  j'ai  été  mai  iiiroriné;  car  l'on  m'avaii  dit  que 
vous  portiez  peu  d'alTcciion  à  votre  (ils. 
uiini'A. 

Je  n'igrore  point,  «eigneur,  que  beaucoup  m'accusent  de  cruauté 
envers  lui;  mais  je  fais  plus  encore  pour  lui  qu'il  ne  mértc.  .Sachez 
donc  que  ses  dc^piriements  m'ont  nui  dans  l'esii'ne  publique,  que 
ses  folies  ont  détruit  ma  fortune,  que  s;  s  fa  tes  ont  cumproinis 
mon  honneur. 

DON   MKNDO. 

Allons,  ne  vous  alflii^cz  pas  ;  et  puisque  je  me  trouve  en  posit  on 
de  faire  pour  lui  ce  que  vous  demandez,  soyez  assuré  que  (le.«or- 
mais  son  sort  va  chingrr:  car  je  puis  aujourd'hui  lui  donner  la 
vie  que  je  lui  dois  ...  Je  vous  conterai  cela  avec  détail.  Rendnns- 
nous  à  votre  n!ai.«on,  et  là  tout  s'arrangera  pour  le  mieux.  .  .le 
suis  d'aulaiit  plus  prc?sé  de  sortir,  que  pour  arriver  plus  tôt  j'ai 
laissé  derrière  moi,  en  ciiemin,  ma  fil!e  dofii  Vi(d.into,  et  1  aimant 
tout  à  11  fjis  conmie  un  père  et  comme  un  amant,  je  suis  iinpatient 
de  savoir  si  elle  est  arrivée. 

l!RUÎ:.V. 

Je  me  réjouis  de  la  voir  venir  en  un  lieu  où  elle  trouvera  les 
soins  de  doila  Blanca,  mon  épouse  chérie,  et  en  qui  elle  aura  une 
esclave  toujours  prête  à  lui  obéir. 

n  )v  M  cv  )') . 

Je  serai  moi-même  heureux  de  connaître  et  de  servir  doila  Blanca 
comme  ma  dame  [A  part.  )  0  ciel!  i!  le  faut...  Je  ne  puis  m'en 
dis[)ensi'r  ..  C'est  en  ce  jour  que  ji;  vais  v  lir  duna  Blatica. 

Lope  el  dou  Mcndo  sorlCDt. 

SCtNE  Ilf. 

Une  cliarabrc  dans  la  maison  de  Lo,  e  'le  Unca. 

Enlreul,  d'un  côté,  DON\  VIO  .xVNTR,  en  habits  de  voyage,  et  de  l'autre, 
DONA  LLANCA. 

DONA  BI.ANCA. 

Combien  je  me  félicite  de  posséder  dans  ma  maison  une  si  belle 


214  LES  TROIS  CHATIMENTS  LN  UN  SF.LL. 

personne,  cl  d'être  à  même  de  la  servir  à  toute  heure!  J'ai  quitté 
mon  .'ippnrlpment,  (t  je  nie  piéseiite  chez  vous,  madame,  pour  vous 
donner  la  bienvenue,  cl  voir  en  quoi  je  pourrais  aider  à  vos  femmes. 

no\A  VIOLANTE. 

C'est  moi  seule  qui  dois  ine  ftMiciler,  madame;  car  lorsque  je 
croy-iis  venir  comme  une  (étrangère  en  Aragon,  j'y  ai  retrouvé,  je 

puis  11»  dire,  une  pairie Excusez-moi  de  vous  retenir  dans  celte 

pièce  qui  est  commune  aux  deux  appartements.  Tout  csl  en  désor- 
dre chez  moi,  et  je  n'ose  vous  prier  d'entrer. 

DO\A  BLAXCA. 

C'est  un  peu  voire  faute,  cl  non  celle  des  domestiques;  ils  ne 
vous  attendaient  pas  si  lot. 

DONA  VIOLANTE. 

11  m'a  semblé,  au  contraire,  que  j'anivais  bien  tard.  Je  ne  savais 
plus,  je  vous  assure,  quand  je  me  trouverais  de  ce  côté  de  la  mon- 
tagne, et  je  craignais  de  nouveaux  dangers. 

DONA  BLANCA. 

Vous  aviez  donc  couru  un  premier  danger  avant  cela? 

DONA  VIOLANTE. 

Oui,  madame,  et  si  grand,  qu'il  lient  encore  mon  âme  toute 
émue.  {A  pari.)  Car,  en  ce  moment  même,  il  m'ell'raye  plus  que 
jai!:ais. 

DONA    BLANCA. 

Racontez-moi  cela. 

DONA  VIOLANTE. 

Pour  me  mettre  à  l'abri  du  soleil,  dont  les  rayons  de  feu  br(j- 
laiont  au  loin  la  campagne,  j'étais  descendue  de  ma  litière,  et  j'a- 
vais mis  pied  à  terre  dans  un  endroit  charmant,  véritable  place 
d'armes  des  fleurs,  environnée  d'un  joli  ruisseau  comme  d'un  fossé, 
et  qui  pouvait  délier  toutes  les  balteries  du  soleil  ;  —  ior  que  de  la 
montagne  même  sortirent  cinq  ou  six  hommes  menaçant  tout  à  la 
fo's  et  mon  honneur  et  la  vie  de  mon  père;  —  et  je  tremblais, 
lorsque  par  bonheur  se  présenta  devant  rous  un  jeune  brigand,  à 
l'air  distingué,  plein  de  valeur  et  de  grâce,  qui,  avec  une  générosité 
sans  égale...  Mais  qu'est  ce  donc?  Vous  pleurez? 

DONA  BLANCA. 

C'est  qu'en  écoutant  votre  aventure,  je  me  rappelle  le  plus  liisie 
événement  de  ma  vie.  —  Poursuivez. 

DONA  VIOLANTE. 

Je  crains  que  mes  chagrins  n'éveillent  dans  votre  esprit  le  sou- 
venir des  vôtres. 

DONA   BLANCA. 

Votre  père  a-t-il  v^u  ce  jeune  homme  que  vous  me  représentez  &i 
gracieux  et  si  plein  d'atlentioii? 

D;iN\    VliiLANTH. 

U  l'a  vu,  il  lui  doit  tout  au  moins  l'honneur  et  la  vie. 


JOURNÉK  I,  SCÈNE  III.  213 

DONA  BLA.NCA,  à  part. 
ïïcias!  au  lieu  de  l'épargner  ainsi,  il  aurait  dû  me  venger  et 
donner  un  exemple  au  monde.  [Haut.)  Mais  que  dis-je!...  Jésus  1 
mille  l'ois,  quelles  paroles  ai-je  prononcées!...  Pardonnez,  nijid.imc, 
je  suis  folle.  Je  nourris  dans  mon  âme  un  affreux  chagrin  qui  par 
moments  m'ôte  mon  bon  sens.  Ne  vous  étonnez  point  de  l'état  où 
vous  me  voyez;  car  ce  jeune  homme  est  mon  fils,  et  sa  conduite, 
qui  a  fait  son  malheur  et  lui  a  retiré  l'amour  de  son  père,  m'a 
presque  enlevé  la  riii^on. 

DOXA  ViOLANTi:. 

Il  nous  avait  bien  dit  qui  il  était;  mais  étant  si  troublée,  je  n'ai 
pas  fait  alors  grande  attention  au  nom  de  sa  laniille.  Autrement,  je 
ne  vous  aurais  point  parlé  de  cela  et  vous  aurais  épargné  cet  ennui. 

Entrent  DON  MENDO  et  DON  LOPE  DE  URRÈA. 

UaRÈA. 

Bonne  nouvelle,  dona  Blanca!  Voilà  enfin  qu'aujourd'hui  le  bon- 
heur, la  joie  entrent  dans  la  maison! 

DONA  BLANCA. 

Il  en  est  temps;  car  le  bonheur  en  est  sorti  depuis  bien  des 
années  ! 

URRÈA,  à  dona  Violante. 

Je  me  suis  présenté  ici  avec  bien  peu  de  courtoisie;  veuillez  m'es- 
cuser,  madame,  et  me  donner  cette  main  que  je  baise  liumblement. 
—  Pour  vous,  Blanca,  vous  apprendrez  avec  plaisir  que  le  seigneur 
don  Mendo,  notre  hùte,  est  nommé  grand  justicier  du  royaume;  et 
une  nouvelle  (lui  ne  vous  sera  pas  moins  agréable,  c'est  que  je  suis 
envoyé  vers  lui  par  le  roi,  pour  qu'il  me  remette  la  grâce  de  don 
Lope. 

DONA  BLAXCA,  à  part. 

C'est  à  prêtent  que  j'ai  besoin  de  toute  ma  force.  {Haut,  à  don 
Mendo.)  Je  rends  grâces  à  mon  sort,  seigneur,  que  vous  soyez  venu 
en  un  lieu  où  je  puisse  vous  servir...  Pour  ce  qui  est  de  mon  lils, 
vous  êtes  celui  que  vous  êtes..»  et  vous  lui  devez,  ce  me  semble, 
votre  protection,  selon  ce  que  m'a  dit  dona  Violante,  d'une  dette 
que  vous  avez  contratée  envers  lui. 

D0\   MENDO. 

N'en  doutez  pas,  doûd  Blanca;  je  ferai  toujours  tout  ce  qu'il  me 
sera  possible  et  pour  lui  et  pour  vous;  car  vous  n'ignorez  pas,  jo 
crois,  l'obligation  que  je  vous  ai. 

Entre  ELVIRE. 

ELVIRi:. 

Madame,  nous  avons  fini  de  tout  ranger  dans  votre  appartement. 

DONA  VIOLANTE. 

Ëtcusez,  dona  Blanca,  et  permettez  que  j'aille  reposer. 


2ir.  Li:S  TIIOIS  CIIATIUK.NTS  KN  UN  SKIIL. 

DOW    ni.ANCA. 

C'est  à  vous  de  pcriiiL'Ure  ipir  je  vous  oITrc  tncs  service». 

i'iut-;A. 
Kon  pas!  je  réclame  !e  piivile^c  de  mon  ài,'e,  et  je  m'offre  à  ma- 
dame  pour  étuyor. 

I)0.\A   VIOLANTR. 

Comme  vous  êtes  le  maîire  de  la   maison,  je  serai  obligée  d  ne. 
cpter.  Mais  restez  avec  Dieu. 

DONA  BLANCA. 

Que  le  ciel  vous  garde' 

TpON  V  v'oi  A\T".  à  part. 
0  ma  peiis'c  !  il  faiu  vous  deb.iiue  avec  ce  serpent  cruel  qui  en 
m'accordanl  la  vie  m  a  tuée' 

Uiioa  a'Olo  giii:  on  fi  nil'ii-.iul  Joii  i  Violiiiilc  [iirlj  miin. 
I)0.\   MUNDO. 

Si  je  vous  permets  cela,  c^'csl  que  de  mon  côté  je  puis  m'oiïrir 
pour  écuyer  à  dun  i  niama.  (.1  ,part.  )  Je  ferais  bien,  en  sortant,  de 
me  soustraire  à  ces  plaintes. 

i)0.\A  BLANCA  ,  à  pari. 

11  me  faut  ici  tout  mon  courage.  {Haut.)  Où  allez-vous? 

D0\  M  EN DO. 

Je  sors  pour  m'occuper  de  vous. 

DONA  BLANCA. 

Non,  seigneur,  demeure?. 

DON  MENDO. 

Le  ciel  sait  combien  je  désirais  celte  occasion. 

DONA  BLANCA. 

Dans  quel  but,  si  vous  n'aviez  pas  quelque  mauvais  dessein  contre 
moi? 

DON    .MENOO. 

Dans  le  but  de  vous  dire  comb  en  je  souiïre  de  voir  vos  chagrins. 
Hélas!  vous  pourriez  me  répondre  que  je  n'en  dois  pas  être  étonné; 
car  en  partant  je  vous  avais  laissée  bien  malheureuse. 

DONA    BLANCA. 

Vous,  vous  m'a>ez  laissée  malheureuse!  je  ne  vous  comprends 
pas.  Quand?  comment?...  car  il  me  semble  que  je  ne  vous  ai  vu 
Ce  u  a  vie. 

DON  MENDO. 

Ah!  Blanca! 

DONA  BLANCA. 

Seigneur  don  Mendo,  laissons  là  un  entretien  si  tristement  com- 
mencé!... Si  par  bisard  quelque  confus  souvenir  vous  a  induit  ''n 
erreur  auprès  de  moi,  qu'il  reste  enseveli  dans  le  silence,  et  que  le 
silence  le  consume.  Après  si  longtemps  vous  pouvez  tout  oublier, 
car  moi  je  ne  me  rappelle  rien. 

DON  MENDO. 

0  Blanca!  vous  vous  servez  raerveil'eusement  de  votre  espriti 


jounxi^r-,  î,  schn:-;  i\  aiir 

DO\A    CI.ANC.V. 

Je  ne  sais  pourquoi  vous  parUz  ainsi. 

D0\  ME.\DO. 

I\l(>i,  je  le  sais. 

DONA   BLANCA. 

*~1:  Lion,  laissons  cela. 

no\  MK\nf). 
Je  me  tiendrai  pour  averli  ;  mais  s'il  faut  vous  obéir,  comment 
Jc\rai-je  aous  prouver  mon  obéissance? 

DONA   BLANCA. 

En  vous  taisant. 

nON  MRNDO. 

Comment  se  taire? 

DO\A   BIAXCA. 

En  souiïrant. 

DON  Mi;\no. 
Cc'a  me  sera  impossible. 

DONA   liLAXCA. 

Vous  l'apprendrez  de  moi. 

DON  MEMDO. 

Comment  cela? 

DO>A  ni.ANCA. 

Vous  le  verrezt 

DON   Al  EN  DO. 

Indiquez-m'en  le  moyen. 

DONA   BLANCA. 

Le  voici.  (Elle  appelle.)  Béalrix! 

Enlre  BÉATRIX. 

bi'latuix. 
!\ladame? 

DONA   ELANÇA. 

Eclairez  au  seigneur  don  IMendo .  [Bas,  à  don  Mendo.)  Voi'à  c«înyne 
on  évite  les  occasions. 

DON    MENDO. 

Voilà  comme  on  augmente  ses  tourments. 
SCÈNE  IV. 

Une  autre  chambre. 
Entrent  DONA  VIOLANTE,  qui  se  coiiTe  de  nuit,  el  EEVIRE. 

DONA  VIOLANTE. 

Eeime  cette  porte,  Elvire;  et  si  man  père  venait  par  hasard  s  in- 
former de  moi,  dis-lui  que  je  dors.  le  w  \nn  pas  qu'on  me  parle, 
—  ni  lui  ni  personne.  Tout,  ce  que  je  \cux,  tout  ce  que  je  désire, 
c'est  une  complète  solitude. 

iii.  19 


2i8  LF'S  TROIS  CHATIMENTS  EN  l'N  SEUL. 

FLVIUr. 

Jamais  je  ne  vous  ai  vue  de  pareille  humeur. 

DO.\A   VIOLANTE. 

Et  ce  que  tu  vois,  Elvire,  nVst  rien  en  comparaison  de  ce  que 
j'éprouve.  Aide-moi  à  me  débarrasser  de  ces  coillcs,  et  pose  ma  robe 
sur  ce  meuble. 

EI.VIRE. 

il  paraît,  madame,  que  les  brigands  ne  sont  pas  aussi  farouches 
qu'on  les  dépeint. 

DONA  Vlni.AXrE. 

Hélas!  sa  (aille,  sa  figure,  sa  voix,  ont  fdit  sur  moi  une  loll?  im- 
pression, que  je  ne  puis  le  chasser  de  mon  souvenir.  De  quelque  coté 
que  je  tourne  les  yeux,  je  me  figure  le  voir  partout  devant  moi. 

El'eS  se  retirent  toutes  deux  dans  un  cabinet  qui  c>t  dans  la  cliatribre,  et  d'où 
elles  demeurent  visibles  au  spectjteur.  En  même  t  nips,  eolrcnt  DON  LOPE 
et  VICENTE. 

DON   LOPE. 

0  ciel!  que  se  passe~t-il?D'où  vient  que  celte  chambre  est  ornée 
avec  tant  de  soin? 

VICENTE. 

Nous  nous  serons  trompés  de  maison;  car  je  crois  que  chez  votre 
père  il  ne  reste  plus  le  moindre  meuble  '. 

DON    LOI'F.. 

Arrête. 

VICENTE. 

Je  m'arrête. 

DON  LOPE. 

N'aperçois-tu  pas  une  femme? 

VICENTE. 

J'en  vois  même  deux. 

DON  LOPE. 

Avec  un  superbe  dédain  elle  ôte  sa  parure  comme  un  trophée 
inutile  pour  sa  beauté,  et  elle  semble  dire  :  «  Vénus  avec  sa  scuie 
ceinture  est  plus  redoutable  que  Pallas  avec  ses  armes.  » 

VICENTE. 

Je  la  vois;  et  pour  peu  que  cela  continue,  nous  aurons  d'ic'  à 
un  moment  la  plus  jolie  perspective. 

DON  LOPE. 

Qui  donc  peut  être  cette  femme? 

VICENTE. 

Puisque  ce  n  est  pas  votre  mère,  c'est  peut-être  la  mienne» 

DON  LOPE. 

Je  m'avance  pour  voir  son  visjige. 

'  r«rce  que  don  Lope  a  complètement  ruiné  sa  faraiUa, 


JOURNEK  I,  SCENE  IV.  21& 

vicr-NTi;. 
Moi  aussi. 

DON  LOPE. 

Et  pour  entendre  ce  qu'elle  dit.  —  iMarchc  plus  doucement. 

\ICr,NTK. 

il  est  impossible  de  marclicr  d'un  pas  plus  léger.  Si  je  montai» 
ainsi  les  degrés  d'un  monument,  je  suis  sûr  que  je  ne  l'roisserais 
pas  les  fleurs  d'a-^gent  qui  le  recouvrent  '. 

ELVIUE. 

Vous  sentez  trop  vivement,  madame. 

DON  l    VIOLANTE. 

Oui!  il  est  tellement  présent  à  ma  pensée,  — cette  illusion  de 
mon  esprit  est  si  forte,  si  puissante,  qu'en  ce  moment  même,  —  le 
ciel  me  protège!  —  je  jurerais  que  je  le  vois. 

laVIRK. 

On  ne  vous  arrachera  pas  les  dents  pour  un  faux  serment  2,  car 
moi  aussi  je  le  jurerais. 

VICENTE. 

Nous  sommes  bien  tombés  ! 

D0\  LOPK. 

Oui,  c'est  la  dame  que  j'ai  vue.  (A  dona  Violante.)  Dites-moi, 
divin  prodige,  —  dites-moi,  miracle  de  beauté... 

DONA   VIOLANTE. 

Fantôme  de  ma  pensée,  —  illusion  de  mes  sens,  âme  de  mon  ima- 
gination, réalisation  de  mes  rêves,  et  voix  de  mon  idée;  ô  loi,  qui 
es  une  idée,  une  illusion,  une  imagination,  un  rêve,  un  fautô  ne 
sans  \o\%,  sans  corps,  sans  âme,  et  qui  parais  avoir  une  ânie.  un 
corps,  une  voix  :  —  comment  as-tu  fait  pour  pénétrer  jusqu'ici? 

DON  LOPE. 

Beauté  céleste,  que  mon  imagination  a  réalisée  vivante  à  mes 
yeux,  daignez  auparavant  vous-même  m'expliquer  le  doute  011  je 
sui.s;car  j'ai  bien  plus  de  motifs  pour  vous  demander  par  quel 
hasard  vous  vous  trouvez  dans  cette  maison. 

DONA  VIOLANTE. 

Celte  maison  est  la  mienne. 

DON  LOPE. 

Va  moi  si  je  suis  entré  ici... 

DONA  VIOLANTE. 

Je  ne  puis  vous  entendre. 

•  Si  pisnra 

Lai  gradas  de  un  moniimento, 
Aun  no  njâ'a  les  reltllos. 
On  appelle  en  Fspasne  le  monumcnl  (  1 1  monnmenlo  )  la  clnpelle  dëcoi'ce  en  forme 
île  toniLicau,  où  l'en  dépose  le  corps  Oc  Jesiià-Cliiist,  le  jeuJi  sann. 

A'o  te  sncdran  los  dientes 
l'or  el  faUojuramenio. 


22S  LES  TROIS  ClIA-TlMEiNTS  EN  UN  SEUL 

DON  Lopc,  à  FJcire. 

Pour  que  votre  maîtresse  se  rasjure,  (icoutez-nioi. 
r.i.vii\F.. 

A  quoi  bou?  adressez-vous,  si  vous  ^ouIez,  à  ma  maîtresse,  fan- 
tastique brigand,  |)uisquc  vous  avez  touché  son  cœur;  mais  mol, 
comme  je  n'i^prouvc  rien  pour  vous,  laissez-moi  tranquille. 
DON  LOTE,  à  donn  Vio'ante, 

La  peur  vous  abuse.  Je  suis  le  fils  de  la  mai.>on,  et  je  venais  trou- 
ver doua  Dlauca  pour  lui  dire  ce  que  déjà  vous  savez;  car  mon  in- 
tention, mon  désir  est  que  don  Mcnilo  sollicile  pour  moi  la  faveur 
qu'il  m'a  promise.  Je  .'■uis  entré  dans  cctlc  chambre  avec  la  clef  que 
j'en  jiossède,  ne  songeant  nullement  qi;e  je  pourrais  vous  y  rencon- 
trer. Et  maintenant  que  j'ai  dissipé  vos  doutes,  dai^'nez  ni'apprendre 
à  votre  tour  comment  il  se  fait  que  je  vous  vois  ici. 

DO.\A  VIOLANTE. 

Ce  que  vous  venez  de  me  dire,  je  le  savais  déjà;  mais  je  me  suis 
tout  d'abord  laissée  cmporicr  plutôt  à  ce  que  j'imaginais  qu'a  ce 
que  je  savais.  Et  même  à  présent  que  je  suis  tout  à  fait  désabusée, 
j'ai  peine  à  remettre  mes  sens;  car  en  m'ôtant  une  crainle,  vous 
m'en  avez  donné  une  autre  :  vous  ne  m'effrayez  pas  moins  dans  la 
réalité  que  dans  mes  rêves  ;  illusion  ou  vérté,  je  tremble  sans  cesse 
devant  vous.  —  Je  demeure  dans  cette  maison;  ceux  de  nos  servi- 
teurs qui  sont  venus  devant  l'Cit  prise  pour  nous.  Votre  père,  à  ce 
que  je  crois  avoir  entendu  dire,  occupe  un  autre  apparleincnt.  Si 
c'est  lui  que  vous  cherchez,  retirez-vous,  je  vous  prie;  faites- moi  la 
grâce  de  vous  éloigner. 

nON  I.OPE. 

rien  que  j'aie  donné,  je  l'avoue,  à  votre  beauté  céleste  to;ites  les 
adorations  démon  cœur,  c'est  avec  le  dévouement  le  plus  pur  et 
le  plus  noble,  c'est  avec  le  respect  le  plus  absolu,  avec  la  [Ans  en- 
tière soumission,  et  ce  m''Mne  amour,  avec  lequel  je  vous  adore,  fait 
en  même  temp?  queje  vou<  obéis  Ainsi,  madame,  adieu,  et  daignez 
vous  rappeler  que  vous  seule  au  monde  avez  dompté  ma  volonté  et 
contenu  mon  audace, 

nONA  VIOLANTS. 

Adieu,  et  sachez,  vous  aussi,  que  je  vous  suis  reconnaissante  de 
voire  conduite  généreuse,  et  que  vous  seul  au  monde  m'avez  inspiré 
un  sentiment  tendre. 

DON   I.OPE. 

0  bonheur!...  que  ne  puis-je  le  payffde  ma  vie! 

DONA  VIOLANTE. 

Voulez-vous  le  reconnaître  dignement,  don  Lope? 

DON  LOPE. 

Oui. 

DONA  Vir.LANTii. 

Eh  bi^n,  partez,  et  au  plus  tôt. 


JOLirNKK  1),  SCIÏM':  I.  221 

DON  i.opi:. 
Ainsi  soit  fait!  —  Parlons,  Viccnlc. 

VICUNTE. 

Allez-vous-en  tout  seul,  si  vous  (tes  assez  sot  pour  cela.  Quant  à 
moi,  je  passe  ici  la  nuit. 

DOW  viOL.\NTE,  à  part. 
Grand  Dieu,  quelle  passiun  ! 

no\  LOPE,  à  part. 
Quelle  beauté,  graad  Dieu! 

DONA   VIOLANTE,   à  fart, 

11  aime  et  ne  demande  rien! 

no.N  LopF,  à  part. 
t!Ie  m'écoute  avec  faveur  et  m'éloigne! 

DO.NA   VIOLANTE. 

Allez  avec  Dieu! 

DON   LOPE. 

Le  ciel  vous  2ardc! 


JOURNÉE  DEUXIÈME. 
SCÈNE  I. 

Une  chambre  dans  la  maison  de  Lope  de  Crrca. 

Entrent,  d'un  côlé,  DON  LOPE  et  YICF.ME,  en  liabits  de  voyage,  et  de 
l'autre  DONA  BLANCA,  URRÈA  et  DÉATUIX. 

DON   L  IPE. 

Heureux  mille  et  mille  fois,  seigneur,  le  jour  cù  vous  permettez 
à  ma  tendresse  de  venir  se  prosterner  humblement  à  vos  pieds. 
imnÈA. 

Lève-toi,  Lope,  et  sois  bicn\cnu  auprès  de  tes  parents,  comme  lu 
as  été  désiré  par  eux. 

DON   LOPE. 

Il  ne  convient  pas  que  je  me  lève  tant  que  vojs  ne  m'aurez  pai 
donné  votre  main  à  baiser. 

unnÈA. 

Prends-la  donc,  et  Dieu  l^î  rende  aussi  sage  que  je  le  lui  demande. 
Avance,  baise  la  main  de  ta  mère. 

DO.V    LOPE. 

C'est  avec  crainte  et  plein  de  honle,  madame,  que  je  me  présente  à 
vos  yeux,  après  vous  avoir  fait  verser  tant  de  larmes. 

DO.NA   DLANCA. 

Outre  celles  dont  tu  p  ries,  l.ope,  je  te  dois  celles  que  je  répands 
en  ce  moment;  et  si  les  unes  étaient  bien  amères,  les  autres  sont  bien 
agréables  et  Lien  douces.  —  Sois  le  bienvenu,  mon  cher  fi's. 


222  LES  TROIS  CIIATIMI'NTS  EN  UN  SELL. 

VI  CE  MIC,  à  Urrèa. 
Pcrmettez-vou*-m:uiilenaiità  un  erniile  du  diable,  ([iii  a  vdcti  erifre 
deux  rochers,  faisant  à  son  service  la  plus  rigoureuse  pénilence,  — 
de  s'approcher  cl  de  baiser  voire  main? 

IMUIÈA. 

La  bonne  pièce!  eh  quoi!  toi  aussi,  te  voilà  de  rclour? 

VICENTE. 

Puisque  je  suis  le  coussinet  de  celte  valise,  la  selle  de  ce  coussinet, 
et  la  bi'te  qui  porte  cette  selle,  force  m'était  bien,  seigneur,  de  venir 
en  même  temps. 

u  i\  n  È  ^ . 

Puis([u'il  vient  on  si  bonne  coin|iagnie,  je  crains  bien  pour  son 
amendement! 

VICHNTK. 

I\la  foi!  vous  n'avez  pas  toi  t;  car,  p;ir  le  Christ!  la  compagnie  n'est 
pas  trop  bonne. 

v.Ri\.k\. 
Ne  jurez  donc  pas  ainsi. 

VICENTC. 

Ce  sont  de  petits  ressouvenirs  de  mon  ancienne  vie.  {À  dona 
Blanca.)  Vous,  madame,  accordez-moi  la  grâce  de  baiser,  non  pas 
votre  main,  mais  seulement  le  sol  trop  heureux  que  vous  foulez  sous 
vos  pieds. 

DONA  BT.ANCA. 

Levez-vous,  mon  ami  ;  il  est  juste  que  je  vous  remercie  de  la  fidé- 
lité avec  laquelle  vous  servez  don  Lope,  ne  l'ayant  jamais  abandonné 
dans  aucun  péril. 

Vir.ENIE. 

Je  suis  un  valet  à  tout  jamais  ailaché  à  mon  maître  '. 

UÉATRIX. 

Puisque  mon  maître  est  arrivé,  ne  vous  offensez  pas,  seigneur  et 
madame,  si  je  l'embrasse  devant  vous. 

DON  LOPE. 

Le  ciel  te  garde,  Béatrix! 

DRUÈA. 

Tout  le  monde  se  réjouit  de  te  revoir,  don  Lope;  mais  moi,  plus 
que  personne.  —  Et  comme  nous  sommes  obligés  d'aller  voir  don 
Mendo  et  de  lui  exprimer  notre  reconnaissance  pour  le  zèle  et  la 
bonté  avec  laquelle  il  a  soHicilé  ta  grâce;  pendant  que  Béatrix  va 
s'informer  chez  lui  s'il  peut  nous  recevoir,  j'es[ière  que  tu  ne  t'éloi- 
gneras pas. 

viCENTE,  bas,  à  don  Lope. 

Allons,  nous  voilà  menacés  d'un  sermon  I 

Soy 

Criado  aiiquirido  ad  perpel.uam 
Rei  memoriam. 

Il  esl  inipoîsible  de  rendre  en  fiaiiç.iis  ces  \ilaisa«leries  mêlées  d'espagnol  et  de  lalm. 


JounMii:  ii,  schne  i.  223 

DON  LOPE,  bas,  à  Yicenle. 

Tais-(oi,  et  iiaiicncc!  —  Ne  sais-tu  donc  pas  que  nous  sommes 
venus  ici  pour  eiileiuirc  radoter? 

l'R!\î:a. 

Lopc,  tu  vois  l'état  où  nous  soniiiics  réduits.  Notre  bien, —  ce  que 
je  considère  le  moins,—  est  tout  engagé  ou  vendu.  Dona  iïstcphania, 
celle  qui  a  causé  tous  nos  chagrins,  ayant  consenti  à  enirer  d.:ns  un 
couvent,  je  lui  ai  constitué  la  dol  et  la  rente  ;  et  Dieu  sait  que  pour 
faire  cela  je  me  suis  réduit  presque  à  la  mendicité.  Enfin,  mon  lils, 
te  voilà  gracié,  de  quoi  je  bénis  le  noble  et  généreux  don  Blendû, 
et  des  ce  moment  j'oublie  tous  mes  chagrins.  Ce  que  je  voulais  le 
demander,  les  larmes  aux  yeux,  avec  de  lendrrs  prières,  et  même 
jigenouiilé  devanl  toi,  si  mes  chocux  blancs  me  ]iermettaient  de 
m'abaisser  jusque-là,  c'e.t  qu"à  compter  d'aujourd'hui,  Lope,  tu 
cliangos  de  coutumes  cl  de  vie.  Travaillons  à  reconquérir  l'estime 
piiblujue;  que  l'on  voie  que  les  dures  leçons  de  l'expérience  ne  sont 
pas  perdues  pour  un  homme  intelligent.  Mon  lils  soyons  amis;  ban- 
nissons d'entre  nous  tout  fâcheux  souvenir,  tout  mauvais  sentiment; 
vivons  en  paix,  faisant  l'un  pour  l'autre  ce  que  nous  pourrons. 
Amour,  dévouement,  tendresse,  voilà  ce  que  tu  trouveras  toujours 
en  moi;  à  toi,  Lope,  je  ne  te  demande  que  de  l'obéissance.  C'est  ton 
père  qui  te  parle  ainsi,  Lope.  Et  enfin,  songe  bien,  je  te  prie,  que 
nous  n'aurons  par  toujours  un  protecteur  puissant,  comme  don 
Jlendo;  et  que  même  il  pourrait  venir  un  temps  où  l'on  vît  son 
amour  et  sa  bonté,  si  tu  n'en  t  en»  nul  compte,  se  changer  en  esprit 
de  vengeance  et  se  tourner  contre  toi. 

VH.:r■:^Tl^  à  part. 

Pour  que  le  sermon  fût  complet,  il  ne  manquerait  ici  que  ces  mois  : 
grâce  et  gloire  ^. 

no.\  lorF. 

Seigneur,  je  vous  donne  ma  parole  qu'à  compter  d'aujourd'hui 
vous  verrez  en  moi  une  conqilète  réforme,  et  vous  rendrez  grâce  à 
des  malheurs  dont  j'aurai  si  bien  profité. 

E  Iront  DON  MENDO  et  BÉATRIX. 

DON   MF.XnO. 

Je  m'offre  pour  caution  de  l'engagement  que  vous  prenez. 

URuiiA. 

Seigneur... 

DON  MRNnO. 

Ayant  appris  que  vous  vouliez  passer  chez  moi,  je  me  suis  hAtd 
de  vous  prévenir. 

UURHA. 

Vous  ne  vous  contentez  pas  de  rendre  un  service;  vous  vous  y 

'  Allusion  à  ct'ilaines  formules  de  l'Église. 


'i2!  LES  TliOlS  CIIÀTIMEXTS  EN  UN  SKUL. 

prenez  de  lelle  façon,  que  l'on  von.s  est  encore  plus  rccor;n5issant 
de  la  manière  dont  vo  is  le  rendez'iue  du  service  môme. 
DON  loi'E,  à  don  Mcndo. 

Donnez-moi  votre  main,  ^eigntur,  et  plaise  à  Dieu  que  vous  ijos- 
S'^dicz  si  romplétemcnt  la  faveur  du  roi,  que  l'envie,  ce  redoutable 
serpent  des  cours,  n'ose  jamais  prononcer  vo'.re  nom,  et  que  l'admi- 
ration publique  le  grave  en  lettres  d'or  pour  la  postérité. 
DON  MFxno. 

Embr.;sJCZ-mol  ,  don  LoiC,  et  ne  me  remerciez  pis  de  la  sori» 
pour  ce  que  je  n'ai  pas  fait  fnrore..Je  ne  puis  l'oublier,  je  vou; 
dois  l'honneur  et  la  vie,  et  ce  n  est  pas  avec  un  simple  ii.irdon  que 
j'acquitterai  la  dette  que  nous  avons  contractée  envers  vous. 

DO.NA   BLVNCA. 

Pl.iise  à  Dieu,  seigneur,  que  le  ciel... 

DON    MENDO. 

Pas  un  mol,  doua  IManca;  votre  silence  parle  assez  haut  pour 
moi. 

DONA   BLANCt. 

De  toutes  vos  bontés  ce  n'est  pas  celle  â  laquelle  je  suis  le  nioin? 
sensible.  Vous  m'ôlez  ainsi  l'cmbanas  continuel  oiJ  je  >-uis  [irès  de 
vous. 

nie  sort. 
DON   Ml'NDO. 

Et  maintenant,  adieu.  Je  vous  laisse,  sa  majesté  m'attend. 

L'RRÈA. 

Et  moi,  j'ai  à  m'occnpcr  d'une  affaire. 

DON  I-OTE. 

Je  voudrais  pouvoir  me  parlager  en  deux  pour  vous  suivre  l'un 
et  l'autre.  Mai-;  puisque  je  su^s  obligé  de  choisir,  (à  don  Mendo]  mon 
père  me  permettra,  j'espère,  de  vous  accompagner. 
innÈA. 

Très  -  volontiers,  et  même  je  suis  satisfait  de  te  voir  si  bien 
choisir. 

Il  sert 
DON  MENDO. 

Je  vous  remcicie,  don  Lope.  Puisque  vous  venez  avec  moi,  je 
n'aurai  pas  le  regret  de  vous  quitter.  Mon  âme  en  vous  voyant  est 
fii  contente,  si  charmée,  si  heureuse,  qu'elle  ne  voudrait  pas  s'éloi- 
gner de  vous  un  seul  instant. 

Don  Lopc  et  don  Mcndo  soi  lent. 
VICE^TE. 

Béalrix,  écoute  donc. 

BÉATUIX. 

Que  veux-tu? 

VICENTE. 

Jîainlenant  que  nos  maîtres  ne  sont  plus  là,  est-ce  que  tu  ne 
daigneras  pas  m'accordcr,  pour  ma  bienvenue,  un  joli  petit  baiser? 


JOURNÉt:  II,  SCÈN'E  I.  225 

BÉATIUX. 

Oui,  un  baiser  fait  exprès  pour  toi? 

VICENTE. 

Ahl  Béairix,  que  lu  me  causci  de  soucis! 

BKATRIX. 

Oui,  c'est  bon  à  dire!  mais  je  ne  le  crois  guère,  lorsqu'il  y  a 
\ingl  siècles  que  mon  amour  t'altend,  et  que  lu  n'es  pas  venu  me  \oir 
une  seule  fois. 

VICE.NTE. 

Comment  donc?  Tu  ne  sais  donc  pas  que  mon  maîlre  et  moi 
nous  sommes  venus  une  de  ces  dernières  nuits,  et  que  nous  sommes 
entrés  comme  chez  nous  dans  l'appartement  de  don  Jlendo,  oi'i  nous 
nous  sommes  rencontréi  face  à  face  avec  dona  Violante,  qui  ôtait 
ses  coiiïes,  cl  qu'alors  il  y  a  eu,  «  Arrèlf,  écoute,  fantôme,  illusion,  » 
et  tout  cela  accompagné  d'une  pâmoison  qui  m'a  ravi? 

BÉATRIX. 

Tai-toi,  imbécile,  laisse  là  tomes  ces  bribes  de  roman. 

VICENTE. 

Plût  à  Dieu,  Béatrix,  que  cela  ne  fût  pas  aussi  vra''  !  mais  ce  n'est 
pas  un  roman  ni  une  nouvelle,  le  dis-je,  c'est  de  l'Iiisloire,  et  pas 
ancienne  '.  Tant  y  a  que  mon  maîlre  ne  me  laisse  plus  ni  dnnn  r 
ni  manger,  me  demandant  à  chaque  instant  mon  avis  sur  ce  point, 
à  savoir  si  la  dame  est  plus  belle,  plus  agréable, plus  charmante,  les 
cheveux  bien  arranges  que  les  cheveux  épars. 

BÉATRIX. 

C'est  à  cela  qu'il  songe  à  prés- ni? 

VICENTE. 

Sans  doute.  Qurl  mal  y  vois-tu? 

BÉATRIX. 

Que  ton  maîlre  ayant  au  cœur  cet  amour,  tu  lui  serviras  de  coureur 
et  de  rapporteur,  lu  ne  fer.is  qu'aller  et  venir,  et  comme  Elvire  est, 
à  ce  qu'il  m'a  [i.Tru,  la  femme  de  confiance  de  la  dame,  je  suis  sure 
qu'el  c  ne  perdra  pas  ses  droits. 

VICTNTE. 

Ahl  Béairix,  si  lu  savais  ce  que  je  pense  de  la  beauté  de  ce 
Elsire,  combien  lu  en  serais  peu  jalouse  I 

BliATRIX. 

Pourquoi  cela? 

VICEXTE. 

C'est  une  créature  qui  à  pe  ne  a  forme  humaine.  Elle  était  là  le 
loir  en  question,  et  comme  il  était  déjà  fort  tard,  et  qu'elle  n'alleQ- 
dait  plus  de  visite  elle  avait  quille  sa  perruque. 

'  Il  y  a  ici  un  jeu  de  njols  i.  trailiiisible  : 

Que  no  es 

Aovila,  sino  st-ie'a. 


226  LES  TUOIS  ClIATIMIiNTS  EN  UN  SEUL 

nÉATItlX. 

Que  dis-lu  là?  Quelle  folie! 

VICENTR. 

Point  du  tout.  Elle  l'avait  près  d'elle. 

BliATKIX. 

Elle  est  donc  chauve? 

VICENTE. 

Comme  ma  main.  Et  de  plus,  comme  je  l'ai  vue  sans  dents,  j'ai 
regardé,  et  j'ai  vu  son  râtelier  à  côté  de  sa  perruque. 

BÉATRIX. 

Eh  quoi!  celte  fimme,  qui  rst  toute  jeune  encore,  a  un  faux 
râtelier? 

VICUNTE. 

Oui,  sans  compter  mille  autres  défauts  dont  je  me  tais,  car  ce 
n'est  pas  la  coutume  des  hoiiin.es  de  ma  sorte  de  mal  parler  des 
femmes,  et  je  ne  veux  pas  cn)pêcher  une  gentille  demoiselle  de 
dissimuler  les  petits  défauts  de  sa  personne.  —  !\lais  voila  mon 
maître  qui  revient  de  ce  côté,  après  avoir  mis  don  Mendo  dans  son 
carrosse. 

BÉATRIX. 

Eh  bien,  adieu,  je  te  laisse.  {j4  part.)  Aurait-on  jamais  soupçonné 
que  cete  jeune  fille  eût  de  pareils  défauts!  On  a  bien  raison  de  dire 
que  la  nuit  est  l'épreuve  de  la  beauté. 

Elle  sort. 

Entre  DON  LOPE. 
DON   l.OPIi. 

Dis-moi,  Vicente ,  as-lu  été  assez  heureux  pour  apercevoir  à  sa 
fenêtre  dona  Violante? 

VICENTE. 

Non.  seigneur.  Et  quand  même  je  l'aurais  aperçue,  il  m'eût  été,  je 
crois,  difficile  de  la  reconnaître. 

DON  LOPE. 

Pourquoi  cela? 

VICENTE. 

C'est  que  je  ne  me  souviens  que  de  ce  qui  me  regarde  personnel- 
lement: je  n'ai  pas  de  mémoire  pour  les  autres. 

DON    lOPE. 

Est-il  possible  que  tu  aies  pu  oublier  cette  beauté  qui  défaisait  en 
la  présence  les  tresses  de  ses  beaux  cheveux!  lu  n'as  pas  remarqué 
que  tout  au  rebours  de  ce  que  l'on  voit  hnbiiuellement,  des  perles 
qui  roulent  sur  un  sable  doré,  —  ici  ses  cheveux  blonds  se  dérou- 
laient sur  son  cou  de  neige,  comme  un  fleuve  doré  sur  un  sable  dé 
perles?  Eh  quoi!  ne  t'en  souvient-il  plus? 

VICENTE. 

Non,  seigneur,  il  ne  m'en  souvient  nullement,  et  même,  à  vrai 
dire,  je  ne  voudrais  pas  m'en  souvenir.  J'aime  mieux  me  rappeler 


JOURNÉE  II,  SCÈNE  I.  227 

cette  Elvire  que  j'ai  vue  à  côté  d'elle,  —  cctle  Elvire  dont  la  beauté 
ressortait  si  furieusement  près  de  la  sienne. 

DON    LOPE. 

En  vérité,  lu  es  fou! 

VICENTE. 

Eh!  seigneur,  cst-ce  donc  la  première  fois  que  la  suivante  vaut 
mieux  que  la  maUrcsse? 

D0\   LOPE- 

Oh!  si  je  pouvais,  de  façon  ou  d'autre,  voir  doua  Violante! 

VICENTE. 

Songez,  seigneur,  que  nous  ne  faisons  que  d'arriver  après  l'avoir 
échappé  belle;  ne  nous  remettons  pas  dans  la  même  position  pour 
une  autre  dame. 

BON  LOeiî. 

Je  n'aime  pas  les  reproches  ni  les  observations  dans  la  bouche  de 
mon  père;  ce  n'est  pas  pour  en  soulTrir  de  toi.  Je  voudrais  bien  voir 
que  quelqu'un  s'opposât  à  ma  volonté!  —  Mais,  qui  s'avance  vers 
nous?  C'est  don  Guillcn  de  Azagra. 

Entre  DON  GUILLEN. 

Dim   LOPE. 

Tu  m'annonces  là  une  bonne  nou^el'e!  —  Eh  quoi!  don  Guillen, 
à  Saragosse? 

DON   GUILLEN. 

Oui,  don  Lope,  et  mon  cœur  ne  m'aurait  pas  permis  de  prolonger 
encore  cette  absence.  Aussi,  à  peine  ai-je  eu  appris  votre  arrivée,  que 
je  vous  ai  cherché  sans  retard,  pour  vous  présenter  mes  compliments, 
et  recevoir  les  vôtres. 

DON  LOPE. 

Cette  gracieuse  attention  est  due,  j'ose  le  dire,  à  notre  amitié, 
mon  cher  don  Guillen;  j'aurais  voulu  vous  prévenir;  soyez  aussi  le 
bienvenu. 

DON  GUILLEN, 

Hélas!  je  ne  puis  guère  être  le  bienvenu,  lorsque  je  viens  plein 
d'ennuis,  portant  dans  mon  cœur  un  sentiment  sans  espérance. 

DON   LOPE. 

Comment  donc? 

DON  GUILLEN. 

Il  VOUS  souvient  que  je  suis  parti  il  y  a  trois  ans  pour  la  guerre  de 
Naples? 

DON   LOPE. 

Il  me  souvient  même  que  nous  nous  sommes  fait  nos  adieux  sur 
celte  même  place  que  je  vois  d'ici,  et  que  nous  étions  tous  deux  bien 
tristes,  comme  si  nous  avions  eu  le  pressentiment  des  malheurs  que 
j'aurais  à  traverser  en  voire  absence. 

DON  GUILLEN. 

J'ai  tout  appris,  et  le  ciel  m'est  témoin  si  j'ai  été  sensible  à  vos 


228  LE3  TROIS  CIIATliMHNTS  EN  L'iN  SEUL, 

jciiies.  Mais  puisque  vos  chagrins  ont  cessé,  parlons  un  pou  des 
miens,  d'autant  que^  si  je  ne  m'abuse,  ils  doivent  trouver  en  vous 
du  soulagtnient. 

DON   LOPE. 

Je  vous  appartiens  tout  entier,  et  il  n'est  rien  que  mon  amiiit?  ne 

fasse  pour  vous. 

riON  GUILI.EN. 

Je  paîsai  donc  à  Naples,  où  notre  roi  voulait  venger  d'une  ma- 
nière sanglante  la  mort  que  le  roi  de  Naples  avait  donncîe  au  grand 
Conradin,  fils  de  l'empereur,  qu'il  avait  eu  la  cruauté  de  faire  périr 
sur  l'écliafaud...  Mais  je  laisse  là  cette  tragique  histoire,  et  je  viens 
à  ce  qui  me  concerne  personnellement...  Le  jour  même  où  j'entrai 
à  Naples,  je  vis  dans  celte  ville  une  beauté  merveilleuse  :  c'élait  un 
astre  du  ciel,  un  rayon  du  soleil,  une  lai  me  de  l'aurore,  une  (leur  du 
printemps.  Vous  me  taxez  peut-être  en  vous-même  d'exagéiation; 
mais  vous  conviendrez  que  je  n'exagère  pas  quand  vous  sauiez  que 
cette  divine  personne  était... 

vicENTE,  annonçant. 

Doîïa  Violante,  seigneur. 

D0.\  LOPE,  à  Vicente. 

Malédiction!  Quel  nom  as-tu  prononcé? 

VlCENTE. 

Quel  mal  y  a-t-il?...  Je  vous  dis  qu'elle  sortait  de  son  apparte- 
ment, et  qu'elle  était  sur  le  point  d'entrer  ici,  lorsque  voyant  qu'il 
y  avait  du  monde,  elle  s'en  est  allée. 

D0.\  I,0PE. 

Don  Guillen,  retirez-vous  un  moment  dans  la  pièce  voisine,  pour 
ne  pas  gêner  cette  dame. 

DOîi  GCILLEN. 

Volontiers;  d'autant  que  je  ne  voudrais  pas  non  plus  être  vu  ici 

par  elle. 

Il  son. 

DON  LOPE. 

Vive  le  ciel!  j'ai  eu  peur  qu'elle  ne  fût  la  dame  dont  il  me  par- 
lait. 

VlCENTE. 

Pouvais-je,  moi,  le  deviner?  Elle  revient,  parlez-lui  donc. 
Entrent  DONA  VIOLANTE  et  ELVIRE. 
DON  LOPE. 

Pourquoi  donc  avez-vous  fui,  madame?  Songez,  je  vous  prie» 
que  c'est  de  votre  part  une  véritable  tjrannie  que  de  vouloir  ré- 
duire à  un  seul  moment  l'e.'pace  entier  du  jour.  Car,  madame, 
vous  qui  êtes  le  soleil,  si  vous  venez  à  vous  montrer  et  à  dispa- 
laiire  en  même  temps,  les  premières  lueurs  de  l'aurore  mêlées  aux 
ténèbres  du  couchant  ne  formeront  plus  qu'un  (haos.  Ne  vous 
éloignez  pas,  avancez,  —  que  ma  tréîence  ne  vous  chasse  point  de 


JOURNKK  li,  SCKiNE  I.  2:9 

ce  lieu;  vous  ne  devez  a\o'r  aucune  crainte...  Cette  fois,  madame, 
nous  sommes  au  milieu  du  jour,  et  non  pas  au  milieu  de  la  nuit... 
Je  ne  vous  parle  pas,  madame,  pour  vous  oirenscr;  je  ne  vous  parle 
i;uc  pour  mettre  ma  vie  à  vos  pieds,  et  vous  dire  que  je  vous  suis 
deux  fois  reconnaissant. 

DONA  VIOLANTE. 

La  crainte  que  vous  m'avez  inspirée  est  si  grande,  que,  môme 
en  vous  voyant  de  jour,  je  ne  sais  si  vous  existez  rdcllonient,  ou 
^i  vous  n'êtes  qu'une  illusion.  Du  reste,  don  Lope,  lorsque  tout  à 
!  heure  en  venant  voir  di.  îïa  B'anea,  je  me  suis  en  allée,  ce  n'a  pas 
(L'ié  a  cause  de  vous;  c'est  parce  que  j'ai  vu  ici  je  ne  sais  quel  autre 
lantôme  dont  la  lumière  du  jour  est  impuissante  à  me  débarrasser. 

Dn\   LOPE. 

IMalame,  c'est  un  de  mes  arris  avec  lequel  je  causais.  Dès  qu'il 
vous  a  aperçue  il  s'est  retiré  pour  ne  pas  vous  gêner.  Vous  aimant 
avec  passion,  il  s'est  éloigné  pour  ne  [las  exciter  votre  colère;  et  il 
a  bien  fait,  puisque  ainsi  je  puis  parler. 

DONA  VIOLANTE,  bas,  à  Elvive. 

Eh  quoi!  n'était-ce  pas  don  Guillen? 

ELVIRE. 

Oui,  madame. 

DONA  VIOLANTE  ,  à  -part. 

C'est  donc  en  faveur  de  don  Guillen  qu'il  me  parle. 

DOX  LOPE. 

Et  puisque  vous  alliez  chez  ma  mère,  ne  m'enlevez  pas  l'occa- 
sion, que  je  vous  dois  à  vous-même,  de  vous  offrir  mes  services. 

DOXA  VIOLANTE. 

Ne  me  persécutez  pas,  de  grâce;  restez  tranquille. 

DON  LOPE. 

Alors,  je  ne  tiens  plus  à  la  vie. 

DO.NA   VIOLANTE. 

Comment  I  pour  une  occasion  perdue,  vous  renonceriez  à  la  vie! 

DON   LOI'K. 

Hélas!  il  en  est  de  la  vie  comme  de  l'occasion;  l'une  et  l'autre, 
une  fois  perdues,  ne  peuvent  plus  se  retrouver. 

DONA  VIOLANTE. 

Lh  bien,  profitez  de  l'occasion  que  je  vous  ai  donnée.  Je  vous 
écoute;  que  voulez-vous  me  dire? 

DON  LOPE. 

Tout  ce  que  vous  devez  au  plus  tendre  souvenir. 

DONA  VIOLANTE. 

Vous  vous  êtes  donc  chargé  de  ses  intérêts  auprès  de  moi? 

DON   LOPE. 

N'osant  pas  parler  pour  moi-même,  je  vous  parle  au  nom  d'ii 
tiers  ;  car  l'amour  que  vous  inspirez  rend  timide. 

M,  20 


£30  LES  TROIS  CHATIMENTS  EN  UN  SEUL. 

nOXA  MOLANTR. 

Puisqu'il  en  est  ainsi,  je  ne  veux  plus  vous  écouter;  et  vous 
apprendrez  par  là  combien  il  m'est  désagréable  d'enlendre  les  pré- 
tentions insolentes  de  cet  audacieux  en  favcir  de  qui  vous  me 
parlez.  Vous  vous  abusez  élran;ïemeiit  si  vous  jtensez  que  ce  soit 
un  moyen  d'obienir  ma  considi'ration,  que  de  venir  a!tisi  me  liécla- 
rcr  l'amour  d'un  autre.  Rajipor(cz-lui  cela,  et  adieu. 

nO\    LOPE. 

Daignez,  madame 

DONA  VIOLANTE. 

Je  ne  vous  ai  que  trop  entendu. 

Ello  -oiU 
D0\  LOl'O:. 

Elle  a  compris  que  j'allais  me  déclarer,  et,  aussi  prudeiiie  que 
belle,  elle  s'est  servie,  pour  empocher  mon  aveu,  d'un  détour  sem- 
blable à  celui  que  j'avais  employé.  {Â  Viccnte.)  Si  don  Guiile 
vient  ici,  dis-lui  de  m'attendre  un  moment. 

Il  serU 
VICEXTE. 

Dame  El  vire? 

ELVIUE. 

Seigneur  maraud? 

VICFNTC. 

Est-ce  que  vous  n'êtes  pas  effrayée  un  peu,  vous,  de  voir  de  jour 
ce  mien  visage? 

ELVIRE. 

Ce  n'est  pas  l'embarras,  il  est  fait  pour  effrayer  de  jour  comme 
de  nuit. 

VICENTE. 

1!  faut,  charmante  Elvire,  que  vous  me  fassiez  un  petit  plaisir, 

ELVIIIE. 

Quel  est  ce  plaisir,  je  vous  prie? 

VICEME. 

C'est  que  vous  perdiez  l'esprit  pour  moi.  Je  ne  demande  jamais 
moins  que  cela  à  mes  maîtresses. 

ELVIRE. 

J'y  consentirais  certes  volontiers,  seigneur  Vicente,  si  je  ne  vous 
savais  vous-même  amoureux  fou  de  Boairix. 

VICEME. 

De  qui,  dites-vous? 

ELVIRE. 

De  Céatrix.  On  vous  a  vu  causer  avec  elle. 

VICF.NTE. 

Moi,  aimer  Béatrix!  Ah!  si  vous  saviez  ce  que  c'est  que  Béalrii, 
jaiiais  vous  ne  croiriez  pareille  chose. 

ELYIRE. 

Pourauoi  cela? 


lOUHNlÎR  FI.  SCÈNIi  I.  231 

VICKNTE. 

Parce  que,  à  mon  avis,  il  n'y  a  piis  on  Lybie  ni  en  Ilyrcanie  un 
monstre  de  son  espèce.  A  l'exléricur,  et  de  loin,  elle  a  un  certain 
éclat  qui  trompe;  mais  parlez-lui  de  près,  et  vous  sentirez  un  par- 
fum qui  n'est  pas  celui  de  la  rose.  Kt  ce  n'est  pas  là  ce  qu'il  y  a  de 
pis,  bien  que  c  ne  soit  p;is  déjà  fort  agréable.  Klle  a  certains  dé- 
fauts sur  lesquels  je  me  tais,  car  je  hais  de  dire  du  mal  des  femmes. 
Elle  a  un  œil  de  verre  et  une  jambe  de  bois. 

r.LVlKR. 

Cela  n'est  pas  possible,  vous  mentez. 

VICF.NTIÎ. 

Regardez-la  avec  attention,  et  vous  vous  assurerez  que  d'un  côté 
elle  boite,  et  que  de  l'autre  elle  n'y  voit  pas. 

Enlrc  DOi\  GUILLEN. 

D0\  GUILLEN,  à  part. 
Je  viens  voir  si  doïïa  Violante  a  passé  son  chemin,  et  ce  qu'est 
devenu   don  Lopc;  car  ma  peine   ne  me  laisse  pas  un  instant  de 
repos. 

Entre  DON  LOPE. 

D0\  LOPE ,  à  part. 
Puisque  dona  Violante  est  resiée  en  compagnie  de  ma  mère,  jo 
viens  chercher  don  Guillen.    , 

ELVIRE. 

Les  voilà  tous  deux  de  retour. 

VICENTE. 

Nous  nous  rejoindrons  tout  à  1  heure. 

ELVIRE. 

Adieu.  {A  part.)  Ce  que  c'est,  cependant!...  Quand  on  voit 
Béatrix,  on  ne  soupçonnerait  rien  de  tout  cela. 

Elle  son. 
DON  LOPE. 

Excusez-moi;  j'ai  accompagné  dona  Violante,  et  cela  m'a  re- 
tardé. 

nO\  GL'ILLEN. 

Vous  n'avez  pas  besoin  d'excuse. 

D0\  LOPE. 

Vous  pouvez  maintenant  nfi'achever  votre  histoire. 

DON   GUILLEN. 

Où  en  étais-je  donc? 

DON  LOPE. 

Vous  veniez  de  me  dire  qu'étant  entré  à  Naples  à  l'époque  de  la 
trêve,  vous  aviez  vu  dans  cette  ville  une  dame  fort  belle. 

DON  GUILI.I  N. 

J'ai  omis,  don  Lope,  de  vous  dire  une  circonstance  que  je  ne 
dois  point  passer  sous  silence. 


232  LES  TROIS  CIIATIMKMS  KN  UN  StUL. 

DO.V  I.OPK. 

Quelle  est-elle? 

I)0\  r.LII.l.F.N. 

J'aur.nis  dû  vous  dire  d'jiboni  qu'en  ce  môme  temps  nous  avions 
pour  ambassadeur  à  Nap'es  le  seijçueur  don  Mendo,  que  le  roi  don 
Pèdrc  avait  cru  devoir  y  envoyer  dans  ces  circonstances  difliciies 
comme  un  homme  d'une  exp(^ricnce  consommée,  et  qui,  durant 
vingt  ans,  avait  d^idoyé  les  plus  grands  talents  à  Home  et  ei! 
France.  ...  Vous  savez  maintenant  (luelli,'  est  la  dame  dont  je  veux 
vous  parler.  Car  vous  dire  que  don  Mcnio  fut  envoyé  à  Nopics  à 
cette  époque,  —  que  je  vis  dans  celle  ville  une  merveilleuse  beauté, 
que  je  suis  venu  à  Saragosse  bien  plulôt  pour  la  voir  que  pour  sol- 
liciter aucun  empl  )i,  —  et  (jue  vous  pouvez  me  servir  au[ircs  d'elle 
pnrce  qu'elle  habite  voire  maison,  —  c'est  vous  dire  <iuc  don  i  Vio- 
lante est  la  divinité  souveraine  dont  je  suis  le  culte  sacré,  et  sur 
les  autels  de  laquelle  je  suis  p'èt  à  .'acrifier  ma  vie  et  mon  âme. 
viCF.NTK ,  à  part. 

^oilà  une  aiïaire  qui  s'annonce  mal,  et  je  crains   bien  que  ce 
jeune  homme  ne  parte  pas  d'ici  comme  il  y  est  venu. 
DON  I OPF,  à  part. 

Quelle  situation  est  la  mienne!  Mais  ne  laissons  pas  voir  ma  ja- 
lousie ..  et  bien  que  la  coupe  qui  m'est  olTerie  soit  pleine  de  poison, 
buvons-la  toute  d'un  seul  trait,  [liant  )  11  est  clair,  don  (iuillen, 
que  les  éloges  excessifs  que  vous  avez  prononces  ne  peuvent  fjuère 
convenir  qu'à  duna  Violante.  Mais  diles-moi  où  vous  en  êtes  avec 
elle,  pour  que  je  puisse  au  plus  tôt  agir  en  ce  qui  me  conc  me. 

DON  CUILLE\. 

Deux  mots  suffiront  pour  vous  dire  quelle  est  ma  situation  a  son 
égard. 

DON  LOrE. 

Quels  sont-ils? 

DON  GUILLEN. 

Amour  et  disgrâce.  J'aime  et  ne  suis  point  aimé 

DON  LOPE. 

Cela  n'est  pas  bon  signe;  il  faut  voir. 

DON  GUILLEN. 

Ayant  donc  appris  qu'elle  venait  à  Saragosse,  je  l'y  ai  suivie  se- 
crètement, et  avec  votre  concours  j'espère  parvenir  à  toucher  son 
cœur.  Car,  vous,  demeurant  dans  la  même  maison,  dun  Lope,  je 
pourrai  non-seulement  la  rencontrer  et  lui  parler  quelquefo-s, 
tout  en  ayant  lair  de  n'être  venu  que  pour  vous,  ma's  j'obtien- 
drai sûrement  de  vous  que  vous  lui  parliez  en  ma  faveur.  Pour  ne 
pas  perdre  une  occasion,  don  Lope,  cherchez,  je  vous  prie,  quat.d 
elle  aura  fini  sa  visite,  un  moyen  de  lui  remettre  un  billet  de  ma 
part.  Je  ne  veux  pas  être  vu  par  elle  avaot  qu'elle  soit  avertie 
de  mon  arrivée,  de  peur  qi'elle  n'interprète  mal  mon  empresse- 


JOURNEE  II,  SCENE  I.  233 

ment.  Ne  pouvant  entrer  chez  vous  pour  écrire  ce  billet,  je  vais 
l'écrire  au  premier  endroit  venu.  Je  reviens  dans  un  moment,  veuil- 
lez m'attendra. 

Il  son. 
VICENTE. 

Adieu   seifneur. 

DON  LOTE. 

Oii  vas-tu? 

VICENTE. 

Oîi  voulez-vous  que  j'aille,  si  ce  n  est  a  la  montagne?  Je  vais 
vous  y  attendre;  car  je  prévois  que  vous  ne  tarderez  pas  à  m'y  re- 
joindre. 

DON  LOPE. 

Ne  t'en  va  pas.  J'aime,  il  est  vrai,  de  toutes  mes  forces  dona 
Violante;  mais  je  suis  moi-même  trop  empoché  dans  l'aveu  de 
mon  amour  pour  m'offenser  et  m'irriler  de  l'amour  qu'un  autre 
a  conçu  pour  elle;  de  sorte  que  ce  qui  devrait  soulever  mon  cœur 
est  au  contraire  ce  qui  nie  donne  da  calme.  Sachons  donc  souiïrir 
quelque  chose  une  fois  dans  la  vie,  et  au  lieu  de  faire  un  coup  de 
tfte,  cherchons,  Vicente,  à  nous  tirer  de  là  sans  esclandre  et  sans 
bruit. 

VICENTE. 

Je  vous  admire,  seigneur;  je  ne  vous  connaissais  pas  tant  de 
prudence...  Je  vois  un  moyen  de  sortir  d'affaire. 

DON  LOPE. 

Quel  est-ilî 

VICENTE. 

C'est  que  vous  renonciez  à  cette  dame,  vous  qui  n'en  êtes  encore 
qu'au  début  de  votre  amour. 

DON  LOPE. 

Si  cela  m'était  possible,  je  le  ferais  volontiers;  mais  je  l'essaye- 
rais vainement. 

VICENTE, 

Que  ferez-vous  donc? 

DON  LOPE. 

Je  ne  sais.  Mais  attends;  la  voilà  qui  sort  de  notre  apparte- 
ent. 

VICENTE. 

La  visite  n'a  pas  été  longue. 

DON  LOPE. 

Au  contraire,  dans  ce  seul  moment  il  s'est  passé  pour  moi  plus 
d'un  siècle. 

Entre  DONA  VIOLANTE. 


DONA  VIOLANTE. 

Eh  quoi!  seigneur  don  Lope,  vous  êtes  encore  là? 


20. 


234  LES  TROIS  ClIATIMI- NTS  EN  UN  SEUL. 

Eo.\  i.oi'i;. 
][  n'est  aucune  chose  au  monde  qui  s'éloigne  aisément  de  son 
centre.  L'eau  va  toujours  vers  la  mer,  de  quelque  source  qu'elle 
soit  sortie;  la  pierre  retombe  toujours  à  terre,  quclleque  soit  la 
main  qui  l'ait  lancée;  le  vent  se  rencontre  toujouis  avec  le  vent, 
de  quelque  cùli'  qu'il  soit  venu;  et  la  (lanim^r  monle  toujours  vers 
sa  sphère,  quelle  que  soit  la  matière  qui  lui  serve  d'aliment.  Ainsi, 
moi,  ruisseau  fugitif,  je  me  précipite  vers  la  mer  de  mes  peines; 
pierre  dure  et  pesante,  je  retourne  à  la  terre,  patrie  des  corps 
graves;  atome  altéré,  je  me  mêle  au  vent  qui  emporte  mes  espé- 
rances; et  faible  rayon  de  lumière,  je  cours  au-devant  de  la  llamme 
qui  est  la  sphère  de  ma  disgrâce.  De  sorte  qu'enflammé  comme  le 
feu,  attiré  comme  un  atome,  errant  comme  un  ruisseau,  dure  et  pe- 
sant comme  une  pierre,  je  me  joins  à  la  terre,  à  la  mer,  au  vent,  à 
la  flamme. 

Uil.NA  VIOLANTE. 

Voilà  une  philosophie  aussi  claire  que  merveilleuse;  mais  si  je 
comprends  votre  discours,  je  ne  saurais  en  deviner  le  motif. 

D0\   LOPE. 

Cela  n'est  pas  bien  difficile  cependant.  Toutes  mes  paroles  ont 
eu  pour  but  de  vous  exprimer  que  le  centre  de  mon  âme  est  la  où 
vous  êtes. 

DOXA  VIOLANTE. 

Cette  ga'anterie,  don  Lo[)e,  n'est  pas  d'accord  avec  ce  que  vous 
me  disiez  tantôt. 

D0\  LOPE. 

Comment  donc,  madame? 

DO.NA  VIOLWrE. 

Vous  avez  change  de  rôle  au  milieu  de  la  comédie;  vous  parliez 
pour  un  autre  personnage,  et  maintenant  vous  parlez  [lour  vous- 
même  *. 

DON  LOPE 

Il  suffit  que  cela  vous  déplaise,  madame,  pour  que  je  vous  parle 
le  langage  de  tantôt.  Eh  bien  ,  je  surmonterai  mes  ennuis  et  sa- 
chant qu'il  vous  est  agréable  que  je  m'exprime  clairement,  je 
renonce  à  ces  paroles  obscures  qui  voilaient  ma  pensée.  Je  vous  ap- 
prendrai donc  que  le  seigneur  don  Guillen 

Entre  DON  GUILLEN,  qui  s'arrête  à  la  porte. 

DON  guillp:.\,  à  part. 
J'arrive  au  bon  moment,  il  parle  (lour  moi. 

DO.V  LOPE. 

Don  Guillen,  invinciblement  charmé  par  votre  beauté,  comme 

'  Encore  une  grâce  qu'il  nous  a  ctc  inipos.=ible  de  rcproluire.  Elle  porte  sur  le  iNiulile 
«ens  ilu  mol  lercero,  qui  signifie  en  même  lemps  troisième  et  eniremeiteur.  Vii.bnle  dit 
t  Lope  :  <  Tautùl  vous  laUiez  le  troisième  rôle  |ou  l'eunemctlcurj,  cl  niaiulcuaol,  etc.» 


JOUIIM:!:!':  II,  SCÈNE  I.  23a 

l'héliotrope  par  la  lumière  du  soleil,  vous  a  suivie  d'Italie  en  Ara- 
gon. 11  m'a  charçé  de  vous  en  prévenir,  et  de  solliciter  pour  lui 
une  entrevue. 

DON  GUILI.EN,  à  'part. 
Voilà  ce  qu'on  appelle  un  ami  loyal  et  dévoué!...  Mnis  au  diable 
soit  1  homme  qui  me  vient  chercher,  puisqu'il  m'empêche  d'en- 
tendre la  roponse. 

Il  sort. 
DO\A  VIOLANTE. 

Le  langage  que  vous  me  tenez  actuellement,  don  Lopc,  ne  vaut 
pas  mieux  que  celui  de  ce  matin.  Voil  i  deux  fois  que  vous  m'ou- 
tragez aujourd'hui.  J'aurais  pu  vous  pardonner  une  oUViise;  mais 
deux,  j  î  ne  puis. 

DON  I.OPE. 

Daignez  au  moins  m'apprendre,  madame,  quelle  est  celle  dont 
je  ne  suis  pas  absous,  afin  que  j'essaye  de  me  justifier.  11  y  a  ici 
une  énigme  obscure  et  confuse  qu'il  m'est  impossible  d'expliquer. 

DOXA  VIOLANTS. 

Je  vais  me  faire  entendre  Vous  répondrez  de  ma  p.îrt  à  don 
Guillcn,  qu'il  ne  se  mette  pas  pour  moi  en  frai»  de  galanterie, 
puisqu'il  sait  bien  que  ses  avances  n'ont  jamais  eu  de  succès,  et 
qu'il  jette  au  vent  son  espérance. 

DON  LOPE. 

Et  à  moi  quelle  réponse  me  faites-vous? 

DONA  VIOLANTE. 

Vous  devriez  la  deviner.  Si  votre  faute  est  la  même  que  la 
sienne,  et  si  le  même  juge  e^t  appelé  à  prononcer,  il  est  clair  que 
vous  ayant  chargé  de  lui  reporter  cette  réponse... 

DON  LOl'E. 

Achevez,  madame, 

DONA  VIOLANTE. 

Il  est  clair  que  la  sentence  doit  cire  différente;  car  si  elle  eût 
dû  être  la  même,  je  n'aurais  pas  eu  besoin  de  faire  deux  réponses 
<Iistinctes;  une  seule  réponse  aurait  servi  pour  tous  deux. 

DON    LOPR. 

Achevez,  de  grâce;  mon  âme  r.sle  en  suspens  et  toute  émue,  jus- 
qu'à ce  que  vous  vous  soyez  expliquée. 

Entre  DnN  GUILLEN. 

DON  CiUii.iEN,  à  part. 
Pilon  fâcheux  m'a  enfin   laissé   libre,  et  je  puis  entendre  sa  r..^- 

poi  se. 

DONA  VIOLANTE. 

C.Uie  cela  vous  suffise  pour  le  moment,  don  Lope.  J'ajouterai 
Beulcnicnt,  si  vous  le  voulez,  que  si  j'ai  été  un  temps  comme  le  dia- 
mant, et  le  bronze,  el  le  marbre,  qui  résistent  à  l'acier,  à  la  lime  et 


236  LES  TROIS  CHATIMENTS  E.\  UN  SEUL, 

au  ciseau,  toutes  ces  cho<cs  finissent  par  céder;  car  on  Iruvailie  le 
diamant,  on  coule  le  bronze  et  l'on  taille  le  marbre. 
DON  Guii.LF.N,  à  part. 
Ciel,  quoi  bonheur!  doiia  Violante  lui  ri'pond  avec  une  bonté  que 
je  n'ai  jamais  trouvée  en  elle. 

DON   lOPE. 

Je  baise  mille  fois  vos  blanches  mains  en  reconnaissance  d'une  si 
haute  faveur. 

DON  Giiii.LEN,  à  part. 

Quel  fidèle  ami!  S'il  s'agissait  de  lui-même,  il  ne  montrerait  pas 
plus  de  juie. 

DON   LOPE. 

Mon  bonheur  serait  sans  égal,  madame,  si,  pour  garantie  de  ces 
paroles,  vous  me  donniez  quelque  gage  qui  m'en  servit  de  témoi- 
gnage à  moi  même. 

DONA    VIOLANTE. 

Acceptez  cette  fleur,  don  Lopc.  et  qu'elle  vous  témoigne  mon 
espoir,  puisqu'elle  est  la  couleur  de  mon  espérance  '. 

Ello  sort. 
DON   I.GPR. 

Elle  vivra  éternellement  dans  une  impérissable  fraîchei;r,  sans 
que  les  autans  jaloux  puissent  jamais  en  ternir  l'éclat  cliarmuit. 
Heureux  le  mortel  qui  tient  en  sa  main  cette  fleur! 
DON  GuiLi.EN,  se  moniraiit. 

Plus  heureux  encore  celui  à  qui  elle  est  destinée,  puisque  c'est 
doiîa  Violante  ([ui  i'envoi'î  et  que  c'est  vous,  don  Lope,  qui  en  êtes 
porteur.  Avant  de  la  recevoir  de  vos  mains,  je  voudrais  ra'age- 
nouiller  devant  vous. 

VICENTE. 

Il  est  venu  bien  à  propos  ! 

DON  CUILLEN. 

Je  vous  dois  deux  fois  cet  honneur  :  d'abord  à  cause  de  l'amitié 
avec  laquelle  vous  m'avez  servi,  et  cnsuile  parce  que  je  n'osjrais 
prendre  de  vos  mains  un  joyau  d'un  tel  prix  si  je  n'étais  dans  la 
posture  la  plus  respectueuse  et  la  plus  humble. 

DON  Lni>E. 

Levez-vous,  don  Guillen  ;  car  si  c'est  la  couleur  de  cette  fleur  qui 
cause  votre  joie,  songez  que  les  fleurs  et  les  couleurs  sont  sujettes 
à  changer 

DON  GUILLEN,  se  levant. 

Que  dites-vous  là? 

VICINTE. 

Il  veut  dire,  ce  me  semble,  que  cette  fleur,  qui  est  le  symbole  de 
l'espérance,  peut  devenir  l'emblème  de  la  jalousie. 

DON  LOPE. 

Je  veux  dire  que  bien  que  cette  fleur  vienne  de  doîïa  Violante  et 

•On  sait  que  la  couleur  vcrle  est  le  synib  île  de  l'e-^péraiice. 


JOURMiE  II,   SCH.NE  I.  237 

bien  qu'elle  se  trouve  en  ma  main,  cependant  elle  n'est  pas  pour 
vous. 

D0\  GUKLEJJ. 

Ne  vous  ai-je  pas  entendu  vous-même  lui  parler  pour  moi? 

DON  LOPE. 

11  est  vrai. 

D0\  GUILLEX. 

Et  aussitôt  après,  — bien  qu'un  maudit  valet  m'ait  éloigné  d'ici  un 
moment,  —  n'ai-je  pas  entendu,  juste  ciel!  que  moins  inhumaine, 
moins  ingrate,  en  témoignage  que  l'on  travaille  le  diamant,  que  l'on 
ciseilele  bronze  et  que  Ion  taille  le  marbre,  —  elle  m'envoyait  cette 
fleur  ? 

DON   I.nPE. 

Il  est  dommage  que  vous  n'ayez  pas  entendu  ce  qu'elle  a  dit  avant 
cela;  vous  auriez  entendu  votre  disgrâce. 

DON  GU1I,I-E\. 

Comment? 

D0\  LOPE. 

Je  vois  que  vous  n'avez  entendu  que  la  moitié  de  la  conversation, 
et  que  vous  n'étiez  pas  là  lorsqu'il  a  été  question  de  vous. 

DON  GL'ILLEN. 

Qu'est-ce  que  cela  signifie? 

DON  LOPE. 

La  réponse  de  dofïa  Violante  est  que  votre  amour  Fennuie. 

DON  GUILLEN. 

Alors fi qui  donc  disait-elle,  en  vous  parlant  de  moi,  qu'elle  n'est 
plus  maintenant  si  insensible? 

DON  LOPE. 

A  moi. 

vicENTE,  à  part. 
Attrape! 

DON  GUILLEN. 

A  vous? 

DON  LOPE. 

A  moi. 

DON  GUILLEN. 

Songez,  don  Lope,  que  vous  mettez  mon  amitié  dans  la  nécessité 
de  révoquer  en  doute  la  vérité  de  vos  paroles. 

DON   LOPE. 

Celui  qui  s'aviserait  de  douter  de  ma  véracité  apprendrait  bientôt 
à  me  connaître. 

DON   GUILLEN. 

Allons,  don  Lope,  ne  me  faites  point  payer  par  une  querelle  avec 
vous  le  bonheur  qui  m'est  venu,  et  donnez-moi  cette  lleur. 

DON  LOPE, 

Elle  est  à  moi,  et  par  conséquent  je  ne  dois  la  donner  à    personne 


2;J8  LLiS  TKUIS  CllATlMEMS  L.N  UN  SKLL. 

DON   GUILI.EX. 

Lllc  n'est  i)as  à  vous,  elle  est  à  moi,  et  je  l'aurai. 

«ON  LOPE. 

Et  cjmniciit  vous  y  prendrez-vous? 

DON  GUILLEN. 

Sortez  de  votre  maison  en  l'eniporiant  avec  vous,  et  Vëp^'e  à  la 
main,  je  vous  montrerai  comment  je  châtie  un  ami  perfide,  comment 
je  me  venge  d'un  rival  indigne. 

nOX   LOPE. 

Marcliei  devant,  je  vous  suis. 

Don  Gnillen  sort.  Au  moment  où  don  Lope  va  pour  sortir,  entrent  DONA 
VIOLANTE  et  DONA  BLANGA,  ciiacune  par  un  côté  difierent- 

DO.\A  VIOLANTE. 

Qu'est  ceci,  don  Lope? 

D0.\  LOPE. 

Ce  n'est  rien. 

viCENTR,  à  part. 
Il  y  a  longtemps  que  nous  ne  nous  sommes  battus. 

DONA    BLANGA. 

J'ai  entendu  ta  voix  et  je  suis  sortie  de  cette  pièce. 

nOA   VIOLANTE. 

Et  moi  de  celle-ci? 

DONA  BLANCA. 

OÙ  vas-tu? 

DON   LOPE. 

Je  ne  sais,  il  faut  que  je  sorte. 

DONA  VIOLANTE. 

Attendez. 

DON  LOPE. 

Dans  un  moment,  madame,  je  reviens  me  mettre  à  vos  ordre», 

DONA  Br.ANCA. 

Qu'est-ce  à  dire,  don  Lope?  le  voila  déjà  dans  quelque  mauvaise 

affaire. 

YiCENTK,  à  part. 

11  y  a  longtemps  que  nous  ne  nous  sommes  battus. 

DONA   VIOLANTE. 

D'où  vous  est  venu  cet  ennui,  don  Lope?  {A  part.)  Je  me  meurs. 

DON   LOFE. 

.    Vous  êtes  dans  l'erreur,  je  n'ai  aucun  ennui. 

DONA  BLANCA. 

Nous  n'aurons  donc  jamais,  dans  cette  maison,  une  heure  de  paix 
avec  toi? 

DON    LOPE 

Eh:  mon  Dieu!  quel  bouleversement  y  ai-je  donc  causé? 


I 


JOURNÉE  U.  SCENli  1.  239 

DO.W   VIOLANTE. 

Qu'avcz-voiis? 

DONA  BLANCA. 

A  quoi  soiigcs-tu? 

viCENTE,  à  part. 
Il  y  a  longtemps  que  nous  ne  nous  sommes  battus. 

Entre  LOPE  DE  UP.UÈA. 

URKÈA. 

Eh  bien!  qu'y  a-t-il?  {A  don  Lope.)  D'où  vient  que  tu  es  ainsi 
ému  en  parlant  à  dona  Violante  et  à  la  mère?  Que  s'cst-ii  donc 
passé? 

DONA  BLANCA. 

Lope...  seigneur.  {A  part.)  0  ciel!  inspire-moi  un  détour  &(îa 
que  son  père  ne  soupçonne  rien.  [Haut.)  3Ion  liis  a  eu  à  se  plaindre 
de  Vicente...  il  voulait  le  châtier...  et  nous  nous  sommes  mises  entre 
eu\  deux. 

VICENTE. 

Bon  !  me  voilà  en  jeu  à  présent. 

DONA   VIOLANTE. 

Oui,  nous  tâchions  de  le  contenir. 
uimiiA. 
U  faut  avouer,  Lope,  que  vous  avez  un  singulier  caractère! 

DON   LOPE. 

Seigneur,  ce  n'était  rien,  je  vous  assure. 

VICENTE. 

!\lon  maître,  à  qui  il  manque  de  l'argent,  me  demandait  des 
comptes,  et  là-dessus... 

DON  LOPE, 

11  suffit;  sors  d'ici,  malheureux  ! 

VICENTE. 

11  n'y  a  pas  moyen  de  s'expliquer  avec  vous. 

URHÈA. 

Et  c'est  pour  un  pareil  sujet  que  vous  ne  craignez  pas  de  vous 
emporter  devant  doria  Violante! 

DON  LOPE. 

Je  n'ai  rien  à  répondre  à  une  pareille  observation,  et  je  dois  me 
taire.  {.Apart.)  Oh!  pourvu  que  je  rencontre  don  Guillen! 

Il  sort. 
DONA  BLANCA. 

Ne  le  laissez  point  aller,  seigneur. 

UURÈA. 

Ne  vaut-il  pas  mieux  le  laisser  partir?  [A  dona  Viotante.)  Ex- 
cusez-le, madame,  je  vous  prie.  Quand  il  a  la  tête  montée,  il  ne  garde 
respect  ni  à  moi  ni  à  personne. 


LES  TKOl^  ClîATIMENTS  EN  UN  SEUL. 

Dn.VA  VIOLANTE. 

t\  est  tout  cxcusd  auprès  de  moi.  {A  part.)  Et  cela  par  la  raison 
que  moi  seule  suis  coupable. 

DO\A   n[A>CA. 

Ah!  malheureux!  je  croyais  avoir  trouvé  le  moyen  de  l'empêcher 
de  fo  tir,  et,  lout  au  conlrairc,  je  lui  ouvre  la  porte.  Que  fairet 

DONA   VIOLANTE. 

Je  tremble  qu'il  n'arrive  un  malheur. 

On  enicii'l  uu  clirjuelis  d'épées  cl  la  \oix  de  don  Lopc  cl  celle  do  don  Giullca» 
DON  GUILLEN. 

Voilà,  traître,  comment  on  châtie  un  ami  perfide. 

DON   LOPE. 

Vous  pouvez  être  jaloux,  mais  vous  n'avez  pas  été  trahi. 

URKÈA. 

Que  veut  dire  ce  bruit? 

Entrent  ELVIRE  et  BÉATRIX. 

ELVIRE. 

On  se  bat  dans  la  rue. 

BÉATIllX. 

C'est  mon  maîue.  {A  Lope.)  C'est  votre  fils,  seigneur,  qu'atlendez- 

vous  ? 

lînHÈA. 

En  cfTet,  Blanca,  je  m'éionnais  qu'il  fût  resté  un  jour  tranquille. 
La  tendresse  paternelle  me  dit  d'aller  voir,  bien  que  je  ne  me  mêle 
jamais  de  ses  affaires  qu'à  coQtreiœur. 

Il  sort 

SCÈNE  II. 

Dne  rue  de  Sarogosse. 

Entrent  DON  GUILLEN  et  DON  LOPE.  l'/pée  nue,  quelques  Cavaliers  qui 
cherciient  à  les  séparer,  et  LOPE  DE  UhRÈA, 

URRÈA. 

Arrête,  Lope.  Arrêtez,  don  Guilîen, 

U.N  CAVALIER. 

Voyez  que  nous  sommes  entie  vous  deux. 

DON  GUILLEN. 

Ami  perfide. 

DON  LOPE. 

Vous  seul  êtes  perfide,  vous  qui... 

URRÈA. 

Comment!  malheureux,  tu  ne  peux  pas  te  modérer  en  ma  pré- 
sence ! 

DON  LOPE. 

Pensez-vous  donc  que  je  me  laisse  ôter  par  vous  l'honneur  que  vou» 
ne  m'avez  pas  donné? 


JOui'.Ntii':  II,  srKNK  II.  21Ï 

viuu'c.v. 
Plût  à  Dieu  que  tu  eusses  conserve^  la  plus  f;iible  parrelle  de  celui 
que  je  t'ai  transmis!...   Mais,   seigneur  dou  Guillen,  puisque  mon 
iils  n'a  aucun  respect  pour  mes  'heveux  blancs,  dai)j;npz  m'ccoulcr, 
^ous,  et  que  je  liouve  >  i  vui.    j'.us  d'égards  que  chez   uy     ils. 

D0.\   GLILLEN. 

Vous  n'avez  pas  tort  d'y  compter;  je  respecte  vos  cheveux  blancs 
et  je  dois  des  égards  à  l'intervcnlion  de  ces  cavaliers.  .Je  m'éloigne 
donc;  je  rencontrerai  mon  adversaire  dans  un  autre  moment  et  dans 
un  auue  iiea. 

DON   l.OPR. 

Ce  n'est  pas  mal  déguiser  votre  peur. 

DON  GUILLEN. 

Moi,  j'ai  peur! 

Ils  rccommenceni  le  comlial 

miîÈA,  à  don  Lape. 
Insensé!  barbare!  Comment!  lorsfiue  tu  vois  qu'un  étranger  me 
respecte,   tu  manques  ainti  à  ce  que  lu  me  dois  !  [levant  le  bdlon 
sur  ini.)  Vive  Dieu  I  il  ne  tient  à  rien  que  je  ne  l'enseigne  ton  devoir 
et  ne  le  montre  qui  je  suis  ! 

DON  LOPE. 

Prenez  garde,  et  ne  tenez  pas  plus  longtemps  votre  bâton  levé  .'ur 
moi,  car,  vive  Dieu!  je  me  porterais  envers  vous  à  quelque  extré- 
mité. 

URUÈA. 

Ingrat  et  méchant,  ton  adversaire  ne  peut  donc  pas  l'apprendre 
comme  tu  dois  te  conduire? 

DOM  LOI'E. 

Non',  car  s'il  a  cédé  à  vos  prières  c'est  par  lâcheté,  et  la  lâcheté  n'est 
pas  pour  moi  une  vertu. 

DON  GUILLEN. 

Celui  qui  dit  ou  pense  que  je  le  crains... 

URUÈA. 

En  a  menti,  je  le  déclare;  ne  le  dites  pas  vous-même. 

UON   LOPE. 

Puisque  vous  me  donnez  pour  lui  un  démenti,  vous  me  donnerez 
pour  lui  satisfaction.  [Eepoussant  Urrèa,  avec  force ,  d'une  main.) 
Tiens,  voilà  pour  loi,  vieux  radoteur! 

Urrèa  tombe  à  terre. 
VICENTE. 

Qu'avez-vous  fait? 

URRÈA. 

Que  le  ciel  t'écrase,  infâme!  Je  le  prends  à  témoin,  sa  cause  est 
la  mienne. 

TOUS  LES  CAVALIERS. 

Tous,  tous  nous  sommes  pour  vous!...  qu'il  meure!  qu'il  meurel 
il  a  frappé  son  père! 

Tous  à  la  fois  atlaqucot  don  I.ope,  qui  leur  fait  face  à  loua. 


2i2  Li:S  TROIS  (:[IATlMi:.\T3  EN  UN  SEUL. 

YICKNTE. 

Moi  seul  ici,  je  me  tiens  pacifiquement  sans  attaquer  ni  ddfondrc. 
(À  Vrrèa.)  Seigneur,  levez-vou?. 

L'UnÈA. 

Fils  ingrat,  fils  dénaturé,  que  le  ciel  l'écrase!  que  ces  épdcs,  qui  se 
8onllevé-s  à  ma  défense,  soient  autant  de  foudres  sous  lesquelles  tu 
périsse!  et  hi  elles  réalisent  mes  vœux,  le  monde  apprendra  en  le 
voyant  mourir  qu'une  épée  est  aussi  redoul.ible  que  la  foudre,  quand 
c'est  la  cause  de  Dieu  !...  Que  celte  main  qui  a  profané  mes  cheveux 
blancs  soit  impuissante  à  soutenir  un  oulr.ige  dont  le  ciel  n'est  pas 
moins  indigné  que  moil...  Que  11-  maître  du  monde,  en  voyant  mon 
affreux  malheur  et  celte  triste  tragédie,  te  retire  enfin  et  l'air  que  tu 
respires,  et  la  terre  qui  te  porte,  et  le  jour  qui  t  éclaire! 
vicENTi:,  à  Urrèu. 

Seigneur,  prenez  votre  chapeau.  Je  vous  mettrai  voire  manteau. 
Voici  votre  bàlon. 

i nuÙA. 

A  quoi  me  servirait  un  bàlon?  c'est  une  épée  qu'il  me  faudrait!... 
Biais  non,  donne  :  un  oulrage  fait  avec  la  main  doit  se  venger  à 
coups  de  bàion.  Ce  sera  avec  ce  bâton  que  je  me  vengerai  d'un  fils 
dénaturé...  Mais,  hélas!  c'est  un  secours  inutile,  car  si  je  veux  le 
prendre  à  la  main  sans  m'y  appuyer,  mes  genoux  fléchissent...  0 
fortune  cruelle!  6  rigoureux  de.<lin  !  comment  me  pourraije  >enger, 
si  l'inslrunient  même  qui  doit  me  seconder  m'a\ertit  de  la  sorte 
que  j'ai  désormais  besoin  de  le  tenir  sans  cesse  sur  le  sol,  cl  d'en 
frapper  la  terre,  comme  pour  me  faire  ouvrir  la  porte  de  mou 
tombeau! 

VICENTE. 

Ca'mez-vous,  et  voyez  que  tout  le  peuple  s'est  levé  à  voire  défense. 

LIUIÈA. 

Eh  bien!  qu'ai-je  encore  à  perdre!...  Que  tout  le  mondt'  sache  à 
piésent  que  je  suis  un  homme  infâme,  puisque  celui  à  qui  j'ai  donné 
la  vie  m'a  enlevé  l'honneur...  Oui,  hommes,  legardez-moi;  je  suis 
cet  infortuné  que  son  propre  fils  a  couvert  d'ignominie;  et  offensé 
par  mon  propre  sang,  c'est  en  le  versant  que  je  veux  me  venger.. 
J'ai  demandé  justice  au  ciel,  le  juge  suprême;  je  vous  la  demande 
aussi  à  vous,  et,  de  plus,  je  la  demanderai  au  roi. 

VICEXTE. 

Songez  qu'on  ne  peut  pas  entrer  ainsi  dans  le  palais. 

URRÈA. 

Ah!  si  je  pouvais,  j'entrerais  dans  le  ciel.  [Appelant.]  Roi  don 
Pèdre  d'Aragon,  monarque  chrélien  que  l'ignorant  nomme  cruel 
nais  que  le  sage  nomme  le  justicier... 

Entrent  LE  ROI,  DON  MENDO  et  des  Valets. 

LE   KOI. 

Qui  m'appelle? 


JOURNÉE  H,  SCÈXIi  II.  243 

URIIKA. 

Un  infortuné  qui,  prosterné  à  vos  pieds,  sire,  vous  dcmando 
justice. 

LE  nor. 

A'ous  m'êtes  déjà  connu,  Lope  ;  c'est  vous  qui  m'êtes  venu  im- 
plorer pour  votre  fils  déjà  condamné  et  à  qui  j'ai  fait  grâce.  Que 
voulez-vous? 

vnntx. 

Je  viens  vous  prier  de  le  punir.  Je  suis,  sire,  un  fidèle  vassal;  et 
la  même  \o\\  qui  naguère  vous  a  demandé  grâce,  aujourd'hui 
vous  demande  justice.  Mon  fils,  si  toutefois  un  monstre  est  mon 
iils...  (Oue  doila  Bianca  me  pardonne  ces  paroles,  qui  ne  sauraient 
atteindre  sa  vertu,  plus  pure  que  le  soleil  I  )  mou  (ils  s'est  rendu  cou- 
pable contre  Dipu,  contre  vous  et  contre  moi.  Manquant  à  ce  com- 
mandement sacré,  qui  est  le  premier  après  ceu\  de  l'Eglise,  il  a  osé 
porter  la  main  sur  mon  visage,  et  comme  je  ne  puis  moi-même  me 
venger,  je  viens  me  plaindre  a  >ous  du  eriminel.  Et  si  quand  je  vous 
ai  demandé  sa  grâce  vous  me  l'avez  accordée,  à  celle  heure  que  je 
vous  demande  justice,  vous  ne  me  la  refuserez  pas  ;  car  autrement 
j'en  appellerais  de  vous  au  ciel...  Que  le  monde  sache  par  là  et  que 
les  hommes  apprennent  qu'un  fds  qui  traite  son  père  avec  cruauté 
rend  son  père  cruel. 

Il  sort. 
LE    ROI. 

Mendo? 

D0\    MENDO. 

Sire? 

LE  ROI. 

Puisque  vous  êtes  mon  grand  justicier,  ceci  vous  regarde.  Dis- 
posez de  tout  mon  pouvoir,  que  je  vous  confie  pour  opérer  l'arres- 
tation de  cet  homme,  et  ne  vous  présentez  devant  moi  que  lorsqu'il 
sera  arrêté 

I)0\   MENDO. 

3e  vais,  sire,  m'en  occuper  sans  retard,  et  je  ferai  toutes  les  dili- 
gences possibles. 

LE   ROI. 

N'oubliez  pas  que  cela  m'importe  plus  que  vous  ne  pensez. 

DON    MENDO. 

Pour  quel  motif,  sire? 

LE  ROI. 

Par  le  moiif  qu'en  réfléchissant  sur  cet  événement,  je  ne  vois  pas 
dans  l'histoire  qu'il  y  ait  eu  un  autre  roi  devant  qui  l'on  ait  porté 
une  semblable  plainte. 

DON  JiENDO,  à  part. 

Que  fer.ii-je?  Terrible  imagination,  que  meveu\-tu?  —  Faudra-t-il 
donc  que  je  prouve  que  l'on'cnseur  n'est  point  le  tils  de  l'oHenscî 


2ii  LES  TROIS  r.lI.VmiLNTS  RN  L'N  SKUL. 


JOURNÉE  TROISIÈME. 
SCÈNE  I. 

La  campagni'-  Des  rochers.  Un  torrent 

Entrent  DON  MENDO  et  une  troupe  d'Hommes  d'armes. 

L'.\   HOMME  D'aUMES. 

Par  ici,  5ci;:ncur.  C'e?t  de  ce  côté  que  l'Ébre  se  précipite  plus 
Fiirieux  en  ciiirainant  dans  sa  course  les  ruisseaux  des  inontagnes; 
et  c'est  de  ce  côté  que  ce  jeune  homme  se  dirige  pour  nous  écliapper. 

hOS    ME.NDO. 

Suivez-le  tous,  en  fouillant  les  rochers  et  les  taillis  épais.  {Us 
sortent.)  Quel  homme  s'est  jamais  vu  dans  une  situation  aussi 
cruelle?  Mon  malheur  est  tel,  que  je  suis  obligé  de  chercher  cela 
même  que  je  ne  voudrais  pas  trouver...  comme  un  homme  inspiré 
par  la  jalousie  •.  .  Dun  côte  le  roi,  mû  par  une  sévérité  inflexible, 
qui  n'est  peut-être,  au  fond,  que  de  la  justice,  m'ordonne  de  ne  pas 
reparaître  devant  lui  qu'on  n'ait  arrête  don  Lope;  et  d"autrc  part, 
la  reconnaissance  que  je  lui  dois,  l'alTection  que  je  lui  porte  me 
défend  de  l'arrêter.  Situation  affieuse!  Si  je  le  prends,  je  manque 
à  mon  amour;  .m  je  ne  le  prends  pas,  je  manque  de  fidélité  au  roi. 
Comment  pourrai-je,  ô  ciel!  saiisfare  en  même  temps  à  l'am.our  et 
à  l'obéissance? 

DON  LOPE,  tou!  ensanglant»!',  entre  en  se  ballant  contre  plusieurs  hommes 
d'armes. 

DON  LOPE. 

Je  suis  seul  contre  tous,  et  il  est  impossible  que  je  n'y  laisse  pas  la 
vie;  mais  pour  le  pri.x  auquel  je  veux  la  vendre,  vous  n'êtes  pas  assez 
nombreux. 

DON    MENDO. 

Ne  le  tuez  pas;  il  importe  que  je  l'emmène  vivant.  (^4  part.)  Oh! 
«i  je  réussissais  à  l'arrêter,  peut-être  Irouverais-je  plus  lard  quelque 
moyen  de  le  sauver.  —  [Haut.)  Don  Lope? 

DON  LOPE. 

Je  reconnais  votre  voix  avant  d'avoir  reconnu  votre  personne, 
Car  trois  choses  troublent  et  obscurcissent  ma  vue,  la  colère,  le 
ïang  et  Ii  poussière;  et  je  ne  sais  même  si  c'est  votre  voix  que  j'ai 
entendue  ou  quelque  sombre  tonnerre  dont  le  son,  en  me  rendant 
immobile,  m'a  glacé,  atterré...  Eh  bien!  que  me  voulez-vous?  car 

'  Litléralomeui  :  aciion,  Gile  de  Ij  sculii  jilouïir. 

Accton 

Uija  de  los  zelos  solot» 


JOUlviVËE  III,  SCÈNR  T.  253 

vous  seul,  don  Mendo,  vous  m'nvcz  inspiré  \)\us  de  orainle  par  une 
seule  de  vos  paroles  que  n'ont  fait  tous  reux-là  avec  leurs  armes. 

D0\  MENDO. 

Ce  que  je  veux,  c'est  que  vous  rendiez  votre  épée,  et  que,  renon- 
çante vous  défendre,  vous  vous  rendiez  prisonnier. 

DO.N  LOl'E. 
D0\  ME.NDO. 

Oui. 

D0.\  LOPE. 

Cela  est  difficile. 

DON  JIE.NDO. 

Je  vous  promets  en  rdcompensc... 

DON  LOPE. 

Je  vous  crois,  seigneur,  mais  je  ne  puis  y  consentir,  je  ne  puii 
céder  à  la  crainte. 

DON  MENDO. 

Barbare,  insensé,  que  prétends-tu  faire? 

DON  LOPE. 

Mourir  en  tuant  *...  Mais  c'est  en  vain  que  j'y  suis  résolu  ;  je  ne 
saurais  me  défendre  contre  vous;  car  à  vous  entendre  je  tremble, 
et  à  vous  regarder  je  frémis  et  sens  couler  mes  larmes.  Si  je  veux 
lever  mon  épée  contre  vous,  le  ciel  s'obscurcit  à  mes  yeux,  et  la 
terre  se  dérobe  sous  moi. 

DON   MENDO. 

Tel  est  ie  propre  effet  de  la  justice,  à  qui  Dieu  a  donné  le  pouvoir 
de  porter  la  terreur  au  cœur  du  criminel. 

DON  LOPE. 

Ce  n'est  pas  cela,  seigneur;  non,  ce  n'est  pas  cela  !  car,  bien  que 
je  me  reconnaisse  coupable,  je  pourrais  cependant,  comme  un  chien 
enragé  qu'on  a  blessé,  mettre  en  pièces  tous  vos  hommes  d'armes. 
C'est  vous,  c'est  vous  seu!  qui  m'inspirez  de  la  crainte  et  du  respect. 
Et  c'est  pourquoi,  prosterné  devant  vous,  je  mets  à  vos  pieds  cette 
épée  terrible,  qui  est  rougie  de  sang  depuis  la  poignée  jusqu'à  la 
pointe,  et  moi  même  je  me  prosterne  humblement  à  vos  genoux. 
DON  MENDO,  le  relevant. 

Lève-toi,  don  Lope;  le  ciei  m'est  témoin  que  dans  une  si  cruelle 
extrémité,  toi  étant  l'accusé  tt  moi  étant  le  juge,  il  me  serait  doux 
de  changer  avec  toi,  et  que  je  souffrirais  moins  de  ton  péril  que  de 
ma  douleur.  Riais  ne  crains  rien  en  me  voyant  aussi  sévère  à  toa 
égard;  il  faut  bien  que  je  paraisse  partager  la  colère  du  roi. 

DON  LOPE, 

Est-ce  que  le  roi  sait  déjà  quelque  chose  de  reofî 

Que  intentai? 

—  Morir  matanâo, 

21. 


246  LtS  TROIS  CIIATIMKNTS  EN  UN  SEUL. 

nO.N  MKNDO. 

Voire  propre  père  lui  a  demandé  justice  contre  vous. 

DON  LOl'IÎ. 

Laissez-moi  reprendre  mon  épéc. 

D0\  ME.vno. 
Je  la  tiens,  et  vous  ne  me  la  reprendrez  pas. 

uo\  Lorn. 
0  ciel!  en  voyant  celte  épée  dans  vos  mains,  je  tremble,  et  lotit 
mon  corps  frémit  comme  en  ce  jour  où  je  vous  donnai  mon  poignard. 
D'où  vient  celle  crainte?  d'où  vient  cet  elTroi  que  vous  m'inspirez? 
comment  puis-je  éprouver  un  tel  sentiment,  moi  qui,  je  l'avoue, 
frapperais  encore  mon  père  s'il  me  donnait  encore  un  démenti 

DON  ME.NEO,  appelant. 
Ilûlà! 

UN  HOMME  d'ahmes. 
Seigneur  ? 

DON  MEXDO. 

Couvrez  don  Lope  d'un  manteau  de  manière  à  lui  cacher  le  visage, 
et  conduisez-le  ainsi  au  cachot.  [A  un  autre.)  Vous,  écoutez. 

UN   HOMME  d'armes. 

Qu'ordonnei-vous? 

DON  MENDO. 

Afin  qu'il  y  ait  moins  d'émotion  et  de  tumulte,  failes-le  entrer 
par  la  poterne  de  ma  maison,  laquelle  donne  sur  la  campagne,  sans 
lui  dire  où  il  est,  et  faites  que  l'on  soigne  sa  blessure,  pendant  que 
j'instruis  le  roi  de  son  arrestation.  —  [A  part.)  Quelle  douleur, 
quelle  colère  et  quelle  angoisse  se  sont  emparées  de  mon  âme,  et  la 
bouleversent  et  la  déchirent! 

Ils  soricDt. 

SCÈNE  III. 

Cdc  salle  du  palais. 
Entre  LE  ROL 

LE  ROI. 

Je  suis  impatient  de  savoir  si  don  Mendo  a  exécuté  mes  ordres; 
et  je  n'aurai  point  de  repos  qu'il  ne  soil  arrivé...  Il  ne  sera  pas  dit 
qu'un  fils  insolent  et  cruel  ait  ainsi  offensé  son  père  sans  que  mon 
pouvoir  le  châtie.  L'Aragon  verra  aujourd'hui  comment  ma  justice 
inflexible  punit  tant  d'orgueil  et  de  malice.  Cela  importe  au  bien 
de  mon  royaume;  et  vive  Dieu!  ce  jour  décidera  si  je  suis  don 
Pèdre  ou  non.  —  Mais  voici  venir  don  Mendo. 

Entre  DON  MENDO. 

DON  MENDO. 

Que  votre  majesté,  sire,  me  permette  de  baiser  sa  main. 


JOURNEI-:  m,  SCÈNE  II.  247 

LE  ROI. 

Non  pas!  ji!  dois  embrasser  1  homme  qui  est  l'AlIas  de  mon 
royaume,  et  qui  veut  bien  m'uider  a  porter  ce  pesant  fardeau. 

DO.V  MEM)0. 

Sire,  mon  oliéissancc  et  mon  dévouement  pourront  seuls  vous  dire 
combien  je  reconnais  tant  de  bonté. 
LE  noi. 

Puisque  vous  reparaissez  à  mes  yeux,  cela  signifie  que  vous  avez 
arrête  don  Lope. 

DON  MIÎNDO. 

Oui,  sire,  et  je  l'ai  envoyé  prisonnier  dans  ma  maison,  afin  que 
personne  ne  puisse  lui  parler. 

LE  noi. 

Vous  ne  m'avez  jamais  rendu  de  plus  grand  service.  Je  prétends 
conserver  le  nom  de  Justicier,  et  je  veux  surtout  le  mériter  dans  le 
cliâiiment  d'un  délit  si  étrange  et  qui  n"a  pas  de  précédent. 

DON  MENDO. 

II  ne  faut  pas  cependant  que  le  juge  suprême  se  laisse  inlluencer 
parla  première  inlormation;  car,  à  ce  que  j'ai  appris,  les  charges 
jiesont  pas  aussi  graves  qu'elle  pourrait  le  faire  croire. 
LE  noi. 

Eh  quoi  !  Mendo,  dans  cette  information  n'y  a-t-il  pas  un  fils 
qui  a  maltraité  son  père,  et  n'y  a-t-il  pas  un  père  qui  a  porté  plainte 
contre  son  fils?  que  voulez-vous  de  plus  grave? 

DON  MENDO. 

Je  confesse  que  cela  ne  l'est  que  trop;  mais  enfin,  jusqu'ici  votre 
najesté  n'a  pas  entendu  ce  que  l'accusé  peut  avoir  à  dire  à  sa  dé- 
charge. 

LE  ROI. 

Je  serais  heureux,  don  Mendo,  qu'il  pût  si  bien  se  justifier,  que 
j'eusse  à  reconnaître  qu'il  ne  s'est  point  commis  dans  mon  royaume 
un  crime  si  nouveau,  si  extraordinaire,  si  révoltant. 

DON  MENDO. 

Croyez  bien,  sire,  que  cette  faute,  si  énorme  au  premier  coup 
d'œil,  perd  beaucoup  de  sa  gravité  quand  on  examine  le  lait  avec 
attention. — Don  Lope  se  battait  avec  don  Guillen  de  Azagra  ;  pour 
quel  motif  ?  je  l'ignore;  mais  don  Guillen  est  également  arrêté.  Le 
père  de  don  Lope  arriva  dans  un  moment  o"à  le  combat  était  sus- 
pendu. Dans  ce  moment  don  Guillen  allait  donner  un  démenti  à 
son  adversaire;  mais  il  n'osa  pas,  et  le  vieillard,  emporté  par  la 
colère,  donna  le  démenti  à  sa  place,  en  le  prononçant  toutefois  de 
telle  manière,  que  le  jeune  homme  y  fut  trompé,  et  qu'il  voulut 
frapper  son  adversaire,  lorsque  le  vieux  Lope,  s'étant  mis  entre  eux 
deux,  reçut  le  coup.  Or,  la  chose  s'étant  passée  ainsi,  il  est  clair 
que  le  jeune  homme  ne  voulait  pns  frapper  son  père;  mais  don 
Lope,  se  voyant  maltraite  par  son  nls,  accourut  à  vos  pieds,  dt 


258  LES  TROIS  CHATIMENTS  EN  UN  SEUL, 

quoi,  je  suis  sûr,  il  se  rcpenl  mainlcnant...  Le  bon  Lope  est  fort 
âgé,  cl  je  pense,  moi,  que  sa  conduite  tient  à  la  faiblejsc  d'enlen- 
dcment  qu'apporte  !e  grand  âge.  De  plus,  vous  remarquerez,  .«ire, 
qu'il  y  a  ou  dans  i'anliijuilé  une  loi  qui  me  semble  bien  co  iforme 
à  la  nature,  et  qui  défend  d'entendre  d.ins  les  causes  criminelles, 
soit  le  père  se  plaignant  de  son  fils,  soit  le  fils  portant  plainte  contre 
son  père.  Ainsi  je  serais  d'avis  de  laisser  tomber  cette  affaire. 
i.E  noi. 
Cela  vous  semble  juste? 

DON  MENDO. 

Oui,  sire. 

LE  ROI. 

Eh  bien,  moi,  don  Mendo,  je  ne  vois  pas  la  chose  comme  vous. 
Il  y  a  dans  cet  act?  je  ne  sais  quoi  qui  me  passe;  mais  je  ne  puis 
admettre  qu'une  plainte  aussi  grave  ait  été  portée  légèrement,  ni 
qu'un  crime  de  ce  genre  ait  été  commis  par  hasard  ;  et  il  faut  que 
je  voie  s'il  e>t  possible  qu'il  y  ait  eu,  en  effet,  soit  uu  fils  si  hardi, 
soi',  un  père  si  imprudent.  Et  ainsi,  puisque  nous  en  sommes  sur  ce 
point,  faites  arrêter  le  père;  il  importe  qu'il  ne  passe  point  cette 
nuit  dans  sa  maison. 

Il  sort. 
DON  MENDO. 

Le  ciel  me  protège  I  je  ne  sais  quel  trouble  s'élève  dans  mon  âme, 
comme  a  la  veille  d'un  grand  maiheur. 

Il  sort. 

SCÈNE  III. 

Une  cUainlirc  dans  la  maison  de  don  Meodo. 
Entrent  DONA  VIOLANTE  et  ELVIRE. 

ELVIRlî. 

D'où  vient,  madame,  votre  douleur? 

DONA    VIOLANTE. 

D'une  crainte. 

ELVmE. 

Et  cette  crainte,  d'où  vient-elle? 

DONA  VIOLANTE. 

D'un  ennui. 

ELVIUE. 

Et  cet  ennui,  d'où  vient-il? 

DONA    VIOLANTE. 

D'un  soupçon;  car  le  ciel  a  décidé  aujourd'hui  que  j'aurais  une 
grande  peine,  et  que  cette  crainte,  cet  ennui  et  ce  soupçon  pour- 
aient  m'ôter  la  vie. 

ELVIRE. 

Qui  s'oppose  à  votre  bonheur? 

DONA  VIOLANTE. 

Ma  disgrâce. 


JOURNÉE  m,  SCÈNE  111.  549 

ELVIRE. 

Oui  en  cause  la  rigueur? 

DO\A  VIOLANTE. 

Mon  amour. 

FLVIRE. 

Confiez-moi  ce  qui  vous  afriigc. 

DONA  VIOLANTE. 

Rla  fortune.  Et  ainsi  je  ne  puis  trouver  ni  piiié  ni  soulagement 
dans  mon  chagrin;  car  j'ai  contre  moi  m.-^  disgrâce,  mon  amour  et 
ma  fortune. 

ELVIUE. 

Qui  entrelient  voire  plainte? 

DOW   VIOLANTE. 

Mon  étoile. 

ELVIUE. 

Kc  pouvez-vous  la  surmonter? 

DONA  VIOLANTE. 

Mon  étoile  est  tout  le  soleil. 

ELVIRE. 

Ne  pouvez-YOus  lui  faire  éprouver  une  éclipse? 

DONA  VIOLANTE. 

Non,  car  ma  lune  est  à  mon  déclin.  De  sorte  que  e  ne  puis  coa- 
6c>'vcr  aucune  espérance  en  voyant  conjurer  à  ma  perte  l'étoile,  le 
Kolcii  et  la  lune. 

ELVIRE. 

Qui  vous  désole  ainsi? 

DONA  VIOLANTE. 

Le  pressentiment  de  nsa  mort. 

ELVIRE. 

Qui  cause  votre  mort? 

DONA  VIOLANTE. 

La  cruelle  destinée  ! 

ELVIRE. 

Ayez  plus  de  confiance. 

DONA  VIOLANTE. 

Non  ;  le  ciel  l'ordonne,  et  ses  arrêts  sont  sans  appel,  et  je  miî  ré- 
signe ;  car  personne  ne  peut  vaincre  la  mort,  la  destinée  et  le  ciel. 
—  Mais  ne  m'inlerroge  pas  davantage,  Elvire.  Puisque  don  Lope 
est  arrêté  (hélas  !  j'ai  peine  à  retenir  mes  larmes),  c'est  me  tuer  que 
de  me  demander,  comme  tu  fais,  d'oii  viennent  mes  chagrins.  Ne 
sais- tu  pas  que  la  prison  qui  le  reni^crme,  renferme  pour  moi  —  la 
crainte,  l'ennui,  le  soupçon,  la  disgrâce,  l'amour,  la  fortune,  l'é- 
toile, le  soleil,  la  lune,  la  mort,  la  destinée  et  le  ciel  '? 

'  Toute  cette  scène  C5l  compnscc  de  slroplies  qui  sont  particulières  à  la  pocsie  ospa 


250  LES  TROIS  CHATIMENTS  EN  UN  SEUL. 

ELvmr. 
Il  est  dans  rapparlcmcnt  de  mon  maître  ;  on  l'a  fait  entrer  par 
la  porte  opposde. 

DOW  VIOLANTE. 

Oh!  que  je  voudrais,  Elvirc,  lui  donner  quelque  liaulc  marque 
d'amour! 

ELVinR. 

N'est-ce  pas  assez  pour  lui  que  vous  sentiez  ainsi  son  maliieur 

DONA  VIOLANTE. 

Non,  ce  n'est  pas  assez.  Dans  la  situation  où  il  est,  il  faut  que 
je  périsse  ou  que  je  lui  rende  la  vie.  Voila  ce  que  me  commande 
mon  amour.  —  N'as-tu  pas  la  clef  de  l'appartement  de  mon  père? 

ELVinE. 

C'est  monseigneur  qui  a  le  passe-partout.  Voici  l'autre  clef. 

DONA  VIOLANTE. 

Je  veux  le  voir  pour  lui  donner  un  avis;  car  désormais  je  n'ai 
plus  de  crainte  pour  moi-même,  je  n'en  ai  que  pour  lui...  Toi,  El- 
vire,  tiens-toi  de  l'autre  côté;  afin  que  tu  puisses  m'avertir  s'il  entre 
quelqu'un. 

Elles  sorlcDU 

SCÈNE  IV. 

Une  autre  chambre. 
Entre  DON  LOPE. 

DON  LOPE. 

Infortuné  que  je  suis!  quelle  est  donc  cette  prison  où  l'on  m'a 
renfermé?...  Ah!  Violante,  combien  me  coûte  votre  beauté;  et 
pourtant,  dans  cet  affreux  moment,  c'est  encore  à  vous  que  je 
pense.  Je  ne  m'afflige  point  de  perdre  la  vie,  je  ne  m'adlige  que 
le  vous  perdre. 

DONA  VIOLANTE  ouvre  une  porte  et  entre. 

DONA  VIOLANTE,  à  part. 

Son  visage  est  couvert  de  sang.  11  paraît  blessé.  [Haut.)  Ah!  don 
Lope! 

noie  ei  consistent  dans  l'arrangement  ingénieux  des  mois.  Voici  la  première,  que  non» 
docnoDS  au  lecteur  comme  éclianlillon  : 

—  De  que  nace  tu  dolor? 

—  De  un  temor. 

—  y  elle  temor,  senora,  injuslof 

—  De  un  disgusto. 

—  Que  es,  enfin,  tu  desconsuelof 

—  Un  leido; 

Parque  01/  ha  diipuesto  et  ciclo. 

Que  à  una  tristeza  rendida, 

Puedan  quitarme  la  vida, 

Temor,  disguslo,  y  resclo. 
On  trouve  Je  Ci>s  stroplics  en  écho  dans  les  plus  anci-ns  poètes  espagnols.  Il  v  en  • 
^alemeiil  plus  eurs  exemples  dans  les  poésies  de  Lope.  Cervantes  en  a  place  és;alemea 
^ansDo'i  Quichotte  (ch.  xxvii),  et  dans  une  de  ses  plus  jOlic»  nouvelles,  inliluléc  l'il- 
ktitnÉcureuit  (la  Illustre  FiogooaJ. 


JOURNÉE  III,  SCtNE  IV^.  2ol 

D0.\  I.OPE. 

Qui  donc  a  prononcé  mon  nom?  qui  daigne  témoigner  quelque 
pitié  à  un  homme  si  nialliearcux? 

DONA  VIOLANTE. 

Une  personne  qui  compatit  à  votre  sort  et  partage  votre  douleur. 

D0\  LOPE. 

Vivante  image  de  ma  mort,  ombre  morte  de  ma  vie,  corps  de  ma 
pensée,  ame  de  mon  imagination,  portrait  que  mon  amour  a  tracé 
dans  les  airs,  voix  formée  de  mes  accents,  veuillez  ne  pas  me  tour- 
menter et  ne  pas  disparaître,  vous  qui  êtes  mon  corps,  mon  âme  et 
ma  voix. 

DONA  VIOLANTE. 

Si  je  n'étais  qu'une  illusion,  Lope,  je  n'aurais  pas  un  corps,  une 
âme  et  une  voix. 

DON  LOPE. 

Il  est  vrai;  mais  comme  je  dormais  tout  à  l'heure  et  que  je  suis 
sncertain  si  je  dors  ou  si  je  veille,  je  doute  encore  de  mes  yeux. 

DONA  VIOLANTE. 

Touchée  de  vos  malheurs,  sensible  à  votre  amour,  et  de  moitié 
dans  votre  crime,  je  viens,  sans  qu'aucune  considération  m'ait  ar 
rêtée,  je  viens  vous  dire  que,  cette  nuit  même,  cette  porte  vou 
sera  ouverte,  et  que  par  cette  issue  vous  pourrez  recouvrer  la  libcrt 
et  sauver  votre  vie. 

DON  LOPE. 

J'ai  ouï  dire  qu'il  existe  une  plante  d'une  vertu  si  rare  et  si  sin- 
gulière, que  là  oij  il  y  a  une  plaie  elle  l'enlève,  et  Hi  où  il  n'y  en  a 
pas  elle  en  fait  une  :  ainsi,  vous,  doua  Violante,  lorsque  je  \ivais, 
vous  m'avez  donné  la  mort,  et  maintenant  que  je  suis  condamné  à 
mourir,  vous  me  donnez  la  vie. 

DONA  VIOLANTE. 

J'ai  oui  parler  également  de  deux  plantes  merveilleuses  qui,  s'é- 
parées,  sont  des  poisons,  et  qui,  réunies,  sont  un  breuvage  salu- 
taire. En  nous  se  voit  leur  étrange  edei  :  sépare  de  moi,  vous  mou- 
rez; séparée  de  vous,  je  meurs.  L'amour  veuille  nous  réunir  afin 
que  nous  vivions!  Pour  moi,  ayant  appris  combien  le  roi  était  irrité 
contre  vous,  j'ai  résolu  aussitôt...  Mais  quel  est  ce  bruit? 

Entre  ELVIRE. 
ELVIRE. 

Voilà  votre  père  qui  arrive. 

DONA  VIOLANTE. 

Adieu,  Lope. 

DON  LOPB. 

Reviendrez  VOUS? 


Jo2  LES  TROIS  C11A.TIM1':NTS  EN  UN  SEUL. 

DON.V  VIOLANTE. 

Oui,  pour  vous  délivrer. 

DON  LOPE. 

Hélas!  en  vous  demandant  cela,  je  ne  pensais  pas  à  ma  liiierté, 
je  ne  pensais  qu'à  vous  revoir. 

DO\A  VIOLANTE. 

Ferme  celte  porte,  Elvire,  et  sortons  suis  retard,  car  il  ne  faut 
cas  aiie  mon  père  nous  trouve  ici. 

ELVIRE. 

Nous  n'avons  pas  besoin  de  nous  tant  presser,  madame,  car  je 
m'aperçois  que  votre  père  avant  d'entrer  chez  lui  est  monté  chez 
doua  Blanca. 

DO.\A  VIOLANTE. 

Je  vais  y  aller,  et  je  saurai  ce  qu'il  y  a  de  nouveau  chez  don  Lope. 

Elles  sortcut. 

SCÈNE  V. 

Une  aiilrc  clianiljrc. 

Entrent  VICENTE  et  ensuite  ELVIRE. 

VICENTE. 

Le  ciel  nous  protège!  voyez  donc  le  beau  tapage  qu'il  y  a  ici; 
at  tout  cela  pour  un  soufflet,  pour  un  coup  de  poing,  pour  un  coup 
de  pied,  pour  je  ne  sais  quel  coup  de  je  ne  sais  de  quoi.  En  vérité, 
il  n'y  aurait  pas  plus  de  bruit  si  l'on  sonnait  la  cloche  de  Velilla  *. 

ELVIRE. 

A  quoi  pensez-vous  là,  Vicente? 

VICENTE. 

S'il  faut  vous  dire  la  vérité,  Eh  ire,  je  suis  furieux,  j'enrage. 

ELVIRE. 

Contre  qui? 

VICENTE. 

Ce  n'est  rien.  D'abord  contre  toute  l'espèce  humaine  en  généra!, 
et  puis,  en  particulier,  contre  mes  maîtres,  le  jeune  et  le  vieux. 

ELVIUE. 

Pour  uoi  cela? 

VICENTE. 

'a'oord,  en  premier  lieu,  parce  qu'ils  sont  mes  maîtres;  et  ensuite 
parce  qu'ils  sont  tous  deux  si  fous,  que  l'un  donne  sans  qu'on  lui  ait 
demandé,  et  que  l'autre  qui  a  reçu  ne  peut  pas  se  taire  ;  tandis  que 
celui  qui  a  reçu  ne  devrait  pas  desserrer  les  dents,  et  que  celui  qui 
donne,— n'importe  quoi, —est  le  seul  qui  ait  le  droit  de  parler  haut... 

•  Il  y  a  eu  Espagne  plusieurs  villages  du  nom  de  Velilla.  Il  s'agit  ici  de  VclilladeEljro, 
ntuce  dans  la  province  d'Aragon,  prcs  de  Sarago>sc.  Cet  endroit  est  fort  renommé 
ptnir  sa  cloche,  ((ui,  disait-on,  sonnait  d'elle-iriême  lorsqu'elle  voulait  aDDODCerqM<>.:<|u(i 
tvcneincnt  malheureux  pour  l'Espagne 

T.  Minaao,  Dkcionario  gsograjxco.  X.  IX,  pag.  279. 


JOURNÉE  111,  SCÈNE  V.  2o3 

Je  suis  également  en  colère  contre  ma  maîtresse  parce  que,  depuis 
qu'on  lui  a  conté  l'aventuro,  au  lieu  de  rf citer  le  Sahe  elle  ne  fait 
que  pleurer  et  gémir.  Je  ne  suis  pas  moins  faclic  contre  votre  maîire 
don  Mendo,  parce  qu'il  est  tellement  pris  maintenant  de  la  manie 
d'arrêter  les  gens,  qu'après  avoir  fait  arrêter  mon  maître  et  don 
Guillen,  voilà  qu'il  fait  arrêter  le  vieux  don  Lope.  Je  le  suis  aussi 
contre  le  roi... 

ELVIRIÎ. 

Tu  es  i\re,  je  crois? 

VICENTE. 

riûtàDieu! 

ei.viue. 
Contre  le  roi? 

VICENTE. 

Certainement.  J'ai  reçu  d.ms  ma  vie  plus  de  deux  mille  souCllets, 
et  il  n'y  a  pas  fait  la  moi.ndre  attention;  et  pour  un  seul  qu'on  a 
donné  à  unautrc.ji.  est  furieux  comme  un  lion.—  Enfin,  je  me  plains 
aussi  de    vous. 

ELVIRE. 

Je  serais  curieuse  de  savoir  pourquoi. 

VICENTE, 

Parce  que  tout  en  m'adorant  de  toutes  les  forces  de  ce  cœur  amou- 
reux, vous  ne  m'avez  pas  encore  donné  de  sérénade,  vous  ne  m'avei 
pas  écrit  de  lettre,  vous  ne  m'avez  pas  baisé  la  main. 

EI.VIRE. 

Je  vous  ai  déjà  dit  que  c'était  Céatrix  qui  m'en  avait  empêchée. 

VICENTE. 

Mais  je  vous  ai  dit  de  mon  côté  qu'il  ne  faut  la  compter  poui- 
rien. 

ELVIRE. 

Ah!  Vicenle,  si  vous  disiez  vrai,  je  vous  donnerais  un  baiser. 

VICENTE. 

Donnez-le-moi  toujours,  en  vous  réservant  de  me  le  retirer  si  vous 
soupçonnez  que  je  vous  ai  menti. 

ELVIRE. 

Il  est  certain  qu'avec  vous  il  faut  n'agir  qu'avec  défiance. 

Elle  se  la:ssn  emlira«ii-'r. 
Entre  BÉÂTRIX. 

BÉATRIX. 

Grâce  à  Dieu,  je  vous  trouve  bons  amis 

VICENTE. 

Ciel!  voilà  Béatrix. 

ELVIRE. 

Eh  bien!  qu'importe? 

VICENTE. 

Qu'importe?...  vous  ne  tarderez  pas  à  le  savoir, 

m.  2 


2';a  LKS  trois  CIIATIMl-NTS  KN  UN  SKUL. 

STATUIX. 

Tout  be.'iuî  s'il  vous  pl;.î'.  Que  je  ne  vous  dérange  pas.  Oh!  vous 
no  m'abuserez  \);\s  avec  voire  air  liypocrile.  Je  vous  ai  vu,  vu  de  mes 
yeux;  et  c'est  le  cas  d'apfiliquer  le  proverbe  :  «  Qu'un  autre  mette 
mon  soulier,  j'irai  nu-pieds.  » 

Ei.vinE. 

Je  suis  une  suivante  de  bonne  maison,  et  je  ne  me  cbausjo  pas 
Ao  vieux,  et  surtout  chez  vous,  ma  belle,  qui  avez  une  jambe  et  un 
pied  de  bois. 

viCENTE,  à  part. 

Je  suis  perdu. 

BÉATRIX. 

Que  voulez-vous  dire?  Est-ce  que,  par  hasard,  je  serais  la  fille  du 
corsaire  Pied-de-bois  *? 

ELVIRE. 

Il  y  a  quelque  chose  comme  cela. 

VICENTE,  à  part. 
Voilà  qui  va  mal. 

BÉATRIX. 

J'aurais  déjà  puni  celte  injure,  si  je  ne  savais  bien  qu'alors 
même  que  j'arracherais  \otre  chignon  vous  n'en  souffririez  pas 
d  ivantage. 

VICENTE,  à  part. 

lîon!  voilà  l'autre. 

ELVIRE. 

Est-ce  que  par  aventure  j'ai  des  cheveux  postiches  comme  votre 
œil  gauche,  qui  est  de  verre? 

BÉATRIX. 

Plaît-il  ? 

VICENTE,  à  part. 
Je  suis  perdu.  [Haut.)  Allons,  voyons,  ne  vous  disputez  pas  ainsi. 

ELVIRE. 

Comment  donc?  Dans  tous  les  cas  je  puis,  moi,  lui  montrer  les 
dents. 

BÉATRIX. 

Je  le  sais  bien,  et  en  nombre;  car,  bleu  que  vous  ne  soyez  plus 
un  enfant,  vous  en  avez  de  rechange. 

ELVIRE. 

Quoi!  ces  dents  sont  de  fausses  dents? 

BÉATRIX. 

Quoi  !  cet  œii  est  un  œil  de  verre? 

ELVIRE. 

Quoi!  ces  cheveux  sont  des  cheveux  d'emprunt? 

BÉATRIX. 

Quoi  !  cette  jambe  est  une  jambe  de  bois  ? 

'  Ce  corsaire  Piel-ile-bois  éUh  probablenaenl  un  corsaire  d'Alger  ou  de  Tunis,  du 
so'ziéfTio  ou  d  i  di.\-sopiiemc  siècle. 


CEATRIX. 

ELVinE. 
BFATUIX. 

ELVIRE. 


Elles  le  buttenu 


JOURNEE  III,  SCENE  VI.  233 

VICEJfTE. 

Prenez  garde,  ne  relevez  pas  trop  votre  robe;  songez  où  nous 
sommes. 

ELVIRE. 

Ce  drôle... 
Ce  polisson... 
Ce  misérable... 
Cet  infâme... 
Nous  a  calomnides. 

BÉATRIX. 

Eh  bien!  vengeons-nous  de  lui. 

VICEN'TE. 

Arrière!  mesdames,  s'il  vous  plaît, 

ELViRE. 

Voici  du  mono?. 

BÉATRIX. 

Nous  aurons  toujours  commencé. 

VICEN'TE. 

On  dirait  qu'elles  comptent  finir  ! 

ELVIRE,   à  Béalrix, 
Et  nous  deux,  comment  restons-nous? 

BÉATRIX. 

Nous  restons  amies. 

ELVIRE. 

Adieu. 

BÉATRIX. 

Adieu. 

Elles  soiieot. 
VICENTE. 

Au  lieu  de  vous  dire  l'une  à  l'autre:  adieu,  adieu,  vous  feriez  mieux 
Je  vous  dire:  au  diable!  au  diable!  et  puissc-t-il  vous  emporter, 
coquines  i...  Quel  déluge  de  bourrades  elles  ont  fait  pleuvoir  sur 
moi!  Et  le  plus  fàcbeux  de  l'aCTaire,  c'est  que  le  roi  n'y  fera  pas  la 
moiadre  attention. 

Il  sort. 

SCÈNE  Vî. 

Une  aulre  clianilre. 

Eu'rent  LE  ROI,  sous  un  déguisement,  et  DONA  BLANCA,  qui  cherche  à 
le  reconnaîlre. 

DONA  BLANCA. 

Qui  est-ce,  grand  Dieu,  qui,  au  momen'  oîi  le  jour  disparaît- 

'  No  es  mrjcr,  al  diablo,  al  diablo, 

Que  os  lleve,  pue'cas 


2oCy  LES  TROIS  CHATIMENTS  EN  UN  SEUL. 

pén(?lré  jusqu'ici?  —  Homme,  que  demandes  tu?  m'apportes-tu  de 
nouveaux-  chagrins?...  Tu  vas  sans  doute  me  r(^pondrc  que  oui  ;  car 
qui  pourrait  entrer  dans  la  demeure  d'une  infortunée?  qui  môme 
la  connaît,  «a  demeure,  si  ce  n'est  celui  qui  veut  ajouter  à  ses  cha- 
grins?... [A  part.)  11  se  cache  le  visage,  et  ne  me  ré[)ond  que  par  le 
silence.  (Appelant.)  Rcatrix,  apporte  un  flambeau.  {A  part.)  Ciel! 
il  me  semble  que  je  suis  changée  en  une  froide  statue  {Bcalrix 
apporte  un  flambeau.)  Homme,  pourquoi  es-tu  entré  ici  pour  me 
causer  tant  de  crainte  et  d'épouvante? 

LE   ROI. 

Quand  nous  serons  seuls  vous  le  saurez. 

Il  prend  le  flambeau  et  Boalrix  se  relire. 
DONA  BLANCA. 

Entrez,  je  n'ai  pas  peur;  bien  que  l'avenir  me  préparc  autant  de 
douleurs  que  j'en  ai  eu  dans  le  passé.  —  Eh  quoi!  vous  ne  vous 
découvrez  pas  encore? 

LE  nor. 

Il  faut  auparavant  que  je  ferme  cette  porte. 

Il  ferme  la  porte. 
DONA  BLANCA. 

Je  suis  toute  troublée.  {Appelant.)  Holà! 

LE  ROI. 

Ne  criez  pas. 

DONA  BLANCA,  à  part. 

Je  me  meurs.  [Haut.)  Eh  bien,  qui  êtes-vous? 

LE  ROI. 

C'est  moi! 

DONA  BLAMCiV. 

Le  ciel  me  protège!  Que  vois-jc? 

LE  noi. 
Me  connaissez-vous? 

DONA  BLANCA. 

Oui,  sire,  car  il  est  impossible  au  soleil  de  se  déguiser  aux  yeux 
des  mortels...  Vous,  à  cette  heure  dans  ma  maison!  Vous,  vous 
venez  chez  moi  dans  ce  modeste  équipage!  Qu'ordonnez-vous? 
me  voilà  à  vos  pieds.  Olez-moi,  au  nom  de  Dieu,  ôtez-moi  de  cette 
afl'reuse  incertitude.  Âpprenez-moi  si  cette  visite  est  châtiment  ou 
»aveur. 

LE   ROI. 

Ce  n'est,  Blanca,  ni  une  faveur  ni  un  châtiment;  c'est  une  des 
obligations  de  mon  métier;  car  c'est  aussi  un  métier  que  d'être  roi. 

DONA  BLANCA. 

Et  à  quoi,  sire,  ce  titre  vous  oblige-t-il  envers  moi? 

LE   ROI. 

Reprenez  vos  couleurs,  reprenez  haleine,  remettez  votre  cœur; 
car  j'ai  besoin,  Blanca,  que  vous  soyez  parfaitement  rendue  à  vous- 
même.  —  Votre  fils,  en  public,  a  offensé  votre  époux;  votre  époux 


JOURNEK  III,  SCÈNE  VI.  257 

a  de  même  en  public  porté  plainte  contre  votre  fils;  et  de  leur  ini- 
mitié réciproque  il  est  résulté  pour  moi,  Blanca,  je  ne  sais  quel 
soupçon  contre  vous...  Vous  avez  raison,  mille  fois  raison  de  vous 
troubler;  car  il  y  a  là  quelque  chose  de  si  étrange,  que  le  soleil,  dans 
tous  les  pays  qu'il  éclaire,  n'a  jusqu'ici  rien  vu  de  semblable.  Il 
faut  donc  que  je  sache  s'il  est  bien  vrai  que  la  haine  d'un  fils  contre 
son  père  et  d'un  père  contre  son  fils  ait  pu  arriver  là  que  l'un  ait 
ofTensé  l'autre,  et  que  celui-ci  ail  porté  plainte  contre  le  premier;  et 
pour  mieux  m'en  instruire,  je  viens  vous  interroger  comme  témoin. 
Veuillez  me  parler  en  vous  liant  à  ma  foi  ;  je  vous  garantis  quejamais 
votre  renommée  n'aura  à  souffrir  la  moindre  atteinte.  Nous  sommes 
seuls;  il  n'y  a  ici  que  votre  voix  pour  parler,  et  mon  oreille  pour 
entendre.  Parlez  donc  franchement,  ou  sinon,  vive  Dieu!  Blanca,  je 
vous  jure... 

DOyX   BLANCA. 

Arrêtez,  sire;  ne  passez  pas  en  un  moment  de  la  douceur  à  la 
sévérité,  de  la  bonté  à  la  colère,  de  la  pitié  à  la  fureur...  Hélas! 
bien  qu'il  soit  vrai  qu'un  triste  secret  a  été  longtemps  renfermé  dans 
ce  cœur  d'où  il  n'est  jamais  sorti,  et  où  il  s'est  consumé  jusqu'à  ce 
jour;  bien  qu'il  soit  vrai  que  j'eusse  toujours  voulu  garder  ce  secret, 
cependant,  voyant  le  soupçon  que  vous  avez  conçu,  j'aurais  lortde 
m'obstiner  à  vous  le  cacher  davantage.  Car  mon  ambition  est  si 
noble,  et  je  liens  à  tel  point  à  mon  honneur,  qui  est  aussi  l'honneur 
de  mon  époux  ,  que  je  ne  puis  pas  vous  la  s-er  dans  l'idée  qui 
vous  est  venue;  et  en  conséquence,  afin  de  la  détruire,  je  don- 
nerai satisfaction  à  vous,  au  monde,  et  au  ciel.  Écoutez-moi  atten- 
tivement. 

lE  noi. 

Parlez,  j'écoule. 

DON A  BLANCA. 

Mon  père  était  un  gentilhomme  sans  fortune,  mais  d'une  si 
haute  noblesse,  que  le  soleil  même  n'aurait  pu  lutter  avec  lui  de 
pureté  et  d'éclat.  Or,  voyant  que  son  bien  était  loin  d'égaler  sa 
qualité,  il  traita  de  mon  mariage  dès  ma  plus  tendre  jeunesse,  et 
ce  fut  cette  jeunesse  qu'il  donna  pour  dot  à  Lope,  dans  la  pensée 
que  l'amour  du  vieillard  la  préférerait  à  toute  autre.  Pour  tout 
dire,  nous  fûmes  mariés  dans  les  âges  les  plus  inégaux,  et  ce  fut 
l'alliance  du  printemps  et  de  l'hiver,  de  la  fleur  et  de  la  neige.  Le 
eiel  m'est  témoin  que  je  l'aimai  plus  que  la  vie,  bien  que  la  froi- 
deur qu'il  me  montrait  n'eût  point  mérité  tant  d'affection;  cette 
froideur  venait  sans  doute  de  ce  que  nos  goûts,  nos  manières  de 
voir  et  de  sentir  étaient  en  complet  désaccord.  J'en  vins  à  penser 
qu'un  fils  serait  un  gage  de  réconciliation  entre  nous,  car  d'ordi- 
naire les  enfants  rapprochent  des  parents  divisés,  et  je  désirai  un  fils 
avec  tant  de  passion,  que  Dieu,  pour  me  punir  sans  doute,  me  le 
refusa,  lui  qui  sait  mieux  que  nous-mêmes  ce  qui  nous  convient, 

22. 


258  LES  TROIS  CIIATIMKNTS  li.V  UN  SEUL. 

et  qui,  par  conséquent,  veut  que  tout  lui  soit  demandé...  Je  passe 
sons  silence,  sire,  les  ennuis  domestiques  dont  Lope  et  moi  fûmes 
afnigés,  et  je  viens  à  vous  dire,  sans  plus  de  discours,  que  j'avais 
une  >œur  cadette  que  je  lis  demeurer  dans  notre  maison  afin  d'avoir 
une  compagne,  une  confidente  et  une  consolation  dans  mes  cha- 
grins. Or,  de  celte  sœur  s'éprit  un  cavalier  dont  vous  me  permet- 
trez de  vous  taire  le  nom  si  j'ai  trouvé  grâce  devant  vous;  car  ce 
point  n'est  d'aucune  importance  pour  la  vérité  que  je  vous  dois, 
«t  ce  pourr;iit  être  pour  vous  un  sujet  d'ennui...  ftlais  que  dis-jeî 
Jlon  honneur  (xige,  au  contraire,  que  je  ne  laisse,  dans  mon  récit, 
rien  d'obscur,  rien  qui  puisse  prêter  au  soupçon...  Don  Mendo 
Torreiias  est  le  cavalier  qui  devint  épris  de  ma  sœur,  et  comme 
il  vit  ses  hommages  repoussés,  il  chercha  et  trouva  le  moyen  de  s'in- 
troduire de  nuit  auprès  d'elle,  lui  promit  de  l'épouser,  en  prenant 
le  ciel  à  témoin  de  sa  promesse,  et  l'abusa  par  ce  serinent...  De- 
puis il  en  a  épousé  une  autre,  car  il  n'est  point  d  liomme  qui 
n'écoute  plutôt  son  penchant  et  son  plaisir  que  la  voix  du  devoir; 
et  peu  de  temps  après,  le  roi  votre  père  l'envoya  en  France  en  qua- 
lité d'ambassadeur;  de  sorte  qu'ayant  été  jusqu'ici  absent  de  Sara- 
gosse,  il  ignore  complètement  ce  qu'il  me  reste  à  vous  exposer.  — 
m'étant  aperçue  que  la  santé  de  ma  sœur  s'était  altérée,  et  qu'elle 
était  en  proie  à  un  continuel  chagrin,  je  fis  tant  par  mes  prières, 
par  mes  caresses,  par  mes  larmes,  qu'à  la  lin  elle  m'avoua  ce  que 
je  vous  ai  dit,  en  ajoutant  qu'elle  portait  dans  son  sein  un  triste  et 
malheureux  fruit  de  sa  faute.  En  apprenant  cela,  sire,  je  fus  affligée 
d'avoir  un  reproche  à  adresser  à  celle  en  qui  je  cherchais  des  con- 
solations; mais  je  sentis  qu'elle  était  ma  sœur,  et  d'ailleurs  quand 
le  mal  est  fait  le  reproche  est  inutile.  «  Que  le  ciel  me  protège!  » 
m'ècriai-je  mille  et  mille  fois.  «  Comment,  hélas  1  un  motif  de 
même  nature  nous  rend-il  l'une  et  l'autre  malheureuse?  Hélas!  ce 
qui  serait  pour  moi  le  plus  grand  des  biens  n'est  pour  toi  qu'un 
sujet  de  douleur!  »  Et  partant  de  là  et  y  revenant  sans  cesse,  mon 
esprit  s'exalta  ,  et  j'imaginai  un  moyen  de  mettre  un  terme  à  nos 
peines  mutuelles  et  de  sauver  son  honneur;  ce  fut  de  cacher  de 
mon  mieux  son  état  en  déclarant,  moi,  une  grossesse.  Le  jour  ar- 
rivé, ma  srur  dissimula  les  douleurs  qu'elle  éprouvait,  et  moi  je 
feignis  des  douleurs  que  je  n'avais  pas;  mais  peu  de  jours  après, 
Laura ,  qui  avait  supposé  une  autre  indisposition,  mourut  des 
suites  de  l'accouchement,  et  ce  fut  là,  en  quelque  sorte,  la  puni- 
tion de  sa  faute  ..  Une  sage-femme  fut  seule  notre  complice,  et 
personne  n'aurait  jamais  connu  cette  fraude,  dont  j'ai  toujours 
gardé  le  secret  dans  mon  cœur,  si  la  honte  et  la  pudeur  ne  m'eus- 
sent forcée  aujourd'hui  à  vous  le  révéler.  Telle  est  ma  faute, 
sire,  je  la  confesse  humblement  à  vos  pieds;  et  puisse  votre  colère 
ne  tomber  que  sur  moi  seule,  puisque  moi  seule  suis  coupable  I 
ûlais  veuillez  en  même  temps,  sire,  considérer,  comme  excuse  en 


jouhnhe  III,  scÈNii:  iv  2Jî) 

ma  faveur,  que  j'aimais  sincèrement  mon  mari  et  ma  sœur,  et 
qu'en  agissant  ainsi,  j'espérais  reconquérir  la  tendresse  de  l'un  et 
sauver  Ihonneur  de  l'autre.  Et  pour  finir,  ô  don  Pédrc  d'Aragon 
surnommé  le  justicier,  si  vous  devez  montrer  à  mon  égard  que  voas 
l'êtes,  vous  avez  ma  vie  à  vos  pieds,  je  ne  vous  demande  pas  de  me 
pardonner,  je  vous  demande  Feulement  que  le  héiaut  qui  publiera 
mon  jugement  dise  à  haute  voix  que  j'ai  trompé  mon  époux,  que 
j'ai  trompé  le  monde;  mais  non  pas  que  j'ai  entaché  mon  honneur, 
abaissé  ma  fierté,  terni  ma  pureté;  car,  pour  une  femme  de  ma  sorte 
c'est  bien  assez  d'un  mensonge,  sans  qu'elle  ait  commis  une  autre 
faute. 

LK  ROI. 

Oh  !  que  je  me  félicite  d  avoir  eu  la  pensée  qu'un  fils  n'avait 
pas  pu  offenser  son  père,  et  qu'un  père  n'aurait  pas  porté  plainte 
contre  son  fils  !  Et  cependant  en  cette  circonstance,  à  peine  sorti 
de  cette  cruelle  inquiétude,  je  retombe  dans  une  autre  semblable 
à  laquelle  se  joignent  encore  deux  difficultés  qui  me  troublent. 
Dans  l'idée  du  public,  don  Lope  a  outragé  son  père;  et  je  ne  ré- 
vélerai pas  un  secret  qui  doit  demeurer  caché.  En  second  Heu,  don 
Mendo  s'est  traîtreusement  joué  de  l'honneur  de  l'inlortunéd 
Laura.  Enfin,  Blanca  a  trompé  son  époux.  Ce  sont  trois  crimes  tout 
à  la  fois  publics  et  secrels.  Donc,  bien  que  je  sache  que  le  jeune 
homme  n'est  pas  le  fils  du  vieillard,  je  dois  néanmoins  pour  Lope, 
pour  Blanca,  pour  Mendo,  et  aussi  pour  moi  qui  suis  celui  que  je 
suis,  infliger  à  ces  crimes  un  châtiment  tout  à  la  fois  public  et  secret. 
Adieu,  Blanca. 

DO.NA  BLANCA. 

Que  Dieu  daigne,  sire... 

Au  moment  où  le  Roi  va  pour  sorlir,  on  frappe  à  la  porte  ;  le  Roi  s'arrêla 
LE  ROI. 

On  a  frappé? 

DONA  BLANCA. 

Oui,  sire. 

LE  ROI. 

Eh  bien  !  ouvrez;  et  qui  que  ce  soit,  ne  dites  pas  un  mot  de  mi 
présence  en  ce  lieu. 


11  se  cache. 


Oui  frappe? 


DONA  BLANCA,  ouvrant. 

Entre  DON  MENDO. 
DON    MENDO. 


Moi,  Blanca. 

DONA  BLANCA. 

Que  voulez-vous?  [A  part.)  0  ciell  quel  est  mon  trouble I 

DON    MENDO. 

Je  venais  seulement  vous  dire  de  ne  pas  vous  inquiéter,  quoi  que 


260  LES  TROIS  CIIATIMKNTS  EX  UN  SEUL, 

ce  soit  que  vous  voyiez;  car  celte  affaire  étant  laissée  à  ma  direction, 
qui  pourra  dire  autre  chose  que  ce  que  je  voudrai? 
LE  ROI,  entrant. 
Moi! 

DON  MENDO. 

Quoi!  STC,  vous!...  Alors... 

LE  ROI. 

C'est  bien.  Donnez-moi  la  clef  de  la  prison  où  vous  gardez  don 
Lope. 

DON    MENDO. 

Sire,  la  voici.  Mais  apprenez... 

LE  ROI. 

Je  sais  tout.  Vous,  Blanca,  retirez-vous,  et  vous,  don  Mendo, 
demeurez  ici.  Cette  nuit,  vive  Dieu!  le  monde  verra  ma  justice 

Il  soit. 
DON  MENDO. 

Qu'y  a-til,  Blanca? 

DONA  DLANCA. 

C'est  le  ciel  qui  punit  aujourd'hui  votre  faute  et  la  mienne. 
Suivez  le  roi,  demandez-lui  grâce,  sachez  que  don  Lope  n'est  point 
mon  fils,  qu'il  est  le  fils  de  Laura  et  de  vous. 

DON   MENDO. 

Que  Dieu  me  soit  en  aide!...  Il  vivra,  dussé-je  mourir. 

DONA  BLANCA. 

Je  me  meurs! 

DON    MENDO. 

Je  sors  éperdu. 

Ili  sortent. 

SCÈNE  VII. 

Une  autre  chambre. 
Entrent  ELVIRE  et  DONA  VIOLANTE. 

ELVIKE. 

Considérez,  madame... 

DONA  VIOLANTE.. 

Il  le  faut. 

ELVIRE. 
DONA  VIOLANTE. 

ELVIRE. 
DONA  VIOLANTE. 


Songez  bien... 
Rien  ne  m'arrêtera. 
Prenez  garde... 
Je  n'écoute  rien. 


ELVIRE, 

Réfléchissez,  de  grâce,  madame,  que  l'on  accusera  votre  pèrt;  oa 
dira  que  c'est  lui  qui  l'a  délivré. 


JOURNIÎE  Ilî,  SCÈNE  VIL  2C1 

DONA  VIOLANTE. 

Qu'importe!  Je  ne  te  demande  point  de  conseil,  ne  m'en  donne 
pas.  Approche,  et  ouvre  cette  porte. 

ELVIRE. 

J'obéis,  malgré  mon  elTroi Mais  j'entends  du  monde  en  de- 
dans. 

DOMA  VIOLANTE. 

Eb  bien,  avant  que  d'ouvrir,  écoute  pour  voir  s'il  n'y  a  per- 
sonne Peut-ôlrc  quelqu'un  scra-t-il  entré  par  l'autre  pjrle,  et  il' 
ne  faudrait  pas  faire  manquer  nous-mêmes  notre  entreprise.  Ap- 
p'ique  ton  oreil'e  contre  la  serrure  de  la  porte,  et  tàebe  d'en- 
tendre. 

ELVIUE. 

Je  ne  puis  rien  entendre,  tant  on  parle  à  voix  basse;  il  m'arrive 
un  bruit  confus  de  voix,  mais  je  ne  puis  distinguer  les  paroles. 

DONA  VIOLANTE. 

Ote-toi,  et  laisse-moi  me  mettre  à  ta  place Je  n'entends,  non 

plus  que  loi,  rien  de  ce  que  l'on  dit,  mais  c'en  est  assez  pour  ne 
pas  ouvrir.  11  doit  y  avoir  beaucoup  de  monde. 

ELVIRE. 

C'est  ce  qu'il  m'a  paru. 

Entre  BIENDO. 

DON   MENDO. 

Malheureux  que  je  suis.' 

DONA  VIOLANTE. 

Qu'avez-vous,  seigneur? 

DON  MENDO. 

Je  ne  sais...  Mais,  hélas!  bien  au  contraire,  je  ne  le  sais  que 
trop;  et  auprès  de  qui  pourrai-je  me  consoler  de  mes  chagrins,  si 

ce  n'est  auprès  de  toi? Ah!  si  tu  connaissais  mes  ennuis..  .. 

Écoute  :  don  Lope  n'est  point  le  fils  de  Blanca...  Il  est  mon  lils... 
il  est  ton  frère  ? 

DONA  VIOLANTE. 

Que  dites-vous?...  Que  le  ciel  me  protège  ! 

DON   M EN  no. 

Et  je  ^iens  résolu  à  perdre  et  la  faveur  du  roi,  et  l'honneur  et  la 
■vie,  tout,  enfin,  pour  lui  rendre  la  liberté, 

DONA  VIOLANTE. 

Je  ne  savais  pas  ce  que  vous  venez  de  m'apprcndre,  et  ses  mal- 
heurs avaient  excité  ea  moi  îa   même  piti^ maintenant  que  le 

bruit  a  cessé  dans  la  chambre  voisine,  je  vais  ouvrir. 

DON    MENOO. 

Marche  doucement. 

DON  LOPE,  du  dekorSé 
Ah  !  malheureui! 


262  LES  TROIS  CIIATlMIiNTS  EN  UN  SEUL. 

DON  MENDO. 

Quel  douloureux  gémissement! 

DO.\A  VIOLANTE. 

11  m'a  troublée  à  tel  point,  que  je  ne  puis  ouvrir. 

DON  LOPE,  du  dehors. 
Jésus!  Jésus  ! 

DON   MENDO. 

Donne  la  clef.  Hlaigré  l'émotion  que  j'ai  ressentie  à  cette  voix, 
j'ouvrirai. 

DONA  VIOLANTE. 

Prenez;  car  pour  moi,  je  suis  plus  morle  que  vive. 

Au  momeni  où  don  McnJo  i)rcnd  la  clef,  on  frappe  aux  deux  porUs  qui  sont  de  cliaque 
côté  du  lliéAiie. 

DON  MENDO. 

On  a  frappé  en  même  temps  à  ces  deux  portes. 

DONA  VIOLANTE. 

Qui  sera-ce?  Le  ciel  me  soit  en  aide  I 

D0\   MIÎN'nO. 

Pendant  que  j'ouvre  de  ce  côté,  ouvrez  l'autre  porte 

©ON  MENDO  et  DONA  VIOLANTE  ouvrant  en  môme  temps  les  deux  portes; 
et  par  la  porte  que  dona  Violanle  a  ouverte,  entrent  BLANCA  et  BÉATRIX, 
el  de  [autre  rôté,  entrent  LOPE  DE  UKUÈA  et  VICENTE. 

URKÈA. 

Don  Mendo,  le  roi  m'a  renvoyé  vers  vous  afin  que  vous  me  disiez 
le  jugement  rendu  sur  ma  plainte. 

DONA  BLANCA. 

Pour  moi ,  doiia  Violante,  je  viens  me  consoler  de  mes  peines  au- 
près de  vous. 

VICENTE. 

Et  moi,  pour  savoir  ce  qui  se  passe,  je  vais  partout  où  va  la  foule. 

DON  MENDO. 

Le  roi,  Lope,  ne  m'a  remis  aucun  jugement. 

DONA   VIOLANTE. 

11  me  serait  difficile,  Blanca,  de  vous  donner  les  consolations 
dont  j'ai  moi-même  besoin. 

DON  MENbO, 

Mais  peut-être  trouverons-nous  le  jugement  dans  celte  pièce  où 
■est  enfermé  don  Lope.  [Il  ouvre  la  porte  qui  est  au  mUieu  du 
théâtre,  el  Von  voit  don  Lope  dans  l'atlilude  d'un  criminel  à  qui 
l'on  a  donné  le  garrot  ' ,  tenant  un  papier  à  la  main,  el  ayant  de 
chaque  côté  une  rangée  de  flambeaux  allumés.)  Que  vois-je? 

DONA   BLANCA. 

0  ciel  ! 

'  Nous  avons  dcj;\  dit  ce  que  c'clail  que  le  supplice  du  garrol.  Voyc  i  {'Alcade  de  Za- 
iaméiX,  l.  I  de  noue  Iraductlon  de  Caldeiou,  vtis  h  liu. 


JOURNÉE  111,  wSCÉNE  VII.  26$ 

Grand  Dieu! 

VICENTR. 

Quelle  tragédie! 

BÉATRIX. 

Quel  malheur! 

ELVIIVE. 

Quelle  peine! 

unnÈA. 
Hdlas!  tout  mon  ressentiment  est  devenu  douleur  et  regret. 

DON    MENDO. 

Si  le  papier  qu'il  tient  dans  sa  main  est  le  jugement  que  le  roi 
veut  que  je  vous  lise,  lisez-le  vous-même,  c;ir  je  n'en  aurais  pas  la 
forc",  tant  cette  horreur  m'a  bouleversé.  {A  part.)  Ah!  mon  fils, 
serait-ce  là  le  châtiment  de  ma  faute  différé  jusqu'à  ce  jour?  Mais 
que  mes  plaintes  demeurent  ensevelies  au  fond  de  mon  anse. 

DON A  BLANCA. 

Hélas  !  celui-là  même  qui  m'a  servi  à  consommer  ma  fraude,  de- 
vient l'instrument  de  mon  châtiment.  (A  part.)  Mais  que  mon  âme 
souffre  en  silence  cette  douleur. 

URHÈA,  lisant, 

«  Que  celui  qui  a  outragé  l'homme  qui  lui  servait  de  père,  meure- 
et  soient  témoins  de  sa  mort  pour  la  pleurer,  et  celui  qui  a  souilli* 
un  honneur  sans  tache,  et  celle  qui  a  usé  de  fourberie.  Et  que  l'on 
voie  ainsi  pour  un  triple  crime  un  triple  châtiment.  » 

TOUS  LES  PERSONNAGES. 

Et  que  les  nombreux  défauts  de  cet  ouvrage  soient  pardonnes  à 
auteur. 


FIN  DES  TROIS  CHATIMENTS  EN  UN  SEUL. 


LE  PRINCE  CONSTANT 

(EL  PRINCIPE  CONSTAMË) 


NOTICE. 

Le  Prince  constant  étant  une  comédie  liistoriqup,  nous  allons  d'abord, 
selon  notre  habitude,  exposer  rapidement  les  faits  d'après  ie-ijuels  le  poêle  a 
composé  son  ouvrage. 

En  1437,  les  deux  infants  de  Portugal,  Fcrnand,  grand  innitre  de  l'ordre 
d'Avis,  et  Henri,  grand  maître  de  l'ordre  du  Christ,  tous  deux  vaillants  et 
avides  de  gloire,  proposèrent  au  roi  don  Edouard,  leur  frère,  de  porter  la 
guerre  en  Afrique,  oij  la  bravoure  des  Portugais  s'était  déjà  signalée.  Malgré 
l'opinion  des  hommes  les  plus  sages-du  conseil,  le  roi  donna  son  consentement 
à  ce  projet;  et  bientôt  les  infants  et  leur  armée,  au  nombre  de  sept  à  huit  mille 
hommes,  débarquaient  sur  la  côte  africaine.  Après  quelques  succès  de  p'u 
d'importance,  les  infants  mirent  le  siège  devant  Tanger.  Ils  livrèrent  inutile- 
ment trois  assauts.  Sans  se  laisser  décourager  par  cette  résistance,  et  bien 
qu'ils  manquassent  d'eau  et  de  vivras,  ils  maintenaient  leur  camp  devant  la 
place,  lorsqu'ils  se  trouvèrent  enveloppés  par  des  masses  prodigieuses  d'infan- 
terie et  de  cavalerie  arabe  :  c'étaient  les  populations  de  Fez  et  de  Ma.'oc  qui 
accouraient  au  secours  de  leurs  frères.  Les  Portugais  eurent  la  permission  de  se 
rembarquer,  à  la  condition  de  rendre  Ceula  ;  et  l'infant  don  Fcrnand,  promo- 
teur de  la  guerre,  fut  gardé  en  otage,  jusqu'à  la  ratification  de  ce  traité.  — 
Loisque  l'infant  don  Henri  fut  de  retour  en  Portugal,  le  roi  convoqua  les  Cortez 
pour  savoir  ce  que  l'on  devait  faire.  Les  députés  des  villes  furent  d'avis  qu'on 
devait  donner  Ceuta  pour  raclieler  la  liberté  et  la  vie  d'un  prince  du  sang.  Mais 
les  grands  et  le  clergé  pensèrent  que  restituer  celte  ville,  c'était  exposer  les 
habitants  à  chanceler  dans  leur  foi,  et  qu'il  valait  mieux  procurer  au  prince 
chrétien  la  couronne  du  martyre.  Fernand  resta  donc  captif  en  Afiique.  — 
L'année  suivante  (1438),  Edouard,  par  son  testament,  ordonna  qu'on  rachetât 
l'infant  en  rendant  Ceuta;  main  comme  son  fils  était  mineur,  cette  clause  du 
testament  ne  reçut  pas  d'exécution;  et  en  1443,  l'infant  mourut  de  langueur  et 
de  misère  après  six  années  de  captivité. —  Ce  fut  seulement  vingt-neuf  ans 
plus  lard  que  le  roi  Alphonse,  à  la  suite  d'une  brillante  expédition  en  Afrique, 
échangea  un  prisonnier  de  distinction  contre  le  corps  du  prince. —  Fernaiid 
fut  honoré  comme  un  martyr,  et,  s'il  faut  en  croire  la  légende,  de  nombreux 
miracles  se  seraient  opérés  par  son  intercession  dans  le  monastère  de  la  Ba- 
tailla, où  ses  restes  mortels  avaient  été  Iransporlcs. 


NOTICIÎ.  265 

Après  avoir  lu  ce  rapide  exposé,  on  reconnaîtra  sans  peine  les  points  es» 
Bentiels  dans  lesquels  le  poêle  espagnol  a  suivi  ou  altéré  l'iiistoire...  On  re- 
connaîtra aussi,  sans  qu'il  soit  besoin  de  les  indiquer,  les  aiiachronismes,  les 
fautes  de  géograjihie  qui  se  lencontrent  çà  et  là  dans  cette  comédie  historique. 
Jamais  Calderon  n'a  usé  plus  largement  de  la  permission  qu'on  accorde  ans 
poëtcs  de  tout  oser. 

La  partie  la  plus  remarquable  de  la  pièce,  ou,  pour  mieux  parler,  toute  la 
pièce,  c'est  le  rôle  de  don  Fernand.  Calderon,  avec  un  génie  et  un  art  mer- 
veilleux, a  fait  de  l'infant  prisonnier  un  Re'gulus  chrétien.  Nous  sera-l-il  même 
permis  de  l'avouer?  Une  fois  l'invention  du  poëto  admise  comme  historique, 
l'infant  de  Portugal  nous  paraît  plus  grand,  plus  noble,  plus  digne  d'admi- 
ration et  de  sympathie  que  le  général  romain  :  car  il  est  beau  de  mourir 
pour  sa  patrie  (et  certes  cela  est  beau,  et  nous  sommes  loin  de  vouloir 
refroidir  les  dévouements  civiques),  il  est  encore  plus  beau,  selon  nous,  de 
mourir  pour  sa  religion  et  pour  sa  foi. 

Peut-être  ne  serait-il  pas  sans  intérêt,  au  point  de  vue  de  l'art,  de  comparer 
le  Prince  constant  et  le  Philoctète  de  la  tragédio  grecque;  mais  les  bornes 
étroites  de  cette  notice  nous  interdisent  d'essayer  ici  celte  étude. 

Le  Prince  constant  a  été  traduit  en  allemand  par  le  grand  critique 
W.  Schlegel,  et  ce  drame  a  obtenu  beaucoup  de  succès  sur  tous  les  théâtres 
de  i'Allemagae. 


nr.  23 


LE  PRINCE   CONSTANT 


PERSONNAGES. 

DOM  FERSAND,  )     .         ,    „  ,  fahudant,  roi  iliî  Maroc. 

DON  HtNRI,  j  P"""5  •!«  PO.lUg.l.  g^^,,,^  „„i^.^^  j^  _.^j  ,,^  p^^^ 

BON  JUAN  COUTINO,  scigiicur  povlu-  FÉNlx,  |.riiiccsse  de  Fez. 

gais.  ROSA ,  I 

LE  ROI  BE  FEZ  z  vRA  ,,  ,^^^^^^  ^,^  ^^  princcsse. 

WULEV,  senoral  more.  estri.LLA,     (  ' 

BRITO,  sollal  lionir.in.  ZÉ1.19IA,  \ 

ALPHo;«SE,  roi  (le  Portugal.  Soldais  porliigais  cl  mores,  Ca|ilifs,clc. 


JOURNÉE  PREMIÈRE. 
SCÈNE  I. 

Le  jardin  île  la  inincesse  à  Fez. 
Entrent  ZAR.V  et  des  Captifs  clin'tiens  cliantant. 

ZAHA. 

Continuez  ici  vos  chants,  lis  plaisent  à  la  belle  Fénix  ;  et  jiendant 
qu'on  l'habille  elle  sera  bien  aise  d'entendre  ces  airs  pleins  de  mé- 
lancolie et  de  douleurqui  ont  plus  dune  fois  dans  les  bagnes  charmé 
son  oreille. 

TREMIER  CAPTIF. 

Qiielle  musique,  qui  a  pour  accompagnement  les  fers  et  les  chaînes 
dont  nous  sommes  chargés!...  Comment  peut-elle  avoir  du  plaisir 
à  l'entendre? 

ZAHA. 

C'est  pour  elle  une  distraction,  bille  vous  écoute...  chantez. 

DEUXIÈME  CAPTIF. 

Belle  Zara,  on  ne  pouvait  nous  imposer  une  peine  [)lus  cruelle. 
Car  jusqu'ici  il  n'y  a  que  l'oiseau  dépourvu  de  raison  et  de  senti 
ment  qui  ait  pu  joyeusement  chanter  dans  sa  prison. 

ZAKA. 

Mais  vous-mêmes  ne  chantez-vous  pas  quelquefois? 

PREMIEK  CAPTIF. 

Oui,  pour  divertir  nos  peines,  mais  non  pour  amuser  les  autres. 

ZAKA. 

Allons,  on  vous  écoute,  chantez. 

LES  CAPTIFS,  chantant. 
Tout  cède  à  l'effort  du  temps; 
Par  lui  tout  est  vaincu  ; 
Devant  lui  tout  s'humilie  et  s'abaisse; 
Avec  lui  toute  conciuête  est  facile. 


JOURNËK  I,  SCÈNE  I.  267 

Entre  ROSA. 

ROSA. 

Captifs,  cessez  vos  chants  et  retirez-vous.  Voici  Fénix  qui  vient 
dans  ce  jardin,  comme  une  seconde  Aurore,  réjouir  ces  lieux  par  sa 
présence. 

Les  Captifs  s'éloignent.  Entrent  ESTKELLA  et  ZÉLIMA. 

F.STRELLA. 

Vous  VOUS  êtes  levée  plus  belle  que  jamais. 

ZAUA. 

Que  l'Aurore  cesse  de  croire  que  ce  jardin  lui  doit  ses  parfums, 
ces  roses  leur  couleur,  et  ces  jasmins  leur  blancheur  éclatante. 

FÉ.NIX. 

Un  miroir? 

ESTRELtA. 

Pourquoi  le  consulter?  vous  ne  trouverez  pas  à  votre  visage  un 
seul  défiut  qui  appelle  vos  soins. 

FF.MX. 

De  quoi  me  sert  la  beauté,  —  en  supposant  que  je  sois  belle  ,  — 
puisque  ma  vie  s'écoule  sans  bonheur  et  sans  joie? 

ZÉLIMA. 

Qu'avez  vous? 

FÉ\IX. 

Ah!  Zélima,  si  je  savais  ce  qui  m'afflige,  je  pourrais  du  moins 
donner  des  consolations  à  ma  douleur.  Mais  j'ignore  jusqu'à  la  na- 
ture de  ma  peine...  Ce  n'est  point  de  la  tristesse;  ce  n'est  qu'une 
profonde  mélancolie. ..  Je  souffre  et  je  le  sais  ;  mais  je  ne  sais  point 
ce  qui  m?  fait  soulTrir...  C'est  une  vague  illusion  de  l'àme. 

ZAUA. 

Puisque  ces  jardins,  où  les  jasmins  et  les  roses  élèvent  de  tous 
côtés  des  temples  au  printemps,  ne  suffisent  pas  à  vous  distraire,— 
faites  une  promenade  sur  la  mer...  Une  barque  légère  deviendra 
ainsi  le  cliar  du  soleil. 

ROSA. 

Et  en  voyant  tant  d'éclat  briller  sur  les  flots,  le  jardin  dira  tris- 
tement à  la  mer  :  «  Déjà  le  soleil  s'est  caché  sous  les  ondes...  Com- 
bien rapidement  ce  jour  s'est  écoulé!  » 

FÉMX. 

Rien  ne  plaît  à  ma  vue...  non  pas  même  ces  charmants  aspects 
que  présentent  les  lointains  immenses  de  la  mer  et  les  délicieux 
ombrages  de  la  terre,  alors  que  les  vagues  et  les  fleurs,  devenues 
rivales,  disputent  d'éclat  et  de  grâce.  Le  jardin,  enviant  à  la  mer 
le  mouvement  de  ses  flots,  veut  l'imiter;  et  favorisé  par  le  zéphyr 
amoureux  qui  souffle  sur  lui  de  sa  douce  haleine,  il  ressemble  à  un 
océan  de  fleurs.  La  mer,  de  son  côté,  jalouse,  s'efforce  d'ori  er  ses 
rivages,  et,  oubliant  sa  majesté,  elle  s'émeut,  elle  s'agite,  et  montre 


268  LE  PRINCE  CONSTANT, 

au  loin  comme  une  plaine  azurée  et  des  champs  verdoyants...  Mai» 
tout  cela  ne  dit  rien  à  mon  cœur;  et  sans  doute  ma  peine  est  grande 
puisque  je  demeure  insensible  devant  le  ciel  et  la  teire,  la  mer  et 
^î  jardin. 

ZARA. 

Quels  pénibles  combats  vous  avez  à  soutenir! 

Eiilre  LE  ROI,  tenant  à  la  main  un  portrait. 

LE   ROI. 

Si  le  chagrin  qui  s'est  fait  le  persécuteur  de  votre  beauté  vous 
•ccorde  un  moment  de  trêve,  recevez, — non  ce  portrait, — car  ce  qui 

a  tant  de  vie  et  d  expression  ne  peut  pas  être  une  vaine  image 

recevez,  dis-je,  cet  envoyé  de  l'inHint  du  Maroc,  Tarudant,  qui  vient 
de  sa  pari  mettre  à  vos  pieds  sa  couronne.  Cet  ambassadeur  muet, 
— vous  ne  pouvez  pas  en  douter, — porte  un  message  d'amour.  J'ai  à 
me  féliciter  de  l'appui  qu'il  me  prêle  :  il  a  réuni  dit  mille  cavaliers 
pour  les  envoyer  sous  mes  ordres  à  la  conquête  de  Ceuta,  objet  de 
mon  ambition.  Que  votre  modestie  soit  enfin  moins  sévère;  écoutez 
l'aiiour  de  ce  prince,  déjà  héritier  d'un  puissant  empire,  et  que 
j'espère  couronner  bientôt  roi  de  votre  beauté. 

FÉNix,  à  paît. 
Qu'Allah  me  protège  ! 

LE  ROI. 

Quel  sujet  vous  trouble  ainsi? 

FÉNIX ,  à  part. 
J'ai  entendu  ma  sentence  de  mort. 

LE    ROI. 

Que  dites-vous? 

FÉNlX. 

Seigneur,  vous  êtes,  vous  le  savez,  mon  maître,  mon  père  et 
mon  roi;  que  pourrais-ie  dire?...  {A  part.)  Ah  !  Muley!  quelle  oc- 
casion tu  as  perdue  !  [Haut.)  Mon  ooeissance  vous  répond  en  se 
taisant.  [A  pari.)  Mon  àme  mentirait  si  elle  le  pensait;  ma  bouche 
Oient  en  le  disant. 

LE   ROI. 

Prenez  ce  portrait. 

FÉNix,  à  part. 
Ma  main  peut  le  prendre  par  force;  mais  mon  âme  nel'acceptepas. 

On  entend  un  coup  do  canon. 
ZARA. 

Ce  coup  de  canon  est  tiré  en  l'honneur  de  Muley,  qui  sera  rentré 
au  port, 

LE   ROI. 

Il  mérite  qu'on  lui  rende  cet  honneur. 


JOURNÉE  I,  SCÈXE  I  2C9 

Entre  MULEY,  avec  le  bâton  de  général  ». 

MULRT. 

Grand  roi,  je  me  prosterne  à  vos  pieds. 

LE  ROI. 

Muley,  sois  le  bien  arrivé. 

MULEY. 

Il  arrive  toujours  heureusement  celui  qui  est  reçu  dans  unesphère 
aussi  brillante,  celui  qui  en  entrant  au  port  trouve  auprès  du 
soleil  une  si  belle  aurore!...  {A  Fcnix.)  Permeitez-moi,  madame,  de 
baiser  votre  main.  {Au  Roi.)  Il  mérite  peut-être  cette  faveur  celui 
qui  plein  d'affection,  de  loyauté,  de  dévouement,  ne  cherche  que 
le  triomphe  de  vos  armes,  et  qui  partit  [lour  vous  servir.  (Bas,  à 
Fi'nix.)  Et  qui  revient  plus  épris  que  jamais. 
FÉNix,  à  part. 

Que  le  ciel  me  protège!  (Haut.)  Sois  le  bienvenu,  Mulcy.  {A  part.) 

Je  tremble! 

MDLEY,  à  part. 
Si  mes  yeux  ne  me  trompent,  j'entrevois  un  malheur. 

LE   ROI. 

Eh  bien!  Muley,  quelles  nouvelles  m'apportes-tu? 

MULEV. 

Vous  montrerez  aujourd'hui  votre  fermeté.  .  Je  vous  apporte  de 
fâcheuses  nouvelles...  [A  part.)  Comme  celles  qui  m'attendent. 

LE  ROI. 

Dis-moi  tout  ce  que  tu  sais.  Un  homme  au  cœur  ferme  montre  un 
égal  visage  au  bien  et  au  mal...  Asseyez-vous,  Fénix. 

FÉNlX. 

J'obéis. 

LE  ROI,  aux  Dames. 
Asseyez-vous  toutes.  [A  Muley.)  Acliève,  et  que  rien  ne  t'arrête. 

Il  sassifd,  ainsi  (|uc  la  Piiticcsse  cl  les  Dame». 

MULEY,  à  part. 
Je  ne  pourrai  ni  parler  ni  me  taire.  [Haut.)  Je  suis  sorti,  selon  voi 
ordres,  avec  deux  galères  seulement,  pour  courir  la  côte  de  Bar- 
barie :  vous  aviez  désiré  que  j'allasse  jusqu'à  cette  ville  fameuse 
autrefois  nommée  Elise,  et  située  à  l'embouchure  du  détroit;  à 
cette  \illc  aujourd'hui  appelée  Ceuta,  et  dont  le  nom  indique  la 
beauté  2;  à  cette  ville  que  le  ciel  vous  a  enlevée  pour  nous  punir 
probablement  des  fautes  dont  nous  nous  sommes  rendus  coupables 
envers  notre  grand  prophète.  A  la  honte  de  nos  armes,  nous  y  voyons 
flotter  aujourd'hui  le  drapeau  portugais;  nous  avons  sous  nos  yeux 

'  An  dix-seplièmc  siècle,  dans  toutes  les  armées  de  l'Europe,  le  Lnlon  clail  le  si.:;ne 
du  commandement.  Ce  détail  de  costume  est  ilJ  que  par  CiKleron. 

'  Mot  à  mot  :  <  Qui  a  pris  son  nom  de  Ceydo,  mol  ln-breu;  on    arabe  ,  Ceuta,  qui 
igoifie  beauté.  » 

.23. 


270  LE  rRINCl-:  CONSTANT, 

un  alTront  qui  avilit  notre  gloire,  un  frein  qui  contient  notre  or- 
gueil, un  (l.iucasc  qui  arrclc  dans  sa  cnursc  le  Nil  de  vos  victoires 
et  qui  l'empêclie  de  se  pr(?cij)itcr  sur  rKspajrne.  —  Vous  m'aviez 
ordonné  d'exiiminer  et  d'observer  avec  soin  tous  les  moyens  de  dé- 
fen-e  pour  vous  en  rendre  un  cotnpte  exact,  afin  que  vous  puissiez, 
avec  moins  de  danger  et  de  dépense,  disposer  vos  plans  pour  colle 
contiuêle,  que  le  ciel  accorde  à  vos  \œux!...  Mais  en  ce  moment 
il  retarde  l'heure  de  cette  rcslitulion  ;  car  une  autre  disgr;'ice  plus 
grande  vous  empêche  d'y  son.L'or,  une  nécessité  plus  inipi^ricusc  vous 
appelle  ailleurs;  les  préparalif-.  de  guerre  que  vous  aviez  laits  [lonr 
alt.iquer  Ceula  doivent  être  employés  à  la  défense  de  Tanger.  Cette 
noble  cité  est  en  ce  moment  menacée  de  malheurs  égaux  el  de  ptines 
égales.  —  Voici  comme  je  l'ai  appris.  L'ti  malin,  a  l'heure  où  le  so- 
leil, à  demi  éveillé,  dissipant  les  ombres  du  couchant,  secoue  ses 
blonds  cheveux  sur  les  jasmins  et  les  roses,  à  Ihcure  où  il  essuie 
avec  des  linges  d'or  les  larmes  brillantes  de  l'aurore  que  ses  rayons 
convertissent  en  perles,  je  vis  à  une  grande  distance  s'avancer  une 
flotte  considérable  ;  quoiqu'il  fill  encore  impossible  de  éterminer 
avec  cerlilude  si  c'étaient  des  vaisseaux  ou  des  rochers  qui  s'olfraient 
à  nos  regards;  comme  dans  la  perspective  et  le  lointain  d'un  ta- 
bleau un  pinceau  habile  trace  d'une  manière  confuse  des  lignes 
que  l'on  prend  tantôt  pour  une  cité  considérab'e,  tantôt  pour  un  in- 
forme amas  de  rochers;  ainsi  dans  ces  campagnes  d'azur,  la  lumière 
et  'es  ombres  confondant  la  mer  et  le  ciel ,  les  flots  et  les  nuages, 
égaraient  la  vue  de  mille  manières.  On  n'apercevait  que  de  vagues 
apparences;  on  ne  pouvait  distinguer  les  formes.  D'abord,  voyant 
les  extrémités  les  plus  élevées  se  confondre  avec  le  ciel ,  nous  pen- 
sions que  c'étaient  des  nuages  qui  venaient  puiser  le  saphir  des 
mers  pour  le  reverser  en  cristal  sur  nos  campagnes...  Puis  nous 
crûmes  voir  une  troupe  immense  de  monstres  marins  sortis  de  leurs 
antres  pour  faire  cortège  à  Neptune;  et  lorsque  les  navires  dé- 
ployèrent leurs  voiles,  il  nous  sembla  qu'ils  agitaient  leurs  ailes 
sur  les  flots...  En  s'approcbant  cela  nous  parut  une  vasle  Babylone 
dont  mille  flammes  \olant  dans  les  airs  nous  représentaient  les  jar- 
dins suspendus...  Enlin  je  ne  doutai  plus  que  ce  ne  fût  une  flotte 
quand  je  vis  la  mer  blanchir  sous  la  proue  des  vaisseaux...  Alors, 
pour  éviter  un  aussi  puissant  ennemi,  j'ordonnai  qu'on  se  dirigeât 
vers  les  côtes,  car  fuir  à  propos  est  aussi  une  manière  de  vaincre; 
et  profitant  de  la  connaissance  que  j'ai  de  ces  parages,  je  me  jetai 
dans  une  cale  étroite,  où,  abrité  entre  deux  coteaux,  je  pus  braver 
cet  armement  formidable.  —  Ils  passèrent  sans  nous  voir.  Moi,  dé- 
sireux de  connaître  la  route  que  tenait  cette  flolle,  je  repris  le  large 
pour  la  suivre,  et  le  ciel  cette  fois  couronna  mes  espérances.  J'a- 
perçus un  navire  demeuré  seul  en  arrière  et  qui  avait  peine  à  se 
soutenir  sur  les  flots.  Comme  je  l'ai  su  depuis,  il  avait  été  brisé  par 
une  tempête  qui  avait  assailli  la  flotte;  il  se  remplissait  d'eau  malgré 


JOURNI^E  I,  SCÈNE  I.  271 

les  efforts  des  pompes,  et  à  chaque  vague  il  menaçait  de  s'abîmer. 
Je  m'aiipioclie,  et,  quoique  more,  je  leur  fus  une  consolstioii  dans 
leur  détresse;  car  dans  le  malheur  on  a  tant  de  plaisir  à  voir  quel- 
qu'un près  de  soi,  que  l'on  souiiaitrrait  même  la  présence  d'un  en- 
nemi. Le  désir  de  vivre  agit  si  puis>ammetit  sur  ces  Iiommcs,  qu'ils 
vinrent  en  foule  se  rendre  prisoimiers.  Seulement  quelques-uns 
restent  sur  le  navire  en  reprochant  à  leurs  compagnons  leur  lâcheté, 
en  leur  disant  que  la  véritable  vie  est  dans  l'honneur;  et  ils  conservent 
intact  jusqu'à  la  fin  l'orgueil  portugais.  —  Un  de  ceux  qui  se  sont 
écliappés  m'a  tout  appris.  —  Celte  flotte,  m'a-t-il  dit,  est  sortie  de 
Lisbonne  pour  débarquera  Tanger;  ils  \icnnent  l'assiéger;  ils  sont 
résolus  à  arborer  sur  les  tours  de  celte  ville  ces  bannières  portugaises 
qui  oITensent  votre  vue  sur  les  remparts  de  Ceuta.  Le  roi  Edouard, 
dont  la  renommée  victorieuse  vole  aussi  loin  qu'autrefois  les  aigles 
romaines,  envoie  à  cette  entreprise  ses  frères  Fernand  et  Henri,  gloire 
de  notre  temps,  et  déjà  fa/neui  par  de  nombreuses  victoires.  Ils  sont 
grands  maîires  d'Avis  et  de  Christ,  et  des  croix,  l'une  verte,  l'autre 
rouge,  couvrent  leurs  poitrines  généreuses.  Ils  ont  à  leur  solde 
quatorze  mille  Portugais,  sans  compter  ceux  qui  ont  voulu  faire  la 
campagne  à  leurs  frais.  Mille  cavaliers  sont  montés  sur  des  cour- 
siers auxquels  la  superbe  Espagne  a  donné,  avec  la  parure  du  tigre, 
la  légèreté  du  daim.  Déjà  sans  doute  ils  sont  devant  Tanger;  déjà, 
seigneur,  s'ils  ne  foulent  pas  les  sables  de  sa  côte,  lis  sillonnent  les 
mers  qui  la  baignent.  Partons  pour  défendre  cehe  ville;  saisissez 
vous-même  vos  armes  redoutées;  que  l'épée  vlamboyante  de  lAia- 
homet  brille  à  votre  main,  et  du  livre  de  la  mort  arra*;hez  la  feuille 
la  plus  remplie.  Aujourd'hui  peut  cire  est  venu  le  joi,r  oîi  doit  s'ac- 
complir cette  héroïque  prophétie  des  Morabites:  que  la  couronne  de 
Portugal  doit  trouver  fin  sur  les  sables  de  nos  déserts.  Marchons,  et 
que  les  Portugais  voient  votre  cimeterre  rougirdeleursangces  vertes 
campagnes. 

LE  uoi. 

Assez;  n'ajoute  pas  un  mot,  car  chacune  de  tes  paroles  pénètre 
en  mon  sein  comme  un  poison  mortel.  Malgré  les  grands  maîtres, 
malgré  tout  l'appareil  qu'ils  déploient,  j'espère  que  l'Afrique  de- 
viendra leur  tombeau.  Toi,  Muley,  pars  sans  délai  avec  les  cavaliers 
de  la  côte;  je  te  suivrai  bientôt  pour  te  soutenir.  Si,  comme  je 
l'attends  de  toi,  tu  sais  les  occuper  par  d'adroites  escarmouches,  de 
façon  qu'ils  ne  puissent  pas  s'établir  à  terre,  et  que  tu  montres  en 
cette  circonstance  la  valeur  de  ta  race,  j'arriverai  à  ta  suite  avec 
le  reste  de  la  vaillante  armée  campée  sous  nos  yeux.  Ainsi  seront 
jugées  en  un  même  jour  ces  deux  querelles  :  Ceuta  me  reviendra, 
et  Tanger  n'ira  pas  à  eux. 

Il  sort. 
MULEY. 

Dien  que  je  n'aie  qu'un  seul  instant  à  rester  près  de  toi,  Fénix, 


272  LE  PRINCE  CONSTANT. 

et  que  je  sois  sur  le  point  de  mourir,  je  veux  le  dire  la  cause  de  ma 
morl.  Ries  souprons,  je  le  sais,  le  (laraitront  une  injure  à  la  gloire; 
mais  je  suis  jaloux,  et  la  ja!ousie  ne  connaît  pas  les  ménagements. 
Quel  est,  dis-moi,  cruelle,  quel  est  le  portrait  que  je  vois  en  la 
main?...  quel  est  l'amant  fortuné?...  Mais  non,  ne  redouble  point 
ma  douleur  en  me  le  disant.  Quel  qu'il  soit,  c'est  assez  que  j'aie  vu 
celle  image  dans  tes  mains,  sans  que  tes  lèvres  prononcent  le  nom 
de  celui  qu'elle  représenle. 

FÉMX. 

flluley,  ma  tendresse  pour  toi  t'a  permis  de  m'aimer,  mais  non  de 
m'outrager. 

MULEV. 

Je  le  sais,  je  sais  que  ce  n'est  point  là  le  langage  que  tu  es  ac- 
coutumée à  entendre;  mais  j'en  prends  le  ciel  à  Icmoin,  la  jalousie 
a-t-elle  jamais  respecté  les  convenances?...  Plein  de  rt^serve  et  de 
crainte,  je  t'ai  rendu  des  soins,  j'ai  mis  à  les  pieds  mon  amour;  mais 
.si,  ton  adorateur,  j'ai  pu  garder  le  silence,  jaloux  je  ne  puis. 

FÉMX. 

Ta  conduite  ne  mérite  pas  que  je  me  justifie.  Mais  pour  moi,  pour 
mon  honneur,  je  veux  bien  descendre  à  une  justification. 

MULEV. 

En  est-il  une? 

FENIX. 

Sans  doute. 

MDLET. 

Qu'Allah  te  comble  de  bien  ! 

FÉNIX. 

Ce  portrait  a  été  envoyé... 

MULET. 

Par  qui? 

VÉSW. 

Par  Tarudant,  l'infant  de  Maroc. 

MULEY. 

Dans  quel  dessein? 

FÉMX, 

Parce  que  mon  père,  qui  ne  connaît  pas  mes  senlimentg... 

MULEY. 

Eh  bien? 

FÉMX. 

Veut  que  ces  deux  royaumes... 

MULEY. 

Ne  m'en  dis  pas  davantage...  Ah!  si  c'est  là  ta  justification,  j'in- 
Toque  sur  ta  tête  la  colère  d'Allah! 

FÉMX. 

En  quoi  suis-je  coupable  de  la  conduite  de  mon  père? 


JOUUNKK  I,  SCÈNE  II.  273 

ML'I.EY. 

Tu  es  coupable  pour  avoir  reçu  ce  portrait,  même  sous  une  me- 
nace de  mort. 

Pouvais-je  m'en  défendre? 

MULET. 

Certainement. 

FÉNIX. 

Par  quel  moyen? 

MULET. 

Il  en  est  mille. 

FÉMX. 

Impossible. 

MULET. 

Mieux  alors  valait  mourir.  Ainsi  moi  j'eusse  fait. 

FÉMX, 

Ce  fiit  par  force- 

MULEY. 

Dis  plutôt  par  inconstance. 

FÉMX, 

La  violence  seule... 

MULF.V, 

Il  n'y  a  pas  eu  de  violence. 

FÉ.MX. 

Alors  qu'était-ce  donc? 

MULET. 

Mon  absence  a  tue  mon  espoir  !  et  puisque  je  vais  de  nouveau 
m'absenler,  sans  doute  je  vais  de  nouveau  être  exposé  aux  traits  de 
ton  ingratitude. 

FÉNIX. 

Il  faut  que  lu  t'éloignes.  Pars. 

MULET. 

Hélas!  je  le  sens  à  la  douleur  que  j'é  jrouve  «, 

FÉMX. 

Marche  vers  Tanger.  Je  t'attends  à  Fez,  où  tu  viendras  achever  les 
plaintes. 

MULEY. 

Oui,  si  mon  chagrin  me  laisse  vivre. 

FÉMX, 

Adieu,  il  faut  partir. 

MULI  T. 

Écoute!  me  laisses-tu  aller  sans  me  livrer  ce  portrait? 

'  Il  y  a  ici  mi  jpii  de  mois  impossilile  à  rendre,  H  d'aiMenrs,  à  mon  avis,  peu  rcgrel- 
laljle.  Fcmx  dit  à  Mulcy  :  l'arte  (pars  ou  paila^e),  el  iMuley  répond  que  son  àii.e  l'est 
déjà,  partagée. 

-  Forzosa  et  ta  auscncii,  parte. 
—  ïa  io  esta  el  alirxapnmero. 


274  LE  PlilXCIi  CONSrAlNT. 

FÉMX. 

Mon  respcït  pour  le  roi  m'a  seul  empêchcie  de  le  briser. 

MOLEY. 

nniine-lemoi!...  j'ai  bien  le  droit  d'arracher  de  les  mains  celui  qui 
m'arrache  de  ton  cœur. 

Ils  sortent. 

SCÈNE  H. 

La  côlc  J'Afiiqiie,  fros  de  Tanger. 

Eruit  de  trompelles.  Entrent  successivement  DON  FERNAND.DON  HENRI, 
DON  JUAN  COUTINO,  et  des  Soldais. 

DON  FERNAND. 

Je  veux  êlre  le  premier,  belle  Afrique,  à  fouler  de  mon  pied  le 
sable  de  ton  rivage,  afin  que  lu  sentes  la  puissance  qui  le  doit 
soumettre. 

D0\  HE\RI. 

Moi,  je  serai  le  second  à  toucher  de  mon  pied  le  sol  africain.  [Il 
tombe.)  Dieu  me  soit  en  aide!  de  sinistres  présages  m'ont  accom- 
pagné jusqu'ici. 

D0.\  FFBNAND. 

Chassez  de  votre  esprit,  mon  frère,  une  semblable  inquiétude.  Si 
vous  êtes  tombé,  c"est  que  cette  terre,  vous  reconnaissant  comme  son 
seigneur,  vous  a  ouvert  les  bras  pour  vous  recevoir. 

DON   HENRI. 

En  nous  voyant,  les  Mores  ont  abandonné  cette  plaine  et  les  mon- 
tagnes voisines. 

DON  JUAN. 

Tang(  r  a  fermé  ses  portes 

I  ON  FERNAND. 

Tous  ont  cherché  un  asile  contre  notre  courage.  —  Don  Juan  Cou- 
tiîîo,  comte  de  Miralva,  reconnaissez  soigneusement  ce  pays  avant 
que  le  soleil,  dégagé  des  vapeurs  du  malin,  nous  frappe  de  rayons 
plus  ardents.  — Approchez-vous  de  la  \iile,  et  faites-lui  la  première 
sommation,  en  lui  disant  qu'elle  n'essaye  point  de  se  défendre  ;  sans 
quoi  elle  sera  déiruite  de  fond  en  comble,  et  le  sang  de  ses  habitants 
inondera  la  campagne. 

DON    JUAN. 

Je  vais  m'avancer  jusqu'à  ses  portes,  dût  ce  volcan  de  foudres  et 
de  flammes  obscurcir  le  soleil  d'un  nuage  de  fumée. 

11  sort. 
Enlre  BRITO. 

RRITO. 

Grâce  à  Dieu!  je  marche  sur  la  terre  ferme.  Je  vais  où  il  me 
plaît,  sans  éprouver  ni  inquiétudes,  ni  nausées,  ni  maux  de  cœur. 
Je  ne  suis  plus  sur  cette  >ilaine  mer,  où  l'on  est  à  la  merci  d'une 
machine  composée  de  quelques  morceaux  de  bois,  et  où  le  dIus  leste, 


J0i:i5NM-:  1,  se  KM-.  !i.  275 

dans  le  plus  grand  péril ,  ne  peut  fuir  que  l'espace  de  quelques  pas. 
—  0  terre  chérie!  tout  ce  que  je  souhaite,  cest  de  ne  pas  mourir 
ians  l'eau...  et  de  ne  mourir  sur  terre  que  le  plus  tard  possible. 

DON  HE\RÎ. 

Quoi!  vous  daignez  écouter  ce  fou? 

D0\    FFRNA\D. 

Êtes-vous  donc  plus  raisonnable  vous  qui  vous  abandonnez  sani 
molif  et  s;ins  consolation  à  jo  ne  sais  quelle  vaine  mélancolie? 

DON  HENRI. 

Mon  cœur  est  plein  d'inquiétudes;  il  me  semble  que  le  sort  s'est 
déclaré  contre  moi;  et  depuis  que  nous  avons  quitlé  Lisbonne,  je 
n'ai  vu  que  des  images  de  morl.  A  peine  étions-nous  partis,  que  le 
iroleil  lui-même,  s'enveloppant  de  noirs  nuages,  nous  a  dérobe  sa 
face,  et  que  J'Océan  irriié  a  dispersé  noire  flolle  par  d'horribles  tem- 
pêtes. Si  je  regarde  la  mer,  j'aper(.ois  mille  fantômes:  si  je  tourne 
mes  regards  vers  le  ciel,  son  voile  d'azur  me  parait  taché  de  sang. 
Je  ne  vois  dans  1  air  que  des  oiseiux  de  nuit,  et  la  terre  n'od'ie  à 
mes  yeux  qu'un  sépulcre  où,  dès  le  premier  pas,  je  chancelle  et 
tombe. 

DON  Fl'RNAND. 

Laissez  mon  amitié  intci  prêter  autrement  ce  qui  cause  votre  tris- 
tesse. —  Si  la  tempête  a  abimé  un  de  nos  vaisseaux,  c'est  un  signe 
que  nous  avons  plus  de  soldats  qu'il  n'en  faut  pour  mener  à  fin 
notre  entreprise.  —  Le  ciel  se  couvre  d'un  voile  écar'ate  :  il  s'em- 
bellit pour  nous  faire  fête.  —  Nous  avons  aperçu  dans  les  ondes  des 
monstres  marins  et  dans  les  airs  des  oiseaux  sinistres:  mais  ce  n'est 
point  nous  qui  les  avons  amenés  dans  ces  lieux,  et  s'ils  habitaient 
avant  nous  celte  contrée,  n'est-ce  pis  un  signe  qu'ils  la  menacent 
de  quelque  malheur?  Ces  vils  augures,  ces  vaines  terreurs  ne  peuvent 
être  redoutables  que  pour  les  Mores  qui  y  croient,  et  non  pour  les 
chrétiens  qui  n'y  ajoutent  aucune  foi.  Nous  sommes  tous  deux  chré- 
tiens; et  lorsque  nous  avons  entrepris  celle  guerre,  ce  n'a  pas  été 
paramcur  de  la  gloire,  ni  afin  que  des  yeux  humains  puissent  lire  nos 
exploits  dans  des  livres  immortels.  Nous  sommes  venus  pour  étendre 
!a  foi  de  Dieu  :  à  lui  seul  sera  1  honneur,  à  lui  la  gloire,  si  le  succès 
couronne  nos  travaux  !  Certes,  de  faibles  mortels  doivent  craindre  ses 
châtiments  ;  mais  il  ne  leur  donne  pas  de  semblables  avertissements. 
Nous  venons  pour  le  servir,  non  pour  l'oirenscr;  et  puisque  nous 
sommes  chrétiens,  nous  devons  en  chrétiens  penser  et  agir.  —  Mais 
voici  don  Juan. 

Entre  DON  JUAN. 

DON  JUAN. 

Seigneur,  en  m'approchant  de  la  ville  pour  exécuter  vos  ordres, 
j'ai  vu  sur  le  penchant  de  celte  montagne  une  troupe  de  cavaliers 
qui  viennent  de  Fez  et  fie  dirigent  vers  nous.  Ils  s'avancent  si  rapi- 


276  LE  PRIXCK  COxNSTANT. 

dément,  qu'on  dirait  qu'ils  ont  des  ailes.  Ce  n'est  pas  l'air  qui  les 
soutient,  et  la  terre  semble  à  peine  les  porter;  de  telle  sorte  que  ni  la 
terre  ni  les  airs  ne  savent  s'ils  courent  ou  s'ils  volent. 

D0\    FRRXAND. 

Préparons -nous  à  les  recevoir.  Que  d'abord  les  arquebusiers 
fassent  front  pour  les  nrrêler,  et  qu'ensuite  les  cavaliers  se  rangent  en 
bataille,  avec  le  harnais  et  la  lance.  Allons,  Henri,  voilà  une  occa- 
sion qui  nous  promet  un  heureui  début...  Courage! 

DON  HENRI. 

Je  suis  votre  frère,  et  ne  saurais  m'effrayer  des  accidents  que  le  temps 
amène  avec  soi.  L'aspect  même  de  la  mort  ne  pourrait  me  causer 
aucune  épouvante. 

Ils  sortent. 
BRITO. 

Quant  à  moi,  mon  poste  est  toujours  à  l'ambulance,  ne  serait-ce 
que  pour  veiller  à  ma  santé  '.  —  Oh!  la  belle  escarmouche I  comme 
ils  se  batlenl!...  Jamais  on  n'a  \u  un  plus  joli  tournoi!...  .'\lais  je 
suis  trop  près  pour  en  bien  juger,  et  la  sagesse  veut  que  j'aille  me 
mettre  à  l'abri. 

Il  sort. 

SCENE  m. 

Une  anlre  pailic  ilc;  la  camiiagne,  près  de  Tanger. 

Entrent  DON  JtJAN,  DON  HEXRL  et  des  Soldais  portugaii  poursuivant 
les  Mores. 

DON  UENRI. 

Courez-leur  sus'...  Déjà  les  Slores  vaincus  prennent  la  fuite. 

DON  JUAN. 

La  campagne  demeure  couverte  d'hommes,  de  chevaux,  de  dé- 
pouilles de  toute  sorte. 

DON  HENRI. 

Je  ne  vois  plus  don  Fernand  ;  où  sera-t-il? 

DON  JUAN. 

Il  s'est  lancé  à  leur  poursuite  avec  tant  d'ardeur,  que  nous  l'avons 
perdu  de  vue. 

DON  HENRI. 

Allons  le  chercher,  Coulino. 

DON  JUAN. 

Je  ne  vous  quitte  pas. 

Ils  sortent. 

Entrent,  un  moment  après,  DON  FERNAND  et  MULEY.  Don  Fernand  a  son 
épét;  à  la  main,  et  Muley  n'a  plus  d'arme  que  son  bouclier. 

DON  FERNAND. 

Dans  celte  campagne  déserte,  devenue  le  tombeau  de  tant  de 

*  £1  quartel  de  la  salud 

A/e  tuca  a  me  Quardar  siempre. 


JOUIlM'l-.  I,  SCKNK  III.  277 

guerriers,  brave  More,  tu  es  resté  seul;  ta  troupe,  ëcrasffe  après 
avoir  versé  sur  l:i  poussière  des  torrents  de  sang,  s'est  fiiirée;  et 
toi,  après  avoir  perdu  ton  ciieval  dans  la  mêlée,  ton  cheval  (|ui  fai- 
sait en  partie  ta  force,  tu  es  demeuré  pour  servir  de  trophée  à  ma 
valeur.  La  victoire  que  j'ai  remportée  sur  toi  m'inspire  bien  autre- 
ment de  satisfaction  et  d'orgueil  que  la  vue  de  cette  cam[)agne 
couverte  de  sang,  oij  les  yeux,  attristés  par  le  spectacle  de  tant 
d'infortunes,  clierchcnl  en  vain,  au  milieu  de  cette  pour[)re,  un 
coin  de  verdure  où  ils  se  reposent.  Après  que  j'ai  eu  forcé  ta  v.ilrur 
à  me  céder  l'avantage,  au  milieu  de  tous  ces  chevaux  sans  maîtres, 
j'en  saisis  un,  qui,  (ils  des  Autans,  respire  le  feu,  et  dont  la  blan- 
cheur le  dispute  à  celle  de  la  neisc.  Rapide  comme  le  vent,  puis- 
sant comme  la  foudre,  et  tout  fier  de  sa  beauté,  par  ses  hennisse- 
ments il  montrait  son  orgueil  ;  sa  déuiarche  annonçait  sa  noble 
nature.  Ce  cheval  était  à  toi,  et  il  vient  de  succomber  sous  la  charge 
qui  l'oppressait  :  car  les  malheurs  sont  lourds  à  suporter,  et  les 
animaux  eux-mêmes  en  ressentent  le  poids.  Peut-être  a-t-il  entendu 
tes  plaintes  ;  peut-être  son  instinct  l'a-t-il  averti  de  l'événement  qui 
faisait  le  désespoir  du  More  et  la  joie  du  Portugais,  et  il  aura  craint 
de  trahir  le  pays  qui  l'a  vu  naître.  —  N'allons  pas  plus  loin.  Tu  es 
affligé,  et  c'est  en  vain  que  tu  cherches  à  dissimuler  ta  douleur  : 
le  volcan  qui  consume  ton  sein  se  révèle  et  par  les  ardents  soupirs 
qui  s'échappent  de  ta  bouche,  et  par  les  tendres  larmes  qui  coulent 
de  tes  yeux.  Mais  je  l'avoue,  je  m'étonne  que  ta  valeur  soit  ainsi 
abattue  sous  les  coups  de  la  fortune,  et  cela  me  donne  à  perjscr 
que  tu  as  quelq  jc  autre  chagrin  qui  t'afflige;  car  la  perte  de  la  li- 
berté ne  ferait  pas  ainsi  gémir  avec  tant  de  mélancolie  celui  dont 
le  bras  sait  frapper  avec  tant  de  vigueur.  Ainsi  donc,  si  c'est  un 
bien,  si  c'est  du  moins  un  soulagement  de  confler  les  peines  que 
l'on  souffre,  en  attendant  que  nous  rejoignions  ma  troupe,  je  te 
prie  avec  intérêt  de  vouloir  bien  me  dire  ce  qui  cause  la  peine.  Si 
la  douleur,  en  se  répatidant  au  dehors,  ne  se  dissipe  pas  complète- 
ment, du  moins  elle  s'aiioutit;  et  moi  qui  dans  cette  circonstance  ai 
servi  d'instrument  à  la  fortune,  je  veux  devenir  ton  consolateur  si 
ton  affliction  peut  être  consolée. 

MUI.EY. 

Tu  es  vaillant,  noble  Espagnol  ',  et  courlois  autant  que  vaillant. 
Tu  triomphes  de  moi  par  ces  paroles  généreuses,  comme  tu  as  iriom- 
phé  par  ton  courage.  Ma  vie  fut  entre  tes  mains  lorsqu'i  ton  épée 
m'eut  vaincu  au  milieu  de  mes  soldats  morts  ou  dispersés  ;  et  main- 
tenant que  tes  discours  pénètrent  mon  cœur,  mon  âme  aussi  t'ap- 
partient à  jamais.  Par  ta  valeur,  paF  ta  clémence,  tour  à  tour  in- 

'  Valiente  ères,  Espanol,  l'tc,  etc. 

Au  point  de  vue  géograpliique,  l'Espogne  comprend  le  Porlugal  aussi  Lien  que  lei 
VeluiiCeCl  l'Auiialoiisie. 

I".      .  2i 


278  I.K  l'iUM;!':  CONSTANT. 

Iraitable  et  sensible,  lu  tii'.is  fait  deux  fois  ton  captif.  —  Ému  de 
pilitS  pour  ma  douleur,  tu  me  drniaiides  quelle  e.>tla  cau.se  de  mes 
«oupirs.  Jo  sais  que  !c  malheur  que  Ion  confie  en  devient  [ilus  fa- 
cile à  supporter;  mais  celui  qui  confie  sa  peine  y  cherche  un  sou- 
lagement; ei  le  mal  que  je  souffre  m'est  si  cher  et  si  précieux,  que 
j'aurais  craint  de  l'alTiiblir  en  en  pirlant.  Slais  il  faut  l'obéir;  car 
te  celer  quelque  chose  serait  indigne  et  de  t'a  ei  de  moi.  —  Je  suis 
neveu  du  roi  de  Fez.  Mon  nom  est  lAIuiey  Xeque;  ma  famille  est 
illustre  par  le  nombre  des  pachas  et  des  bi'glierbeys  qu'elle  a  four- 
nis. De.'.liné  au  malheur,  je  me  trouvai  en  naissant  entre  les  bras 
delà  mort;  j'eus  pour  berceau  une  campaj;ne  déserte,  ei  je  naquis 
à  Gelves  l'année  même  où  s'y  perdit  la  flotte  ospagro'e.  Kncore 
enfant  je  fus  appelé  près  du  roi  mon  oncle,  et  dès  lors  commencè- 
rent mes  disgrâces.  Je  vins  à  Fez  ;  une  beauté  que  j'adorerai  toujours 
y  vivait  non  loin  de  moi.  Nous  passâmes  ensemble  noà  premières 
années,  comme  si  le  sort  eût  voulu  nous  lier  l'un  à  l'autre  par  des 
nœuds  plus  puissants.  Ce  ne  fut  point  par  un  coup  de  foudre  que 
l'amour  enflamma  nos  cœurs;  humble,  faible  et  timide,  il  les  frappa 
plus  sûrement  que  s'il  eût  déployé  loule  sa  force  ;  et  comme  l'eau 
tombant  goutte  à  goutte,  finit  par  laisser  sa  trace  sur  les  pierres  les 
plus  dures,  ainsi  mes  larmes  finirent  par  toucher  ce  cœur  insen- 
sible, qui  céda  non  pas  à  mon  mérite,  mais  à  ma  constance.  Je  vécu! 
ainsi  pendant  quelque  temps,  —  rapidement  écoulé,  —  m'enivrant 
de  mille  douceurs  innocentes.  Enlin  je  m'éloignai;  je  m'éloignai, 
c'en  est  a.<sez  dire;  et  en  mon  absence  un  autre  amant  est  venu  me 
donner  la  mort.  11  est  heureux,  je  suis  infortuné  ;  il  est  près  d'elle, 
je  suis  loin;  il  est  libre,  je  suis  captif.  Et  maintenant  tu  peux  juger 
toi-niéuie  si  j'ai  le  droit  de  soupirer  et  de  me  plaindre  du  sort. 

DON  FER.XAND. 

Brave  et  galant  More,  si  tu  la  chéris  conime  tu  le  prétends,  .'i  lu 
l'idolâtres  comme  tu  le  dis,  si  tu  as  des  craintes  comme  l'indique 
ta  peine,  si  tu  aimes  comme  lu  parais  souffrir,  ton  bonheur  me  pa- 
raît digne  d'envie.  Je  te  rends  la  liberté,  et  le  plaisir  que  j'éprouve 
à  te  la  rendre  est  la  seule  rançon  que  j'accepte.  Retourne  dans  ta 
ville;  dis  à  ta  dame  qu'un  chevalier  portugais  te  donne  à  elle  pour 
esclave;  et  si,  reconnaissante,  elle  veut  acquitter  le  prix  de  ta  déli- 
vrance, dis-lui  que  je  t'ai  remis  tous  mes  droits;  recouvre  ta  dette 
en  amour,  et  fais-en  payer  les  intérêts.  Déjà  ce  cheval  qui  était 
tombé  de  fatigue  semble  avoir  repris  son  courage  et  sa  vigueur.  Et 
comme  je  sais  ce  que  c'est  que  l'amour,  et  que  je  connais  les  tour- 
ments de  l'absence,  je  ne  veux  pas  te  retenir  plus  longtemps.  Monte 
à  cheval,  et  pars 

MCLEY. 

Je  ne  te  réponds  point.  Celui  qui  offre  avec  tant  de  générosité, 
est  assez  flatté  lorsqu'oii  accepte.  Dis-moi,  Porlugais,  qui  es-tu? 


J0URM:E  i,  SCENE  111.  279 

DON  FERNAXD. 

Un  homme  noble...  rien  de  plus. 

MVLVY. 

Ta  conduilc  le  prouve  bien.  Qui  que  tu  sois,  dans  le  boniicui 
ou  le  malheur,  je  suis  ton  esclave  à  jamais. 

DON  FERNAXD. 

Moule  à  cîieval;  il  est  déjà  tard. 

ML'LI'.Y. 

Si  tu  t'en  aporçois,  que  sera-ce  de  celui  ([ui  était  captif,  et  qu 
retourne  libre  vers  sa  dame? 

l!  sort. 
DON  FEnxAND,  à  part. 
Il  est  bien  de  donner,  —  et  surtout  de  donner  à  un  homme  la  vi 
et  le  bonheur. 

MULEY,  du  dehors. 
Brave  Portugais! 

DON  FERNAND. 

II  m'appelle  ..  Que  veux-lu? 

MULEY. 

J'c  père  m'acqjiittcr  un  jour  de  tant  de  faveurs. 

DON  FERNAND. 

Ma  satisfaction  est  dans  ta  joie. 

MULEV. 

Un  bienfait  n'est  jamais  perdu.  —  Qu'Allah  te  garde,  noble  Por- 
tugais! 

DON  FERNAND. 

Si  Allah  est  Dieu,  qu'il  t'accompagne!  [On  entend  un  bruit  de 
tambours  et  de  trompettes.)  Mais  quel  est  ce  bruit  qui  trouble  ainsi 
les  airs?  D'un  côte  ce  sont  les  tambours...  de  l'autre  les  trompettes... 
musique  de  Mars. 

Entre  DON  HENRI. 

DON  HENRI. 

0  mon  frère!  ô  Fernand!  j'accours  à  la  hâte  vous  chercher. 

DON   FERNAND. 

Qu'avez-vous  à  m'apprendre,  Henri? 

DON  HENRI. 

Ce  bruit  que  vous  entendez  ce  sont  les  armées  de  Fez  et  de  Maroc. 
Tarudant  est  allé  au  secours  du  roi  de  Fez,  et  celui  ci,  plein  d'or- 
gueil, vient  nous  attaquer.  Nous  sommes  entre  deux  armées,  assié- 
geants et  assiégés  à  la  fois,  et  si  nous  attaquons  d'un  côté,  nous 
pourrons  de  l'autre  difri''ilemcnt  nous  défendre.  —  De  toutes  parts 
les  éclairs  de  Mars  nous  menacent  de  la  foudre.  Que  faire  en  un  si 
grand  péril? 

DON  FERNAND. 

Que  faire?  mourir  en  hommes  de  cœur,  avec  constance   —  Ne 


2S0  LE  rnixci-  constant. 

5omnics-nous  point  tous  Jeux  grands  inaiircs,  tous  deux  infants? 
et  pour  ne  pas  connaître  la  crainte,  ne  suffit-il  pas  (juc  nous  soyons 
tons  deux  Portugais?  IJépdlons  nos  cris  de  },'ucrre,  Avis  il  CliVist! 
et  mourons  pour  la  foi,  puis(jue  nous  sommes  venus  mourir  pour 
elle 

Fnlie  DON  JUAN. 

I10\  JIA.V. 

Nous  n'a^ons  pas  bien  clioisi  le  lieu  du  débarquement. 

DON   FEIINAND. 

Ce  n'est  plus  le  moment  de  nous  ocm|ier  du  passe,  MainteiTant, 
c'est  à  notre  bras,  à  notre  épée  de  nous  défendre.  Et  puisque  nous 
voilà  pressés  entre  deux  armées,  combattons...  Avis  et  Christ! 

D0\  JUAIS. 

Guerre  1  guerre! 

Ilj  sortent,  l'ëpéc  à  la  main. 
En  rj  DRITO. 

BIUTO. 

Nous  voilà  dans  de  beaux  draps,  enveloppés'par  deux  armées!  Il 
n'y  a  pas  moyen  d'écbapper...  Ah!  si  la  \oûle  azurée  dfs  cieui 
vou'ait  bien  m'ouvrir  une  petite  fente,  pour  que  celui-là  du  moins 
pùi  se  mettre  en  tûrelé,  qui  est  venu  ici  sans  savoir  ni  pourquoi  ni 
commrnt!...  Ma  s  je  vais  faire  un  moment  le  mort,  —  et  puisse  ce 
temps  m'être  compté  en  déduction  de  la  mort  réelle. 

11  se  jette  à  terre. 
Entrent  DON  HENRI  et  UN  MORE,  en  combattant. 

LE  MORE. 

Qui  ose  se  défendre  ainsi  contre  mon  bras? 

DON  HENRI. 

Un  homme  qui  ne  cessera  de  combattre  qu'en  tombant  mort  sur 
les  corps  de  ces  chrétiens.  —  D'ailleurs  ma  vaillance  doit  le  dire  qui 
je  suis. 

li  poursuit  le  More. 
BRTTO 

Le  ciel  le  protège!...  Il  n'y  va  pas  de  main  morte. 
Entrent  MULEY  et  DON  JUAN  COUTINO. 

MULEY. 

Je  ne  suis  pas  affligé,  noble  Portugais,  de  trouver  en  toi  tant 
de  force  et  de  courage.  Je  voudrais,  s'il  m'était  possib'e,  vous  don- 
ner la  victoire. 

Il  s'éioigiie. 
D0.\  JUAX. 

Hélas!  que  de  malheurs  !  Errant  au  hasard,  je  foule  de  tous  côtés 
les  cadavres  de  mes  compatriotes. 

.  Il  fort. 


JOURNÉE  I,  SCÈNE  Iir.  281 

BniTO. 

Je  lui  pardonne  de  marcher  sur  les  autres...  mais  pas  sur  moi. 

EnlreulDON  l'EPiNAND,  poursuivi,  ainsi  que  LE  ROI  et  d'autres  Mores. 

LE  ROI. 

Rends  Ion  (^pde,  fier  Portugais.  Si  tu  te  remets  en  mon  pouvoir, 
u  peux  compter  sur  mon  amitié...  Qui  es-tu? 

DON    FERNANU. 

Je  suis  un  chevalier.  Tu  n'en  sauras  pas  davantage...  Donne-mol 
la  mort. 

Entre  DON  JUAN. 

D0\ JUA\. 

Non;  d'abord  mon  sein,  encore  plein  de  force,  vous  servira  de 
rempart  et  conservera  votre  vie.  Courage,  monseigneur,  coût  fige, 
noliie  et  illusirc  Fcrnand  ;  montrez  à  présent  votre  valeur  héré- 
di'aire. 

LE    ROI. 

Qu'ai-je  entendu?  et  que  p  luvais-je  désirer  de  plus?  [Aux  Sol- 
dats.) Arrêtez,  je  ne  veux  pas  aujourd'hui  d'autre  gloire;  et  la 
victoire  est  assez  complète  tiui  met  en  mon  pouvoir  un  lel  prince. 
Fernand,  puisque  le  sort  a  décidé  que  lu  perdrais  en  ce  jour  la  li- 
berté ou  la  vie,  rends  ton  épée  au  roi  de  Fez. 

Entre  JIULEY. 

MULET. 

Que  vois  je? 

DON  FERNAND. 

-     Je  ne  pouvais  la  rendre  qu'à  un  roi...  et  la  refuser  serait  un  acte 
de  désespoir  blâmable. 

Entre  DON  HENRI. 

DON  HENRI. 

Mon  frère  prisonnier? 

DON  FERNAND. 

Ne  montrez  pas  votre  douleur,  mon  cher  Henri.  Ainsi  l'a  voulu  le 
sort  inconstant.  Tels  sont  les  caprices  de  la  fortune. 

l.E    ROI. 

Henri,  don  Fcrnand  est,  comme  tu  le  vois,  en  mon  pouvoir.^!!  m'^ 
serait  facile  de  vous  donner  à  lous  un  juste  trépas;  mais  j'ai  prs 
les  armes  seulement  pour  me  défendre,  et  la  générosité  av(C  la- 
quelle je  vous  laisse  la  vie  me  fera  plus  d'honneur  que  ne  m'en  f  - 
rait  votre  mort.  Pour  que  le  i achat  puisse  a\oir  lieu  plus  prompte- 
ment,  retourne  en,  Portugal;  Fernand  altendia  dans  mon  palais  que 
tu  viennes  le  délivrer,   Toutefois  dis  bien  à  Edouard  qu'en  vain  il 


2S2  lE  TRIN'CE  CONSTANT. 

pr(<tendrait  oblciiir  le  retour  de  son  frère  s'il  ne  me  rond  Ceuta. 
[A  Fernand.)  i\]ainlcna(it  votre  altesse,  à  Laquelle  je  dois  ce  que 
j'ai  d  honneur  et  de  gloire,  me  suivra  à  Fez. 

D0\    riillNAND. 

Tous  les  pas  que  je  ferai  vers  ma  prison  m'approclicrout  de  la 
splicre  divine  où  j'fispire. 

MCJ.KV,  à  part. 

Hélas  I  Dieu  puissant,  n'avais-je  pas  assez  de  mes  soupçons  ja- 
loux pour  m'aflliger? 

DON  FRUNAXD. 

Henri,  je  demeure  prisonnier,  sans  craindre  ni  les  tourments  de 
la  captivité  ni  Ifs  rigueurs  de  la  fortune.— Vous  direz  au  roi  notre 
frère  que  dans  mon  malheur  il  se  conduise  comme  un  prince 
chrétien. 

DON   HENRI. 

Ne  connaissez-vous  pas  sa  générosité? 

nON    IF.RNAND. 

Dites-lui,  je  vues  le  recommande,  qu'il  se  conduise  en  roi 
chrétien. 

DON  HENRI. 

C'est  aussi  en  prin.'c  chrétien  que  je  reviendrai. 

DON   FERNAND. 

Embrassez-moi. 

DON  IIIÎNRI. 

Tout  prisonnier  que  vous  êtes,  vous  m'enchaînez. 

DON    FERNAND. 

Adieu,  don  Juan. 

DON  JUAN. 

Non  pas!  je  veux  rester  auprès  de  vous. 

DON  FERNAND. 

Loyal  ami! 

DON  nEMii,  à  part. 
Funeste  entreprise! 

DON   FERNAND. 

Vous  direz  au  roi...  Mais  non,  ne  lui  dites  rien...  Qu'il  sache 
seulement  mes  regrets 

Tous  sortent  à  l'exceplion  du  Biilo  cl  de  doux  Mores. 
PREMIER    MORE. 

Voici  un  de  ces  chrétiens  morts. 

DEUXIEME  MORE. 

De  peur  de  la  peste,  jetons-le  à  la  mer. 

BRITO,  se  relevcuU  et  les  chargeant. 
C'est  moi  qui  vous  y  enverrai  à  fendant  et  à  revers  :  car  un  Por- 
tugais mort  n'en  est  [las  moins  un  Portugais! 


JOURNEt:  m  SCKNE  I.  283 


JOURNÉE  TROISIÈiME. 
SCÈNE  I. 

La  Cimpij;ne  aux  environs  de  Fez. 

Entre  FÉMX. 

FIÎNIX. 

Zara?  Rosa?  EstroUa?,..  N'y  a-l-il  donc  personne  pour  rr.e  ré- 
pondre? 

Entre  I\IULEY. 

MU  LE  Y. 

Me  voici!   vous  éles  pour  moi  le  soleil,  et  moi  je  suis  lombre 
qui  sans  cesse  vous  accompagne.  J'ai  entendu  votre  douce  voix,  et 
je  me  suis  liâtc  d'accourir.  Qu'avez-vous? 
rÉMX. 

Écoutez-moi,  si  pourtant  j'ai  la  force  de  vous  le  dire...  Ici  près 
est  une  fontaine  dont  l'onde  arséniée  et  cristalline  charme  le  re- 
gard. —  Elle  est  flatteuse,  c;ir  elle  parle  et  ne  sont  pas  ce  qu'elle 
dit;  douce,  parce  qu'elle  feint;  libre,  parce  qu'elle  s'exprime  tout 
haut;  ingrate  c/ifin,  parce  qu'elle  se  di^robe  constamment  à  celui 
qui  la  recherche. —  C'qsI  là  que  j'arrivai  fal'guée  après  avoir  long- 
temps siiivi  dans  ces  bois  une  bête  ft*roce.  Je  trouvai  sur  ses  bords, 
avec  la  fraîcheur,  le  loisir  et  le  repos...  Un  coteau  qui  la  protéga 
embellit  d'œillcts  et  de  jasmins  ce  lieu  enchanteur.  A  peine  avais- 
je  abanilonné  mo;i  âme  à  l'attrayant  murmure  de  la  solitude,  que 
j'entendis  du  Liuit  dans  le  feuillage  Attentive,  j'écoulai,  je  regar- 
dai, —  et  je  vis  une  vieille  femme,  au  teint  africain,  esprit  rtvêtu 
d'une  forme  humaine,  au  frond  ridé  et  soucieux,  squelette  vivant 
ombre  marchante...  Son  aspect  sauvage  et  farouche  rappelait  celui 
d'un  tronc  noueux  dont  l'art  n'a  point  enlevé  l'écorce.  D'un  air  mé- 
lancolique et  triste,  elle  me  tend  t  une  main... —  ce  récit,  je  le  vois, 
l'éiiouvante,  — et  moi-même,  glacée ,  je  devins  un  tronc  immo- 
bile... Le  contact  de  sa  main  me  (it  frissonner,  et  ses  paroles  me 
rempliient  d'horreur.  Quoiqu'elles  fussent  articulées  à  peine,  j'ai 
pu  entendre  celles-ci  qui  me  glacèrent  le  cœji  :  k  Ahl  femme  in- 
fortunée! ah!  malheur  inévitable!...  tant  de  grâces,  tant  de  beauté 
seiont  le  prix  d'un  cadavre!...  »  Elle  dit  :  et  moi,  depuis  lors,  je 
traîne  une  pénible  existence,  ou  plutôt  je  meurs  à  chaque  instant; 
je  tremble  de  voir  i'accomplis.^ement  de  cet  oracle  allreux,  présage 
de  ma  mort  prochaine!...  IlélasI  bientôt  je  serai  le  pr  x  d'un  ca- 
davre!... 


284  LE  PRINCE  CONSTANT. 

Ml'i,t:Y. 
Le  sens  d  j  col  oracle  se  découvre  aisément.  Il  n'est  que  l'eipres- 
sion  de  mes  peines  :  voui  devez  donner  la  main  d'épouse  à  Taru- 
dani;  mais  moi,  je  meurs  seulement  d'y  penser,  cl  avant  que  vous 
ayez  écouté  son  amour,  la  douleur  aura  terminé  ma  vie.  —  Je  puis 
vous  [icrdre,  il  est  vrai,  mais  je  ne  saurais  survivre  à  ce  malheur. 
Si  d(inc  je  dois  mourir  avant  de  voir  le  triomphe  de  mon  rivi.!,  ma 
vie  sera  le  prix  auquel  il  vous  aura  obtenue,  et  vous,  au  milieu  de 
ces  disgrâces,  vous  serez  le  pris  d'un  cadavre,  puisque  vous  m'aurez 
tué  d'amour,  de  regret  et  de  jalousie. 

Us  sortent. 
Entrent  DON  FERNAND  et  plusieurs  Caplirs. 

PREMIEil    CAPTIF. 

De  ce  jardin,  oià  nous  sommes  à  travailler,  nous  vous  avons  vu, 
seigneur,  aller  à  la  chasse,  et  nous  venons  tous  ensemble  nous  jeter 
à  vos  pieds. 

DEUXIÈME  CAPTIF. 

C'est  la  seule  consolation  que  le  ciel  nous  accorde. 

TROISIÈME  CAPTIF. 

Et  nous  lui  en  rendons  grâces. 

D0.\  FERNAND. 

Embrassez-moi,  mes  amis.  Dieu  le  sait,  je  voudraîs  pouvoir,  au 
lieu  de  vous  étreindre,  —  rompre  les  liens  qui  vous  enchaînent,  et, 
je  vous  l'assure,  vous  seriez  libres  avant  moi!...  IMais  recevez  votre 
sort  préser;t  comme  un  bienfait  du  ciel;  il  deviendra  plus  tolérable. 
La  sagesse  peut  triompher  du  malheur  le  plus  opiniâtre.  Souffrez 
patiemment  les  rigueurs  de  la  fortune.  Cette  délié  changeante,  — 
aujourd'hui  ileur,  demain  cadavre, — ne  demeure  jam;iis  en  un  môme 
état,  et  elle  modifiera  le  vôtre.  Hélas!  il  est  bien  pénible  de  ne  pou- 
voir donner  aux  malheureux  que  des  conseils;  mais  milgré  le  désir 
que  j'aurais  de  \ous  donner  quelques  présents ,  je  n'ai  maintenant 
rien  à  vous  offrir  :  pardonnez,  mes  amis.  J'attends  des  s<  cours  de 
Portugal;  ils  arriveront  bientôt;  rses  biens  seront  poi.r  vous,  car 
c'est  pour  vous  que  je  les  attends.  Si  l'on  vient  me  délivrer  de  la 
captivité,  je  vous  emmène  tous  avec  moi.  Adieu;  allez  travailler; 
ne  mécontentez  pas  les  maîtres  que  Dieu  vous  a  donnés. 

PREMIKR  CAPTIF. 

Seigneur,  dans  notre  esclavage  nous  nous  réjouissons  de  vous  voir 
sain  et  sauf. 

DEUXIÈME  CAPTIF. 

Puisse  le  ciel,  seigneur,  vous  donner  une  vie  aussi  longue  que 
celle  du  phénix! 

Ils  sorient. 
DON  FERNAXD. 

Mon  âme  est  confondue  en  les  voyant  s'éloigner  sans  que  j'aie  pu 


JOURNÉE  II,  SCÈNE  I.  2S3 

leur  faire  le     oindre  présent.  .  Ah!  que  ne  puis-je  les  secourir!.., 
quelle  douleur  pou    moi  ! 

Entre  MULEY. 

MULEV. 

J'admirais,  seigneur,  la  douceur  et  la  bonté  avec  laquelle  vous 
traitiez  ces  malheureux. 

DON    FERNAND. 

J'«i  pitié  de  leur  infortune,  et  j'apprends  de  leurs  soufiVances  à 
supporter  à  mon  tour  le  malheur.  Quelque  jour  peut-être  aurai-je 
besoin  de  me  rappeler  ces  leçons. 

MULEY. 

Que  dit  votre  altesse? 

DON  FERNAND. 

Quoique  né  infant  de  Portugal,  je  suis  devenu  esclave;  je  pour- 
rais donc  descendre  encore  à  un  plus  misérable  étal.  Il  y  a  plus  de 
distance  d'un  infant  à  un  captif  que  d'i^n  captif  à  un  autre  infor- 
tuné. Chaque  jour  appelle  celui  qui  le  suit,  et  fait  ainsi  succéder  des 
pleurs  à  des  pleurs,  des  peines  à  des  peii  es. 

MULEY. 

Plût  au  ciel  que  mes  chagrins  ne  fussent  pas  plus  grands  que  ceux 
de  votre  altesse!  Aujourd'hui,  il  est  vrai,  vous  êtes  captif;  mais 
demain  vous  pouvez  revoir  votre  patrie.  Tandis  que  moi  ,  je  n'ai 
point  d'espérance,  et  la  fortune,  malgré  son  inconstance  habituelle, 
ne  me  présente  que  le  plus  triste  avenir. 

D0«   FERNAND. 

Depuis  que  je  me  trouve  à  la  cour  du  roi  de  Fez,  vous  ne  m'avez 
plus  rien  dit  de  vos  amours  dont  vous  m'aviez  parlé. 

MULEY. 

Soigneux  à  cacher  les  faveurs  que  j'ai  reçues,  j'ai  promis  de  ne 
jamais  nommer  celle  que  j'aime  ;  mais  lidèle  à  l'amitié,  je  vous  dirai 
mes  secrets  sans  manquer  à  mes  serments.  Won  malhtur  e.'t  unitjue 
comme  ma  tendresse,  car,  comme  le  phénix,  ma  passion  n'a  rien 
qui  l'égale.  Faut-il  voir,  entendre  et  me  taire, c'  est  un  phénix  que 
ma  pallknce.  Faut-il  aimer,  souffiir  et  craindre,  c'est  un  phénix  que 
mi  [leiiie.  Faut-il  désespérer  dans  mes  ennuis,  c'est  un  phénix  que 
mon  peu  de  conliatice.  Faut-il  mériter  et  attendre,  c'est  un  phénii 
que  mon  espoir.  Tout  dans  mon  amour  rappelle  le  phénix...  Adieu; 
ce  que  j'ai  dû  vous  taire  comme  amant,  comme  ami  je  vous  l'ai 
déclaré. 

Il  son. 
DON    FERNAND. 

11  a  dit  avec  autant  d'adresse  que  de  loyauté  le  nom  de  l'objet 
qu'il  aime;  et  si  sa  peine  est  un  phénix,  la  mienne  ne  peut  entrer 
en  comparaison.  !\Ion  malheur  est  celui  de  bien  d'autres.  Beaucoup 
ont  enduré  des  chagrins  égaux  ou  supérieurs  aux  miens. 


2ÎW»  Ll'    PIUNC.I':  CONSTANT. 

Enlie  LE  ROI. 

LE  uoi. 
Je  viens  sur  le  pcnchnnt  c!c  cctle  montagne  chcrclier  votre  nitessc. 
Avant  que  le  soleil  disparnisso  derrière  un  voile  de  pourfire  ou  de 
pertes,  venez,  vous  verrez  la  lutte  d'un  tigre  déjà  enveloppé  par  mes 
chasseurs. 

DON    FEUNAND. 

Seigneur,  vous  inventez  «ans  cesse  pour  moi  de  nouveaux  diver- 
tissements. Si  c'est  ainsi  que  vous  savez  faire  fête  à  vos  captifs,  ils 
ne  regretteront  pas  leur  pays. 

LE  ROI. 

Des  captifs  tels  que  vous,  qui  honorent  leur  maître,  ne  peuvent 
être  servis  avec  trop  de  soin. 

Entre  DON  JUAN. 
hos  JUAN,  au  Roi. 
Approchez,  seigneur,  du  rivage  de  la  mer,  et  vocs  verrez  le  plus 
beau  spectacle,  un  prodige  de  la  nature  et  de  lart.  Une  galère  chré- 
tienne arrive  dans  le  port.  Elle  est  fi  belle,  quoique  couve;  te  d'in- 
signes de  deuil,  qu'on  se  demande  comment  elle  peut  ainsi  réunir 
la  joie  et  la  tristesse...  Elle  porie  le  pavillon  portugais...  Sans  doute, 
comme  l'infant  est  captif,  elle  a  pris  ces  signes  de  tristesse  pour 
montrer  la  douleur  de  son  peuple;  et,  en  venant  lui  rendre  la  li- 
berté, elle  témoigne  son  affliction. 

DO.N   FERNAND. 

Non,  cher  don  Juan,  ce  n'est  point  là  le  motif  du  deuil  qu'elle  a 
revêtu.  Si  celle  galère  venait  me  rendre  la  liberté,  elle  ne  laisserait 
voir  que  des  insignes  de  joie. 

Entre  L'INFANT  DON  HENRI,  vêtu  de  deuil. 

DON  iiEMii,  au  Roi. 
Permeltez-moi,  seigneur,  de  vous  embrasser, 

LE  KOI. 

Que  votre  altesse  soit  la  bienvenue. 

nON    FEUNAND, 

Ah!  don  Juan,  mon  malheur  est  certainl 

LE   UO!. 

Ah!  Muley,  j"ai  enfin  ce  que  je  désiraisl 

DON    IIENIU. 

Mainterantque  je  mesuisacquiité  de  mes  devoirs  envers  vous,  f  cr- 
metlez,  seigneur,  que  j'ernbras.>c  mon  frèri.'.  Ah!  mon  cher  Fcrnand! 

DO.N    FEUNAND. 

Cher  Henri!  que  signifient  ces  vêtements  funèbres?  Ma's  non  ,  ne 
me  dis  rien,  tes  yeux  ont  parlé  assez  clairement.  Mais  ne  pleure  pas 
■i  tu  viens  m'annoncer  une  captivité  éternelle  :  l'Ile  est  l'objet  du 
mes  désirs;  tu  devrais  plutôt  m'en  (clicitcr,  et  porteur  d'une  si  liev 


JOURNEK  II,  SCENE  I.  28ï 

rouso  nf/iiveHi\  tu  aurais  pu  revêtir  des  habits  de  fêle.  Comment  se 
trouve  le  rui,  mon  seigneur?  Pourvu  qu'il  soit  sain  et  sauf,  je  serai 
content.  —  Tu  ne  r(!ponds  pas? 

DON   IIF.NR!. 

Si  l'on  éprouve  un  double  chagrin  en  entendant  raconter  deux 
fois  de  tristes  nouvelles,  je  veux  du  moins  t'épargner  cette  douleur. 

—  Écoutez-moi,  vous  aussi,  grand  roi,  et  bien  que  celte  moniagne 
soit  un  palais  un  peu  rustique,  je  vous  y  demande  audience,  en  sol- 
licitant voire  atlenlion  et  la  liberté  du  captif...  La  flotte  qui  avait 
longtemps  fatigué  la  mer  de  sou  poids  orgueilleux,  et  qui  avait  été 
dispersée  par  la  icmpcte,  laissant  l'infant  prisonnier  dans  votrecour, 
rentra  au  port  de  Lisbonne.  Aussitôt  qu'Edouard  eut  appris  ces  fu- 
nestes nouvelles,  la  tristesse  s'empara  de  son  ccur;  et  sa  mélancolie 
augmentant  tous  les  jours,  il  montra  que  l'on  peut,  en  effet,  mourir 
de  chagrin...  11  est  mort;  que  Dieu  l'ait  en  sa  garde! 

DON    FER.NAXn. 

0  ciel!  c'est  ma  captivité  qui  a  causé  ce  malheur! 

LIÎ  ROI. 

Allah  sait  combien  cette  nouvelle  m'affli'ge.  Mais  achevez. 

DON  IIE.NRI. 

Le  roi  mon  seigneur  a  ordonné,  par  .«on  testament,  qu'on  rendit 
sans  délai  la  ville  de  Ceuta  en  échange  de  la  personne  de  l'infant;  et 
c'est  pourquoi,  muni  des  pouvoirs  d'Alphonse^  son  licritier,  —  bril- 
lante aurore  qui  pouvait  seule  nous  dédommager  de  la  disparition 
du  soleil!  —  je  viens  vous  remettre  la  place,  et  ensuite... 

DON    FEKNAND. 

Assez,  n  achevez  pas  !...  ajsez,  Henri,  vous  dis-je...  De  telles  pa- 
roles sont  indignes,  non-seulement  d'un  infant  de  Portugal,  non-seu- 
lement d'un  grand  mallre  qui  sert  sous  la  bannière  du  Christ,  mais 
de  l'homme  le  plus  vil,  mais  d'un  barbare  qui  n'aurait  jamais  connu 
la  lumière  de  notre  sainte  foi  —  i\Ion  frère,  —  que  Dieu  a  voulu 
appeler  auprès  de  lui,  —  a  inséré  cette  clause  dans  son  leslament: 
mais  ce  n'était  pas  pour  qu'elle  s^'accomplit  ;  ce  n'était  que  pour 
montrer  combien  il  désirait  ma  liberté,  et  combien  i!  avait  à  cœur 
que  l'on  travaillât  à  l'obtenir  par  d'autres  moyens,  soit  de  gré  ou 
de  force.  Ordonner  de  rendre  Ceula,  cela  revenait  à  dire  qu'il  fallait 
faire  des  elïorts  inouïs,  prodigieux...  Car,  je  vous  prie,  comment 
un  roi  catholique,  comment  un  roi  sage  et  juste  consentirait-il  à 
livrer  au  More  une  cilé  qui  lui  coûta  son  propre  sang?  puisque, 

—  comme  vous  le  savez,  —  ce  fut  lui  qui,  sans  autre  arme  que  son 
bouclier  et  son  épée,  escaladant  ses  orgueilleux  remparts,  arbora  le 
premier  sur  ses  créneaux  le  drapeau  portugais.  Et  ceci  est  encore  ce 
qui  importe  le  moins.  Mais  cette  ville  confesse  le  vrai  Dieu  suivant 
la  foi  catholique;  elle  a  obtenu  des  églises  oii  son  culte  sacré  se 
■<;élèbre  avec  respect,  avec  amour  :  serait-il  digne  d'un  prince  pieui, 
i'un  chrétien,  d'un  Portugais,  de  donner  son  consentement  à  ce  q[ue 


2S8  Lli  riUNCI':  CONSTANT. 

dans  cfs  lcrTi|)les  du  maître  suprême,  au  lieu  des  lumières  divines 
dont  le  vrai  soleil  les  remplit,  ou  \U  les  ombres  mu-uhnaries  se  ré- 
{landre,  et  que  leurs  sinislies  croissants  éclipsassent  les  saintes  elartés 
qui  delaireiit  les  jeux  clir(*licns?  f.ommcni  sijniïiir  que  ces  saintes 
cliapelles  fuss(nt  abandonnées  à  de  vils  animaux,  pour  leur  servir 
d"(*lables,  ou,  —  ce  que  je  redouterais  plus  encore,  —  qu'elles  rede- 
vinssent des  mosquées?. ..  Ici  ma  langue  encliaîiiée  s'arrête,  l'haleine 
me  manque,  la  douliur  me  lend  mnel...  Oui,  en  [k nsanl  à  une  telle 
prof.iiiaiion,  je  sens  mon  cœur  se  briser,  mes  cheveux  se  dresser  sur 
ma  tète,  un  frisson  glacé  parcourir  mon  corps...  Des  étubles  et  des 
crèches  ont  déjà  éie  une  fois  le  temple  de  Dieu  ;  elles  l'ont  reçu  dans 
leur  sein...  Mais  des  mo.s(|uéi'S,  ce  serait  le  tombeau  de  notre  hon- 
neur, l'ëcriieau  de  noire  infamie,  où  le  monde  entier  lirait  ces  mots: 
«  Ici  Dieu  avait  un  saint  asile,  et  des  chrétiens  le  lui  ont  cnKvé  pour 
le  donner  au  démon!  »  Oserions-nous  donc  ad'ronter  Dieu  dans  sa 
propre  demeure"?  Oserions-nousy  conduire,  y  protéger  1  impiété,  et 
pour  l'établir  en  |)aii,  chasser  notre  Dieu  de  ses  autels? —  Leschré- 
tiens  qui  habitent  cette  ville  avec  leurs  familles,  et  qui  ont  là  tout 
leur  bien,  prévariqueront  peut-être,  et  abandonneront  leur  foi  pour 
ne  pas  perdre  leur  fortune  :  est-ce  à  nous  de  les  exposer  au  péché? 
est  ce  à  nous  de  livrer  aux  Mores  les  tendres  enfant*  des  fidèles, 
pour  qu'ils  les  accoutument  à  leurs  rites  et  les  réunissent  à  leur 
secte?  Serait-il  bien  d'abandonner  tant  d'hommes  à  une  dure  cap- 
tivité, pour  samcr  la  vie  d'un  seul  dont  la  perte  est  de  si  peu  d'im- 
portance? —  Car,  enfin,  que  suis-je?  suis-jc  donc  plus  qu'un  homme? 
et  si  le  titre  d  infant  me  rendait  plus  considérable,  ne  songez-vous 
pas  que,  devenu  esclave,  je  n'ai  plus  aujourd'hui  ni  rang  ni  no- 
blesse? Captif  comme  je  le  suis,  nul  ne  me  doit  nommer  infant;  et 
dès  lors  est-il  raisonnable  de  mettre  un  si  haut  prix  à  ma  rançon?... 
IMourir,  c'est  perdre  l'existence;  je  l'ai  perdue  dans  la  bataille;  je 
ne  suis  plus  rien,  et  ce  serait  folie  de  faire  périr  tant  de  vivants  pour 
un  mort...  Donnez-moi  donc  ces  vains  pouvoirs.  (Don  Henri  lui 
ayant  donné  les  pouvoirs,  il  les  déchire.)  Que  déchirés  en  pièces 
ils  deviennent  le  jouet  des  vents  et  des  Hammes...  mais  non,  je  veux 
en  manger  les  clébris  et  les  cacher  dans  mon  sein,  pour  qu'il  n'en 
reste  pas  le  moindre  vestige  qui  apprenne  au  monde  que  la  noblesse 
portugaise  a  pu  avoir  une  telle  faiblesse.  —  Rei,  je  suis  ton  esclave; 
dispose  de  moi  et  de  ma  liberté,  je  n'en  veux  pas  à  ce  prix...  Henri, 
retournez  dan.s  notre  patrie;  dites  que  vous  m'avez  laissé  enseveli 
en  Afrique.  Chrétiens,  Fernand,  le  grand-maître  d'Avis,  a  cessé  de 
vivre.  Mores,  un  esclave  vous  reste.  Captifs,  un  compagnon  de  plus 
partage  aujourd'hui  vos  travaux.  Ciel,  un  homme  a  maintenu  l'inté- 
grité de  tes  églises.  Mer,  un  infortuné  par  ses  pleurs  gros.^ira  tes 
ondes  amères.  Montagnes,  vous  devenez  le  refuge  d'un  malheureux 
réduit  à  la  condition  des  brutes  qui  vous  habitent.  Terre,  laisse  pré- 
parer la  fosse  où  va  bientôt  reposer  mon  cadavre.-.  Et  ainsi  roi. 


JOUr.NEK  II,  SCEXE  I.  289 

crfs,  Mcrc,  ciiiTliens,  ciel,  terre,  mer,  tous  sauront  qu'aujourd'hui 
m  [iriiice,  constant  au  milieu  do  ses  infortunes,  glorilic  la  foi  catlio- 
ique  et  rend  hommage  à  la  loi  de  Dieu  :  car  ne  serait-ce  que  parce 
^ue  Ceuta  contient  une  église  consacrée  à  l'éternelle  conception  de 
a  reine  des  cieux,  vive  la  Vierge  1  je  perdrais  mille  fois  la  vie  pour 
.a  dcfeiise. 

LE  ROI. 

ngrat,  sans  nul  égard  pour  ma  grandeur  et  ma  gloire,  c'est  ainsi 

}ue  tu  me  refuses,  c'est  ainsi  que  tu  m'enlèves  ce  que  j'avais  le  plus 

.ouhaité  !...  ftlais  si  je  t'ai  laissé  plus  de  pouvoir  dans  mon  royaume 

jue  tu  n'en  avais  dans  ton  pays,  il  n'est  pas  étonnant  que  tu  ne  te 

iois  pas  aperçu  de  la  captivité.  — Désormais,  puisque  toi-même  tu 

i'appelles  mon  esclave  et  que  tu  reconnais  mes  droits,  c'est  comme 

enclave  que  tu  seras  traité.  Que  ton  frère,  que  tes  compatriotes  te 

ï oient  dès  ce  moment  à  n:es  pieds. 

Don  B'i:i'i]3nd  lui  baiîâ  les  pieJs. 

DON  nENRf. 

Quel  malheur! 

MULET. 

^ucl  chagrin  ! 

DON  HENRI. 

Ouelle  hunlel 

DON  JUAN. 

Quelle  peine  I 

LE   ROI. 

Te  voilà  maintenant  mon  esclave. 

DON    FEUNAN 

II  est  vrai:  et  en  cela  tu  te  venges  faiblement...  L'homme  n'est  sorti 
de  la  tfrre  que  pour  faire  à  sa  surface  un  court  voyage;  et  quelque 
soit  le  chemin  qu'il  prenne,  il  faut  toujours  qu'il  finisse  par  rentrer 
dans  son  sein.  Je  te  dois  donc  plus  de  reconnaissance  que  de  haine, 
puisque  tu  m'indiques  des  chemins  plus  courts  pour  arriverau  terme 
de  ma  roule. 

LE  ROI. 

Etant  mon  esclave,  tu  ne  peux  rien  avoir  à  loi.  Ceuta  est  aujour- 
i'hui  en  ton  pouvoir:  si  tu  es  mon  cscla\e,  si  tu  me  reconnais  pour 
maître,  pourquoi  ne  pas  me  la  donner? 

D-IN   FEUNAND. 

Parce  que  c'est  à  Dieu  et  non  pas  a  moi  qu'elle  appartient. 

LE  ROI. 

La  loi  de  Dieu  n'ordonne  t-elle  pas  d'obéir  à  son  maître?...  Eh 
bien,  en  vertu  des  droits  que  ce  titre  me  confère,  Je  te  commande 
de  me  rendre  cette  place. 

DON  FTRNAND. 

Dieu  ordorne  au  serviteur  d'obéir  à  son  mal'.reen  ce  qui  est  juste, 
m.  25 


lOd  !!•:  rr.LNCK  constant. 

mais  si  le  maître  commande  à  son  esclave  de  pécher,  celui-ci  ne  lui 
doit  iioint  l'obéissance;  car  pour  être  commandé,  le  péché  n'en  est 
pas  moins  péché. 

LE  ROI. 

Je  le  donnerai  la  mort. 

DON   IF.IINAND. 

Ce  sera  pour  moi  le  commencement  de  la  vie. 

LE  KOI. 

Eh  bien  !  pour  que  tu  n'aies  pas  môme  cette  espérance,  je  ferai  dt. 
ta  vie  une  longue  mort.  Tu  verras  ma  rigueur. 

DON  FEHN.WD. 

Tu  verras  ma  patience. 

LE    KOI, 

Fcrnand,  tu  ne  recouvreras  point  la  libertiîe 

DON  fëknand. 
Roi,  tu  ne  recouvreras  point  Ceutj. 

LE  uoi,  appelant. 
lloiàî 

Enlre  SÉLIM. 

SÉLIM. 

Qu'ordonnez-vous? 

lE    ROI. 

Que  sur-le-champ  ce  captif  ioit  Iraiié  comme  tous  les  autres! 
Qu'on  lui  mette  les  fers  au  cou  et  aux  pieds!  qu'ilsoit  employé  dans 
mes  écuries,  dans  mes  bains,  dans  mes  jardins,  sans  faveur,  sans 
égard  !  Qu'on  lui  ôte  ses  habits  de  soie,  et  qu'on  le  revête  d'une  serge 
grossière!  Qu'on  lui  donne  du  pain  noir  et  de  l'eau  saumâtre,  et 
qu'il  passe  la  nuit  dans  un  cachot  humide  et  obscur!...  Cet  ordre 
est  puur  lui,  et  pour  ses  domestiques,  et  pour  ses  vassaux...  Qu'on 
les  emmène  tous. 

DO.N    HENRI. 

Quelle  disgrâcel 

DON  JUAN. 

Quelle  douleur! 

LE  ROI,  à  don  Fernand. 
Je  verrai,  barbare,  je  verrai  si  ta  constance  l'emporte  sur  ma 
rigujur. 

DON   FEUNAND. 

Tu  la  trouveras  inébranlable. 

On  l'cmmcne  ainsi  que  don  Juaii. 
LE   ROI. 

Henri,  vous  êtes  ici  sous  la  sauvegarde  de  ma  parole,  vous  pouvez 
retourner  à  Lisbonne.  —  Vous  direz  à  vos  Portugais,  que  leur  infant, 
le  grand  maître  de  l'ordre  d'Avis,  est  occupé  à  panser  mes  chevaux, 
et  qu'ils  viennent,  s'i's  l'oscni,  lui  rendre  la  liberté 


JOURNEE  n,  SCENE  II.  201 

nO\  UEXKI. 

Ils  le  feront;  et  si  je  le  laisse  dans  cette  misère,  sans  la  partager, 
c'est  parce  que  j'espère  revenir  bientôt,  avec  de  plus  grandes  forces, 
le  délivrer  d'esclavage. 

11  son. 

LE  ROI. 

Qu'il  essaye  s'il  peut! 

MULEY,  à  part. 
Maintenant  l'occasion  est  venue  de  montrer  ma  loyauté.  Je  dois 
la  vie  à  Fernand,  et  je  veux  acquitter  ma  dette. 

Il  sert. 

SCÈNE  IL 

Le  jardin  du  Roi. 
Entrent  SÉLI.M  et  DON  FERNAND. 

SÉMM. 

Le  roi  a  ordonné  qu'on  te  fasse  travailler  dans  ce  jardin.  .  Tu  dois 
lui  obéir. 

nON  FERNAND. 

lia  patience  égale  au  moins  sa  sévérité. 

Entrent  des  CAPTIFS. 

PREMIER  CAPTIF,  chantant, 

A  la  conquête  de  Tanger, 
Coiilre  le  tyran  de  Ff  z. 
L'infant  don  Fernand 
A  été  envoyé  par  le  roi  son  frère. 

DON    FERNAND. 

Sans  cesse  ma    cîép'orable   histoire  occupera  la   mémoire  des 

liommcs!...  Je  suis  triste  et  troublé. 

DEIXIÈME  CAPTIF. 

Allons,  captifs,  à  quoi  pensez-vous?  Ne  pleurez  pas,  soyez  sans 
inquiétude...  Le  grand  maître  nous  a  dit,  il  y  a  peu  de  temps,  que 
nous  retournerions  tous  en  liberté  dans  notre  patrie.  Aucun  Portu- 
gais ne  doit  demeurer  ici. 

DON   FERNAND. 

Hélas!  vous  scre^  bientôt  d'sabusés! 

DEUXliiMR  CAPTIF. 

Oubliez  vos  chagrins,  ei  aidez-moi  à  arroser  ces  fleurs.  Prenez  les 
seaux,  et  vous  m'apporterez  de  l'eau  de  ce  bassin. 

DON    FERNAND. 

Il  faut  obéir.  (Haut.)  En  me  demandant  de  l'eau,  vous  m'avfz 
donné  l'emploi  qui  me  convient...  {A  part.)  Mes  yeux,  au  besoin, 

m'en  fourniraient  assez. 

Il  sort. 
TROISIÈME  CAPTIF. 

Voici  d'autres  esclaves  qu'on  amène  dans  ce  bagne. 


292  LE  PRINCE  CONSTANT 

EnUenl  DON  JUAN  et  un  autre  CiipliF. 
DON  JUAX. 

Informons-nous  soigneusement  si  c'est  dans  ce  jardin  qu'on  l'a 
conduit,  et  si  ces  esclaves  l'ont  vu.  Notre  douleur  serait  allégée,  et 
nous  aurions  quelque  consolaiion  si  nous  fiouvions  être  auprès  de 
lui.  (A  un  Captif.)  Dis-moi,  l'ami,  —  et  que  le  ciel  te  j;arde!  — 
dis-moi,  as-tu  vu  travailler  dans  ce  jardin  le  grand  mal  ire  don 
Fernand? 

DEUXIÈME  CAPTIF. 

Non,  l'ami,  je  ne  l'ai  pas  vu. 

DON  JUAN. 

J'ai  peine  à  retenir  mes  larmes. 

TKOISIÈME   CAPTIF. 

On  a  ouvert  le  bagne,  et  l'on  y  a  envoyé  d'autres  captifs» 
DON  FERNAND  rentre,  portant  deux  seaux  d'eau. 

DON  FEIINAND,  à  part. 

Ne  soyez  pas  étonnés,  mortels,  de  voir  un  grand  maître  d'Avis, 
un  infant,  dans  une  position  si  humiliante!  Tels  sont  les  change- 
ments que  le  temps  amène. 

DON  JUAN. 

Q;ioi,  seigneur!  votre  altesse  dans  une  situation  si  misérable!  mon 
cœur  se  brise  de  douleur. 

DON    FERN.4ND. 

Dieu  te  pardonne,  don  Juan  !...  Tu  m'as  fait  beaucoup  de  peine  en 
me  découvrant.  J'aurais  voulu  me  cacher  et  passer  les  tristes  jours 
d'esclavage  inconnu  au  milieu  de  mes  compatriotes. 

DEUXŒME   CAPTIF. 

Daignez,  seigneur,  me  pardonner  ma  folie  conduite  envers  vous. 

TROISIÈME   CAPTIF. 

Permettez  nous  d'embrasser  vos  genoui. 

DON  JUAN. 

Que  votre  altesse... 

DON  FER\AND. 

Il  n'y  a  plus  d'altesse  dans  une  telle  misère.  Je  ne  suis  qu'un 
pauvre  esclave  comme  vous.  Traitez-moi  tous  comme  votre  égal. 

DON  JUAN. 

Ah!  plût  au  ciel  de  lancer  contre  moi  sa  foudre  1 

DON   FEHNAND. 

Don  Juan  ,   ce  n'est  pas  ainsi  que  doit  se  plaindre  un  homme 
noble.  Pourquoi  n'avoir  pas  confiance  en  Dieu?  Courage,  ami;  ici 
comme  dans  les  combats,  tu  dois  montrer  ta  prudence  et  ta  valeur. 
Enlre  ZA[\A,  avec  une  corbeille. 

ZARA. 

Ma  maltresse  Fénix  va  venir  au  jardin.  Elle  désire  que  vous  em- 
bellissiez cette  corbeille  de  fleurs  aux  couleurs  variées. 


JOURNIÎE  M.  SCÈNK  II.  293 

DO.N  FF.RNAND. 

e  la  lui  porterai.  Je  veux  donner  l'exemple  de  l'obéijsaiice. 

TUOISIÈME  CAPTIF. 

Allons  les  cueillir. 

DON  FEIIN.IND. 

Ne  faites  plus  de  cérémonies  avec  moi.  Nos  peines  îont  ('galfs. 
Et  [iuisque,  —  soit  aujourd'hui,  soit  demain,  —  la  mort  doit  nous 
égaler  tout  à  fait,  la  sagesse  veut  qu'on  ne  laisse  aujourd'hui  rien 
à  faire  pour  demain. 

11  sort  avec  tous  les  Caplif». 

Enlrent  FÉiNlX  et  ROSA, 

rémx. 
Tu  as  dit  qu'on  me  portât  des  fieurs? 

ZARA. 

Vos  ordres  sont  exécutés. 

FÉNIX. 

J'ai  désiré  voir  des  fleurs  pour  me  distraire. 

nosA. 
Quoi!  madame,  vous  demeurez  sans  cesse  dans  la  même  mélan- 
colie? 

ZARA. 

D'où  viennent  vos  ennuis? 

FÉMX. 

Ce  que  j'ai  vu  n'était  point  un  songe,  c'était  la  réalisation  de 
mon  malheur.  —  Lorsqu'un  infortuné  rêve  qu'il  possède  un  trésor, 
je  le  sais  bien,  Zira,  son  bonheur,  son  bien  n'est  qu'un  songe; 
mais  s'il  rêve  une  aggravation  à  sa  disgrâce,  il  trouve  à  son  réveil 
que  c'était  bien  la  vérité.  —  De  même,  mon  malheur  à  moi  n'est 
que  trop  certain. 

ZARA. 

Et  que  re<tera-l-il  pour  le  mort,  si  vous  vous  affligez  ainsi? 

FÉMX. 

Hélas!  oui,  — quelle  destinée  est  la  micnnel...  Quel  [daisif 
pourrait  goûter  une  malheureuse  femme  qui  doit  être  le  prix  d'un, 
mort!...  Et  ce  mort  qui  .«era-ce? 

Enlre  DON  FEKNAND,  portant  des  (leurs. 

DON  FEKNAND, 

C'est  moi. 

FÉNIX. 

0  ciel  !  que  vois-je? 

DON  FKUNAND, 

D'où  vient  votre  étonnement? 

FÉNIX. 

ll'esi  votre  vue...  C'est  votre  voix 

25. 


294  LE  rRlNCIÎ  CONSTANT, 

DON  FEllNAND. 

Ilélas!  moi-même  je  ne  puis  le  croire.  —  Belle  Fénix,  désireux 
de  vous  servir,  je  venais  vous  pésenler  ces  fleurs,  emblème  de  ma 
situaiion;  car  elles  sont  nées  avec  1  aurore,  et  elles  mourront  avec 
le  jour. 

FIÎNIX. 

Le  nom  de  merveille  fut  avec  raison  donné  à  cette  fleur  •. 

DON  FKliNAND. 

Toutes  les  fleurs  ne  sont-elles  pas  des  merveilles  entre  les  mains 
d'un  esclave  comme  moi? 

FÉNIX. 

Il  est  vrai.  Qui  a  produit  ce  cliaogement? 

DON  FERNAND. 

C'est  mon  sort. 

TÉ:x. 
Il  est  donc  bien  rigoureux? 

DON   F2R1UN?. 

Vous  le  voyez. 

FÉNIÎ. 

Tu  m'aflliges. 

DON    FERNAND. 

Vous  ne  devriez  pas  vous  en  étonner. 

FÉNlX. 

Pourquoi  donc  ? 

DON   FERNAND. 

Parce  que  l'homme  naît  sujet  à  la  douleur  et  à  la  moîU 

FÉNIX. 

N'es-tu  pas  Fernand? 

DON  FEP.NA5D. 

Je  le  suis. 

FÉNIX. 

Qui   t'a  réduit  à  cet  état? 

DON  FERNAND. 

La  loi  qui  dispose  des  esclaves. 

FÉNIX. 

Qui  l'a  faite? 

DON   FERNAND. 

Le  roi. 

FÉNIX. 

Par  quel  motif? 

DON  FERNAND. 

Parce  que  je  lui  appartiens. 

FÉNIX. 

Il  a  donc  cessé  de  t'aimer? 

'  Plusieurs  (leurs,  et  entre  antres  le  liseicn  appelé  belle  de  jour,  portent  CD  B^p^IDO 
je  Dom  de  maravilla  [merveille]. 


JOURNEIi  II,  SCENK  II.  293 

DON  FEIIN'  ND. 

Il  m'ablinrrrc. 

FKN  -> , 
Un  seul  jour  a  donc  suffi  pour  «('parer  vos  étoiles,  qui  parais- 
saient unies  à  jam'is? 

DON  FERNAND 

Ces  fleurs  viennent  à  propo.i  pour  vous  désabuser.  —  Elles 
étaient  la  pompe  et  la  joie  du  jardin  lorsque,  brillantes,  elles  se  sont 
réveillées  aux  premières  lueurs  de  l'aube  maiinale;  et  le  soir  elles 
ne  se  montrent  plus  à  nos  jeux  que  comme  un  vague  regret,  en- 
sevelies dans  le  fein  de  la  froide  nuit...  Ces  couleurs  si  vives  qui 
défient  l'éclat  du  ciel,  où  l'or,  la  neige  et  l'écar'ate  brillent  à 
l'envi,  bientôt  elles  seront  flétries  et  fanées,  tant  il  s'opère  de  mo- 

didcations  aux  chos  ^  d.ins  le  rapide  espace  d'un  jour! Les 

roses  du  ma'in  se  sont  hâiées  de  fleurir,  et  elles  n'ont  fleuri  que 
pour  mourir  plus  vite.  Le  même  calice  a  été  et  leur  berceau  et  leur 

tombeau Telles  sont  les  fortunes  de  l'homme  :  il  naît  et  meurt 

en  un  jour;  car  un  siècle  écoulé  n'est  qu'un  in'-tant  '. 

FÉNIX. 

J'éprouve  en  ta  présence  je  ne  sais  quelle  crainte.  Je  ne  puis  ni 
te  voir,  ni  l'entendre.  Tu  seras  le  premier  malheureux  qu'un  autre 
infortuné  aura  fui. 

DON    FE!INA:,D. 

Et  les  fleurs? 

FÉ.MX. 

Elles  étaient  pour  toi  l'emblème  de  ta  mauvaise  fortune  ....  Je 
veux  les  effeuiller  et  en  disperser  les  débris. 

DON  FE[\NAND. 

En  quoi  sont-elles  coupables? 

FÉNIX. 

Elles  ressemblent  aux  étoiles. 

DON  FERNAND. 

Celles-ci  vous  déplaisent  donc? 

FÉNIX. 

Malgré  leur  éclat,  je  n'en  aime  aucune. 

DON  FERNAND. 

Pourquoi  cela? 

FÉMX. 

La  femme  naît  sujette  à  la  mort  et  au  destin;  et  j'ai  vu  mes 
'ours  comptés  dans  ces  étoiles  importunes. 

DON  FERNAND. 

Ces  fleurs  sont  des  étoiles? 

FÉNIX. 

Sans  doute. 
l'.ins  l'original,  -A  couplet,  sauf  la  première  phrase,f  «  rme  un  sonnet. 


206  LE  PRINCE  CONSTANT. 

D0.\   rniNA.ND. 

Je  ne  leur  savais  pas  celle  propriété. 

FÉMX. 

L'houle,  et  tu  l'apprciidias. 

D0.\    FEnXA.ND. 

Parlez. 

FÉNIX. 

Ces  traits  de  lumière,  ces  brillantes  étincelles  dont  la  puissante 
influence  s'alimente  de  la  splendeur  du  soleil,  se  font  connaître 
parce  qu'elles  font  redouter  l^ur  pouvoir...  Ce  sont  les  fl.  urs  de  la 
nuit.  Quelle  que  soit  leur  beauté,  leur  (Ijnimc  est  passagère  :  car 
si  un  jour  est  un  siècle  pour  les  fleurs,  une  nuit  est  l'âge  des 
étoiles...  Et  pourlant,  dans  la  courte  saison  de  notre  vie,  c'est  à 
elles  que  se  trouve  attaché  ou  notre  bien  ou  notre  mal,  c'est  d'elles 
cjue  dépend  notre  destinée...  Sur  quoi  de  durable  l'homme  peut-il 
donc  compter,  et  quels  changements  ne  doit  il  pas  attendre  d'un 
asire  qui  naît  et  meurt  dans  l'espace  d'une  nuit  '  ? 

Elle  ïoil  avec  ses  temmeJ. 
Entre  MULEY. 

MULEY. 

J'avais  attendu  en  cet  endroit  que  Féoix  s'éloignât.  L'aigle  le 
plus  épris  du  soleil  évite  parfois  sa  lumière.  Sommes-nous  seulst 

DON   FERNAND. 

Oui. 

MULEY. 

Ecoulez-moi. 

D0.\  FERNAND. 

Que  voulez- vous,  noble  Muley? 

MULEY. 

Vous  apprendre  qu'il  y  a  aus.w  dans  le  cœur  d'un  More  de  !a  foi 
et  de  la  loyauté.  Je  ne  sais  par  où  commencer;  je  ne  sais  si  je 
dois  vous  dire  combien  j'ai  été  alflijié  en  voyant  celte  inconstance 
cruelle  de  votre  destinée,  ce  fatal  exemple  des  cairiccs  de  la  for- 
tune. Mais  je  crains  qu'on  ne  nous  surprenne  dans  cet  entrelien, 
car  c'est  la  volonté  du  roi  qu'on  n'ait  pas  plus  d  égards  pour  \ous 
que  pour  les  autres.  Ainsi,  laissant  parler  à  ma  place  ma  doubur, 
—  laquelle  s'expliquera  bien  mieux,  —je  viens  me  jeter  à  vos 
pieds...  je  suis  votre  esclave,  infant;  je  ne  vous  offre  point  m^es 
bienfaits ,  je  veux  seulement  m'acquitter  d'une  délie  que  j'ai 
contractée.  Celte  vie  que  je  vous  dois,  je  viens  à  mon  tour  vous  la 
donner;  car  le  bien  qu'on  a  fait  est  un  trésort  qu'on  retrouve  dans 
le  besoin...  Et  comme  la  crainte  m'enchaîne,  comme  le  cordon  et 
le  cimeterre  menacent  mon  cou  et  ma  poitrine,  je  veux,  abrégeant 
ce  discours,  m'expliquer  d'un  mot.  —  Celte  nuit  j'aurai  dans  le 

'Encore  ud  socnel. 


JOl'RNÉI':  II,  SCÈNE  II.  297 

port,  i:n  \aisscnu  prot  à    vous   recevoir.  Par  le  soupirail  de  votre 

cacliolje  vous  jct'.erai  ce  qu'il  fdut  pour  rompre  vos  chaînes je 

briserai  en  dcliors  les  cadenas  des  portes,  et  avec  tous  les  captifs 
que  contiennent  les  Gagnes  de  lA  z,  vous  pourrez  sortir  et  retourner 
dans  votre  pays.  Il  n'y  a  aucun  péril  à  craindre  pour  moi  ;  on  croira 
ai^é(rlcnt  que  vos  forces  réunies  ont  suffi  à  briser  vos  fers  ;  et 
je  macquilterai  ainsi  des  obligations  contractées  envers  vous. 
D'ailleurs,  quand  bien  même  le  roi  devrait  connaître  mon  dessein 
et  me  condamner  comme  traître,  une  telle  mort  n'a  rien  qui  m'é- 
pouvante... lit  l'or  vous  étant  nécessaire  pour  vous  concilier  la  fa- 
veur de  quelques  gardien;,  je  vous  apporte  ces  bijoux,  qui  sont 
d  une  grande  valeur.  Ce  sera  là,  don  Fernand,  la  rançon  de  votre 
pri  onnier.  Ainsi,  je  m'acquitte  de  ce  que  je  vous  dois.  Ainsi  devait 
un  jour  se  racheter  un  captif  loyal  et  fidèle. 

DON  FERNAND. 

Je  voudrais  vous  remi.i"cier,  mais  le  roi  paraît. 

MULEY. 

Nous  a-t-il  VUS  ensemble? 

DON  FERNAND. 

Je  ne  pense  pas. 

MLLEr. 

Ne  lui  laissons  rien  soupçonner. 

DON  FERNAND. 

Pendani  qu'il  passe,  je  vais  me  dérober  à  ses  regards  derrière  les 
branches  de  ces  arbres. 

Il  se  cjclie. 
Entre  LE  ROI. 

LE  ROI,  à  part. 
Muley  et  Fernand  causant  seul  à  seul  !  Et  dès  qu'ils  me  voient, 
l'un  disparaît  et  l'autre  dissimule!  J'ai  ici  quelque  chose  à  crain- 
dre   et  que  mes  soupçons  soient  fondés  ou  non,  je  veux  me  ras- 
surer. [Haut.)  Je  me  félicite,  mon  ami 

MULEY. 

Je  me  mets  à  vos  pieds,  sei>;neur. 

LE  ROI. 

De  te  trouver  ici. 

MULEY. 

Qu'ordonnez-vous? 

LE  ROI. 

J'ai  été  affligé  de  voir  que  Ceuta  ne  rentrait  pas  sous  mon  obéis- 
sance. 

MUI.EY. 

Allez,  le  front  ceint  de  laurier,  allez  à  sa  conquête.  Elle  ne  pourra 
résister  à  voire  valeur. 

LE   ROI. 

Je  veux  la  soumettre  par  une  guerre  moins  sanglante. 


298  LE  PRFNCE  CONSTANT. 

BIULEY. 

Quel  est  votre  dessein? 

LF,  noi 

Le  voici.  Je  veux  dompter  l'orgueil  de  Fcrnand,  et  le  mettre 

dans  un  tel  dtat,  que  lui-même  soit  forcé  de  me  rendre  Ceuta 

Puis,  je  te  le  conlic,  mon  cher  Muiey,  je  com.mence  à  craindre  que 
la  personne  du  grand  maître  ne  soit  pas  à  l'abri  de  quelque  tenta- 
tive audicieuse.  Les  captifs  qui  le  voient  dans  cette  misère  ont 
pitié  de  lui,  et  je  crains  qu'à  cause  de  lui  ils  ne  se  soulèvent..  .. 
D'ailleurs  l'intérêt  a  toujours  été  puissant  sur  les  cœurs,  et  avec  de 
l'or  il  lui  serait  facile  de  corrompre  ses  gardiens. 
MULEY,  à  pari. 

Afin  de  lui  ôter  tout  soupçon ,  je  dois  en  ce  moment  me  montrer 
de  son  avis.  (Haut.)  Vous  avez  raison,  seigneur;  on  doit  s'occuper 
de  sa  délivrance. 

LE    ROI. 

Je  ne  vois  qu'un  moyen  d'empêcher  nu'on  ne  fasse  cette  insulte 
■à  mon  pouvoir. 

MULEY 

Et  c'est 

i.E  uni. 

De  te  confier   la   garde   de  Fernand Ouï,  qu'il  reste  à   ta 

charge  ;  car  tu  es  au-dessus  de  l'intérêt  et  de  la  crainte.  —  Songe  à 
l'acquitter  de  ton  devoir,  parce  qu'en  toute  occasion  c'est  à  loi  que 
j'en  demanderai  compte. 

Il  sort. 
MULEV. 

Sans  aucun  doute  le  roi  avait  entendu  nos  projets.  —  Qu'Allah 
nie  soit  en  aide! 

Enlre  FERNAND. 


Vous  paraissez  triste? 
Avez-vouà  en'ciidu? 
Fil  rf.ii  tentent. 


DON  FERNAND. 


DON  FEIINAXD. 


MULEY 

Pourquoi  donc  vous  étonner  de  ma  tristesse?  Ne  me  voyez-vous 
pas  au  miliou  de  ces  devoirs  contraires,  flotiant,  incertain,  irrésolu, 
entre  mon  ami  et  mon  roi,  enlre  l'amitié  et  l'honneur?  ..  Si  je  lui 
suis  fidèle,  je  suis  ingrat  envers  vous  ;  si  je  vous  garde  ma  foi,  c'est 
lui  (lue  je  trahis  ....  Que  faire?  0  ciel!  protège  moi.  Au  moment 
même  où  j'allais  lui  rendre  la  liberté,  le  roi  me  le  confie  et  le  remet 
à  ma  f;arde  ....  Quel  parti  prendre  si  nos  projets  sont  pénétrés? 
Fernand,  je  m'adresse  à  vous;  conseillez-moi,  dictez-moi  ma  con- 
duite. 


JOUUNEi;  ni,  SCENE  I.  2ca 

DON  FF.RNAND. 

Muley,  l'amour  et  l'amitié  ne  passent  qu'après  la  loyauté  et 
l'honneur,  et  le  roi  est  au-dessus  de  tout.  Je  vous  engage  donc  à  le 
servir  et  à  ni'abiindonner.  Je  suis  votre  ami,  et  pour  assurer  votre 
honneur  je  nie  garderai  moi-même;  et  si  quelque  autre  venait 
m'offrir  la  liberté,  je  refuserais,  de  peur  de  vous  compromettre. 

MULEY. 

Fernand,  vous  mettez  dans  vos  conseils  plus  de  dévouement  que 
de  justice.  Je  sais  ce  que  je  vous  dois,  et  je  sais  à  quoi  la  recon- 
nai-sance  m'oblige  :  ce  soir  tout  sera  préparé  comme  je  vous  l'ai 
dit.  Soyez  libre;  ma  vie  n'fst  pas  trop  pour  payer  la  vôtre.  Soyez 
libre,  et  pui-  je  n'auiai  riei:  à  craindre. 

DON    FERNAND. 

Eii  quoi  !  serait-il  bien  que  je  me  conduisisse  de  la  sorte  envers 
celui  qui  rce  témoigne  une  telle  bonté?  que  je  deshonorasse 
l'homme  qui  me  donne  la  vie?...  Non,  non,  et  vous-même  à  votre 
tour  Je  vous  fais  juge  de  ma  conduite,  en  vous  demandant  vos  con- 
seils. Dois-je  recevoir  la  liberté  de  qui  s'expose  en  me  la  donnant? 
Dois-je  souffrir  que  vous  oubliiez  votre  honneur  pour  ne  songer 
qu'à  moi?...  Parlez...  répondez. 

MULEY. 

Je  ne  sais  que  vous  dire.  Je  n'ose  ni  approuver  vos  scrupules  ni 
les  combattre.  Je  n'ose  vous  conseiller  ni  de  rester  ni  de  partir. 

DON    FERNAND. 

Je  resterai...  et  pour  mon  Dieu  et  ma  foi  je  me  raonlrerai  dans  la 
captivité  un  prince  constant. 


JOURNÉE  TROISIÈME. 
SCÈNE  I. 

Dans  une  maison  de  phisance  du  roi  de  Fez. 

Entrent  LE  ROI  et  MULEY. 

MULEY,  à  pan. 
Puisqu'il  m'est  impossible  de  sauver  Fernand  à  cause  de  tous 
ces  surveillants  que  ie  roi  a  placés  autour  de  lui,  du  moins,  comme 
un  véritable  ami,  je  le  remplacerai  en  son  absence.  (Haut.)  Sei- 
gneur, vous  savez  avec  quel  zèle  je  vous  ai  servi  sur  terre  et  sur 
mer.  Si  j'ai  mérité  votre  bienveillance,  daignez  m'écoul.cr. 

LE  ROI. 

Parle. 

MULEY. 

Fernand... 


300  LE  PRINCE  CONSTANT. 

LE  noi. 

N'ajoute  pas  un  mot. 

MULFY. 

Quoi!  vous  refusRz  de  m'cnleiidre 

LE  KOI. 

Il  suffit  pour  m'oiïcnscr  qu'on  prononce  le  nom  de  Fcrnana, 

MUIEY. 

Et  comment,  seigneur? 

LE  ROU 

Me  parler  en  sa  faveur  c'est  me  mettre  dans  l'impossibilité  de 
faire  ce  que  tu  me  demandes. 

MULEY. 

Vous  m'aviez  confié  sa  garde;  ne  doisje  pas  dès  lors  vous  rcndio 
compte  de  sa  personne? 

LE  ROI. 

Paile  donc,  mais  n'attends  de  moi  aucune  pii'd. 

MULEY. 

Fcrnand  a  vu  remplacer  sa  gloire  par  une  telle  misère,  que  l'uni- 
vers, connaissant  votre  sévérité,  ou  plutôt  votre  puissance,  le  nomme 
le  prodige  de  l'infortune.  Sa  constance  l'a  conduit  à  l'etnt  le  plus 
déplorable;  et  jeté  dans  un  lieu  dont  je  n'ose  prononcer  le  nom 
devant  vous,  pauvre,  malade,  paralysé-  il  di  mande  l'iiuinône  aux 
passants.  Vous  avez  ordonné  qu'il  dormit  dans  les  caciiots.  qu'il 
travaillât  dans  les  bagnes  et  dans  vos  écuries;  vous  avez  défendu 
qu'on  lui  donnât  à  manger;  et  comme  il  était  déjà  d'une  constitu- 
tion délicate,  toutes  ces  soulfrances  lui  ont  à  la  fin  ôté  l'usage  de 
ses  membres,  et  ont  délru  t  jusqu'à  la  nobles-e  et  à  la  majesté  de 
son  aspect.  Cependant,  toujours  fiJèle  à  sa  foi,  il  passe  la  nuit  dans 
des  cachots  humides;  et  lorsque  le  soleil  ramène  le  jour,  d'autres 
captifs  le  portent  sur  une  misérable  natte  en  quelque  endroit  oîi  il 
puisse  jouir  de  ses  rayons.  Mais  sa  présence  offense  tellement 
tous  lis  sens,  que  personne  ne  peut  le  souffrir  près  de  sa  demeure, 
que  chacun  le  chasse  à  l'envi,  et  qu'on  en  est  venu  au  point  de  ne 
vouloir  ni  lui  parler,  ni  l'écouter,  ni  le  plaindre.  11  n'a  pour  toutj 
consolation  qu'un  loyal  chevalier  (t  un  seul  domestique,  qui  ne  le 
quittent  pas  et  partagent  avec  lui  la  faible  portion  d'alimenis  qu'on 
leur  distribue.  Encore  la  pilié'qu'ils  montrent  à  leur  maître  leur 
aliire-t-cile  les  mauvais  traitements  de  vos  gardes.  Mais  il  n'est 
point  de  rigueur  ni  de  cruauté  qui  les  puissent  éloigner  de  lui  ;  et 
pendant  que  l'un  va  lui  chercher  des  vivres,  l'autre  reste  auprès  de 
l'infant  pour  le  consoler  dans  ses  peines.  Daigne/,  seigneur,  dai- 
gnez enfin  mettre  un  terme  à  tant  de  rigueur,  et  si  vous  n'a,\e2 
pour  le  prince  ni  larmes  ni  pitié,  que  l'horreur  et  le  dégoût  de  sou 
état  puissent  émouvoir  votre  cœur! 

LE  ROIt 

C'est  bien,  Muley. 


JOURNKE  III.  SCliNE  I.  301 

Entre  FÉNIX. 

FKNIX. 

Seigneur,  si  mon  respect  et  ma  soumission  à  vos  voiont('s  vous 
ont  donné  quelque  affection  pour  moi,  je  viens  demander  une  grâce 
votre  majesté. 

I.E  ROI 

Je  n'ai  rien  à  vous  refuser. 

FÉ.MX. 

Le  grand  maîire  Fernand... 

LE  ROI. 

Il  suffit,  c'est  assez. 

FÉMX. 

II  inspire  l'iiorrcur  à  tous  ceux  qui  le  voient.  Je  voulais  jeulement 
vous  prier... 

LE  ROI. 

Arrêtez,  Fénix,  arrêtez.  Qui  doiic  oblige  Fernand  à  chercher  lui- 
même  son  mal,  à  courir  à  une  mort  si  douloureuse?  S'il  souffre  un 
dur  châtiment  parce  qu'il  persiste  obslincriient  dans  sa  foi,  c'est  à 
lui-même  qu'il  doit  imputer  ces  rigueurs.  Il  dépend  de  lui  s  ul  de 
sortir  de  sa  misère  :  il  n'a  qu'à  me  remettre  Geuta,  et  au  même 
instant  il  recouvrera  la  liberté. 

Entre  SÉLIM. 

SÉLIM. 

Seigneur,  deux  ambassadeurs,  l'un  de  Taruaant,  l'autre  d'Al- 
phonse, roi  de  Portugal,  attendent  que  vous  leur  permettiez  de  S(? 
présenter  devant  vous. 

FÉNix,  à  "part. 
Quelle  peine  est  la  mienne!  Tarudant,  sans  doute,  envoie  cet 
ambassadeur  pour  me  conduire  à  lui. 

MULEY,  à  part. 
Ce  moment  voit  détruire  à  la  fois  toutes  mes  espérances    Amant 
aussi  malheureux  que  malheureux  ami,  j'ai  tout  perdu  en  ce  jour. 

LE   ROI. 

Qu'ils  entrent.  —  Fénix,  asseyez-vous  près  de  moi  sur  cette  eslradî» 

ais  s'asseyent.   ALPHONSE  et  TARUDANT  entrent  chacun  par  uu 
côtii  (Jiiïérent 

TARIIOAXT. 

*îénéreux  roi  de  Fez.  . 

ALl'llONSE. 

Roi  de  Fez,  noble  et  vaillant... 

TARUDANT. 

Dont  la  renommée... 


Dont  la  vie... 


ALPHONSE. 
TARUDANT. 


Durera  toujours. 

iii.  2  G 


302  LE  PRINCE  CONSTANT. 

ALl'llO.NSE. 

Puisse  longUmps  p'/osporcr! 

TAUUDANT. 

Et  vous,  aurore  de  ce  soleil  .. 

ALPHONSE. 

Et  vous,  orient  de  ce  midi... 

TAUUDANT. 

Oue  les  temps... 


ALPHONSE. 
TARUDA^T. 


TARUDANT. 
ALPHONSE. 


(Jue  les  siècles... 
Accordent  à  votre  règne. 
Répandent  sur  votre  vie. 
Toutes  les  félicités  ! 
Les  plus  beaux  triomphes  I 

TARUDANT. 

Pendant  que  je  parle,  comment,  chrétien,  osez-vous  parler? 

ALPHONSE. 

Parce  que  là  où  je  suis  personne  ne  doit  parler  avant  moi. 

TARCDANT. 

En  ma  qualité  de  More,  je  dois  être  le  premier.  Ceui  de  la  même 
race  passent  avant  les  étrangers. 

ALPHONSE. 

Non  pas  !  et  la  preuve,  c'est  que  l'hôte  a  toujours  la  première  place 
au  foyer. 

TAïa'DANT. 

F'.h  bien,  vous  auriez  toujours  tort,  car  c'est  comme  hôte  qu'ici 
je  me  présente. 

LE   ROI. 

Veuillez  l'un  et  l'autre  vous  asseoir  sur  ces  estrades.  {A  Alphonse.] 
Que  le  Portugais   parle  le  (nemier...   [A  Tarudaut.)   Comme  étant 
d'une  autre  race  et  d'une  autre  loi,  il  a  droit  à  cet  honneur. 
TARUDANT,  à  part. 

Quel  affront  pour  moi  1 

ALPHONSE. 

Je  serai  bref.  Koi  fameux ,  que  la  renommée  puisse  à  jamais 
célébrer,  malgré  l'envie  et  la  mort  mniie,  —  Alphonse  de  Portugal 
vous  salue;  et  puisque  l'infant  don  Fernand  ne  veut  pas  consenlir  à 
être  racheté  au  prix  de  Ceuta,  mon  roi  m'a  chargé  de  vous  dire 
qu'il  vous  laissait  libre  d'estimer  sa  rançon  à  tout  ce  que  prut  dé- 
sirer l'avarice  et  à  tout  ce  que  la  générosité  dédaigne;  qu'il  vous 
donnera  en  or,  en  argent,  en  joyaux  la  valeur  de  deux  villes  comme 
celle  que  vous  demandez.   Voilà  ce  qu'il  sollicite  araiablement. 


JOURNEE  II,  SCENE  I.  303 

Mais  si  vous  ne  lui  rendez  pas  son  prisonnier,  il  vous  fait  sa\oir 
qu'il  le  délivrera  par  la  i'orce  des  armes.  Déjà,  dans  ce  l)ut,  une 
cité  {louante  de  mille  vaisseaux  s'élève  sur  l'Océan  ;  il  jure  de  venir 
proinptcment  vous  couibatlre  et  vous  vaincre,  et  que,  dans  vos  États 
baignés  de  sang,  le  soleil,  cherchant  en  vain  le  soir  les  émeraudes 
qu'il  aura  éclairées  le  matin,  ne  verra  plus  que  des  rubis. 

TARUDANT. 

Ambassadeur  comme  vous,  il  ne  m'appartient  pas  de  vous  ré- 
pondre pour  le  souverain  à  qui  vous  vous  adressez;  mais  mon  roi 
étant  son  lils,  l'outrage  que  vous  lui  faites  me  regarde,  et  je  puis 
m'expliquer  pour  lui.  Vous  direz  donc  de  la  part  du  roi  de  Maroc 
à  dou  Alphonse  qu'il  peut  venir;  et  que  dans  le  peu  d'instants  qui 
s'écouU'iit  entre  la  nuit  et  l'aurore,  il  verra,  grâces  à  nos  cime- 
terres, ces  champs,  ruisselants  dune  brûlante  pourpre,  faire  croire  au 
ciel  que  les  œillets  sont  les  seules  fleurs  qu'il  ait  répandues  sur  cette 
plaine. 

AIPHONSE. 

Rlore,  si  vous  étiez  mon  égal,  cette  lutte  dont  vous  parlez  pour- 
rait se  réduire  à  un  combat  entre  deux  jeunes  guerriers.  Mais  dites 
à  voire  roi,  s'il  a  quelque  désir  de  la  gloire,  de  se  présenter  au 
combat;  le  mien  ne  manquera  pas  de  s'y  rendre. 

TARUDA\T. 

Vous  avez  presque  dit  que  vous-même  éiiez  le  roi  don  Alphonse; 
et  s'il  en  est  ainsi,  Tarudant  saura  vous  répondre. 

ALPHONSE. 

Soit!  je  vous  attends  en  champ  clos. 

TARUDANT. 

Vous  ne  m'attendrez  pas  longtemps.  Je  suis  l'éclair. 

ALPHONSE. 

Je  suis  la  foudre. 

TARUDANT. 

Je  suis  la  fureur, 

ALPHONSE. 

Je  suis  la  mort. 

TARUDANT 

Vous  m'entendez,  et  vous  ne  tremblez  pas? 

ALPHONSE. 

Vous  me  voyez,  et  vous  vivez  encore? 

LE  ROI. 

Seigneur,  vos  altesses,  puisque  votre  impatience  a  déchiré  le  voile 
qui  couvrait  de  tels  soleils,  vo>  altesses  ne  peuvent  sans  mon  agrément 
combattre  sur  mes  terres;  et  je  m'y  oppose,  pour  avoir  le  loisir  de 
vous  recevoir  selon  vos  mérites. 

ALPHOXSIÎ. 

Je  n'aorepte  ni  hospitalité  ni  politesse  de  ceux  de  qui  je  reçois 
des  chagrins.  Je  suis  venu  chercher  Fernand;  c'est  pour  le  voir  que 


304  LE  PHINCE  CONSTANT, 

je  me  rendais  ;i  Fe/  jous  ce  dogiiiMMiiciit.  Av.-int  d'arriver  à  votre 
capitale  j'ai  appris  que  vous  \ous  trouviez  dans  cette  maison  de 
plaisame;  et  j'y  suis  venu  afin  de  savoir  plus  tôt  quel  fruit  je  puis 
espérer  de  mon  voyage.  Malmenant  pour  repartir  je  n'attends  plus 
que  votre  réponse. 

LE    HOI. 

Rla  réponse,  roi  .41phon>e,  lu  voici  touie  en  peu  de  mots  :  Vous 
n'emmènerez  l'infant  qu'en  me  rendant  Ceuta. 

AIPIIONSE. 

Puisque  j'<<tais  venu  le  chercher  et  que  je  dois  l'emmener,  pré- 
parez-vous à  la  guerre  que  je  vous  déclare.  {A  Tarudant.)  Et  vous, 
ambassadeur,  ou  qui  que  vous  soyez,  vous  me  verrez  en  campagne. 
Que  l'Afrique  entière  tremble! 

Il  sort. 
T.4RUDANT,  à  Fénix. 

Si  je  n'ai  pu  jusqu'ici  me  mettre  à  vos  pieds  comme  un  humble 
esclave,  mainienant,  belle  Féni%,  daignez  accorder  votre  main  à  celui 
qui  vous  offre  toute  son  âme... 

FÉNlX. 

Que  votre  altesse,  seigneur,  ne  comble  pas  de  nouvelles  fa^eurs 
une  princesse  qui  l'estime.  Qu'elle  se  rappelle,  d'ailleurs,  ce  qu'elle 
se  doit  à  elle-même. 

MOi.EY,  à  part. 

Comment  ai-je  pu  être  témoin  de  ces  malheurs,  et  puis-je  vivre 
encore  ? 

LE   ROI. 

Votre  altesse  s'est  présentée  sans  être  attendue.  Elle  me  pardon- 
nera si  je  ne  la  reçois  pas  aussi  bien  qu'elle  le  mérite. 

T.\nUDANT. 

Il  faut  qie  je  retourne  sans  délai  dans  mes  Etats;  et  puisque  je 
venais  comme  ambassadeur,  avec  des  pouvoirs  pour  emmener  mon 
épouse,  je  pense  que  mon  bonheur  n'en  sera  pas  retardé. 

LE   ROI. 

Je  ne  saurais  lutter  de  courtoisie  avec  vous.  Cependant,  —  pour 
m'acquitter  autant  qu'il  est  en  mon  pouvoir,  —  comme  on  m'an- 
nonce la  guerre,  je  veux  d'abord  sceller  notre  union  par  l'hymen 
que  vous  désirez;  car  il  est  bon  que  vous  retourniez  dans  vos  lîtals 
avant  que  ces  armées  portugaises  dont  on  nous  menace  ne  vous  aient 
coupé  le  passage. 

TAUUDANT. 

eu  importe,  seigneur!  Je  suis  venu  avec  des  troupes  nom- 
breuses, dont  les  camps  peuplant  ce  désert  lui  donnent  l'apparence 
d'une  vasie  cité;  et  je  reviendrai  bientôt  avec  elles  pour  être  un 
soldat  de  votre  armée. 

LE  ROI. 

Tout  va  s'apprêter  pour  le  départ  de  votre  épouse.  Mais  aupara- 


JOURNÉE  III.  SCÈNE  II.  303 

vant  il  faut  que  vous  veniez  à  Fer,  pour  que  mes  sujets  aient  la  joie 
de  vous  voir.  —  ftluley? 

MUIKV. 

Seigneur? 

LE  noi. 
Prépare-loi.  Tu  accompagneras  i'cnix  à\ec  une  garde  nombreuse, 
jusqu'à  ce  que  tu  la  laisses  en  sûreté  dans  les  Éiats  de  son  époux. 

Il  sort  avec  Taruilanl  el  Kénix. 
MULEY. 

Il  ne  me  manquait  plus  que  ce  malhpur!...  Pendant  mon  absence 
personne  ne  donnera  à  Fernand  les  faillies  secours  que  je  lui  faisais 
parvenir,  el  il  sera  privé  de  celte  dernière  ressource. 

Il  son 

SCÈNE  II. 

Une  rue  do  Fez. 

Entrent  DON  FERNAND,  DON  JUAN  el  d'autres  Caplifs.  Plusieurs  Captifs 
conduisent  don  Fernand  et  l'as-eyent  sur  une  natte. 

U0\  FBnNA.ND. 

Tournez-moi  de  ce  côté  pour  que  je  puisse  mieux  encore  jouir  de 
la  douce  lumière  du  ciel...  0  Dieu  pui.>^sanl  el  bon  !  que  de  grâces  je 
dois  le  rendre!...  Dans  une  situât  on  .semblable  à  la  mienne,  Job 
maudissait  le  jour,  ma  s  c'était  parce  qu'il  avait  été  engendré  dans 
le  péché.  Pour  moi,  je  bénis  le  soleil  à  cause  de  la  faveur  que  Dieu 
m'accorde  en  me  permettant  de  le  voir.  Chacun  de  ses  rayons  bril- 
lants est  une  langue  de  feu  qui  célèbre  la  gloire  de  l'Éternel,  el  c'est 
par  eux,  Seigneur,  que  je  te  loue  et  te  bénis. 

DKITO. 

Eies-vous  bien  ainsi? 

D0.\   FERNA\D. 

Mieux  que  je  ne  le  mérite,  mon  ami.  —  Combien  vous  a\ez  de 
bontés  pour  moi,  ô  mon  Sauveur  1  Lorsqu'on  me  tire  d'un  cachot 
obscur,  vous  me  donnez  le  soleil  pour  me  réchauffer.  Grâces  vous 
soient  rendues  de  tant  de  libéralité! 

PREMIER    CVPTIF. 

Je  voudrais,  seigneur,  pouvoir  vous  tenir  compagnie.  Biais  l'heure 
du  travail  nous  appelle. 

DO.N  FERIVAND. 


Adieu,  mes  enfants. 
Quelle  douleur! 


PREMIER    CAPTIF. 
DEUXIÈME  CAPTIF. 

ils  soileDi. 


Quelle  peine  cruelle! 

DON  FERNAND,  à  don  Juaii  el  à  Brilo. 
Vous  deux  vous  restez  avec  moi? 

26 


306  LE  rRlNCIi  CONSTANT. 

DON   JUAN. 

II  faut,  moi  aussi,  que  je  vous  laisse. 

DON    FEKNAND. 

Que  ferai-je  sans  toi? 

DON  JUAN. 

Je  reviens  à  l'instant...  Je  vais  clicrclier  queli]ue  chose  pour  votre 
nounilure.  Depuis  que  iMuley  est  parti,  il  ne  nous  reste  aucune  res- 
source; mais  je  ferai  de  nouveaux  efforts  pour  vous  eu  procurer... 
Je  crains  cependant  de  n'y  pas  réussir;  car  tous  ceux  qui  nie  voient, 
—  pour  ne  pas  contrevenir  à  i'éditciui  défend  même  de  vous  donner 
de  l'eau,  —  ne  veulent  rien  me  vendre  parce  qu'ils  savent  que  je  suis 
avec  vous,  —  Qui  eût  jamais  pensé  que  la  rigueur  du  sort  pût  aller 
jusque-là!...  Mais  voici  du  monde. 

Il  sorl. 
DON    FEKNANIl. 

Ah!  si  ma  voi\  pouvait  toucher  quelqu'un!.,.  Je  voudrais  vivre 
quelques  instants  de  plus  dans  les  soiitlrances. 

Enlrenl  LE  ROI,  TARUDANT,  FÉMX  et  SÉLIM. 
sÉLiM,  au  Boi. 
Noble  seigneur,  vous  êtes  entré  dans  une  rue  où  il  est  impossible 
que  vous  ne  soyez  pas  vu  et  remarqué  par  l'infant. 
LE  noi,  à  Tarudanl. 
J'ai  voulu  vous  accompagner  pour  vous  faire  voir  ma  grandeur. 

TAHUDANT. 

Vous  me  comblez  sans  cesse  de  nouveaux  honneur 

DON    FERNAND 

Donnez,  de  grâce,  quelque  soulagement  à  un  infortuné.  Je  suis 
affligé,  malade,  et  mourant  de  faim.  Homme,  ayez  pitié  d'un 
homme.  Les  animaux  ont  pitié  de  leurs  semblables. 

BRITO. 

Ce  n'est  pas  ainsi  qu'il  faut  demander  dans  ce  pays. 

liON  FERNAND. 

Et  comment? 

BRITO. 

Le  voici. —  Seigneurs  Mores,  ayez  compassion  d'un  pauvre  mal- 
heureux qui  n'a  pas  de  quoi  manger,  et  donnez-lui  quelque  chose 
pour  l'amour  du  saint  jambon  du  grand  prophète  Mahomet  '. 
LE  ROI,  à  part. 

Qu'il  conserve  sa  constance  dans  cet  état  de  misère  et  d'opprobre, 
c'est  une  offense,  un  outrage  pour  moi!  {Haut.)  Grand  maître? 
Infant? 

BHITO. 

Le  roi  vous  appelle? 

'  Celait  une  croyanc.;  )ii'|"-"'"''<'  '°  tspagne  que  le^  musulmans  aaoraient  à  Médin» 
Bas  cuisse  de  leur  proiibèie. 


JOURNÉE  III,  SCÈNE  II.  307 

DON  FIRNAND. 

Moi,  Brito?  Tu  te  seras  trompé.  Je  no  suis  plus  1  infant ,  le  grand 
maître;  je  ne  suis  jilus  que  leur  cadavre...  Et  quoique  j'aie  été 
autrefois  l'un  et  l'autre,  iiiaiiilenant  que  me  voilà  à  demi  enseveli,  on 
ne  peut  plus  me  donner  ces  noms. 

LE  ROI. 

Si  tu  n'es  plus  l'infant  ni  le  grand  maître,  réponds-moi,  Fer- 
nand. 

DON  FERNAND. 

Maintenant,  je  m'efforcerai  de  me  traîner  jusqu'à  vous  [lour  baiser 
vos  pieds. 

LE  ROI,  à  part. 

Tant  de  patience  m'irrite...  Celte  obéissance  est-ce  de  l'humilité 
ou  de  l'orgueil? 

DON    FERNAND. 

C'est  seulement  une  preuve  du  respect  que  l'esclave  porte  à  son 
seigneur.  Mais  puisque  ton  esclave  est  aujourd'hui  devant  toi,  il 
va  te  parler.  Daigne  l'écouler,  ô  mon  roi  et  mon  maître!  —  Tu  es 
roi;  et  encore  que  ta  loi  soit  différente  de  la  mienne,  la  majesté 
qui  s'attache  à  ces  titres  a  je  ne  s^iis  quoi  de  si  puissant,  de  si 
divin,  qu'elle  force  les  cœurs  à  devenir  généreux.  .l'ai  donc  lieu  de 
compter  sur  ta  pitié  et  ta  sagesse,  puisque  la  royauté  possède  de 
tels  privilèges,  que  même  chez  les  animaux  sauvages  elle  conserve 
encore  son  influence.  Dans  les  déserts,  le  lion,  roi  des  quadru- 
pèdes, qui,  en  fronçant  ses  terribles  sourcils,  se  couronne  de  sa 
noble  crinière,  est  d'une  générosité  qu'on  célèbre,  et  jamais  on  ne 
l'a  vu  maltraiter  la  proie  qui  se  rendait  à  lui.  —  Au  milieu  des 
ondes  salées,  le  dauphin,  —  qui  porte  des  couronnes  dessinées  sur 
son  dos  azuré  en  écailles  d'or  et  d'argent,  sauve  à  terre  les  hommes 
victimes  de  la  tempête,  et  les  dérobe  à  la  fureur  des  flots.  L'aigle, 
à  qui  ie  vent  se  plaît  à  former  une  couronne  en  relevant  les  plumes 
qui  entourent  sa  tète,  l'aigle,  que  tous  les  oiseaux  reconnaissent 
pour  le  souverain  des  airs,  de  peur  que  I  homme  ne  vienne  à  boire 
dans  l'argent  brillant  le  venin  que  l'aspic  a  mêlé  à  son  breuvage, 
le  trouble  1 1  le  disperse  avec  son  bec  et  ses  ailes  i,  —  Il  n'est  pas 
jusqu'aux  plantes,  et  même  jusqu'aux  pierres  où  ne  s'étende  cet 
empire  de  la  royauté...  la  grenade,  dont  l'écorce  ornée  d'une 
couronne  indique  sa  domination  sur  les  fiuits,  indique  qu'elle  est 
empoisonnée,  le  moi  ire  en  ôiant  leur  éclat  aux  rubis  qui  la  rem- 
plissent, et  leur  donnant  la  couleur  terne  et  pâle  de  la  topaze.  — 
Le  diamant,  auprès  de  qui  l'aimant  lui-même,  loin  de  l'attirer  à  soi, 
montre  l'oliéissance  d'un  sujet  fidèle,  le  diamant  ne  peut  souffrir 
de  trahison  en  celui  qui  le  porte;  sa  dureté,  qui  résiste  à  l'acier, 
cède  sans  effort,  il  se  réduit  en  poussière  par  le  contact  de  la  dé- 

'  Tradition  populaire. 


808  LE   PRINXI':  CONSTANT, 

loyauté  •.  Si  donc  parmi  les  bMes  fc-roces,  les  poissons,  les  (iiscan, 
les  plantes  et  les  pierres ,  h  majesté  royale  est  toujours  comiiatis- 
gaiite,  elle  doit  l'être  également,  seigneur,  chez  les  hommes;  et  tu 
ne  peux  pas  préicxter  une  religion  dilTérenie ,  car  toutes  les  reli- 
gions défendent  la  cruauté.  —  Je  ne  prétends  point  t'apitoyer  sur 
moi,  te  peindre  ma  misère  et  mes  angoisse>  pour  que  tu  me  donnes 
la  vie;  ce  n'est  point  là  ce  q^ie  je  veux.  Je  sais  que  je  dois  mourir 
de  cette  maladie  qui  trouble  mes  sens,  qui  enchaîne  à  la  fois  et 
déchire  mes  membres.  Je  sais  que  je  suis  marqué  pour  la  mort  :  à 
chaque  parole,  a  chaque  soupir  que  j'exhale,  il  me  smible  qu'un 
acier  aigu  me  déchire  le  sein.  Je  fais  enfin  que  je  suis  mortel,  et 
que  nous  ne  sommes  jamais  assurés  même  d'un  instant  :  c'est  pour 
cela,  sans  doute,  qu'on  a  donné  au  berceau  et  au  cercueil  la  même 
forme  et  la  même  malicro.  —  Que  peut  allrndrc  encore  celui  qui 
entend  ces  vérités?  Que  peut  désirer  encore  celui  qui  les  proclame? 
Ce  n'est  point  la  vie,  —  tu  ne  le  croirais  pas,  —  c'est  la  mort  que  je  te 
demande;   et  puissent  les  cieux  exaucer  mes  vœux,  de  mourir  pour 

le  Christ! Peut-être  verras-tu  dans  ce  souhait  un  sentiment  de 

désespoir,  un  dégoût  de  la  vie;  tu  te  tromperais:  seulement  je 
m'esiimerais  heureux  de  mourir  pour  la  défense  de  la  foi,  et  de  sa- 
crifier mon  âme  à  Dieu.  Ainsi  mon  désir  du  trépas  s'explique,  et  se 
justilie  par  la  sainteté  de  mes  motifs.  Oui,  si  tu  es  inaccessible  à  la 
pitié,  livre-toi  du  moins  tout  à  fait  à  la  rigueur.  Es-tu  lion?  rugis 
et  mets  en  pièces  celui  qui  ose  fi'isulter  en  bravant  ton  [louvoir. 
Es-tu  aigle?  perce  de  ton  bec,  déchire  de  tes  serres  celui  qui  s'at- 
taque à  toi.  Es-tu  dauphin?  annonce  la  tempête  et  'a  mort  au  navi- 
gateur insolent  qui  sillonne  tes  ondes.  Es-tu  arbre  royal?  montre 
tes  rameaux  dépouillés  par  la  violence  des  ouragans,  instruments 
terribles  de  la  colère  de  Dieu.  Es-tu  diamant?  deviens,  réduit  en 
poudre,  le  plus  terrible  des  poisons  -  .  ..  Mais,  que  le  que  sait  ta 
furie,  tu  te  fatigueras  en  vain;  car  dussé-je  souH'rir  plus  de  tour- 
ments, voir  de  plus  grandes  rigueurs,  gémir  dans  de  pires  aîigiisses, 
passer  par  de  plus  rudes  épreuves,  rencontrer  plus  d'infortunes, 
endurer  une  faim  plus  poignante,  me  sentir  moins  couvert  de  ces 
vcleuents  en  lambeaux,  et  avoir  un  «sile  plus  infect  que  ce  séjour 
hoirible,  je  resterai  inébranlable  dans  ma  foi.  Elle  est  le  flambeau 
qui  me  guide,  le  soleil  qui  m'éclaire,  le  laurier  qui  me  couronne.  Tu 
ne  triompheras  point  de  l'Eglise;  essaye,  si  lu  veux,  de  triompher  de 
moi  :  Dieu  défendra  ma  cause  ,  puisque  c'est  pour  la  sienne  que  je 
gouffre. 

LE  ROI. 

Comment  peut-lu  trouver  des  consolations,   ef  conserver  tant 

'  Encore  une  Iradiliou  populaire. 

'  .'.ulre  conle  populaire.  A  la  Gn  du  règne  de  Louis  IIV,  on  croyail  encore  (jue  la 
po'iire  de  diamant  élail  un  poisoa. 


JOUHNKE  III,  SCKNE  II.  309 

d'orgueil  au  milieu  de  tes  peines"?  ci  comment  me  reprochcs-lu 
il'y  être  insensible,  moi  à  qui  elles  sont  élrangcrcs?  Puis(|ue  toi- 
même  as  voulu  la  mort,  puisque  lu  en  es  la  cause,  et  que  j'en  suis 
innocent,  n'espère  point  de  grâce  de  moi.  Aie  pilié  de  toi,  Fernand 
et  alors  moi-même  je  sentirai  pour  toi  de  la  pitié. 

Il  son. 
DON  FEiiNAND,  à  Tarudaïit. 
Seigneur,  que  votre  majesté  me  protège, 

TARUDANT. 

Quelle  infortune! 

DON  FEKNAND,  à  Fénix. 

Et  vous,  princesse,  si  la  beaulé  céleste  de  votre  personne  an- 
nonce la  beauté  de  votre  âme,  daignez  me  protéger  auprès  du  roi. 

FÉNlX. 

Quelle  douleur  ! 

DON  FERNAND, 

Quoil  vous  ne  daignez  pas  même  abaisser  sur  moi  vos  regards? 

FÉNlX. 

Je  suis  saisie  d'horreur. 

DON  FERNAND, 

Il  est  vrai,  vos  yeux  ne  sont  pas  faits  pour  voir  une  telle  misère, 

FÉNIX, 

J'éprouve  tout  à  la  fois  de  la  pitié  et  de  la  terreur. 

DON   PLRNAND. 

Vous  ne  voulez  pas  me  voir,  vous  vous  éloignez  sans  me  ré- 
pondre  Il  faut  pourtant  que  vous  le  sachiez,  madame  :  malgré 

votre  beauté,  malgré  votre  sort  brillant,  vous  ne  valez  pas  plus  que 
moi,  et  peut-être  même  je  vaux  plus  que  vous. 

FÉNIX, 

Ta  voix  m'inspire  de  l'horreur,  et  je  sens  autour  de  loi  une 
atmosphère  empoisonnée.  Laisse-moi,  homme,  que  me  veux-tu?  Je 
ne  puis  m'arrêter  ici  plus  longtemps. 

Elle  son. 
Entre  DON  JUAN  avec  un  pain, 

DOX  JUAN. 

Comme  je  vous  apportais  ce  pain,  les  Mores  m'ont  poursuivi.  lU 
m'ont  frappé  et  blessé, 

©ON  FERNAND, 

Tel  est  l'héritage  des  en^i^nts  d'Adam  ! 

DON  JUAN, 

Prenez-le,  seigneur. 

DON  FERNAND. 

Ami  fidèle,  il  est  trop  tard.  Je  sens  que  je  vais  mourir. 

DON    JUAN. 

Le  ciel  seul  peut  me  donner  des  consolations  dans  ce  malheur. 

DON  FERNAND, 

Mais  quelle  est   la  malar''ie  qu'   n'est    pas   mortelle,    puis'jue 


310  LE  PIUNCe  CONSTANT. 

Ihomme  ne  naît  que  pour  mourir?  Dans  cet  abîme  de  confusion, 
il  pt'rirail  [);ir  la  seule  infirmité  de  sa  nalure.  —  Ilorninr,  sois  tou- 
jours prêt  pour  l'élernilé  qui  l'attend,  et  ne  tarde  p.is  jusqu'à  ce 
que  les  infirmités  t'avertissent,  car  tu  es  <i  toi-même  la  plus  grande 
irilirmité  :  l'homme,  tout  le  temps  que  dure  son  existence,  marche 
sur  celle  ^.erre  d'où  il  est  sorti,  et  à  chaque  pas  il  foule  sous  son 
pied  sa  sépulture.  Loi  triste,  cruelle  sentence!  mais  dans  tous  les 
temps  et  partout,  chacun  de  nos  mouvemenlg  nous  rapproche  de  la 
tombe   —  Amis,  je  touche  à  ma  fin;  emportez-moi  dans  vos  bras. 

DON  JUA.\. 

Hélas!  devais-je  vous  rendre  un  si  pénible  office  ! 

D0\  VEUNAND. 

J'ai  une  prière  à  vous  adrf'sser,  noble  don  Juan.  Aussitôt  que 
j'aurai  rendu  le  dernier  soupir,  revêtez-moi  du  manteau  de  mon 
ordre,  que  vous  trouverez  dans  mon  cachot,  et  vous  m'ensevelirez 
ainsi,  la  face  découverte,  si  le  roi  veut  bien  adoucir  sa  rigueur,  et 
m'accorder  la  sépulture.  Vous  marquerez  la  place  où  mon  corps 
reposera;  car,  bien  que  je  meure  captif,  j'espère  qu'un  jour,  ra- 
cheté, j'aurai  part  aux  suffrages  de  l'autel 0  mon  Dieu!  je  vous 

ai  donné  tant  d'églises,  que  vous  ne  m'en  refuserez  pas  une  pour 
mon  dernier  asile. 

Don  Juan  el  Biito  l'i  mporlent. 

SCÈNE  Ilf. 

Le  riv:ige  de  la  mer. 

Entrent  LE  ROI  DON  ALPHONSE,  L'INFANT  DON  HENRI  et  des 

Soldats  armés  d'arquebuses. 

ALPUO.NSE. 

Laissez  sur  les  flots  inconstants  les  vaisseaux  que  la  nier  soulève 
de  ses  vagues  écumantes  pour  épouvanter  le  ciel  ;  et  que  chacun  de 
mes  navires,  conmie  le  fameux  cheval  fabriqué  par  les  Grecs,  jette 
sur  ces  bords  tous  les  hommes  qu'il  recèle  dans  son  sein. 

DON  HENRI. 

Seigneur,  vous  n'avez  pas  voulu  que  nos  troupes  débarquassent 
sur  le  rivage  de  Fez.  Vous  avez  préféré  que  ce  fût  sur  ce  point,  et 
ce  choix  nous  sera  funeste.  Une  armée  nombreuse  s'avance  de  ce 
côté;  la  rapidité  de  sa  marche  ébranle  l'air,  et  ses  masses  seniblent 
élever  encore  les  sommets  de  ces  collines.  Tarutlant  vient  avec 
toutes  SCS  troupes,  conduisant  de  Fez  à  Maroc  son  épouse,  l'heu- 
reuse princesse  de  Fez.  Le  bruit  des  échos  suffit  pour  vous  en 
avertir. 

ALPHONSE. 

Henri,  c'est  précisément  pour  cela  que  je  suis  venu  l'attendre  à 
ce  passage.  Ce  n'est  point  au  hasard  que  je  me  suis  déterminé  :  la 
réflex'on  a  conduit  mon  choix.  Si  j'eusse  débarqué  à  Fez,  nous  y 


JOUPxNÉE  III,  SCÈNK  II!.  3U 

surions  trouvé  l'armée  du  roi  réunit'  à  celle  que  nous  allons  com- 
battre, et  on  les  attaquant  séparément,  il  nous  sera  plus  aisé  de  les 
vaincre.  Pour  qu'ils  n'aient  pas  le  temps  de  se  reconnaître,  faites 
sonner  la  charge. 

DOM  HENRI. 

Songez-y,  seigneur,  cette  attaque  est  intempestive. 

ALIMIONSE. 

Le  sentiment  qui  m'anime  ne  peut  rien  entendre;  je  ne  veux  pas 
retarder  d'un  moment  notre  vengeance.  Mon  bras  sera  pour  l'Afrique 
le  fléau  de  la  moi  t. 

DON   IIEMII. 

Faites-y  attention  :  déjà  la  nuit,  couverte  de  voiles,  a  cacbé  sous 
ses  ténèbres  les  derniers  rayons  du  soleil. 

ALPHONSE. 

Eh  bien,  nous  combattrons  dans  l'obscurité.  Animé  par  la  foi 
qui  remplit  mon  cœur,  ni  la  circoiistaiice,  ni  les  forces  de  l'ennemi 
ne  peuvent  ébranler  mon  courage.  0  Fernandî  si  tu  offres  au  Dieu 
pour  qui  lu  souffres  les  douleurs  de  ton  martyre,  la  victoire  est  as- 
surée, nous  aurons  en  partage  l'honneur  et  la  gloire. 

DON   HEVUI. 

Seigneur,  votre  confiance  vous  égare. 

l'ombre  de  FiîRNAND,  derrière  le  ihMlre. 

Attaque,  grand  Alphonse Guerre  I  guerre! 

On  entend  des  IrompeUc». 
ALPHONSE. 

Entendez-vous  ces  voix  conluscs  qui  remplissent  les  airs? 

DON  HENRI. 

Oui,  et  en  même  temps,  des  trompettes  ont  donné  le  signal  de 
l'attaque. 

ALPHONSE. 

Eh  bien  !  Henri,  attaquons.  N'en  doutez  pas,  le  ciel  aujourd'hui 
nous  favorise. 

Entre  L'OMBBRE  DE  FERNAND  ;  il  est  revêtu  d'un  manteau  capilulaire,  eî 
il  porte  une  torche  à  la  main. 

l'ombre. 
Oui,  le  ciel  te  favorise;  car  il  a  vu  ta  foi,  ton  zèle,  ta  piété,  et 
il  défend  aujourd'hui  ta  cause.  Délivre-moi  de  l'esclavage.  Pour  ré- 
compense de  l'exemple  que  j'ai  donné  aux  chrétiens,  et  pour  prix 
des  temples  que  j'ai  élevés  à  sa  gloire,  il  daigne  m'en  accorder  un 

à  moi-même Avec  ce  brillant  flambeau  allumé  aux  feux  de 

l'Orient,  je  marcherai  toujours  devant  ta  brave  armée,  et  je  te  con- 
duirai jusqu'à  Fez,  non  pas  pour  l'y  donner  une  couronne,  mais 
afin  que  mon  couchant  soit  délivré  par  ton  aurore. 

DON  HENRI. 

Je  doute,  Alphonse,  de  ce  qu?  je  vois. 


312  LR  PRINCE  CONSTANT. 

ALPHONSE. 

Pour  moi,  je  crois  lout;  et  puisqu'il  s'agit  de  la  cause  de  Dieu, 
ne  crions  plus  guerre,  mais  victoire  1 

Ils  sorlenl. 

SCÈNE  IV. 

La  campagne  aux  environs  de  Fez.  An  fond  les  remparti  de  la  ville. 

Entrent  LEROIelSELIM.  On  aperooil  sur  les  remparts  DON  JUAN  etBRlTO 
portant  le  cercueil  de  don  Fernand. 

DON  JUAN. 

Barbare,  réjouis-toi  maintenant  d  avoir  terminé  par  ta  cruauté  la 
vie  la  plus  innocente. 

LE   ROI. 

Qui  es-tu? 

DON  JUAN. 

Un  homme  qui,  dût  il  périr  cent  fois,  n'abandonnera  jamais  don 
Fernand.  Oui,  malgré  la  douleur  qui  m'acrable,  comme  le  chien 
fidèle,  J8  ne  labandonnerai  pas  même  après  la  mort. 

LE    UOI. 

Chrétiens,  cet  exemple  enseignera  aux  âges  futurs  quelle  est  ma 
justice;  car  on  ne  nommera  point  cruauté  la  vengeance  que  j'ai 
tirée  de  l'injure  faite  à  ma  personne  royale.  Qu'Alphonse  vienne  à 
présent!  qu'il  vienne  le  retirer  de  l'esclavage!...  Sanjdoute  je  ne  puis 
plus  nourrir  l'espérance  de  ravoir  Ceula  ;  mais  je  me  réjouis  de 
voir  l'infant  dans  ce  cachot  étroit  d'oîi  nul  ne  pourra  rarracher. 
D'ailleurs  la  nort  même  ne  le  mettra  pas  à  l'abri  de  ma  vengeance; 
je  veux  qu'il  demeure  là  honteusement  exposé  à  la  vue  des  passants. 

DON  JUAN. 

Tu  recevras  bientôt  ton  châtiment.  Déjà  je  découvre  d'ici,  sur  la 
terre  et  sur  les  ondes,  les  étendards  chrétiens. 
LE  ROI,  à  Sélim. 
Montons  sur  la  tour  pour  voir  si  ce  qu'il  annonce  est  vrai. 

Il  sort  avec  Sélim, 
DON  JUAN. 

Les  bannières  abaissées,  les  tambours  drapés,  les  mèches  des  ar- 
quebuses éteintes...  partout  je  vois  des  signes  de  deuil. 

Entrent  DON  FERNAND,  une  torche  à  la  main,  DON  ALPHONSE,  DON 
HENRI  et  les  Soldats  de  l'.irmée  porlugaise,  qui  conduisent  prisonniers 
TARUDANT,  MULEY  et  FÉNIX. 

l'o.mbre. 
Au  milieu  de  l'obscurité  de  la  nuit,  je  t'ai  guidé  par  des  sentiers 
inconnus  aux  humains;  et  voici  que  le  soleil  dissipe  les  ténèbres.  Je 
t'ai   conduit  victorieux,  grand  Alphonse,  jusqu'aux  murs  de  Fez; 
les  voilà  :  traite  de  ma  rançon. 

L'ombre  disparaît. 
ALPHONSE. 

Holî!  gens  du  rempart,  avertissez  le  roi  que  je  veux  lui  parler. 


JOURNI^E  III,  SCKN'E  IV.  313 

LE  ROI  et  SELI.M  paraissent  sur  les  remparts. 
LE  ROI. 

Que  veux-tu,  vaillant jiune  liornine? 

ALPHONSE. 

Que  tu  remettes  en  mes  mains  l'infant,  le  grand  maître  don  Fer- 
nand  ;  et  je  te  donnerai  pour  rançon  Tarudanl  et  Fé'iix,  que  lu 
vois  ici  mes  prisonniers.  Choisis  :  la  mort  de  Fénix,  ou  la  liberté  de 
l'infant. 

LE  ROI,  à  part. 

Que  faire?...  AfTrcuse  situation  !  Fcrnand  est  mort,  et  ma  fille  est 
au  pouvoir  d'Alphonse.  O  caprices  de  la  fortune,  oà  m'avez-vous 
réduit? 

FÉMX. 

Eh  quoi!  seigneur,  vous  voyez  ma  personne  dans  cet  état,  ma 
vie  et  mon  honneur  dans  ce  péril,  et  vous  hésitez  sur  votre  réponse! 
vous  avez  un  si  faible  désir  de  ma  délivrance  que  vous  puissiez  la 
retarder  même  un  moment!  Ma  vie  dépend  de  vous,  et  nous  per- 
mettez que  je  demeure  chargée  de  fers!...  et  vous  pouvez  sans  être 
attendri  prêter  l'oreille  à  mes  gémissements!...  Vous  n'êtes  ni  père 
ni  roi;  vous  êtes  le  bourreau  de  votre  sang. 

LE  ROI. 

Fénix,  si  j'ai  tardé  à  répondre,  ce  n'est  pas  que  j'aie  hésité  à  vous 
rendre  la  vie  lorsque  voire  mort  va  entraîner  la  mienne.  Mais  il  est 
temps  de  parler.  —  Apprenez,  Alphonse,  qu'hier,  au  moment  où 
Fémx  sortit  de  la  ville,  le  soleil  et  l'infant  terminèrent  leur  course 
à  la  même  heure,  l'un  dans  les  ondes  de  l'Océan,  l'autre  darts  la 
nuit  du  tombeau.  l"et  humble  cercueil  renferme  tout  ce  qui  reste 
de  lui.  Donnez  la  mort  à  la  belle  Fénix  ;  vengez  votre  sang  sur  le 
mien. 

FÉMX. 

0  cic!!  ainsi  pour  moi  plus  d'espérancel 

LE   ROI. 

Ainsi  pour  moi  tout  est  fini  ! 

DON   III  NRI. 

Grand  Dieu!  qu'ai  je  entendu?  nous  l'avons  délivré  trop  tard. 
ALPHONSE,  à  Henri. 

Ne  parlez  pas  de  la  sorte.  Si  l'ombre  de  Fernand  nous  a  dit  de  le 
tirer  o'esclavage,  c'(St  sa  dépouil'e  mortelle  qu'il  a  voulu  désigner, 
c'est  elle  qui,  d'après  ses  paroles,  doit  obtenir  un  temple  en  récom- 
pense de  tous  ceux  qu'il  a  fondés;  et  il  faut  que  l'échange  se  fasse. 
[Au  Roi.)  Roi  de  Fez,  ne  va  pas  croire  dans  ton  orgueii  que  Fer- 
nand mort  ait  moins  de  prix  que  cette  jeune  beauté;  je  le  la  rends 
en  échange  de  ses  restes  mortels.  Envoie-moi  donc  la  neige  en 
échange  des  fleurs,  l'hiver  en  échange  du  printemps,  et  enfin  un 
malheureux  cadavre  en  retour  d'une  beauté  charmanle. 


314  LE  PlilNCE  CONSTANT. 

Li:    ROI. 

Qu'cntcnds-je?  Que  dij-tn,  i-ivincible  Alphonse? 

ALI'IIO.VSK. 

Fais-le  descemire  par  ces  captifs. 

FÉMX. 

Je  suis  le  prix  d'un  cidavrc.  La  prophétie  s'est  accorn|ilie, 

LE  ROI. 

Descendez  le  cercueil  du  haut  du  iriur.  Je  vais  me  jeter  aux  [)ied3 
du  vainqueur  pour  en  f;iire  iiioi-ri;èine  la  remise. 

Ou  (IctcfiiJ  1.!  ceiciieil  le  long  Ju  mur  avec  Jos  coiilcs. 
ALPHONSE. 

Je  vous  reçois  dans  mes  bras,  grand  prince,  divin  martyr 

DON  IfEN'IlI. 

0  mon  frère!  je  t'offre  mon  triste  hommage. 

Entrent  LE  ROL  DON  JUAN  et  les  Cnplirs. 

LK  ROI. 

Généreux  Alphonse,  permettez  que  je  baise  votre  main  royale. 

ALPHONSE. 

C'est  donc  là,  don  Juan,  le  compte  que  vous  me  rendez  de  rinfaiit? 

D0\  JUA.\. 

Je  ne  l'ai  jamais  quitté  depuis  qu'il  fut  fait  prisonnier,  jusqu'au 
moment  où  il  recou\re  la  liberié.  Soit  pendant  sa  vie,  soit  depuis 
sa  mort,  je  suis  toujours  resté  près  de  lui.  —  Regardez-le  dans  son 
cercueil,, 

ALPHONSE- 

Donnez-moi,  mon  oncle,  votre  main.  —  Je  .'ïuis  arrivé  Iro;)  tord, 
ô  mou  iio!)l!  seigneur!  pour  vous  arracher  à  la  situation  où  vous 
avez  succombé;  mais  je  n'en  montrerai  pas  moins  au  monde  mon 
affection  et  mon  respect  pour  vous  :  vos  reliques  bienheureuses  se- 
ront pieusement  déposées  dans  un  temple  magnifique.  {Au  Roi.] 
Je  te  remets  Fénix  et  Tarudant;  et  instruit  de  la  conduite  de  IMuley 
en\ers  l'infant,  je  le  demande  pour  lui  la  fille.  Maintenant,  ia[!tif<, 
approchez...  Voila  votre  inîant...  portez  le  honorablement  jusqu'à 
la  Hotte 

LE  ROI. 

Ils  peuvent  tous  l'accompagner  jusqu'en  Portîigal. 

ALPHONSE. 

Qu'au  son  des  douces  trompettes  l'armée  marche  en  ordre,  en 
foruiant  un  convoi  funèbre.  {Au public.)  Et  en  vous  priant  de  lu 
pardonner  toutes  ses  fautes,  l'auteur  termine  ainsi  don  Fernand  de 
Portugal,  i£  PRINCE  CONSTANT  dans  la  foi. 

FIN  DU  PRINCE  CONSTANT. 


LE    SCHISME    D'ANGLEÏERllE 

[LX  CISMA  IN  INGUTERRA) 


NOTICE. 

Oaiis  le  Schisme  d'Angleterre,  la  seule  comôJic  espagnole  qui  nous  ro-^te 
.■:ur  l'histoire  de  ce  pays  i,  Calderon,  ainsi  que  le  lecteur  le  pressent,  a  dra- 
matisé 1(  s  événements  qui  eurent  pour  résultat  de  séparer  l'Angleterrii  de  la 
cour  do  Rome.  Comment  un  poëtc  e-pagnol,  un  poète  espagnol  de  l'époque 
des  Philippp,  comment  un  prêtre  espagnol,  un  cbapelain  du  roi  d'Espagne, 
a-t-il  jugé  et  mis  en  drame  ces  l'vonements?  Voilà  ce  qu'on  se  demande  en 
lisant  le  titre  de  cette  curieuse  comédie. 

Avant  d'cTiaminer  l'œuvre  du  poète,  nous  allons,  suivant  notre  habitude, 
exposer  rapidement  les  faits  historiques  sur  lesquels  repose  celte  comédie. 

Le  roi  Henri  VIII  (I5?7)  s'étant  épris  d'Anne  de  Doleyn,  l'une  des  filles 
d'honneur  de  la  reine,  et  colle-ci  ayant  opposé  sans  doute  à  ses  désirs  une 
résistance  habile,  le  roi  résolut  de  l'élevf  r  au  trône.  Mais  pour  cela  il  fallait 
qu'il  répudiât  la  reine  Catherine  d'Aragon,  sa  femme,  avec  laquelle  il  était 
marié  depuis  près  de  vingt  ans.  Or,  la  reine  était  une  princesse  d'une  vertu 
irréprochable,  quel  motif,  quel  prétexte  imaginer?  Tout  à  coup  le  roi  se 
souvint  que  Catln  rine  avait  été  pendant  quelques  mois  l'épouse  de  son  frère 
Arthur;  et,  comme  saisi  de  scrupules  (un  peu  tardifs),  il  sollicita  pour  cette 
raison  If  divorce  auprès  du  pape.  Le  pape  se  trouva  placé  dans  une  situation 
assez  délicate:  d'une  part,  il  craignait  Charles- Quint,  neveu  de  Calhefine, 
dont  il  était  alors  prisonnier;  de  l'autre,  il  voulait  ménager  Henri  VIII,  dont 
il  avait  besoin  :  il  (hercha  à  gagner  du  temps.  Ces  délais  irritèrent  Henri,  et 
il  s'en  vengea  sur  son  premier  ministre,  le  cardinal  Wolsey,  qui,  après  avoir 
paru  approuver  ses  projets,  voulut  ensuite  observer  une  sorte  de  neutralité. 
NVolsey  fut  disgracié,  exilé,  et  ses  biens  furent  conlisqués  par  le  roi.  Puis, 
après  quelques  années  perdues  en  négociations  avec  la  cour  de  Rome,  le  roi 
fit  prononcer  par  l'arclievèque  de  Cantorbéry  la  sentence  de  divorce;  et  le 
parlement,  servile,  comme  il  s'est  montré  si  souvent  en  Angleterre,  ratifia  la 
sentence,  ainsi  que  le  mariage  de  Henri  VIII  avec  Anne  de  Boleyn  :  cela,  en 
décernant  au  roi  le  titre  de  chef  suprême  de  l'église  anglicane,  —  acte  par  le- 
quel l'Angleterre  fut  dérinitivement  séparée  du  saint-sii'ge. — On  sait  comment 
finirent  ces  amours  qui  avaient  causé  dans  un  grand  pays  une  révolution  reli- 
gieuse :  Anne  de  Boleyn,  condamnée  comme  coupable  d'un  commerce  criminel 
avec  son  propre  frère,  périt  sur  l'échafaud.  Devenu  ainsi  libre  une  seconde 
fois.  Henri  VIII  épousa  Jeanne  Seymour,  de  laquelle  il  eut  un  fils  qui  lui  suc- 
céda sous  le  nom  d'Edouard  VI,  en  1547.  —  Mais  ce  prince  étant  mort  à  la 
fleur  de  l'âge,  la  princesse  Marie,  fil'e  de  Catherine  d'Aragon,  la  première 
éfouse  répudiée,  monta  sur  le  trône  (1553),  etc.,  etc.,  etc. 

Tels  sont  les  principaux  événements  qui  font  le  sujet  de  la  pièce  de  Calderon 

1  Sur  la  lin  du  seizième  siècle,  ou  dans  les  commencements  du  dix-septième,  Lope  de 
Vega  avait  cnniposé  une  coméilic  inlilulee  el  Pleyto  de  Inglaterra  (la  Querelle  d'Ai;» 
gietorro),  dans  laniKlio  il  avait  pcini,  ilit-on,  la  lulie  de  Marie  Stuart  et  d'Élisubell», 
Mallieiircas'  ment  celle  pièce  est  aujourd'hui  perdue. 


316  NOTICr. 

Seulement  la  comédie  enibia?';e  U'ie  pciio.lc  di'  h'inp^  beaucoup  nmins  consî» 
dérable,  piii^^que  Henri  VIM  y  r  rnniiait  sa  liilc  Marie  pnir  ^  n  'i"  itière, 
imniédialeinent  après  le  supplice  d'Ariin-  de  Dolfyn,  en  i  '  ô(i. 

Si  le  poëte  ne  s'est  pas  scrupuleusement  attaché  h  reproduire  li's  ronlitésde 
l'histoire,  il  en  a,  selon  nous,  exprimé  le  car. ictère  et  l'esprit  avec  bcaûroup 
de  force  et  de  profondeur.  Sur  le  continent,  la  réforme,  partie  des  rangs  in- 
férieurs de  la  société,  avait  été  une  protostaiion  contre  les  abus  de  la  cour  de 
Rome,  dénoncés  déjà  dans  les  siècles  précédents  par  les  premier'^  écrivaiiis  de 
l'Italie.  En  Angleterre,  elle  a  cela  dn  particulier,  qu'elle  es!  l'œuvre  du  mo- 
narque et  des  grands  pouvoirs  de  l'Etat,  et  qu'elle  a  pour  point  de  départ  le 
caprice  d'un  roi  débauché.  Yoilù  ce  que  le  poct>  espagnol  nous  semble  avoir 
admirablement  saisi,  et  ce  qu'il  nous  fiit  voir  ?ous  les  plus  vives  couleurs 

Quoiqu'en  général  le  talent  caraclérislique  ne  soit  pas  la  ijualité  dominante 
des  dramatistes  espagnols,  ici  plusieurs  caractères  nous  parai-sciit  tra  es  de 
manière  à  mériter  l'attention  du  lecteur.  —  Le  Henri  VJil  de  Calderon  est 
bien  lu  Barbe-lileue  couronné,  le  théologien  voluptueux  qui  chassait  ou  faisa  t 
décapiter  ses  femmes,  pour  pouvoir  se  remarier  rti  sûrelé  ii<'  conscience.  — 
Son  Wolsey  est  bien  le  ministre  ambitieux,  cupide  et  avare,  in  oient  dans  la 
prospérité  et  sans  courage  dans  la  disgrâce.  —  Ciiez  Catherine  s'allient  heu- 
reusement la  résignation  de  la  femme  vertueuse  et  la  fiirté  d'une  Espagnole. 
—  Quelques  paroles  prononcées  par  iMarie  laissent  entrevoir  la  princesse  qui 
s'efforcera  d'opérer  par  des  moyens  violents  une  réaction  catholique. —  l\lais 
selon  nous,  le  personnage  dans  la  peinture  duquel  Calderon  a  mis  le  plus  de 
génie,  c'est  celui  d'Anne  de  Boleyn.  La  plupart  des  historiens,  touciiés  sans 
doute  de  la  destinée  de  cette  femme,  qui  avait  péri  d'une  mort  all'reuse  dans 
la  fleur  de  l'âge  et  de  la  beauté,  témoignent  pour  elle  une  grande  sympathie, 
et  nous  la  représentent  comme  une  espèce  de  martyre.  Aux  yeux  du  poëte 
espagnol,  Anne  est  une  femme  impie,  dont  le  trépas  funeste  n'a  été  que  trop 
mérité  :  il  nous  la  montre  secrètement  dévouée  aux  erreurs  de  Luther,  vaine, 
hautaine, —  déj'i  flétrie  avant  sin  nnriage,  et,  mariée,  prête  à  former  de 
nouveau  avec  son  premier  amant  une  liaison  adultère  ;  comme  si,  en  l'avilis- 
sant ainsi,  il  eût  eu  l'espoir  d'avilir  en  même  temps  le  schisme  même  qu'elle 
avait  contribué  à  faire  naîtro.  —  Cela  est  cruel  ;  peut-être  même  cela  est-il 
injuste;  mais  au  point  de  vue  espagnol  et  catholique,  cette  conception  nous 
semble  au-dessus  de  tout  éloge. 

Dans  la  composition,  dont  on  remarquera  sûrement  l'unité,  la  logique  et  la 
grandeur,  on  trouve  à  la  dernière  scène  un  détail  qui  pourra  choquer  les  esprits 
délicats  :  c'est  le  cadavre  d'Anne  de  Boleyn,  placé  en  guise  de  carreau  au  pied 
du  trône  sur  lequel  vont  s'asseoir  le  roi  Henri  VIII  et  Marie.  Celte  imagi- 
nation, toute  bizarre  et  révoltante  qu'elle  peut  paraître  au  premier  abord,  ne 
s'explique-t-elle  pas  par  ce  que  nous  a  vous  déjà  dit  des  sentiments  qui  animaient 
le  poëte  en  composant  son  drame  ?  Ne  serait-ce  pas  qu'il  aurait  vou'u  par  là 
infliger  un  dernier  châtiment  à  cette  femme,  cause  première  du  schisme,  en 
l'exposant  aux  regards  comme  un  objet  d'horreur  ?  et  indiquer  par  un  sym- 
bole, que  Marie,  une  fois  montée  sur  le  trône,  devait,  pour  ainsi  dire,  écraser 
et  fouler  aux  pieds  l'hérésie?  Nous  soumettons  cette  idée  au  jugement  du 
lecteur. 

Avant  Calderon,  Shakspeare  avait  également  mis  en  drame  une  partie  du 
règne  de  Henri  VIII.  11  ne  serait  pas  sans  intérêt,  ce  nous  semble,  de  comparer 
les  ouvrages  des  deux  grands  poêles,  places  à  des  points  de  vue  si  différents  ; 
mais  l'espace  nous  manque  pour  un  travail  de  ce  genre,  et  nous  le  laissons  à 
des  critiques  plus  habiles. 


LE  SCHISME  D'ANGLETERRE 


PEUSO.N.NAGES. 

LE  ROI  HENRI  VIll  LA  IVMNE  CATHKRINE. 

LE  Cardinal  wdlsey  anjve  he  boi.eyn. 

CHARLES,  aniljjssjdiur  (le  Fnncc.  l'infante  marie. 

THOMAS  DE  BOLEYN,  xieillarj.  MARGUtRlTE  POIE,  dame. 

DENIS,  valol.  JEANNE  SEVMOUf  ,  (lame. 

PASQUIN,  l)OlllTun.  MUSICIENS. 

UN  Capitaine.  .  coRTEciE. 

La  scciifi  se  i'3-sc  à  Lomin  s. 


JOURNÉE  PHEiMIERE. 


SCENE  I. 

Un  salon  du  palais. 

On  entonil  snnner  des  haïUbois  >,  un  riileau  s'ouvre,  tt  l'on  voil  LE  ROI 
HENRI  (iiijornii  (levant  une  lable  sur  laquelle  se  trouve  tout  ce  qu'il  (aut 
pour  écriie.  A  cùU:  de  lui  est  debout  ANNE  DE  BOLEYN. 

LE  ROI,  rêvant. 
Arrête!  ombre  divine,  image  céleste,  étoile  pâlie,  joieil  éclipsé, 
arrête!...  Songes  y,  c'est  outrager  le  soleil  que  d'oser  luilcr  contre  sa 
splendeur...  cl  pourquoi  cherches  lu  à  Iroublor  le  repos  de  mon 
cœur? 

AWK. 

Je  liens  à  honneur  d'eff^.ccr  tout  ce  que  lu  écris. 

Elle  sorl. 

LE  ROI,  de  même. 
Arrête!  attends!  écoute!.  .  oh!  ne  disparais  pas  ainsi,  divinité 
charmante!...  Daigne  in'cntendre! 

Entre  le  CARDINAL  ^YOLSEY. 

WOLSEY. 


Sire! 

Quoi!  vous  ici? 

Que  se  passe-i-il? 


LE  ROI 
WoLSEY. 


'  Le  mol  chirimia,  (jnc  nous  avons  troil  lil  pir  lunlliois,  sifjniRn  en  ofTol  nue  sort* 
de  liaultiois,  de  Ininie  al  onsée,à  douze  Uous,  u'iiu  sou  gra\c  et  pnjs^a(ll.  Cet  inslr» 
ment  csl  d'ongine  arabe. 

27. 


31S  LE  SCllIS.MK  D'A\r.Li:rKI\RR. 

LK   ItOI. 

Qiiollc  est,  dites-moi,  ceile  feiimie  qui  ^iciit  de  soriir  de  cette 
salle? 

WOLSF.V. 

Ce  sera  sans  doDtc  une  iilusidti  produite  par  le  sommeil,  car  per- 
sonni'  n'a  pénétré  jusqu'ici.  —  Veuillez,  sire,  me  conter  ce  que  vous 
ave   songé. 

I  E  RCI. 

llclas!  cardinal,  écoulez,  ei  vous  verrez  quelle  est  ma  peine. —• 
\  DUS  savez,  et  cependant  force  m'est  de  vous  le  rediie,  —  comment 
riioi,  Henri  VIII  d'Angleterre,  (ils  du  roi  Henri  VII,  je  possède,  par 
suite  de  la  mort  d'Arthur,  le  souverain  diadème,  et  comment,  en 
conséquence  de  co  fune.ste  événement,  j'ai  hérité,  non  pas  seule- 
ment de  deux  couronnes,  mais  encore  de  la  plus  belle  et  de  la  plus 
ralholiquc  reine  qu'ait  jamais  eue  l'Angleterre  depuis  l'époque  où 
son  :ioble  peuple  devint  la  colonne  de  l'iigiise  militante.  Car  madame 
Catherine,  cette  sainte  lille  des  rois  catholiques,  nouveaux  soleils  de 
la  terre,  avait  épousé  mon  frère  Arthur,  lequel,  soit  à  cause  de 
son  jeune  âge,  soit  à  cause  de  sa  faible  santé,  ou  pour  d'autr(S  motifs 
qu'on  ignore,  ne  consomma  point  le  mariage;  et  ainsi,  à  la  mort 
du  prince  de  Galles,  la  reine  d(  nieura  tout  à  la  fois  veuve  et  demoi- 
selle. Alors  les  Anglais  et  les  Espagnols,  voyant  leurs  e>pérances 
trompées  et  la  paix  compromis;-,  afin  de  maintenir  l'allianrc  des 
deux  royaumes,  résolurent,  d'ajjrcs  l'avis  des  hommes  les  plus  sages, 
de  me  faire  épouser  la  princcs.'e;  et,  attentif  à  la  commune  utilité, 
le  pape  Jules  II  accorda  les  dispenses,  car  tout  est  possible  au  vi- 
caire de  Dieu  en  son  Église.  Or,  de  cette  union  fortunée  est  sortie, 
pour  notre  bonheur,  l'infante  !\;arie,  étoile  de  ce  ciel,  rayon  de  cet 
astre,  que  l'on  va  reconnaître  comme  princesse  de  Galles  et  ma  lé- 
gitime héritière...  Je  vous  ai  rappelé  cela  pour  montrer  avec  quelle 
soumission  on  accueille  en  Angleterre  tout  ce  qui  tient  à  la  foi,  car 
la  dispense  du  pape  y  est  regardée  et  approuvée  comme  un  acte  lé- 
gitime de  sagesse  et  de  sainteté;  —  et  l'univers  a  vu  avec  quel  em- 
pressement je  suis  moi-même  toujours  prêt  à  défendre  notre  religion 
de  nion  génie  et  de  ma  puissam  e  —  Donc,  en  ce  moment  que  Mars 
se  re  ose  sur  ses  armes  sanglantes,  moi  je  veille  sur  les  livres, 
occupé  d'une  apologie  des  sept  sacrements,  avec  laquelle  je-iière 
confondre  les  erreurs  qu'à  répandues  Luther;  car  je  m'a" tache 
à  réfuter  les  folies  que  contient  son  ouvrage  sur  la  capti\iié  de 
Babylone,  jieste  et  poison  de  notre  siècle.  Or,  tout  à  l'heure  j  étais 
à  écrire...  Écoutez  moi  bi  n,  car  ici  commence  le  plus  étonnant 
prodige,  la  plus  épouvantable  horreur  que  l'imagination  ait  jamais 
coi:çue  dans  Us  ténèbres  du  sommeil...  J'étais  donc  à  écrire,  — 
c'était,  hélas!  précisément  sur  le  facrement  du  mariage,  —  et  l'es- 
prit fatigué,  la  tête  appesantie,  je  venais  de  m'abandonner  au  som- 
meil, lorsque  j'ai  vu  par  cette  porte  entrer  une  femme.  —  Ici  je  sens 


JOCRNÉi:  T,  Sr.ÈNK  I.  319 

en  moi-même  frémir  mon  âme,  je  sens  mes  cheveux  se  hérisser,  mon 
cœur  se  resserrer,  mon  sang  se  glacer,  cl  la  voix  cl  la  l.in;^uu  sont 
prés  de  me  refuser  leur  office...  Cette  femme  s'est  avancée  vers  moi,  et 
son  aspect  m'a  rempli  de  trouble.  C'est  au  point  que  dans  mon  éino- 
lion  je  ne  i)Ouvais  jilus  parvenir  à  écrire...  ou,  pour  mieux  pailer,  elfct 
étrange  et  bizarre I  tout  ce  que  ma  main  droite  écrivaii,  ma  main 
gauche  l'elTaçait  à  l'instant  .  Celte  iiiiagc  s'est  gravée  dans  mon  es- 
prit avec  tant  de  force,  qu'il  me  semble  toujours  la  voir;  et  à  peine 
sorti  de  tant  de  confusion  et  d'angoisses,  je  me  dcmaûde  niaiutenai.t 
si  je  dors  ou  si  je  veille. 

WOI.SIÎY. 

Chassez,  sire,  ces  souvenirs  pénibles  :  tout  ce  que  produit  le  som» 
meil  n'est  que  chimères  et  mensonges.  —  Vo.ci  des  dépêches  qui  sont 
arrivées  pour  votre  majesté,  et  c'est  ce  qui  m'a  fait  entrer  ici,  car 
'ai  compris  qu'elles  devaient  vous  être  remises  sans  ret?rd. 

tE   ROI. 

De  qui  sont-elles? 

MOL  s  ET. 

Oe!le-.;i  est  de  Léon  X. 

LE  noi. 
Et  cette  autre? 

WOISEY. 

De  Martin  Luther. 

LE  uoi. 

S'il  était  permis  d  interprète-  un  songe,  vous  verri(  z  qui  ces 
dépê.îhes  sont  la  réaii>at^cn  dî  ce  que  je  '.  iens  de  rêver. —  la  main 
avec  laquelle  j'écrivais  était  la  droite,  ce  qui  signi.'ie  la  doclnne  véri- 
table pour  laquelle  -e  combaii!  avec  iè'e;  et  la  lettre  du  souverain 
pontife  représente  pour  moi  cette  partie  de  mon  rêve...  Quant  aux 
(  fîorts  que  faisait  ma  m?'n  gauche  p.  ur  effacer  ces  paroles  de  vé- 
rité et  de  lumière,  cela  n'iiuliquail  il  pas  que,  plein-de  confusion,  je 
verrais  réunis  ensemble  le  jour  et  la  nuit,  la  thériuiuo  cl  le  ('oison?... 
Mais  je  va  s  vous  montrer  a  qui  doit  demeurer  la  victoire...  en  éle- 
vant au  dessus  de  ma  tête  ks  dépêches  de  Léon  X,  et  en  foulant 
^■)us  nus  pieds  la  lettre  de  Luther.  ^Au  momenl  de  faire  ce  qu'il  vient 
d'annoncer,  ilprcni  les  deux  lellres  l'une  pour  l'autre.)  Voyons  main- 
tenant ce  que  me  mande  sa  sainteté.. .  l\Iais  qu  est  ceci?  et  dans  quels 
nouveaux  doutes  me  plonge  celle  fâcheuse  aventure?.  .  Les  dépêches 
que  j'ai  élevées  au-dessus  de  ma  tête,  ce  sont  précisément  celles  de 
Luther. .  quelle  funeste  erreur  !  et  de  quoi  me  menace  un  pareil  pré- 
sage?... Je  me  meurs  1...  0  puissances  du  ciel!  qu'est-ce  donc  qui 
me  va  arriver? 

WOLSET, 

Tout  aujourd'hui  vous  afflige...  Mais,  sire,  quelle  comète  avez- 
vous  vue  éclairant  le  ciel  de  sa  sinistre  clarté?  quelle  montagne 
avez-vous  vue  trenbler  sur  sa  base?  et  quel  soleil,  se  voilant  tout  d 


320  !.[•:  SCIIlSAli;  D'AXGI.KTI-.RnK. 

coup,  (^clipsé  par  la  lune  jalouse,  s'est  montré  à  vos  yeux  comme 

I'cIk*  (le  sang*...   Eh  bi  n,  si  rien  de  tout  cela  ne  vous  est  a|ipaiii, 

que  vou  cz-vous  augurer,  sire,  de  ce  que  je  vous  ai  donné  une 

letire  |)our  une  autre,  ou  de  ce  que  vous  même  les  avez  mal  in'er- 

prctées? 

LR   ROI. 

Vo;  paroles,  Wolricy,  ont  le  pouvoir  de  /ne  consdcr,  et  malme- 
nant j'inter(>rèic  en  ma  faveur  ri.cinense  erreur  que  j'ai  comfnise. 
Oui!  le  souverain  pontife  étant  la  base  inébranlable  ci  le  fonde- 
ment de  la  foi,  il  a  dû  se  placer  sous  nus  pieiis.  Il  est  la  pierre 
angulaire  et  moi  je  ne  suis  que  la  colonne.  Kt  dès  brs  il  cumieLt 
qu'il  me  scr^c  de  support,  |)our  que  nîoi-nicnie  je  ne  flà-liissc  pas 
sous  le  poids  de  ce  monstre  sauvage  qui,  (lorlé  sur  les  ailes  du  vent, 
remplit  aujourd'hui  le  monde  d'un  vain  bruit.  Ainsi  les  deux  choses 
sont  allées  chacune  à  leur  rei  tr',  l'une  à  terre  comme  une  jnerre 
solide,  —  et  l'autre  en  l'air  comme  la  flamme  ou  la  fumée...  Vous 
seul  excepté,  que  persoimi-  n'cnire  aujourd  hul  chez  moi.  Je  veux 
écrire  à  Léon  X  et  à  Luther. 

WOLSEY. 

Je  vous  base  les  pieds. 

Lii  ROI,  à  part. 

Je  me  s;ns  accablé  de  tristesse. 

Il  ton. 

WULSKT. 

Tour  un  homme  d'une  humble  et  basse  naissance,  je  me  suis 
bien  élevé  dé^i,  cl  je  monte  peu  à  jieu  au  faîle  de  ma  fortune.  Pour 
atl(  iiidre  au  .«commet  des  grandeurs  je  n'ai  idus  qu'un  échelon  à 
franchir.  Ambition,  donne  moi  la  main...  Flatieric,  seconde-moi... 
Si  vous  voulez  bien  m'a'd  r  l'uiic  et  l'auirt',  queli]ue  jour,  j'e^pèie, 
on  n;e  verra  m'asseuir,  fier  cl  superbe,  sur  if  siège  de  saint  Pierre. 
—  Rloi,  Ihomas  Wolsey.  j'étais  un  pau.re  étudiant,  issu  de  parents 
obscurs;  uci  astrologue  me  dit  de  m'atlachr  au  roi,  et  que  par  ce 
moyen  j'arriverais  si  hiut  (]ue  tous  mes  des  rs  seraient  comblés. 
Jusqu  ici  les  promesses  de  l'astrologie  li'ont  pas  été  accomplies;  car 
bien  que  je  sois  parvenu  aux  plus  hautes  dignités,  il  me  reste  à  dé- 
sirer tant  que  je  n'aurai  point  [ilacé  la  tiare  sur  ma  tête  ..  Il  me  fut 
prédit  aussi  qu'une  fcnune  serait  cause  de  ma  perte  Mais  si  mainte- 
nant je  vuis  to  /S  les  rois  concourir  à  ma  grandeur,  en  quoi  donc 
une  femme  poarrait-cile  me  nuire?...  .le  suis  cardinal  et  légat,  le 
roi  Henri  VllI  me  iirilége,  François  !"■,  roi  de  France,  et  Charles- 
Quint,  empereur  d'Allfm.igne,  se  disputent  mon  amitié;  —  cor  cha- 
cun d  eux  sollicite  contre  l'autre  l'alliance  de  Hemi,  lequel  n'agit  que 
par  mes  conseils  ..  Je  le  déciderai  en  faveur  de  celui  qui  me  fera 
parvenir  au  ponlificat  suprême. 


JOUnNÉC  I.  SCÈNE  I.  3'îl 

Entrent  THOMAS  BOLEYiN,  CHAULES  cl  DEMS.. 

BULEY\. 

L'ambassadeur  de  France,  qui  ist  depuis  longtemps  arrivé  en 
notre  cour,  demande  audience. 

WOl.SEY. 

Qu'il  revienne  plus  tard.  On  ne  peut  en  ce  moment  parler  à  st 
majesté. 

Il  sort. 
CUARLES. 

Qui  est-ce  qui  vous  a  répondu? 

BOLUY.V. 

Je  suis  tenté  de  croire  que  c'est  l'c  rgueil,  la  présomp  lion  et  l'arro- 
gance même.  .  c'e^t-à-dire  le  cardin;il  Wolscy. 
cn.vni  F.s. 
On  ne  vous  a  pas  traité  ainsi  en  rrancc. 

BOLEY.V. 

Ju'  ne  sa'ii  par  qut  1  charme  inconnu  Wolscy  a  p  i  captiver  à  ce  point 
le  prince  le  plus  rclairé,  le  plus  sage,  le  plus  iisiruit,  un  prince  qui 
aura  t  pu  professer  dans  les  é.  oies'  la  pliilosopliie  et  la  théologie-.. 
Riais,  pour  parler  d'autre  chose,  j'ai  à  vous  pncr,  monsieur,  comme  un 
généreux  Fiançais,  de  vouloir  bien  m'accorder  ce  soir  l'honneur  de 
voire  société...  Vous  connaissez  ma  fille,  vous  l'avez  vue  en  France. 
C'est  une  personne  d'une  beauté  accomplie.  Jamais  la  nature  n'a  rien 
faitd'aussi  charmant...  Khbi-n,  ma  fille  do  t  pire  reçue  ce  .-oir  rticme 
dame  du  palais.  Cet  hoimeur,  -  auquel  je  n'avais  aucun  droit,  —  la 
reine,  —  que  Dieu  garde!  —  a  diigné  me  l'accorder  pour  ajouter 
une  illustration  nouvelle  à  mon  nom,  et  elle  a  an;ené  ma  fille  ici 
avec  elle,  l'uis-je  espérer  que  vous  voudrez  bien  vous  trouver  dans 
le  cortège  pour  me  faire  honneur? 

cnvui.Es. 

Vous  savez,  seigneur  Role\n,  que  mon  plus  vif  désir  est  de  vous 
être  agréable,  et  dans  l'inviiaiion  que  vous  m'a'inssez  tout  l'hon- 
neur sera  pour  moi.  Je  me  trouverai  au  cortège  comme  un  de  vos 
serviteurs. 

BOLEYN. 

Le  ciel  vous  garde! 

CHARLES. 

Et  à  vous,  qu'il  vous  accorde  des  jours  heureux! 

BOLEYN. 

Il  est  tard;  je  vais  m'occuper  des  préparatifs.  Adieu. 

Il  sert. 

DTMS,  à  part. 
Comme  mon  maître  est  triste  1...  (Haut.)  Stigneur,  vous  ne  me 
parlez  pas?  Le  roi  vous  a-t-il  reçu?  et  vous   a-t-on  remis  vos  «ié- 
pêches?...  Retournerons-nous  bientôt  en  France?... 
CHARLES,  à  part. 
Oh  '  non,  plaise  à  Dieu! 


B?.2  LE  SCIIISMIi:  D"ANGLETKnRE. 

DF.MS. 

Ditcs-miji,  est-ce  aujourd'hui  que  nous  parlons? 

niARI.F.S. 

Je  n'ai  pas  à  me  p'aindre  à  ce  point  du  destin.  le  roi  ne  ma 
point  reçu,  on  ne  m'a  point  remis  mes  dépêches,  et  je  ne  retourne 
pas  en  France. 

DEMS. 

En  véril(5,  je  ne  vous  comprends  pas,  et  je  ne  puis  ni'expliqucr 
votre  conduite.  —  Vous  avez  dt^siré  cette  ambnssade,  et  jamais  je 
n'ai  pu  savoir  pourquoi  \ous  étiez  si  joyeux  de  \eiiir  en  Angleterre. 
Voilà  longtemps  que  nous  y  sommes,  et  vous  paraissez  y  demeurer 
toujours  avec  le  même  boniieur...  Et  lorsqu'on  vous  parle  de 
retourner  en  France,  la  pensée  de  quitter  ce  pays  vous  attriste. 
Qu'est-ce  à  dire?  pourquoi  me  cacher  vos  sentiments,  puisque  je  dois 
les  savoir  un  jour  ou  l'autre? 

CIIAIU.FS. 

Oui,  en  effet,  il  faut  que  je  le  confie  mon  secret,  et  d'ailleurs  ce 
sera  pour  moi  un  plaisir.  —  Écoute  donc. 

DE.MS 

Parlez. 

cuAni-t'^. 

Thomas  de  Boleyn,  homme  plein  de  prudence  et  d'honneur,  était 
venu  en  France  couime  ambassadeur  du  roi  d'Angleterre  II  ame- 
nait avec  lui,  —  dirai-je  pour  mon  bonheur,  ou  pour  mon  malheur? 
—  sa  fille  Anne  de  Boleyn,  modèle  achevé  de  la  beauté  anglaise, 
sirène  enchanteresse  dont  les  yeux  et  la  voix  séduisent  les  mortels  '. 
Je  la  >is  un  jour  à  Paris.  Plût  à  Dieu,  non  pas  certes  que  je  fusse 
devenu  subitement  aveugle,  mais  plutôt  que  j'eusse  possédé  tous 
les  yeux  dont  est  paré  l'oiseau  de  Junon!  car  on  ne  devrait  con- 
templer la  splendeur  de  ce  soleil  cu'à  travers  mil'e  et  mille  étoi- 
les... Elle  entra  dans  la  salle  du  festin  éblouissante  de  beauté... 
«Ile  était,  il  m'en  souvient,  vêtue  d'une  éîoffe  d'argent  et  de  soie 
bleue...  c'est  la  couleur  du  ciel...  A  sa  vue  je  me  sentis  soudain 
et  transir  et  brûler,  ot  mon  cœur,  jusque-là  rebelle  à  l'amour,  lui 
fut  soumis.  —  Elle  dansa;  je  dansai  avec  elle;  et,  je  te  l'avoue,  je 
sentis  naître  on  moi  une  certaine  confiance,  ea  m'apercevant,  à  la 
légLMeté  de  ses  pas,  qu'elle  n'était  qu'une  fenmie.  Dien  mieux  ,  s'il 
faut  te  le  dire,  elle  laissa  dans  ma  main  un  mouchoir,  gage  d'espé- 
rance, mais  aussi  dépouille  prophétique  qui  m'annoi:çait  des  regrets 
et  des  larmes. —  Je  supportai  il'aimables  rigueurs  ;  je  lui  exprimai  de 
vive  voix,  je  lui  écrivis  de  f)lles  protestations  do  tendresse;  je  re- 
doutai, j'éprouvai  une  cruelle  jalousie;  je  comhaitis,  je  surmontai  de 
vains  scrupules;  on  me  promit,  on  m'accor^ia  de  douces  faveurs;  età 
la  lin  la  nuit  silencieuse  et  le  jour  indiscret  furent  témoins  de  mon 
triomphe  et  de  mon  bonheur.  —  Oui,  souvent  le  soleil  naissant  m'a 

•  Anuo  de  Boleyn  fui  élevée  en  Fniice,  à  la  cour  de  la  reiue  femme  de  Louis  Xll. 


JOUIîNtE  1,  SCÈNE  I.  023 

surpris  en  ador.itioii  devant  cet  astre  incomparable.,.  Souvcnl  nu.s< 
lor-qm;  la  nuit  venait  couvrir  la  terre  de  ses  voiles,  nioi  j'accourais 
au  jardin  de  t!ia  divinilé,  où  les  oiseaux  et  les  (leurs,  où  les  ruisseaux 
et  les  fontaines  comme  moi  lui  parlaient  d'amour.  -  N'as-lu  jamais 
vu  1  abeille  légère  voltigeant  autour  de  la  rose,  s'approcher,  puis 
s'éloigner,  jusqu'à  ce  qu'elle  aspire  le  suc  parfumé  de  sa  corolle? 
N'as  tu  jamais  vu  l'amoureux  paiiilloii  tourner  autour  d'un  (l.im- 
beau  jusqu'au  momeit  où,  par  elle  inviiuiblement  attiré,  il  li\reà 
!a  llamnie  les  couleurs  de  ses  ailes?  Ain-i  mon  amour  timide  tourna 
longtCMjps  autour  de  ce  flam.beau  et  du  cette  rose;  mais  à  la  fin, 
devenant  plus  hardi,  comme  le  papillon  il  brûla  ses  ailes,  mais 
aussi,  comme  l'abeille,  il  déroba  un  doux  [larfum  ^.  —  Oh  !  mille  fuis 
heureux  celui  de  qui  l'amour  obtient  une  si  belle  récompense!  On  a 
dit,  je  le  sais,  qu'au  niomeni  où  la  passion  triomphe,  l'espérance 
meurt  et  naît  l'oubli.  Biais  ceux  qui  tiennent  ce  langage  n'ont  jamais 
aimé.  —  Cependant  le  seigneur  de  Boleyn  avait  achevé  son  ambas- 
sade, et  il  retourna  en  Angleterre  avec  sa  fille.  Bioi  je  demeurai  seul, 
ne  sachant  plus  que  devenir,  privé  du  s  ileil  qui  m'éclairait,  privé  de 
l'étoile  polaire  qui  dirigeait  ma  vie.  —  C'est  pourquoi  j'ai  demandé 
ai  roi  cette  ambassade;  je  suis  venu  à  Londres,  et  je  me  félicite  que 
le  roi  Henri  VllI  m'ait  aussi  longtemps  retenu.  Puissé-je  demeurer 
ici  encore  un  siècle,  quoique  j'aie  appris  avec  peu  de  plaisir  (lue  ma 
belle  fiiaîtresse  allait  venir  au  palais!...  Et  maintenant  tu  suis  moi' 
secret;  tu  sais  mon  amour,  mon  inquiétude  et  ma  crainte. 

DEMS. 

Mais,  mon  seigneur,  que  craignez-vous,  que  redoutez-vous,  si  vous 
devez  lépousor? 

CHARLES. 

Mon  père  hésite  beaucoup  à  m'accorder  son  consentement.  — 
D'ailleurs,  te  1  avouerai-je?  Anne,  cette  femme  si  belle,  si  charmante, 
est  remplie  d'ambition,  d'arrogance  et  de  vanité;  et  bien  qu'en  public 
elle  se  montre  catholique,  je  la  crois  en  secret  luthérienne.  Tous 
ces  défauts  m'eiïrayent;  et  il  vaut  mieux  pour  moi,  ce  me  semble, 
la  posséder  comme  amant,  que  de  risquer,  en  l'épousant,  d'en  venir 
aux  regrets.  —  Mais  quel  est  ce  bruit? 

DEMS. 

C'est  Anne  qui  arrive  au  palais. 

CHARLES. 

Oui,  à  cet  éclat  qui  brille,  j'aurais  dû  deviner  que  le  soleil  parais- 
sait. 

Entre  PASQUIN,  velu  d'une  manière  grotesque. 

PASQUIN. 

Comme  je  suis  bien  accoutré  et  galant!...  Mais  que  se  passe-t-il 
dons?  voilà  du  nouveau!  C'est  le  cortège,  et  l'on  n'a  pas  penaé  à 

Y  aveja  y  maripnsaf 

Quemé  las  alas,  y  lUgué  a  la  rosa. 


324  LR  Sr.UISME  D'ANGLKTHIlIli:. 

moi!  cela  nV-st  pis  raisoiuiahlo.  cela  n'est  pas  juste...  Doucement, 

K  il  vous  plaît.  Qu'on  in'atleiide! 

DEMS. 

C'est  un  fou  que  le  roi  aiine  bea_ucoup. 

PASQUIN. 

Je  suis  le  galant  des  galants. 

(  IIARLES. 

Esl-il  possible  qu'un  roi  si  sage  s'entoure  de  fous  et  de  baleleursl 

DF.MS. 

L'ayant  rencor.tré  dans  un  corridor  du  palais,  j'ai  demandé  qui 
il  clait.  Voila  comme  je  l'ai  appris.  Il  s'amuse  à  fiire  le  prophète, 
et  son  plaisir,  sa  marotte,  c'est  de  prédire  les  choses  fulure>. 
ciiAraFS. 
Voici  que  l'on  entre. 

pasquin! 
Que  les  braves  gens  me  fassent  place,  et  au  plus  vile!  Un  fou  ici 
de  plus  ou  de  moins,  cela  ne  gênera  personne. 

CHAULES. 

La  reine  est  allée  au  devant  d'elle...  La  reine  Catherine  est  une 
femme  céleste...  En  vérité,  voilà  une  grande  faveur! 

Entnnt  d'un  côté  ANNE  DE  BOLEYN,  THOMAS  BOLEYN,  un  Capilaine  et 
le  Corlége;  et  de  l'autre  la  REINE,  l'INFANTE  RlAFxIE  et  MARGUERITE 
POLE. 

ANNE. 

Si  mon  humilité  mérite  en  ce  jour  une  faveur  si  haute,  que  votre 
majesté  me  permotle  de  lui  baiser  la  main.  Une  fois  que  je  tienJrai 
sur  ma  bouche  cette  main  charmante,  je  pourrai  défier  le  sort,  et  tous 
mes  souhaits  ambitieux  seront  satisfaits.  Qu'elle  vive  toujours  flus 
glorieuse  l'auguste  reine  qui  daigne  m'accorder  tant  d'honneur; 
qu'elle  vive  d'âge  en  âge  autant  que  le  soleil  doit  durer  de  siècUs  ; 
et  puisse  toujours  brilltr  auprès  d'elle  celte  illustre  infante,  jeune 
cl  durmant  phcnis  dans  lequel  s'est  reproduite  sa  gloire! 

LA   REINE. 

Venez,  Anne,  dans  mes  bras;  venez  embrasser,  non  pas  une  reine, 
mais  une  amie.  Levez-vous:  ces  vaines  cérémonies  ne  peuvent  plaire 
qu'à  ces  princes  dont  le  cœur  est  rempli  d'orgueil,  et  de  telles  mar- 
ques de  respect  ne  sont  dues  qu'à  Dieu  seul.  Celui  qui  !es  accepte 
comme;^  une  véritable  usurpation.  Et  surtout  on  ne  peut  les  recevoir 
d'une  personne  doi  t  la  beauté  merveillcLseannonce  une  prédilection 
1  arliculièrc  de  Dieu.  —  Baisez  la  main  à  l'infante,  et  embrassez  les 
dames. 

ANNE. 

0  princesse  et  madame  !  comment  aije  pu  mériter  de  voir  dan» 
le  même  jour  deux  soleils?  carà  peine  l'un  s'esl-il  retiré,  que  l'autre 
se  «lonlre  à  mes  regards.  —  Daignez  me  donner  votre  main. 


JOURNÉK  I,  Sr.liXE  F.  3?5 

l'infante. 

Non  pas,  Anne  de  Ro'eyn,  cmhrasscz-moù 

ANNE. 

Vous  me  comblez  d'honneur. 

I,A  REINE. 

Mainlcnant,  Anne,  celle  qui  s'avance  pour  vous  embrasser  c'est 
Marguerite  Pôle. 

ANNE. 

La  renommée  l'a  proclamée  la  dixième  Muse. 

MAnOLTRITE. 

J  •  mériierai--  co  surnom  s'il  m'était  permis  de  dérober  à  votre 
es| nt  ses  grâces  et  à  votic  beauié  son  écial  '. 

PASOL'IN. 

Vous  n'aimez  pas,  je  ie  sais,  madame,  à  me  voir  me  mêler  à  la 
conversation  ;  mais,  pour  cette  fois  seulement,  je  vous  demanderai  la 
j)ermission  de  parler.  Souffrez  donc,  noble  reine,  que  je  dise  que!- 
que^  mots.  L'occasion  est  magnifique,  et  si  je  ne  pouvais  pas  dire 
ce  qu'il  me  plaît,  de  quoi  me  servirait  d'être  fou? 

LA   IlELNE. 

Je  n'ai  rien  contre  toi,  Pasquin.  Biais  une  chose  m'aftlige,  c'est 
de  penser  que  tu  as  été  autrefois  un  homme  distingué  par  son  esprit 
et  sa  science,  et  de  te  voir  ainsi  aujourd'hui,  et  content. 

PASQUIN. 

C  est  pour  cela  que  Dieu  nous  a  donné  à  vous  la  sage>se  et  à  moi 
la  folie  ,  et  à  ce  propos  voici  un  conte.  —  11  y  avait  à  Londres  mu 
aveugle  m  aveugle,  qu'en  plein  midi  il  ne  voyait  pas  le  corps  de 
ceux  avec  qui  il  [larlait.  Or,  par  une  belle  nuit  qu'il  pleuvait  à 
sciux  et  qu'il  tombait  des  hallebardes,  —  coin  ne  une  de  ces  nuits 
passées, —  mon  aveugle  allait  eheniinant  par  les  rues,  en  tenant  à  la 
main  des  pailles  enflammées.  Quelqu'un  l'ayant  rencontré  et  reconnu: 
((  iju'est  ceii,  l'ami?  lui  dit-on  ;  si  vous  ne  pouvez  pa^  vous  éclairer, 
pourquoi  porter  cette  lumière?  »  —  A  quoi  mon  aveugle  :  <  Si  moi 
je  ne  vois  p,is  la  lumière,  celui  qui  vient  la  voit,  't  ainsi  on  ne 
risque  pas  de  me  heurter.  Si  ce  flambeau  ne  me  fait  pas  voir,  il 
fait  du  moins  que  l'on  me  voit.  »  .Moi,  —  pour  appliquer  le  conle,  — 
je  suis  r.ivcugle;  et  lor.-q  le  J3  vais  donner  contre  vous,  Dieu  vous 
a  laissé  dans  ce  but  le  flambeau  de  l'entendemeit.  Si  je  suis  ga  et 
que  vous  soyez  triste,  écartez-vous  de  mon  chemin.  Car  moi  j'éclaire 
avec  mes  folies  ..  Et  maintenant,  nadaniC,  pi.isque  ro(casions'en 
présente,  permettez,  je  vous  piie,  ciue  je  dise  devant  vous  à  la  de- 
moiselle de  Boleyn,  —  selon  ma  scien  :e  astrologique,  —  la  desti- 
née que  le  ciel  lui  prépare  et  la  fin  réservée  à  sa  beauté. 

MAUGUEniTE. 

Voilà  encore  sa  folie. 

'Ba  créant  ce  personn.Tgn,  CililiTnn  aMiri  vtiIii  sans  Jouli!  rrn.lr.'  un  liommogc  i>- 
dirtcl  ïu  CjrL'.in.il  Po!i',  >\ui  [■{a,  lard  rccoiicilia  l'Aiigl.ler  e  avec  le  saint-sié^e. 


I.r.  SCHISME  D'ANGLETERRE. 

L'IM'ANÏE. 

Ci)a  va  nous  diverlir. 

PASQUIN, 

Kl  (ral)or(l,  pour  comraencpr,  madenioisplle,  je  vous  dirai  «y.'J 
vuii-î  m'avez  la  mine  d'une  francjic  scûlérale.  Vous  affectez  vain  i- 
mi'iil  de  déguiser  vos  sentiments  sons  l'apparence  de  la  gravité  et 
du  dédain  :  vous  êtes  entrée  au  palais  le  canir  plein  de  joie.  Plai.-o 
à  Dieu  que  ce  soit  pour  voire  liiciii...  Mais  oui...  je  vois  que  vous 
y  serez  très-aimée,  très-recherchée,  très-honorée.  Oui;  votre  faveur 
sera  si  grande,  qu'un  moment,  vous  commanderez  à  rAiiglelerre... 
Puis  ou  vous  veria  mourir  en  un  lieu  élevé. 

An.ne,  (■(  hi  Reine. 
J'écoule  ses  folies  comme  un  heureux  présage.  El,  en  elTet,  éiant 
votre  créature,  je  suis  placée  si  haut,  que  je  me  vois  dans  la  région 
du  soleil. 

LA   UEINE. 

Vous  mariiez  plus  d'honneur  encore.  —  Jamais  l'affection  ne  s'ar- 
rête, jamais  elle  ne  perd  entièrement  courage.  —  Ce  qui  me  fait 
parler  ainsi,  c'est  que  je  n'ai  pas  encore  vu  d'aujourd'hui  le  roi, 
monseigneur...  Il  faut  que  j'entre  chez  lui  pour  m'informer  de  sa 
«anté. 

CHARLES. 

Qu'elle  est  belle! 

BOLEVX. 

Qu'elle  est  charmante! 

Tlimnas  B.>lcyn.  Cliarlos,  Denis  cl  le  Capilaine  sorlon». 
PASQL'iN ,  à  part. 
La  demoiselle  a  vraiment  bca  .coup  d'e-pr!ll 

LA   HEL\E. 

Que  fait  Henri  ? 

Entre  WOLSr.Y. 
Wnl.SKV. 

Madame,  le  roi  est  à  écrire  dans  son  appartement  ;  et  comme  il  a 
lionne  l'orilre  qu'on  ne  le  laissât  déranger  par  qui  que  ce  soit,  — 
votre  majesté  ne  peut  entrer. 

LA    nELNE, 

Me  connaissez-vous? 

vvni.sr.Y. 
Oui,  madame,  vous  êtes  ma  nine.  Rien  ne  peut  empêcher  de  re- 
(Oiinaître  votre  majesté. 

LA  REINE. 

Comment  donc  alors,  Wolsey,  a vez-vous  l'audace  d'arrêter  mes  pas? 

VOLSEV. 

Je  me  conforme,  madame,  aux  ordres  du  roi. 

LA  REIMC. 

Insensé  et  orgueilleux,  rendez  grâces  à  votre  titre  de  prince  de 
l'Église.  Cette  pourpre  que  vous  avez  obtenue,  vous  lils  d'uu  bou- 


JOUiiMib:  1,  s(:;::\;^  i^.  :i27 

iher,  à  force  de  souplesse  el  d'iiiliigncs,  voi;s  [uulrgu  à  mes  yi'Ui. 
Sans  cela  ..  Mais  au  moins  sachez,  puisque  vous  cios  un  nuire  Aman, 
ue  les  ordres  d'Assuéius  ne  s'ttendtnl  pas  jusqu'à  IîsiIut. 

isUe  lort. 
•WOLSEY,  à  l'Iiifaiilc. 
Madame... 

l'infante. 
Assez,  Wolsey. 

WOLSEY. 

Voire  altesse  me  voit  à  sps  pieii?.., 

L'lNl•^^^T!î. 
C'est  bien. 

WOLS  CV. 

Avec  le  désir  de  la  servir. 

l'infantiî. 
Je  vous  crois;  levez-vous. 

L'l:ii'jnie  sort  i»ec  toutes  sos  Dames 
PASQUIN. 

Kt  lorsque  je  voudrai  parler  au  roi,  que  personne  ne  se  melte  sur 
mon  chemin;  car  si  vous  êlcs  un  autre  Aman,  les  ordres  de  don 
Sucrus  ne  s'étendent  pas  jusqu'à  Estelle  *. 

il  sort. 
WOLSEY. 

Ou'ai-je  vu?  qu'ai-je  entendu?  la  reine  Catherin",  si  indul^'cnte 
pour  tout  le  monde,  n'a  de  colère  que  contre  moi!  Son  cœur,  ha- 
bituellement si  doux  et  si  lacile,  je  montre  avec  moi  seul  intrai- 
table!... Le  gouverneur  qui  m'a  élevé '^  me  préoit,  entre  autre» 
choses,  qu'une  femme  seriiit  la  cause  de  ma  perte;  et  puisqu'il  a 
deviné  juste  en  tout  le  reste,  je  dois  le  croire  aussi  sur  ce  point... 
Mais  si  ce  n'est  vous,  ô  reine!  qui  donc,  quelle  femme  pourrait-ce 
être?...  Oui,  sûrement,  c'est  la  reine  qui  me  menace,  et  qui  doit 
amener  ma  perle.  —  Eh  bien!  alors  prévenons-la,  et  quand  même 
de  ce  conflit  devrait  sortir  la  guéri c  civile,  que  le  fils  d'un  bouclier 
'•it  l'élonnemenl  de  l'Anglcierrc  ! 

Il  sort. 

SCKNI':  IL 

Une  auire  salle  l'u  [lalii». 
Enlrcnl  TliO.MAS  KOLEYiN  et  ANNE. 

BOl.EYN. 

Vous  voilà  désormais,  ma  fil  e,  établie  dans  ce  palais.  A  vous 
d'Sonnaii  de  fixer  l'inconstance  de  la  furtane.  Le  roi  m'honore  de 

'  Pascuiin  parodia  les  ileriiieri  mots  prononces  par  la  reaie. 

•  hl  ayo  que  me  crio. 

Le  mol  ayo  veni  dire  ton  l  n  li  fois  nourricier  et  gouverveur  ;  elle  veilio  Crt'ar  .■•,:gnjtie 
en  niènii'  l  mps  nourrir  cl  élever.  Wolsey  élanl  ne,  comme  il  l'a  dit,  de  parenis  pauvres 
il  n'y  a  pas  de  raison  pour  fin'il  ait  en  pUilotnn  gnnvirniiir  qu'une  nounicc  clrangère; 
mai^  on  doit  suppose/,  ce  nous  senilde,  qun  la  prt'dicliou  a  dû  èire  faite  par  tu  honoice 
'njiruil  et  savant  plulôl  que  par  un  [>a)san  grossier. 


328  U'   SCni^Ml-:  D'ANGLETKRFUi:. 

sa  liienvcillancc,  la  reine  \ous  aime  et  vous  iroldge;  j'ai  fait  pour 

vous  ce  que  j'ai  pu.  IMaiiili liant,  nous,  faites  votre  devoir. 

ANNE. 

En  vérité,  si  vous  n'étiez  mon  pcrc,  je  trouverais  plaisants  vos 
conseils,  qui  sont  toujours  licrs  de  propos.  Où  donc  est  le  trône  que 
vous  m'av(Z  donné?  de  quelle  ronronne  éclatante  avez-vous  ceint 
mon  front,  pour  que  vous  puissiez  vous  vanter  d'avoir  procuré  ma 
grandeur?...  J'ai  eu  la  fa\eur  insigne  de  me  prosiern<T  aux  [lieds 
dui  c  femme...  Quelle  gloire!  et  quel  triomphe!.,  moi,  piojcr  l.- 
genou!  moi  d'un  a  r  joyeux  baiï.cr  la  main  de  la  reine  alors  mène 
qu'elle  verrait  quatre  royaumes  obéir  à  son  sceptre!..  Ahl  >ons 
eussiez  mieux  fait  de  me  conduire  au  fond  des  bois,  où  du  moins 
j'au'ais  régné  ^ur  les  animaux  sauvages.  I\licux  v;ilait  pour  moi  le 
plus  cfTreux  désert  que  cet  (sc'a\age  de  !a  cour,  où  tout  excite  mon 
envie  sans  que  je  sois  un  objet  d'envie  pour  personne  ..  Mais  ncn, 
me  voilà,  dites-vous,  arrivde  à  la  fortune.  Eh  bien:  je  servirai. 
Qu  imjiorte,  puisqu'il  vous  plait  ainsi. 

BOI.EY.V. 

J'ai  toujour.<  redouté  pour  vous  votre  caractère  hautain.  ]\lai--, 
avec  l'esprit  que  vous  ave/,  apfircnez  à  vous  vaincre.  Vous  avez  sous 
les  yeux  l,i  reine  la  plus  vertueuse  et  la  plus  sainte  :  regardez-vous 
dans  ce  précieux  miroir,  et  réglez  sur  elle  vos  pensées...  Pour  moi, 
je  vous  le  répète,  j'ai  fait  ce  que  j'ai  pu  ;  a  vous  maintenant  de  vous 
bien  conduire.  — 11  est  un  Dieu,  et  j'ai  beau  être  votre  père,  il  peut 
arriver  qu'à  ma  fille  je  préfère  Ihonneur,  et  sa  mort  à  sa  vie. 

t\  sun. 

Entrent  CHARLES  et  DE.MS. 
CHAULES. 

La  voilà  seule. 

DENIS. 

Avancez  donc. 

CIIARLKS. 

Puis-je  vous  parler  dans  le  pahi^  ?  puis  je,  sans  manquer  au  re.«- 
pect  que  je  dois  à  ces  lieux,  —  vous  dire,  6  ma  dame  bien-aimée, 
es  soupirs  elles  larmes  que  ma  coûtés  notre  séparation?  —  Loin 
ie  vous,  loin  de  vos  yeux  qui  m'éclairenl,  semblable  a  cette  i\-^nr 
qui  porte  le  nom  du  soleil  (t  qui  l'a  vu  disparaître,  je  laiigui^.  je 
dessèche  et  meurs.  Mais  près  de  vous,  comme  l'héliotrope  devant 
l'astre  qui  est  tout  pour  lui,  je  me  sens  de  nouveau  renaître  et 
vivre. 

ANNE. 

Et  moi,  noble  Charles,  —  malgré  le  respect  que  me  commandent 
ces  lieux,  —  je  vous  le  dirai  :  je  suis  près  de  vous  comme  cette 
flamme  docile  qu'un  souffle  éteint  et  qu'un  souffle  rallume.  Vouv 
me  parlez,  vous  respirez  près  de  moi,  et  aussitôt  je  sens  revenir  ma 
vie  et  nun  âme. 


JOURM'E  i,  SCENli  IL  329 

ciiaiu.es. 
Lorsque  le  sort  jaloux  m'enlève  loiilcs  les  occasims  de  vous  voir, 
je  n'ai  qu'une  consolation  ;  c'est  de  savoir  que  vous  m'avez  conservé 
une  place  dans  votre  mémoire. 

an.xï:. 
Aimez  donc,  et  soyez  fidèle;  car  celle  place,  vous  l'avez  toujours. 

CIIAULKS. 

Hélas!   dans  l'amour  on  craint,  dans  l'absence  on  s'inquiète,  et 
ui  qui  ne  se  reconnaît  aucun  nidrite  a  bientôt  perdu  l'espoir. 

ANNE. 

Quand  on  est  aimé,  on  ne  doit  avoir  nulle  crainte. 

CHAnLES. 

lili  bien,  qui  est  aimé? 

ANNE. 

C'est  Charles. 

CHARLES. 

Qui  est  distingué  par  vous? 

AxNr. 

Celui  qui  tient  en  sa  main  ma  volonté. 

CUAULI  s. 

Qui  est  constant? 

ANNE 

Celui  qui  surmonte  tous  les  obsiables. 

Cil  M'.LES. 


Et  comment? 

Par  l'amour. 

Voici  mon  cœur. 

Votre  cœur  aime  donc? 

Oui. 

Et  qui  donc? 

Vous  le  savez. 

II  ne  changera  pas? 

Jamais. 

A  qui  êtes-vous? 

A  vous  pour  toujours. 

Et  où  est  lu  garantie? 


ANNE. 
CIIAHLES» 

ANNE. 
CHARLES. 

ANNE. 
CHARLES, 

ANNE. 
CHAULES. 

ANNl. 
CHARLES. 

ANNB. 


830  LE  SCIlISMli,  D'A.NGi.LilillHli;. 

CIIAUIUS. 

\  oici  ma  main. 

AWIÎ. 

Vous  me  lo  donnez  comme  dponjt  ? 

CIIAItl.l  s. 
Oui,  mille  fois  oui,  —  quoiiiu'iin  injuste  père  me  veuille  m.iiic 
en  France...  I\luis  en  ce  inonicnl  je  suis  à  Londres. 

A\M'.. 

Voici  le  roi  (jui  vient  avec  la  reine. 

CIIAULKS. 

11  ne  doit  pas  me  voir  qu'il  ne  m'ait  accordé  audience.  Adieu 

rn;id;inie. 

A.\.NE. 

Adieu, 

Charles  sort. 

Enlrent  LE  ROI,  WOLSEY,  LA  RF.INE,  L'INFANTE  et  les  Dames. 

A\.Mi,    à  pu)  t. 

Il  faut  donc  encore  que  je  baise  la  main  du  roi,  et  que  je  mett' 
un  genou  a  terre!  n'est-ce  pas  une  humiliation?  (Haut.)  Seigneur 
que  votre  majesté  me  permette  de  baiser  sa  m:in. 
Lis  ROI,  troublé,  à  part, 
Ciet!  qu'ai-je  vu? 

A\.\i;. 
Daignez,  sire... 

LU  uoi. 
Je  n'en  reviens  pas. 

ANNE. 

Accordez-moi  cette  faveur. 

m  noi. 
(Juel  étrange  prodige! 

LA  RKINK,  à  part,-- 
Le  roi  paraît  surpris  de  la  voir. 

ANMC. 

Sire,  votre  esclave... 

LE  ROI,  à  part. 
Tout  mon  cœur  est  ému. 

ANNF. 

L'heureuse  Anne  de  Boleyn,  prosternée  à  vos  pîeds,  sollicite  l'hon- 
neur de  baiser  votre  main. 

LE  ROI,  à  part. 

Eh  quoi!  mon  âme  se  trouble  de  nouveau?  mes  yeux  voient  de 
nouveau  cette  vaine  image  qui  leur  est  apparue.  [Bas,  à  Wolsnj  ) 
Voila  celle  que  j'ai  vue  ce  matin  dans  mon  sommeil  .Mas  en  ce 
niunient  je  ne  dors  pas,  je  suis  éveillé,  j'ai  la  plonilide  df  ma  r;ii- 
son.  (.-1  part  )  Qui  es-tu?  quel  est  ton  nom,  ô  leinmi^  qui  m'apparais 
comme  une  divinité,  et  qui  m'enchantes  par  ta  beauté  après  m'avoir 
elTravc  par  de  sinistres  présages?...  Tu  es  pour  moi  tout  à  la  fois  et 


JOUIiNEK  II,  Sl.K.Ni;  f.  331 

f:iniicre  et  (cnèbies,  et  tu  excitos  tout  à  la  fois  mon  amour  et  ma 
traiiile. 

Avoi.suv,  biis,  aa  roi. 
Sire,  dissimulez. 

IF.  r.oi. 
F.sl  il  rn  mon  pouvoir,  diins  le  irouhlc  où  je  suis?  [A  Anne,  à 
dcmi-vuix  )  Charmaiiie  Anne  de  Buicyii,  levez-vous.  Si  le  ciel  a 
voulu  que  je  vous  aie  laiss(?e  un  moment  à  mes  pieds,  c'est  qu'un 
iruuble  inconnu  s'était  cmp;ir(^  de  tout  mon  cire.  Mais  ce  motif  ne 
saurait  me  justifier;  car  ce  n'est  |  as  la  pretn  cie  fois  que  je  \ous 
vois.  .  Levez-vous  donc 

ANNF,. 

Si  de  votre  m.iiu  vous  m'aidi  •/  à  ne  Uver,  sire,  je  puis  ir;onler 
jusqu'au  ciel.  Mais  non,  ceux  (jui  sont  à  \os  pieds  ont  a'sez  d'h  jh- 
neur,  et  ne  doixeiit  pus  prétendre  à  une  p'us  haute  sphère.  (.4 /3ar(.) 
Suis-jc  assez  humiliée? 

LE    ROI. 

Vous  avez  autant  d'esprit  que  de  heauté. 

l'infante. 
J'envierais  sa  faveur,  si  l'envie  pouvait  pénétrer  jusqu'à  moi. 

LA   KElNi:. 

Je  serais  jaoluse,  si  ma  tendresse  pouvait  coLcevoir  de  la  jalousie. 

ANNE. 

Songpz-y,  de  grâce,  madame,  vous  faites  injure  à  ma  recon- 
nais>ance. 

LE  noi. 

Oui,  toutes  deux  peuvent  ôtre  jalouses,  surtout,  madame,  qiiaud 

elles  \  oient  ^oire  beauté  di>ino. 

Il  son. 

MAHGUEIUTE. 

Anne  de  Boleyn,  vous  entrez  au  pal^iî  sous  une  étoile  favorable 
riaise  a  Dieu  —  car  c'est  là  l'csseiiliel,  —  que  vous  en  sortiez  aussi 
heureusement  ! 


SCiùNK  \. 

Une  salle  ilans  le  p.ihi.s. 
Enlreiit  Li:  ROI  iH  NVOLSEY. 
\voL.siiy. 
Calmez-vous,  sire. 

LE  ROI. 

Cela  m'est  difficile.  Celui  qui  aime  d'un  fol  amo'  r  ne  trouve  de 
calme  que  dans  sa  douleur  et  de  soulagement  que  dans  ses  larmes. 


332  LE  SCniSMI':  D'ANC I.HTRIŒ. 

-  A  la  mort  des  rois  on  voit,  dit-on,  des  ombres  fantastiques,  des 
oiseaux  de  fcii,  qui  parcourent  les  airs,  des  coniotcs  qui  éclairent 
le  ciel  d'une  lumière  sinistre.  Moi,  j  ai  vu  la  comète  fatale,  prosaae 
de  mort,  dans  ce  rêve  affreux  qui  remplit  mou  àmi-  d'horreur. 
I,.iissez-moi  donc,  laisso/.-moi  mou'ir  par  la  main  dt;  celle  qui  me 
tue.  La  mort  iiiC  doit  être  douce,  puisque  c'tsl  Anne  de  Bolcyii  qui 
nie  la  donne. 

Entre  PASQUIN. 

PASQUIN. 

Le  roi  est  triste.  De  quoi  lui  sert  tout  son  pouvoir,  s'il  ne  peut 
pas  être  gai  quand  il  lai  plaît?  [Haut.)  Vous  avez  donc,  sire,  quel- 
que sujet  d'ennui? 

Lr  ROI. 

Oui;  car  ni  !a  majesté  ni  le  sceptre  ne  pruvent  rien  contre  nos 
passions.  .  Et  je  suis  triste. 

PASQUIN. 

Kh  bien!  moi,  je  dis  que  je  ne  regrette  pas  du  tout  de  nVlre  pas 

roi  lorsque  je  suis  gai et  sur  ce  piopos   il   me  vient  une  petite 

histoire. —  Un  phil  sophe  avait  établi  son  séjour  sur  le  haut  d'une 
monlagne.ou  dans  le  foui  d'une  vallée,  -  cela  ne  fait  rien  à  l'alTaire; 
>— e'-  un  soldat  vetinnt  a  passer,  se  u.ii  ;i  causer  avec  lui.  Après  avoir 
jasé  de  choses  et  d'autres.  «  Eslil  iiossible,  dit  le  soudard,  que  vous 
n'ayez  jamais  vu  notre  roi,  le  grand  Alexandre?  Ne  savez-vous 
pas  ses  victoires,  sa  gloire?  N'avcz-vous  jamais  oui  dire  que  la 
renommée  l'avait  proclamé  l'empereur  de  l'univers?  »  A  quoi  le 
philosojihe  :  «  N'est-il  pas  un  homme?  et  dès  lors,  qu'importe  que 
je  le  voie  au  lieu  de  te  voir  toi-même?  Mais  non;  pour  que  tu 
comprennes  l  ien  l'erré  ir  où  tu  es,  arrache  du  sol  une  de  ces 
fleurs,  emporte-la  avec  toi,  et  dis  à  (e  grand  Alexandre  que  je  le 
prie  de  me  faire  une  fleur  semblable  ;  tu  verras  bientôt  à  quoi  se 
réduit  ce  merveilleux  génie  <|ue  le  u  onde  aiimire,  et  combien  il  est 
fiiblc  et  petit,  puisque,  après  avoir  rertiporlé  tant  de  >ietoires,  ton 
rnaiire  ne  peut  pas  me  faire  une  (Itur  aussi  vulgaire,  et  que  l'on 
trouve  dans  la  campagne  à  chaque  pa«.  »  De  même  vous,  sire,  vous 
un  si  g-and  monarque,  vous  un  roi  dont  on  vante  l'intelligence  et 
la  puissance,  vous  ne  pouvez  à  volonté  être  gai,  chose  commune 
que  l'on  voit  souvent  chez  un  va-nu-picds,  et  chez  un  meurt-de- 
faim. 

LE  uoi. 

Tes  tentes  m'amusent. 

rASoui.N'. 

El  vous,  de  peur  de  m'amuser,  vous  ne  me  donnez  rien. 

1  F.   ROI. 

Parle,  que  veux  tu? 

PASQUI.N. 

Que  vous  m'établissiez,  je  vous  prie,  défigureur  de  la  cour  cl  du 


.lOLIl.XÉh:  II,  SCKXK  I.  333 

palais,    je   veux  dire  dénonciulcur  des   figures  >.    Car  il  convient 
qu'il  y  ait  un  juge  des  figures,  lequel  obtienne  de  tous  ceux  dont  il 
dénoncera  la  figure,  une  pièce  de  monnaie. 
LE  ROI,  à  part. 
Voyons  un  peu    oii  il  en  veut  venir  avec   cette  nouvelle  folie, 
(Haut.)  Soit!  Pasquin,  je  t'accorde  celte  grâce. 

l'ASQUIX. 

Eh  bien,  cardinal,  payez-moi. 

■\VOLSEY. 

Pourquoi  cela? 

PASQUIN. 

C'est  que  vous  portez  la  bnrbc  aussi  pou  fournie  qu'un  jeun 
bouc,  loin  de  l'avoir  plus  longue  et  plus  ample  que  celle  des  autres 
courtisans.  Slaisje  ne  m'en  étonne  pas,  si  c'est  la  mode.  Moi,  je  me 
suis  l'autre  jour  trouvé  avec  une  dame,  —  ceci,  vive  Dieu!  est 
une  histoire  authentique,  —  et  comme  je  ne  lui  voyais  pas  d'hypo- 
condrie, la  maladie  à  la  mode...  Mais  je  me  sauve,  sire;  car  j'en- 
tends la  reine  qui  vient  avec  deux  ou  trois  cents  dames  pour 
égayer  un  peu  votre  mélancolie;  et  la  reine  n'aime  pas  à  me  ren- 
contrer ici. 

LE   ROI. 

Elle  ne  cherche  en  rien  à  m'êtrc  agréable,  ^e  vous  en  allez  pas, 
cardinal.  fA  afin  que  je  ne  fas^e  pas  quelque  folie  en  revoyant  cette 
beauté  céleste,  dites-moi  qui  acompague  la  reine? 

VVOI.SEY, 

D'abord  je  dois  nommer  l'infante. 

LE  ROI. 

Et  puis? 

WOLSET. 

Ensuite,  3Iarguerite  Pôle. 

LE  ROI. 

Elle  m'est  insupportable. 

WOLSEY. 

Elle  est  la  favorite  de  !a  reine. 

LE  ROI 

Et  qui  vient  après? 

WOLSf 

Jeanne  Seymour. 

LE  ROI. 

Quoiqu'elle  ne  soit  point  belle,  elle  a  bon  air  et  bonne  grâce. 

WOLSEY. 

Ensuite  vient  Anne  de  Bideyn. 

De  tu  carte  fijurin... 
Queesioes  ser  denunciaâor 
Ds  figuras. 


LE  ROI. 

Assez  !  assez!  car  à  ce  mot,  à  ce  nom,  je  sens  mon  âme  qui  aban- 
donne mon  cœur  pour  se  placer  sur  mes  yeux.  Vous  m'avez  fait  un 
bien  vif  plaisir:  que  voulez-vous  en  récompense? 

WOI.SEY. 

Je  demimdcrai  seulement,  sire,  <\ue  vous  acheviez  votre  ouvraf:e. 
—  Par  la  mort  de  Léon  X,  lu  siège  pontifical  est  devenu  \  ara  ni; 
Cliarlcs-Quint  cl,  François  l'^^  roi  de  France,  me  protégtnt;  dai^^nez 
vous  joindre  à  eux,  et  sans  nul  doute  j'ulHiendrai  la  tiare. 

LE    liOl. 

C'est  ce  que  je  désire  le  plus.  Comptez  sur  mon  appui. 

AVOLSEV. 

Vous  élèverez  ainsi  un  vassal  qui  vous  est  tout  dévoué. 
Erilrent  la  REINE,  l'INFANTE,  et  les  Dames. 

LA   HEINE. 

Eh  quoi!  monseigneur,  vous  souffrez,  et  m.oi  je  visi  Vous  êtes 
triste,  et  je  ne  meurs  pas  de  votre  eimui!  —  Ahl  je  ne  vous  aime 
donc  pas,  puisque  je  ne  sens  pas  plus  vivement  vos  peines.  —  Com- 
ment vous  trouvez-vous? 

LE  uoi,  à  part. 

Quel  bavardage  1 

LA  KEINE. 

Êtes-vous  mieux? 

lE    ROI. 

Quelle  femme  fatigante!...  ^oilà  mon  mal  et  mon  déplaisirl.., 

LA   REINE. 

Je  voudrais,  sire,  pouvoir  partager  vos  peines  ..  Je  ne  vous  parle 
pas  de  partager  ma  jo  e,  car  puis-je  avoir  de  la  joie,  alors  que  vous 
n'en  avez  pas?...  Mais  ces  darnes  m'ont  accompagnée  afin  de  vous 
distraire  par  leurs  jeux,  leurs  chants  et  leurs  danses.  La  belle 
Seymour  est  une  douce  sirène  dont  la  voix  charme  l'oreille.  Margue- 
rite est  célèbre  par  son  talent  poétique  :  elle  a  aujourd'hui  la  palme. 
Enfin  Anne  de  Boleyn... 

LE  ROI,  à  part. 

Ah  !  malheureuxl... 

LA  HEINE,  continuant. 

..>  Danse  dans  la  perfection.  —  Et  si  ces  amusements  sont  impuis- 
danis  à  vous  distraire,  l'infante  connaît  les  principes  de  la  philoi(j- 
phie  morale...  moi  je  sais  plusieurs  langues  différentes...  Choisissez 
sans  tout  ce'a  ce  qui  pouira  le  mieux  vous  divertir. 
LE  ROI,  à  Wolsey. 

Une  «eule  chose  pourrait  me  plaire,  —  ce  serait  de  voir  danser 
Anne  de  Bolejn. 


joli'.m:}-;  ii.  s^  km:  i.  ^.vô 

woL^sY,  au  Iloi. 
Afin  qu'on  ne  remarque  pns  volrc  dioix,  demandez  d'abord  aui 
autres  dames  de  chanter  et  de  dire  des  vers. 

l.A   UEINK. 

De  quoi  votre  majesté  parle-t-elle  avec  Wolsey? 

l.E  uoi. 
Nous  causons  d'atTaires  d'importance. 

LA  REINK. 

Cardinal,  sortez  d'ici.  Ce  n'ost  pas  le  moment  de  parier  d'affaires 
sérieuses,  et  là  oi!i  je  suis,  sa  majesté  n'a  pas  besoin  de  vous.  —  Vous 
ne  vous  en  allez  pas? 

WOLSEY,  à  part. 
Oui,  femme  odieuse,  je  vais  en  un  lieu  où  je  puisse  m'occuper  de 
ton  châtiment  et  de  mavungeance! 
LE  uoi. 
Je  n'aurai  donc  pas  un  plaisir  qui  soit  de  voire  goût? 

LA    REIN'K. 

J'ai  de  grands  motifs  pour  agir  ainsi.  Je  tiens  le  cardinal  Wolsey 
pour  un  flatteur,  pour  un  ambitieux  qui  cherche  plutôt  son  a'  crois- 
sement  particulier  que  le  bien  du  royaume,  et  dont  l'orgueii  n'a  pas 
de  bornes.  Mais  je  crains  de  vous  affligi  r  en  vous  parlant  ain>i.  Que 
les  dames  s'empressent  à  vous  divertir.  —  Jeanne  Seymour,  prenez 
un  instrument  et  chantez. 

JEANNE   SEYMOUR. 

Je  vais  chanter  un  air  qui  est  bien  ancien,  mais  dont  Us  paroles 

sont  parfaites. 

Dans  un  enfer,  tous  deux 

Nous  di'voiis  trouver  le  bonheur; 

Vous  en  me  voyant  souiTrir, 

Moi  en  vous  voyant  lénioin  de  ma  souffrance. 

LE  ROI. 

J'aime  beaucoup  l'air  et  it-s  paroles.' 

LA  UEINP. 

Et  je  n'aime  pas  moins  la  façon  dont  elle  chante. 

PASQUIX. 

En  effet,  je  croyais  entendre  un  pitit  chardonneret. 

LA    REINE. 

Puisque  ces  paroles  plaisent  à  votre  majesté,  je  vais  dire  nu'  ^rlose 
que  l'on  a  composée  sur  ce  sujet  •. 

Dans  un  enfer,  tous  dfux 

Nous  devons  trouver  le  bonheur, 

Vous  en  me  voyant  souH'rir, 

Moi  en  vous  voyant  témoin  de  ma  soulfrance. 

Mon  amour  désire  deux  choses  également  difficiles  à  obtenir;  et 

'  On  appelle  gîose,  (les  variations  sur  un  ihéme  poéUi|ue  Nous  trouvons  aussi  des  gloseï 
dans  DOS  aucimincs  poésies  françaises,  et  c'est  de  ce  mot  q  'est  venu  le  verbe  glot.er 


.TS  LE  SriIISiME  D'ANGLETERRE. 

«•'c>t.  —  qua..d  je  me  trouve  près  de  vous,  ou  que  vous  cessiez  de 
nie  li;iïr,  ou  que  je  cesse  de  vous  aimer.  Vous  et  moi,  syns  cpo  r 
nous  aimons  et  nous  haïssons;  et  puisqu'un  Dieu  nous  condamne  a 
un  pareil  tourment,  nous  somm  s  —  dans  un  enfer  tuus  deux. 

A>ec  le  suc  d'un  éléj,'.int  œillet  dont  les  couleurs  réjouissent  la 
^u-,  la  ditlorme  Jiraignée  comfiose  son  venin,  cl  la  douce  abeille 
distille  son  miel.  Ainsi  chacune  d'elles  suit  l'instiiict  qui  la  guiiic. 
Nous  de  mène,  en  obéissant  chacun  a  nos  sentiments,  —  nous 
devons  trouver  le  bonheur. 

Si  vous,  seulement  pour  satisfaire  votre  haine  vous  ne  cessez  de 
me  témoigner  vos  mépris,  je  puis  aisément  vous  punir;  car  il  suffit 
à  ma  vengeance  de  ne  cesser  point  de  vous  aimer.  De  la  sorte  nous 
.■onuncs  également  punis,  moi  de  votre  amour,  vous  de  votre  dé- 
dain; moi  en  voyant  que  vous  me  détestez,  —  vous  en  me  voyant 
souffrir. 

V.n  vain  j'espère  que  vous  pourrc:  clianger;  mon  tourment  est 
iniulérable;  car  vous  savez  que  je  \ous  aime,  et  moi  je  sais  que 
\ous  nii  haïssez.  Mais  l'amour,  divinité  puissante,  nous  châtiera, 
riiui  de  ma  folle  tendresse,  vous  d'un  injuste  dédain  ;  et  nous  serons 
tous  deux  punis,  —  vous,  en  voyant  la  soulfrance  que  >ous  causez, 
—  moi  en  vous  voyant  témoin  de  ma  souffrance. 

LE   UOI. 

Ces  vers  sont  fort  bien. 

PASQUIN. 

Ce  n'est  pas  mon  avis.  Tout  au  plus  si  je  les  trouve  passabies. 

l'infante. 
Quels  défauts  y  trouvez-vous  donc? 

PASQUIN. 

Je  suis  poëte,  et  en  fait  de  vers  je  n'aime  que  les  miens.  Le  reste 
ne  vaut  pas  le  diable. 

l'infante. 
Maintenant  Anne  de  Boleyn  devrait  danser. 

ANNE. 

J'y  consens,  puisque  tel  est  votre  désir. 

LE    UOI. 


Amour,  dissimulons. 
Que  va-t-on  jouer"? 


PASQL'IV. 


Une  brillante  '. 

Après  avoir  dansé  un  inomtnl,  Anne  do  l'olcyn  lombe  aux  pieiU  ùu  roi. 

'  Anne  dit  :  la  Gallarda  (la  Gail'.arJr).  Le  mol  c>iiûgnol  yallardo  signifie  beau, 
éléjant,  brillant,  el  par  conséquent,  on  a  fo  l  mal  Iradtiil  le  mol  Gallarda  à  l'é|iO'|ue 
liii  celle  danse  fui  introduile  en  France.  Je  soupçonne  qu'on  se  sera  entente  de  frîn- 
riscr  le  mol  espagnol.  Qu  ji  qu'il  eu  suit,  les  personne»  de  goùl  tompremlront  sans  ptfiue 
les  aîolifs  particuliers  qui  nous  oui  décide  n  rétablir  le  vériuble  teus  de  ce  mol. 


JOLUM-E  II,  SCÈiSt:  1.  337 

ii;  ROI. 
-  Comment!  vous  tombez  à  mes  piods! 

ANNE. 

i\on  pas,  sire;  dites  plutôt  que  je  me  suis  élevée  jusque-là.  Car 
c'est  1.1  plus  iiaute  sphère  où  une  simple  mortelle  puisse  atteindre. 

LE  IlOI. 

Soyez  snns  crainte,  puisque  mon  bras  vous  relève.  {A  demi-voix.) 
Plût  à  Dieu,  beauté  céleste,  que  vous  fussiez  tombée  sur  ce  cœur 
qui  vous  adore! 

AWE. 

Je  sais  tout  ce  que  je  vous  dois,  sire.  N'ajoutez  pas  un  mot. 

PASQUIN. 

Cette  demoiselle  a-t-elle  bien  dansé?...  Pour  moi,  je  n'ontendç 
r  on  a  aucune  danse  :  toutes  me  paraissent  les  mêmes;  car  toutes 
consistent  à  sauter  de  côté  et  d'autre.  La  belle  chose  de  courir  à 
'  roite,  à  gauche,  et  puis  de  bondir,  comme  un  ballon,  au  son  d'une 
/.'litarel 

Entre  THOMAS  BOLEYN. 

BOLEYN. 

Sire,  l'ambassadeur  de  France  demande  à  parler  à  vou-e  majesté. 

L.4   REINE. 

^yolsey  l'a  retenu  longtemps  ici;  j'ignore  dans  quel  but. 

PA'OUI^'. 

Puisqu'il  s'agit  de  choses  sérieuses,  je  m'en  vais  ailleurs,  à  la  chasse 
aux  figures  '.  Alerte!  alerte!  que  chacun  prenne  garde  à  soi! 

Il  sort. 
LE  ROI. 

Faites-le  entrer. 
THO.MAS  BOLEYN  se  retire  et  rentre  uussitôl  avec  CHARLES. 

CHARLES. 

Monarque  trèjchrétien,  prosterné  devant  vous,  je  baise  cette  main 
qui  est  l'admiration  du  monde,  suit  qu'e'le  se  serve  de  la  plume  ou 
de  l'épee.  Depuis  le  jour  où  je  >ousai  remis  n;es  lettres  de  créance 
j'ai  impatiemment  attendu  cette  occasion. 

LE  ROI. 

Des  raisons  de  santé  et  mes  nombreuses  occupations  m'ont  em- 
pêché jusqu'ici  de  vous  donner  vos  dépêches. 

CHARLIS. 

Puisqu'il  m'est  permis,  .<ire,  de  paraître  devant  vous,  je  vous 
dirai  en  peu  de  mots  le  su, et  quT  m'amène..  {A  pari.)  Si  toutefois 
l'auiour  me  laisse  assez  de  i'orce.  [Haut.)  François  l^f,  mon  maître, 
désirant  l'alliance  des  lis  de  France  avec  les  lis  d'Angleterre'^,  — 

'  .    Quieio  ir  acaza 

De  figuras. 

'  Les  rois  (l'Angleterre  ont  eu  longiemps,  comme  oo  sait,  de»  fleurg  Je  ii8  dans  Icuri 
irmes. 

lii.  29 


338  LE  SCIIISMK   I)Vw\GLETl'.RRI^. 

fleurs  cliarmaiites  qui,  cnlrelacées,  .uir.Tifiit  lo  pouvoir  de  braver  les 
autans  jaloux,  —  et  voularit  d'ailleiirs  prévenir  les  diss  ii>ioiis  r;ui 
menacent  aujourdhui  tous  les  Étuis  cbrolit;ns,  vous  durnatide  en 
mariage  pour  le  prince  d'Orléans,  son  r)0ble  fils,  l'illuslrc  ii'.faiile 
Marie.  —  Que  votre  majesté  daigne  s'entendre  avec  son  parioincnt, 
pour  opérer  l'union  des  dt;ux  royaumes.  Voilà,  sire,  mon  arnl.'assade. 
i.K  noi. 
J'y  réflécliirai  à  loisir. 

CIIARI.F.S. 

Puisse  le  ciel,  sire,  vous  accorder  de  longs  jours  I  puissiez-vous, 
comme  l'oiseau  tant  vanté  de  l'Arabie,  traverser,  immortel,  tous  les 
âges  ! 

L\  nnixF,  au  Boi. 
Vous  êtes  (riste,  je  vous  suis.  Mo;i  àiiie  ne  veut  pas  s'éloigner  de 
là  où  elle  vit. 

LE  iioi,  à  part. 
S'il  en  est  ainsi,  —  ô  fille  divine  '  il  est  certain  que  je  vis  sans  mon 
âiTie,  car  tu  la  possèdes  tout  entière. 

Ils  FOI  lent. 

SCÈNE  II. 

Ur.e  air'.rc  salle  ilans  lo  polais. 
Entre  WOLSEY. 
\V'ILSi:y. 
Rien  maintenant  ne  succède  selon  mes  souhaits.  Blon  sort  a 
changé.  0  Fortune,  arrête,  arrête  encore  un  moment  ta  roue...  Contre 
le  droit  des  gens  ei  l'usage  des  cours,  je  laissais  l'ambassadeur  sans 
réponse,  afin  de  conserver  l'amitié  des  deux  rois.  Tant  que  l'on  n'au- 
rait pas  disposé  (le  la  main  de  l'infante,  j'aurais  entretenu  l'espé- 
rance de  Charles-Quint  et  de  François...  et  tous  deux  auraient  ap- 
puyé mes  prétentions  ..et  après,  que  m'importait  le  mécontentem(!iit 
de  l'un  ou  de  l'autre?  Et  voici  que  le  roi  Henri  a  reçu  l'ambassa- 
deur de  France,  et,  déplus,  à  ce  que  l'on  m'appreiid, Charles-Quint, 
ma'gré  ses  promesses,  a  élevé  à  la  pourpre  son  précepteur,  Adrien. 
C'est  la  reine  à  qui  je  dois  atiiibui  r  tout  ce  qui  m'arrive  :  qu'elle 
meure  donc,  qu'elle  meure,  et  comme  mon  ennemie  et  comme  pa- 
rente de  l'empereur...  Mais  ce  n'est  pas  assez  :  il  faut  aussi  que  je 
me  venge  du  pape,  qui  n'a  pas  craint  de  m'en'ever  ce  pouvoir  auquel 
j'aspirais;  et  pour  cela,  j'introduitai  dans  ce  royaume  une  hérésie 
nouvelle.  —  Anne  de  Uoleyn  vient  à  [iropos,  comme  si  elle  m'eût 
entendu.  Voyons,  par  un  stratagème,  si  elle  a  le  courage  néces,«airo 
pour  me  seconder.  C'est  en  elle  que  repose  tout  mon  espoir,  et  je 
laurai  bientôt  le  succès  réservé  à  ma  vengeance. 

Entre  ANNE  DE  DOLEYN. 

■SVOLSEY. 

Que  votre  majesté,  madame...  3Iais  qu'ai-je  dit?  Comme  je  viens 


OURNIÎli:  11,  SCKiXE  II.  339 

délaisser  la  reine  en  ce   lieu,  je  croyais  encore  lui  parler.  Par- 
donnez, excusez  mon  erreur. 

ANivr:. 

Vous  me  demandez  pardon  de  ce  que  vous  m'avez  donné  le  litre 
de  majesté  l  Pensez-xous  donc  que  ce  mot  ail  choiiuc  mon  oreille? 
et  ne  voyez-vous  pas  que  je  vous  dois  plutôt  des  reincrcîmcnts? 
Où  est,  je  vous  prie,  roiïensc?  —  Plût  au  ciel,  seigneur  cardiiuil, 
qu'à  chaque  instant  vous  commissiez  la  même  erreur,  et  qu'à  chaque 
instant  je  l'entendisse!  Plût  au  ciel,  enfin,  que  je  pusse  m'cnlcndre 
donner  ce  titre,  non  plus  par  inadvertance,  mais  comme  m'appar" 
tenant  légitimement,  dussé-je  p/ijer  un  tel  honneur  de  ma  vie! 
Quelle  femme  pourrait  se  fâcher  de  ce  qu'on  lui  donne  un  litre  si 
beau  et  si  doux?  —  Héias! 

WOLSEY,  à  part. 

Je  puis  continuer.  {Haut.)  Vous  avez  bien  raison,  madame,  tou- 
chant le  pardon  que  je  sollicitais...  Je  pourrais  moi-même  vous  dire 
bien  des  choses  sur  le  mot  qui  m'e-t  échappé,  et  qui,  peut-être, 
n'était  pas  tout  à  fait  irréfléchi.  Mais  ce  ne  serait  pus  sans  danger, 
et  il  vaut  mieux  se  taire...  J'ajouterai  seulement  qu'un  sujet  si  dé- 
licat ne  doit  pas  être  ainsi  traité  en  passant.  —  Le  ciel  vous  garde! 
Adieu. 

Il  fait  semblant  de  s'en  alli'v. 
ANNE. 

Non,  non!  nous  sommes  seuls,  et  je  ne  vous  laisse  pas  sortir  que 
vous  ne  m'ayez  confié  tout  ce  que  vous  pensez. 

WOLSEY. 

Mais  ce  secret,  vous,  femme,  vou?    aurez  le  garder? 

ANM' 

Par  le  ciel!  ce  sera  le  secret  de  la  combe. 

WOLSEY. 

Et  au  besoin  le  courage  ne  vous  manquera  pas? 

ANNE. 

Je  vous  le  répète,  vous  trouverez  tout  en  moi  :  silence  et  cou- 
rage... car  rien  ne  peut  m'eiïrayer,  ni  le  ciel  avec  ses  châtiments,  ni 
l'enfer  avec  ses  horreurs. 

WOLSEY. 

Eh  bien!  alors  vous  serez  ma  reine.  Oui,  j'espère  vous  couronner 
m  Angleterre,  si  d'abord  vous  m'engagez  votre  foi  de  n'êiro  point 
ingrate.  Car  je  crains  qu'une  feinme  ne  cause  ma  ruine;  et  pour  cela 
je  m'efTûiTe  de  me  les  rendre  amies.  L'crniire  du  monde  appartient  à 
Id  prudence. 

Aff.VE. 

Puisqu'il  on  est  ainsi,  je  yo'>j.s  pronîcîâ  £G'js  îe  serificni  le  plus  ca» 
nnel  de  seconder  vos  vues 

YiVlil.X, 

Et  coiiiiiie;it? 


340  LE  SCIlISMli  D'ANGLIiTLIlPvE. 

AXNE. 

Ecoulez  moi. 

W01.SEY. 

Parlez. 

A>NE. 

Fasse  le  Dieu  toiit-puis'^ant,  —  si  jamais  je  clierehe  à  vous  nuirr 
quand  une  fois  vous  aurez  mis  la  couronne  sur  ma  tèle  et  le  sceptre 
âmes  pieds,  que  ma  grandeur,  mon  honneur,  ma  gloire  se  con- 
vertissent aussitôt  en  honte  et  en  douleur,  en  ignominie  et  regrets, 
que  j'aie  le  sort  le  plus  di'plcrablc  ;  que  je  meure  d.ms  la  disgrâce 
de  mon  ('poui ,  par  la  main  du  bourreau!  —  Voilà  le  serment  par 
lequel  je  me  lie  à  vous. 

\V01.SIV. 

Je  suis  satisfait.  Et  alin  qu^-  v^us  preniez  confiance  en  moi  ,  el 
que  nous  c  mmenciDi's  sans  retard  à  marcher  uts  noire  but,  écoutez 
ce  à  quoi  j'ai  pensé.  [A  part  )  C'est  la  scélératesse  la  plus  noire  que 
jamais  homme  mortel  ait  imiginée,  et  que  le  soleil  ait  ^ue  dans 
aucun  âge.  [Haut.)  Vous  ne  l'ignorez  pas,  le  roi  vous  aime;  il  se 
meurt  affolé  de  vos  charmes.  Vous  savez  aussi  que  Henri  est  un 
homme  aux  passions  vives  et  emportées;  et  qu'une  fois  qu'il  a 
conçu  une  idée,  rien  ne  peut  faire  obstacle  à  ses  désirs. —  Eh  bien, 
cela  étant,  savez-vous  que!  doit  être,  à  vous,  votre  personnage? 
Vous  devez  feindre  d'être  également  éprise  de  lui,  mais  que  votre 
réputation,  votre  honneur  vous  empêchent  de  l'écouter...  à  moins 
que  vous  ne  soyez  son  épouse. —  Ensuite  moi  je  viendrai  eiciier  sa 
passion,  et  je  le  conduirai  de  telle  sorte,  que  nous  arriverons  bientôt 
où  nous  voulons  aller. 

ANNE. 

Je  pensais  que  nous  allions  voir  quelques  prodiges.  Car  pourquoi 
me  demander  de  feindre  à  moi  femme,  à  moi  Anne  de  lîoleyn?...  cela 
m'était  trop  facile,  j'aurais  employé  la  feinte  rien  qu'en  ma  qualité 
de  femme  et  quand  même  ce  n'eîit  pas  élé  pour  obtenir  le  titre  de 
reine. 

WOLSEY. 

Voici  le  roi  qui  vient. 

Il  sort. 
ANNE. 

0  Charles!  pardonne  si  je  trahis  ainsi  ton  amour,  séduite  par 
l'éclat  d'une  couronne.  Je  suis  femme,  et  l'intérêt  m'a  vaincue.  Je 
suis  femme,  je  change  et  j'oublie. 

Entre  LE  ROI. 

lE    ROI. 

Ah!  ce  n'est  pns  en  vain  que  mon  âme,  soupirant  ajrès  vous, 
m'a  conduit  vers  ces  lieux.  Mon  amour,  comme  la  flamme,  voulait 
aller  vers  son  centre.  Ah!  beauté  enchanteresse,  n'est-ce  pas  encore 
un  des  miracles  de  l'amour  que  cette  passion  irrésistible  qui  vous  a 


JOURNEE  II.  SCÈNl!;  II.  341 

goumîs  ma  volonté?  Toutes  les  étoiles  ont  ronspirt"  enscnibie,  et  ie 
n'ai  pu  résister,  —  Daignez  me  donner  celte  blmciie  main. 

ANNE. 

Arrêtez,  sire.  Pourquoi  ces  plaintes  amoureuses?  pourquoi  cet 
oubli  de  votre  grandeur  et  de  vous-:iiôme  ?...  Ce  n'est  pas,  sire,  (joe 
je  ne  sois  llatléj  des  senlimems  que  vous  m'exprimez;  non,  le  ciel 
sait  tout  ce  que  je  sens,  toui  ce  que  je  |)ense,  et  combien  j'ai  lutté, 
combattu...  Mai»  que  voulez-vous?  vous  êtes  n;on  roi,  et  je  ne  suis 
que  votre  humble  vassale.  —  Ah!  plût  à  Dieu,  liclasl  que  vous  fus- 
siez né  dans  les  derniers  rang*,  pauvre  et  obscur!...  Kh!  quel  mérile, 
quelle  valeur  ajoute  le  sceptre  <à  un  homme  qui  pos.<ède  vos  bi  Iles 
qualités?...  Alors  j'aurais  pu  vous  entendre,  alors  j'aurais  pu  vous 
aimer,  car  vous-même  \ous  m'auriez  donné  le  titre  d'épouse...  Voyez 
quelle  situation  étrange  est  la  \6tre,  puisque  le  rang  suprême  ^ous 
est  en  quelque  sorte  reproché  comme  un  démérite.  —  Jlais  pour- 
quoi vous  exprimer  ces  plaintes,  ces  regrets?  Qu'importe  que  j'eusse 
été  digne  de  vous  si  le  sort  m'eiit  faite  reine?...  Vous,  sire,  régnez, 
et  laissez-moi  mourir. 

Elle  s'cloignc  comme  pour  sortir. 
LE   ROI. 

Arrêtez,  de  grâce,  arrêtez! 

AN\K. 

Vous  me  retenez  aisément  près  de  vous. 

LE    ROI. 

Votre  beauté  m'enhardit. 

ANNE 

Votre  rang  m'ôte  l'espoir. 

LE   ROI. 

Oui,  divinité  charmante,  je  veux  vous  adorer. 

ANNE. 

Oui,  Henri,  il  faut  que  je  renonce  à  vous  et  que  je  vous  oublie- 

LE  uoi. 
Ne  me  disiez-vous  pas  que  .«i  j'eusse  été  un  homme  d'humble  nais- 
sance vous  m'auriez  aciordé  votre  tendresse? 

ANNr. 

Oui.  alors  j'aurais  humilié  ma  lierté,  j'aurais  relevé  votre  humi- 
lité, l'amour  m'eût  rendue  votre  égale. 
LE  rioi. 

Vous  n'avez  pas  besoin  de  vous  abaisser.  C'est  moi  qui  vous  cli- 
verai. Je  veux  vous  combler  des  rn.ir.iues  de  ma  faveur. 

A  N  N  E 

Voudriez-vous,  sire,  me  voir  déshonorée?...  Moi,  que  je  cède  à  un 
homme  dont  je  ne  serais  point  la  légitime  épouse  I  Rloi  que  je  sois 
la  maîtresse  d'un  homme,  —  cet  homme  lût-il  un  roi!...  Aon,  non, 
n'espérez  pas  vaincre  ma  résolution;  et  si  vous  m'aimez,  ne  songez 
pas  à  m'ôter  mon  honneur  et  ma  gloire. 

19. 


3J2  LE  SCIII  ■}]::  DAXi.l.'-TLlilU:. 

LI-:  iioi. 
Ne  repons«cz  p.ns  mon  ciniour.  —  Ah!  m  j'(?tais  libre,  alors  n.fme 
que  le  ciel  m'eût  fa  t  le  maître  uiiiijue  du  monde,  je  si'iais  venu  avec 
enipressemeril  mcl're  à  vos  pieds  mon  amour  et  mon  seepire.  ftlais, 
hel  is".  je  ne  puis...  je  suis  marié. 

ANNE. 

Voilà  ce  qui  justifie  ma  conduite. 

lE  noi. 
Vous  me  donnez  la  mort...  accordez-moi,  du  moin.«,  un  moment 
votre  main. 

ANNE. 

Je  ne  puis...  vous  êtes  marié  ..  et  il  id'csI  dc'fendu  de  vous  aimer. 
—  Dans  une  situation  si  cruelle,  il  f.iutque  je  m'éloigne...  car  mon 
>ilence  vous  dirait  peut-?ire  ce  que  ma  bouche  et  mes  jeux  s'ef- 
l'orcenl  do  vous  taire.  —  Adieu,  ô  mon  roi,  mon  seigneur  et  mon 
maître;  je  ne  veux  pas  que  mes  larmes  excitent  votre  attendrisse- 
ment. Le  ciel  voit  mon  cœur. 

Elle  soit. 
LE   IIOI. 

Le  ciel  voit  ma  douleur  et  mon  désespoir. 

Entre  ^YOLSEY. 

■\vo'..«EV,  à  part. 
Comme  il  est  d' meure  iriste  et  pei  sif!  Approchons.  Si  elle  a  com- 
memé,  ainsi  ip  e  les  apparences  me  l'annoncent,  c'est  à  mou  tour 
d'agir.  —  [Haut.)  Que  fait  la  votre  majesté? 

LE   ROI. 

Je  songe  à  mourir,  Wolsey.  —  Non,  l'fnfer  tout  entier,  avec  ses 
tourmonis  et  sc^  gémissements,  ne  souffre  pas  une  peine  égale  à  celle 
que  j'endure.  Une  flamme  dévorante  consume  mon  cœur.  0  ciel!  je 
si-ccombe  !...  Ce  n'est  point  le  feu  de  l'amour  qui  me  brûle,  —  c'est 
je  ne  sais  quel  affreux  démon  qui  a  pénétré  en  moi. 

WOLSEY. 

Calmcz-\ous. 

LE  iioi. 

Demandez  plutôt  à  la  fortune  d'être  constante,  à  la  lune  de  ne 
l'iii.l  changer,  à  la  mer  de  ne  pas  suulevcr  des  tempêtes...  car  je 
si:i-'  amoureux  d'Anne  de  fîob  yn.  —  Et  >oulez-vous  savoir  lusqu'où 
V  I  tna  pasion?  Voulez-vous  que  je  vous  apprenne  d'un  seul  mot  ma 
folie  et  mes  souffran(es?...  .«i  j'étais  libre  je  l'épousi  rais  Ht  bien 
que  je  ne  le  sois  [las,  je  ne  [luis  repoi  dre  de  ce  que  je  fera.,  car  ma 
raison  a  disparu. 

VVOLSr.Y, 

Sire  ..  {A  part.)  Courage,  Wolsey,  voici  l'orcasion!  [Haut.]  Sire, 
une  peine  aussi  cruelle  exige  un  prompt  lemède.  La  vie  d'un  roi 
l'emporte  à  mes  yeux  sur  le  respect  dû  a  sa  majesté. 


JOURAKl-;  II,  SCL:NE  II.  3i3 

LE  uni. 

Que  voulez-vous  dire? 

VOISlîY. 

Sire,  je  ne  l'ignore  pas,  voire  iDujcslé  possède  plus  d'in(cl]i;îcnce 
et  do  lumière  (]ue  je  n'ai  la  préienliDii  d'en  avoir;  mais  daignez 
m'ccouter,  sauf  ensuite  à  ordonner  mcm  trépas,  ftlouraiit  pour  voire 
service,  je  mourrai  sans  regret,  ftlil'e  fois  mon  dévouement  a  été 
sur  le  point  de  vous  p.irlcr  avec  une  franchi  e  entière;  mais  il  n'esr 
pas  facile  de  dire  la  vérité  aux  rois.  Cepen  lant,  aujourd'hui,  votre 
intérêt,  votre  salut  l'exige,  et  je  bannis  les  vains  scrupules.  —  Sa- 
ihez-le  donc,  sire,  vous  êtes  libre;  voire  m;!ri;ige  ne  peut  pas  se 
consiJéicr  (ommc  vali  !e.  11  est  contre  les  lois  divines  et  huinaiins 
que  vous  ayez  épousé  la  reine  Catherine,  qui  avait  été  d'abord  la 
femme  de  votre  frèic. 

LE  ROI. 

Ce  que  vous  me  dites  là  a  troublé  toute  mnn  âme.  —  Mais  cepen- 
dant le  pape  n'a-t-il  pas  accordé  sa  dispense? 

WOLsEY. 

Et  cette  considération  pourrait  vous  arrêter?...  tout  au  plus  si 
une  raison  seii>h!a!>le  aurait  le  droit  de  se  proiiuire  dans  les  dis» 
putes  des  écoles;  vous,  vous  ne  pouvez  pas  y  attacher  (i'im[ioitince. 
D'ailleurs  votre  opinion,  comme  étant  celle  d'un  roi  et  d'un  savant 
docteur,  réglera  celle  du  public.  Qu.md  même  elle  ne  serait  pas 
fondée,  quand  même  vous  vnus  trouveriez  aveuglé  par  un  fol  amour 
qui  vous  entraîne  hors  du  droit  sens  et  de  l'équité,  —  qui  jamais 
atlr  buera  votre  conduite  à  de  mauvaises  passions?  Qui  pourra 
janiHis  penser  cjue  vous  ne  vous  soyez  point  dirigé  par  le  sentiment 
de  l'utilité  publique  et  par  riiisfiiration  de  votre  conscience? —  Se- 
couez le  joug,  répudi(Z  Catlieriiic,  et  mettez-ia  dans  un  couvent; 
elle  fSt  une  sainte  femme;  quand  on  lui  pnnioscra  ce  parti,  nul 
doitc  qu'elle  ne  racceiitc  .'ans  mur. mirer.  Vous  vous  êtes  marié 
sans  goût,  sans  «motir;  rompez  ces  liens  odieux,  et  donnez  sa'is- 
faction  aux  impcrieu\  sentiments  de  votre  cœur.  Que  craigne;:- 
\ous? 

LE  noi. 

Eh!  '.i".".  voulez- vou^  T'c  je  craigne?  —  Seu'cment,  ce  qui  m\u) 
I  arras^e,  >.'e  qui  m'imju.cie,  ce  sont  les  moyens  d'exécution. 

VVi'l.SIiY. 

Convoquez  voire  parlement,  et  quand  il  sera  assemblé  adressez-lui 
un  discours  habile  oîi  vnus  lui  direz  que  votre  conscience  vous  forco 
à  agir  ainsi  à  l'eneonire  du  pape;  lémoignez  que  c'est  un  pur  elTct 
lie  2cle,  et  montrez  une  \\\e  aflliction.  —  Lue  fuis  séparé  de  la  reine, 
vous  gérez  libre  d'apaiser  le  feu  (jui  vous  consume,  et  puis  nom 
prendrons  nos  arrangen  cnts  pour  que  le  pape  ratili  ■  ce  qui  aura  éié 
fait.  —  I  our  moi,  sire,  en  tout  ceci  je  n'ai  d'autre  but  que  >ot  e 
goût  et  vos  dcsirs. 


344  Lli  SCHISME  D'ANGLt  ILIUIE. 

LE   UOI. 

Allez,  Wnlsoy,  ;i!1pz,  fidric  scrviienr  d'un  roi  qui  vous  aime. 
Rendez-lui  ce  rppos  dont  un  fol  amoiir  l'.i  [)riv(>.  Assemblez  ;iu  plus 
tôt  les  conseillers  de  mon  Kl.it.  i.c  IrouMe  où  je  suis  jn'ctripeche 
de  réllêihir  davantage;  et  d'ailleurs  dans  les  choses  graves  la  pré- 
cipital'on  sert  toujours  d'excuse  '. 

Voilà  déjà  qu'il  me  reproche  presque  mes  rclardemcnls.  Assu- 
rons ma  faveur  à  tout  prix  Agissons  de  mam^re  que  plus  tard  il  ne 
puisse  pas  revenir  sur  ce  qui  se  sera  lait. 

Il  sort. 

IF.    KOI. 

Oui,  je  l'avoue,  je  suis  insensé  et  aveugle,  puisque  je  nie  la  vérité 
que  j'adore...  Je  sais  bien  que  Wolsey  n)'a  abusé,  et  que  j'ai  cru 
trop  aisément  à  ses  sophistnes...  Mais  la  passion  dont  je  suis  plein 
a  bouleversé  ma  raison,  et  me  pousse  a  nicconnaître  la  vérité  et  à 
croire  le  mensonge.  —  Aon,  il  n'y  a  [)oint  de  erime  à  ce  qu'un  homme 
épouse  la  veuve  de  son  frère,  lénioin  le  gr;ind  patriarche  Judas,  qui 
voulut  que  son  second  fils  pi  il  pour  femme  la  veuve  de  son  (ils  aîné  -. 
Cela  est  foiidé  tout  à  la  fois  et  sur  la  loi  naturelle  et  sur  l'Écri- 
lure  saillie.  Et  en  effet  pour.juoi  celle  femme  n'aurait-elle  pas  épousé 
le  ficre  de  son  premier  époux,  alors  sut  tout  qu'elle  n'avait  pas  eu 
d'enfants  du  pieniier  lit?  Donc  si  ce  mariage  n'avait  rien  de  con- 
traire au  droit  naturel  ni  au  droit  écrit,  le  pape  a  pu,  pour  l'avan- 
tage du  royaume,  acioder  cette  dispense  Et  quand  même  il  n'y 
aurait  pas  eu  ce  (irécédent,  le  pape  aurait  pu  encore  agir  ainsi, 
puisqu'il  est  le  représentant  de  Dieu  sur  la  terre.  <7est  doiic  moi 
seul  qui  coniesic  a  tort  son  pouvoir  pour  satisfaire  ma  passion.  — 
Mais  il  faut  sacrifier  la  reine,  toute  chrétienne  qu'elle  est,  à  mon 
repos,  à  mon  bonheur.  —  Pardonne,  Catherine,  pardonne  si  j'enlève 
la  couronne  a  ton  front  pour  la  po«er  au  front  d'une  auire.  Le  ciel 
m'en  punira  pei.t-èlre,  et  le  vengera.  Peut-être  celte  couronne  que 
lu  vas  perdre  aujourd'hui  à  cause  de  tes  vertus,  celle  qui  en  hérite 
la  perdra  quelque  jour  a  cause  de  sa  vanité,  de  sa  luxure  et  de  son 
ambition.  —  Mais  j'obéis  à  mon  étoile. 

Entre  PA«QUIN. 
p.\soui\. 
Je  viens  ici  réfléchir  un  peu  à  l'ocrasion  d'un  doute  qui  s'est  élevé 
dans  mon  esprit  sur  mon  emploi  :  Celui  qui  a  un  double  visage,  un 
visage  a  deux  faces,  ne  doit-il  pas  payer  deux  fois? 
lE  ROI,  se  parlant  à  lui-même. 
Quelle  situation  que  la  mienne!  si  je  n'obtiens  pas  l'objet  de  mes 
désirs,  je  meurs  d'amour,  et  si  je  1  obtiens,  je  meurs  de  douleur.  -«- 

'  Que  en  eosas  graves  siempre  las  disculpa 

La  prisa  coït  que  se  hace». 
*   Voy.  la  fJciuM,  clia|i.  XXXVIII. 


JOURNIÎË  II,  SI>:N!î  h,  345 

Mais  puisque  en   tout  état  de  cause  je  dois  mourir,  mourons  du 
moins  a;irès  avoir  connu  le  bonheur  et  la  juie. 

Il  sort 

PASQUIN. 

11  n'a  point  voulu  me  répondre.  Trislc  métier  que  le  mien!  Nous 
arrivons  l'esprit  aiguisé,  la  plaisanterie  à  la  bouche,  —  et  personne 
qui  veuille  rire!  —  Mais  voici  une  foule  immense  qui  entre  au  palais. 
Rleltons-nous  à  cette  porte,  et  je  verrai  sans  doute  plus  d'un  visage 
à  qui  je  [)0jrrai  demander  mon  salaire. 

Enlrcnt  d'un  côlé  THOMAS  LOI.EYN  et  le  CAPITAINE,  et  de  l'autre 
CHAULES  et  DENIS. 

BOIEYN. 

Que  peut  vouloir  le  roi? 

LE   CAPITAINE. 

Puisqu'il  convoque  le  parlement,  ce  doit  être  pour  quelque  grave 
motif. 

BOLEVN. 

Le  bruit  s'est  répandu  qu'il  voulait  nous  consulter  sur  des  scru- 
pules qui  ag  tent  sa  conscience. 

PASQCIN. 

Patience,  seigneur  de  Boleyn,  vous  verrez  l'ouvrage  de  Dieu.  — 
Quant  à  moi,  il  y  a  un  cheval  dont  je  n'aime  pas  le  poil. 

BOLEVN. 

Pourquoi? 

PASQUIV. 

C'est  que  naguère  il  était  alezan  ,  et  maintenant  il  est  gris  pora* 
tnelé.  —  Mais  voici  les  dames.  J'ai  besoin  d'aller  vers  elles. 

Enlrent  lus  Dames.  Un  rideau  s'ouvre,  et  l'on  voit  le  ROI  et  la  REINE  as-is 
la  ronronne  sur  In  tête  et  le  sceptre  à  la  main.  Près  de  la  Reine  est  a-siîO 
riNl'ANTE.  WOLSEYse  tient  debout  deirière  le  Roi. 

CHARLES. 

Le  roi  est  déjà  sur  son  siège,  ainsi  que  la  reine  et  l'infante. 

BOIEYN. 

Voyez  quel  trouble  sur  son  visage. 

vvniSEV. 
Sire,  votre  parlement  est  assemblé  devant  vous. 

LE   IIOI. 

Parents,  amis  et  vassaux,  qui  sur  vos  épaules  robustes  soutenc3 
cet  empire,  vous  le  savez,  j'ai  été  dans  le  monde  catholique  sur- 
nommé le  roi  très-chrétien  à  cause  de  mon  obéissance  au  pape.  Vous 
savez  aussi  avec  quel  zèle,  avec  quelle  vigilance  je  me  suis  tou- 
jours opposé  à  ces  erreurs  par  lesquelles  ce  monstre  de  Luther  a 
jeté  le  trouble  dans  notre  religion  sainte.  Enfin  vous  savez  égac- 
ment  que  mes  études,  mes  travaux,  mes  écrits,  m'ont  fait  ai)pelcr 
Henri  le  Savant.  Ainsi  donc  moi  qui  me  suis  toujours  appliqué 


846  LE  SCHISME  D'ANGLETEHUE. 

non-seulement  à  éviter,  mais  ;i  coniballrc  l'erreur,  je  n'ir.iis  pas,  on 
peut  en  ôtre  certain,  soulever  dans  la  clirélientc  de  nouveaux  sujels 
de  perturbation.  Bien  au  contraire,  pour  enlever  tout  prélexlc  aux 
hiMéiiipics,  ennemis  de  la  foi,  je  veus  ai  ronvoquds  en  parlement 
dans  l'unique  but  de  lassurer  ma  conscience.  —  Veuillez  tous  m'é- 
couler.  —  Votre  reine  Catherine,  —  hélas!  à  ce  nom  je  me  sens  at- 
tendri cl  mes  jeux  se  remplissent  de  larmes,  —  ce  modèle  de  vertu, 
q  ie  j'aime  de  loule  mon  âme,  —  oui,  je  m'estime  plus  heureux  du 
titr.'  de  son  époux  que  d'être  roi  de  deux  royaumes.  —  Catherine, 
personne  ne  l'ignore,  avait  été  précédemment  la  femme  de  mon 
frère.  C'est  pourquoi  son  niariape  avec  moi  ne  saurait  être  valide;  et 
voyant  que  je  ne  suis  [loint  k'^iliiricment  marié  avec  elle,  je  rends 
la  libellé  à  ma  conscience.  Le  ciel  m'en  est  témoin,  je  ne  me  sépare 
d'elle  qu'avec  une  vive  douleur.  Biais  il  le  faut;  et  pour  accomplir 
mon  devoir,  je  lui  reprends  une  couronne  et  un  sceptre  qui  ne  lui 
aiiparliennenl  pas.  Pe  la  sorte  je  me  conduis  en  roi  clirélit  n  jjuisque 
je  il f  pose  une  femme,  une  sain  le  qui  m'est  plus  chère  que  moi-même... 
Dieu  sait  ce  qu'il  m'en  coûte,  mais  il  m'a  commandé  cet  acte,  et  je 
lui  obéis.  —  L'infante  doîïa  Marie,  vert  rameau  de  re  noble  Ironc, 
assure  ma  succession;  et  bien  qu'issue  d"un  mariage  dissout,  elle 
(bmeure  p^incl'S^e,  et  je  la  reconnais  solennellement  pour  ma  (iile 
et  mon  héritière.  —  Et  vous,  Catherine,  allez,  allez  en  un  I:eu  où 
voiis  pleuriez  votre  fortune,  et  où  vous  deveniez  l'èlonni  ment  et  le 
di'SL'spoir  de  l'envie;  allez,  soit  en  Espagne  au()rès  de  l'empereur 
Ch.irles-Quint,  votre  neveu  ;  ou  b'ea  dans  un  couvent,  seul  séjour 
qui  convienne  à  vos  mœurs  ei  à  votre  pi"lé.  Pour  moi,  qui  sens  pro- 
fondément le  chagrin  que  vous  pou\cz  é|  rouver,  je  renonce  à  vous 
voir  ..  votre  vue  serait  trop  pénible  à  mon  cœur.  Et  si  par  aventure 
quelqu'un  de  mes  vassaux  osait  s'élever  contre  un  lel  acte,  il  encour- 
rait ma  colère  et  payerait  de  sa  tète  tant  d'audace. 

L\  RFINE. 

Daignez,  sire,  m'éeouter...  si  toutefois  mes  sanglots  me  per- 
mettent de  prononcer  quelques  pari  les...  Mon  Henri,  mon  roi,  mon 
seigneur,  mon  maître,  mo!)  époux  bien  aimé, —  car  je  veux  encore 
vous  donner  ce  nom  dans  lequel  jadoreun  sacremciii,  —  ce  quim'af- 
fli^e,  ce  n'est  pas  d'être  exilé»'  du  trône,  re  n'est  pas  de  voir  dé- 
poiiller  mon  front  de  la  couronne  cl  de  voir  briser  le  sceptre  en 
ma  main;  je  laisse  à  l'ambition  a  regret  er  ces  vains  Iropliécs  que 
la  mon  loi  ou  lard  nous  enlève  :  mais  je  m'aillige  de  me  voir  dans 
votre  disgrâce,  de  songer  que  je  suis  [lour  vous  un  sujet  d'ennui, 
et  .!e  \ous  avoir  disposé,  -  je  ne  sais  comment,  —  à  une  aussi  rigou- 
reuse extrémité.  Et  si  vous  n'êtes  pas  convaincu  de  la  sincérité  de 
mon  langage,  mctlez-moi  dans  une  uliscure  prison  où  mes  jeux  ne 
puissent  apercevoir  la  douce  lumière  du  cie',  fiiles-moi  conduire 
au  fond  l'une  forêt  où  je  n'aie  pour  compagnie  que  les  animaux 
sau\agcs,  ou  bien  encore  au  milieu  des  mers  sur  un  rocher  dé- 


jOLUM';i';  II,  si:M-:  ii.  si: 

poiiilië...  Oui,  quelque  piirl.  que  (  c  soit,  je  vivrai  coiilcnle,  pourvu 
qucjesailie,  mon  seigneur,  que  j';ii  trouvé  grâce  devant  vos  ycu\, 
cl  que  je  puisse  vous  nommer  mon  opoux.  -  VA  (luand  bien  niomr, 
disposée  à  vous  complaire  en  tout,  je  ne  rcgrellcrais  [las  de  me  voir 
éloigner  de  votre  personne,  hcliis  !  sire,  pourrai-je  être  tranquille  on 
songeant  que  par  votre  cooduiie  \ous  pouvez  donner  prétexte  à  de 
rcuveaux  troubles?  Eh  quoi  !  vous,  roi  très-chrétien,  vous  si  prudent, 
si  religieux,  vous  si  longtemps  la  glorieuse  colonne  de  l'Eglise,  vous 
qui  avez  confondu  avec  tant  de  sagesse  les  erreurs  de  Luther,  \ous 
pouvez  mettre  en  doute  la  lumière  du  soleil!  — Je  suis  moins  s.i- 
vante  que  \ous,  mou  seigneur;  mais  quand  il  s'agit  des  choses  de  !  i 
foi,  je  crois,  les  yeux  fermés,  que  le  voyageur  qui  navigue  sur  l;i 
mer  s'expose  à  une  (in  déplorable  quand  il  veut  enlever  au  pilote  le 
gou\ ornement  du  vaisseau.  Les  schisnies  et  les  hérésies  se  produi- 
sent d'abord  sous  un  masque  de  piété,  et  rejettent  bientôt  un  \n  i\ 
déguisement.  Prenez  garde,  seigneur,  de  vous  laisser  glisser  peu  à 
peu  sur  une  pente  rapide  oîi  la  chute  à  la  fin  est  inévitable.  Le  sou- 
verain pontife  est  le  représentant  de  Dieu,  et  comme  Dieu  même  il 
peut  tout  :  voilà  ce  qu'on  m'a  enseigné  et  ce  que  je  sais.  C'est  à  lui 
que  j'en  appelle,  et  j'irai  à  Rome  lui  demander  justice  Je  pour- 
rais, il  est  vrai,  me  reliier  en  Espiigne,  où  le  victirieux  Charles  me 
donnerait  son  appui-  mais  cet  appui  je  ne  le  désire  ni  ne  1  invoque; 
car  je  ne  veux  pas  demander  vengeance  contre  vous;  car  si  j'av.ns 
pu  un  moment  solliciter  une  vengeunce,  mon  cœur,  oui,  mon  cœur 
même  vous  servirait  de  bouclier,  et  c'est  sur  lui  que  j'appellcraii 
tous  les  coups  qui  vous  seraient  destinés.  Je  ne  veux  pas,  non  plus, 
me  retirer  comme  religieuse  dans  un  couvent;  car  si  je  suis  marire, 
vainement  pretjdr;iis-je  un  autre  état.  Ainsi  donc  je  demeureiai 
dans  un  de  vos  palais,  sous  un  toit  que  vous  aurez  habité,  et  ia 
quand  je  mourrai,  on  saura  que  je  vous  ai  toujours  aimé  et  reconnu 
pour  mon  maître  et  mon  bien,  pour  mon  roi  et  mon  époux.  —  [Le 
Boise  lève  et  s'éloigne  peu  à  peu  accompagné  de  Wolsey.)  Quoi! 
vous  vous  éloignez?...  Mais,  hélas!  si  je  dois  vous  voir  irrité,  i! 
vaut  mieux  que  je  ne  vous  voie  pas;  il  vaut  mieux  que  je  meure  ci 
que  je  vous  épar;;ne  de  nouveaux  ennuis.  [Le  Roi  sort.)  HcLis!  in- 
fortunée, le  soleil  qui  m'éclairail  a  disparu,  et  me  voilà  plonge  ■. 
dans  les  ténèbres. 

ciiAtiirs, 

Je  n'ai  jamais  vu  un  spectacle  |)Ius  triste. 

LE  CAPrr.VIXE. 

Quelle  tyranniel 

Il  sort. 
D0I,EV\. 

Quelle  cruelle  injurel 

CIlARLrS. 

Je  vaii  porter  eu  France  cette  nouvelle^  et  puisque  i"  mariaga 


3<8  LE  SCII1S.MK  D'ANGLETtïtRE. 

n'est  point  légitime,  mon  maître  ne  voudra  pas  sans  doute  épouser 
1.1  princesse.  —  Retournons  en  Fiance;  laissons  se  Irrminer  ce  di- 
voice,  et  puis,  je  reviendrai  au  |ilus  loi  célébrer  mon  marijige. 

Cliailes  el  Di'ui»  soiU'iit. 
LA  Kl  INE. 

Marie? 

L'IM  AME. 

Aïadamet 

lA  HEINE. 

Embrassons-nous  pour  la  dernière  fois. 

L'iM  AME. 

Hélas!  que  puis-je  vous  dire  au  moment  où  je  vous  perds? —  Que 
Blés  lafmes  vous  parlent  pour  moi. 

A'J  moment  où  la  Reine  et  l'InCmle  viennent  de  s'emljrasst'r,  WOLSEY  entre, 
et  il  prend  la  main  de  l'Iii'anle,  pour  la  tirer  à  l'écart. 

WOLSEY. 

Madame,  le  roi  vous  attend. 

LA  REINE. 

Quoi!  vous  ne  m'accordez  pas  un  moment  de  répit?  —  Vous  ne 
traignez  pas,  tyran  cruel,  de  détacher  la  vigne  de  l'ormeau?  — 
^dicu,  ma  fllle. 

l'infante. 

Adieu,  madame. 

la   RîilNE. 

Que  le  ciel  pitoyable  vous  rende   plus  heureu.'e  que  ne  l'a  été 
votre  mère.  —  Cardinal,  au  nom  de  Dieu,  qui  est  le  juge  suprême, 
je  vous  en  conjure,  conseillez  bien  le  roi. 
wolsby. 

Le  roi  est  un  prince  éclairé;  il  n'a  nul  besoin  de  mes  conseils,  et 
je  n'ai  que  peu  dinduence  sur  lui.  —  Pardonnez  moi  si  je  vous  ôte 
ce  dernier  plaisir. 

Il  sort  a\PC  l'Ii  famé. 

la  reine. 
Oui,  je  vous  le  pardonne,  bien  que  je  voie  avec  douleur  la  brebis 
iinoccnie  au  pouvoir  du  loup  dévorant.  —  Seigneur  de  Boleyn,  les 
;licveux  blancs  inspirent  le  respect  à  la  jeunesse  :  montrez  au  roi 
lou  e  sa  faute. 

BOLEY.V. 

Le  roi  est  d'un  caractère  emporté;  et  je  n'oserais  m'exposer  à  sa 
fureur.  —  Dieu  vous  console,  madame  ;  mais  je  ne  puis  risquer  ainsi 
ma  vie. 

Il  sort. 
LA  REINE. 

Anne,  puisque  la  beauté  a  le  privilège  de  toucher  les  cœurs  les 
plus  insensibles,  ail  z  au  roi,  parlez-lui  avec  bonté  en  ma  faveur, 
portez-lui  mes  soupirs,  dites-lui  ma  douleur  et  mes  larmes.  [Anne 


JOURNÉl'   m,   SCÈMi  I.  34^ 

la  salue  et  sort.)  Kh  bieiil  voila  que  lous  m'ont  nbandonnée.  La 
ni.ijpstc  n'a  plus  de  courtisans.  Je  n'ai  jjIiis  même  [icrsotme  à  qui 
me  plaindre,  seule  consolalion  des  m.illieiireu\. 

MAIir.l'KlUTK 

Madame,  j'ai  vu  vos  dis;iiàces,  et  je  reste  pour  les  pleurer  avec 
vous.  Je  mets  ma  vie  à  vos  pieds,  daignez  en  disposer;  Slargucrile 
Pôle  ne  veut  d'autre  gloire  que  de  mourir  pour  son  Dieu  et  pour 
vous.  —  Où  irons-nous,  madame? 

LA  RF.IXF. 

Dans  un  château  royal.  —  Ah!  palais  perfide,  mer  trompeuse 
et  funeste,  catafalque  recouvert  de  drap  d'or,  Ci^veau  funèbre  où 
se  garde  une  vaine  majesté  réduite  en  poussière,  sépulcre  blmchi 
*rù  1  on  ensevelit  les  vivants...  ah  1  malheureuse  cour,  royaume  infor- 
tuné, que  Dieu  veille  sur  vous!  et  vous,  Henri,  hélas!  que  le  ciel 
vous  ouvre  les  yeux! 


JOURNÉE  TROISIEME. 


SCENE  I. 

Une  salle  du  palais. 
Entrent  CHARLES  et  DENIS. 

CHARLES. 

Que  m'apprends-tu  là? 

DEMS. 

Voilà,  seigneur,  ce  qui  se  pa-se. 

CUAriLFS. 

Anne  m'aurait  quitté  si  pro mplciiicnt  !  —  Mais  pour  ,uoi  s'étonner 
de  l'infidélité  d'une  femme?  — Je  suis  allé  en  Fiance,  j'ai  raconté  à 
mon  roi  le  divorce  de  Henri  et  les  troubles  qui  en  avaient  été  la  suite, 
et  il  a  ordonné  qu'on  ne  lui  parlât  plus  de  l'union  projetée  entre  le 
dauphin  et  1  infante.  Sur  ces  entrefaites,  mon  père  est  venu  à  mourir; 
cl  moi,  tout  ensemble  afdigé  de  sa  perle  et  joyeux  d'un  événement 
qui  mi'  rendait  libre,  j'ai  soumis  mon  mariage  a  i'a(iprobatien  du 
roi,  et  l'ayant  obtenue,  j'ai  pr.s  congé  de  mes  parents  et  de  mes 
amis,  qui  lous  applaudissaient  a  mon  bonheur. —  Avec  quelle  ardeur 
je  venais!  Combien  de  fois  j'ai  accusé  la  paresse  des  vents,  qui  re- 
tardait mon  vaisseau  1  Avec  quelle  joie  je  me  figurais  être  dans  ses 
bras!.  .Comme  j'aimais  à  me  représenter  la  joie  que  l'ingrate  elle- 
même  pourrait  en  ressentir  "...  El  elle  est  rrariée! 

DENIS. 

Depuis  que  vous  avez  quitté  ce  royaume  soule\é  à  la  suite  de  oe 
déplorable  divorce,  le  roi  a  épousé  secrètement  Anne  de  Boleyn, 
111  30 


350  Lli  SCHISME  irANGLETERRK. 

et  l'on  dit  mfme  que  c'est  l'iisnour  qi)i  lui  a  fait  prendre  le  parti 
de  répudier  la  noble  et  pieuse  (lallnrine.  Enfin,  ce  qui  est  positif, 
e'est  que  le  roi  vit  aujourd'hui  avec  Anne  de  Doleyn.  Quant  à  la 
reine,  inébranlable  en  sa  resolution,  clic  se  tient  dans  un  pauvre 
château,  près  de  Londres,  où  eili'  a  souflert  mille  disgrâces.  Voilà  ce 
qui  s'e^t  passé  depuis  que  nous  avons  quitté  ce  pays. —  Maintenant, 
seigneur,  si  vous  m'en  croyez,  vous  vous  consolerez  de  ce  malheur 
et  vous  retournerez  en  France  le  plus  tôt  possible;  car  un  plus 
long  st^jour  à  Londres  vous  euposerait  à  mille  dangers. 

(llAItLES. 

Oui,  je  repartirai,  si  touiclois  laniour  et  la  jalousie  ne  me  tuent 
pas.  Mais  avant  de  retourner  en  Fr;mce,  je  veux  voir  la  nouvelle 
reine.  Quoi  qu'il  doive  m'arrivtr,  il  faut  que  je  lui  parle...  Mais  qui 
peut  venir  au  palais  avec  un  coitege  aussi  considérable? 

DEMS. 

Cette  pompe  nous  dit  que  c'est  le  cardinal  Wolsey. 

ciiAKi.ns. 
Laissons  le,  suis-moi;  je  te  dirai  ce  que  j'ai  imaginé  pour  voir 
Anne  de  Boleyn. 

DENIS. 

Songez  aux  périls  que  vous  courez. 

ÇH.\RLES. 

Ne  cherche  p^as  à  m'en  dissuader.  Quelque  sages  que  soient  tes 
conseils,  je  ne  saurais  les  écouter  en  ce  moment. 

Ils  sorient. 

Entient  WOLSEY,  repoussant  PLUSIEURS  SOLDATS  qui  lui  présenlent 
des  plaçais,  et  PaSQUIN. 

WOLSEV. 

Qu'ils  sont  insupportables  avec  leurs  [dacets!  Laissez-moi...  vous 
m'ennuyez...  Que  personne  ne  me  suive. 

PREMIEIl   SOLDAT. 

Quelle  tyrannie! 

DEUXIÈME  SOLD.iT. 

Quelle  cruauté! 

TREMIER  SOLDAT. 

Quelle  iasolencel 

Il  sort- 
DEUXIÈME  SOLDAT. 

Que  le  ciel  l'en  punisse! 

PASQUIN. 

A  moi,  seigneur  cardinal  ? 

VVDLSr.Y. 

Qu'y  a-t-il  de  nouveau? 

'Culte  pelile  scène  est  une  pciniiir«  li  le  c  de  rjccu-îi!  que  les  ministres  en  Espagne, 
au  dix-spplième  sicck-,  faisiienl  souvent  aux  pauvrcb  soldats  «jui  reYaiïieul  estr'»?»:*» 
n  nus,  de  la  guerre.  Ou  sait  le  soil  de  Cervanlts. 


IliOlt'. 


JOURNÉE  III,  SCÈMÎ  I.  381 

PASQUhX. 

Je  viens  étonné,  émerveillé,  confondu,  d'une  certaine  chose  que 
j'aivue. 

■WOI.SEV. 

Qu'est-cedonc  ? 

PASQUIN. 

Votre  sépulture.  —  Vous  faites  construire  une  bien  belle  cha- 
pelle...  C'est  une  bien  grande  cage  pour  un  si  petit  moineau! 

Riais  savez-vous  mon  idée?  c'e.«t  qu'on  ne  vous  y  laissera  pas  entrer. 

WOLSEY. 

Fou,  sot,  malicieux  coquin,  ,>ors  du  palais,  sors  à  l'instant;  et  ne 
l'avise  jamais  d'y  remettre  les  pieds. 

PASQUIN. 

Voilà  qui  est  fait. 

Il  8ort. 
Entre  ANNE  DE  HOLEYN. 

WOLSEV. 

Permettez  que  je  baise  les  pieds  de  votre  majesté. 

ANSE. 

Levez-vous. 

WOLSEV. 

Maintenant  que  votre  majesté  vit  dans  la  sphère  du  soleil,  j'ai  à 
lui  demander  une  grâce. 

ANNE. 

Que  pourrais-je  vous  refuser?...  Dites-moi,  cardinal,  ce  que  vous 
désirez. 

WOLSEV. 

Je  voulais  aujourd'hui  demander  au  roi  la  présidence  du  royaume. 
Je  compte  la  demander  en  votre  présence,  et  si  vous  voulez  bien 
me  seconder,  je  suis  sûr  de  l'obtenir. 

A\NE. 

Cela  n'est  plus  possible,  on  en  a  disposé.  Je  ne  savais  pas  votre 
désir,  et  je  l'ai  fait  donner  à  mon  père. 

WOLSEV. 

Je  n'aurais  pas  cru,  madame,  que  votre  majesté  en  eût  disposé 
sans  s'informer  de  moi  auparavant  si  j'y  avais  quelque  prétention. 

ANNE. 

Et  pourquoi? 

WOLSEV. 

Il  me  semblait  que  vous  deviez  avoir  plus  d'égards  pour  moi  que 
pour  votre  père  même.  Car  si  lui  vous  a  donné  l'être,  moi  je  vous 
ai  donné  la  couronne  ;  par  lui  vous  êtes  femme,  et  par  moi  vous  êtes 
reiue;  et  par  conséquent  vous  me  devez  a  moi  une  toute  autre  re- 
connaissance. Mais  que  votre  majesté  y  songe  bien  :  la  porte  par 
où  elle  est  entrée  au  palais  n'a  pas  été  fermée,  et  celui  qui  l'a  fait 


352  LK  SCHISME  D'ANGLETERRE. 

ouvrir  pour  une  reine  inju-ite  et  lyrannique,  celui-là  pourra  l'ou. 

¥rir  encore  pour  une  reine  ingrate. 

Il  tort. 

A^^•E. 
Quoi  ennui;  quel  supplice,  au  milieu  des  grandeurs,  de  voir  sans 
cesse  devant  ses  yeux  celui  a  qui  l'on  en  est  redevable!  et  surtout 
quelle  liurMÎ'iation,  quel  déplaisir  rnnrlcl  d'entendre  ce  bienfaileur 
indolent  vous  reprocher  à  disque  instant  la  gloire  où  vous  êtes!  .. 
Il  Lut  que  je  me  délivre  de  WoL^ey.  Il  m'appelle  ingrate...  il  me 
mpnace...  Non,  il  ne  me  chassera  point  du  palais.  C'est  moi,  oui, 
ce  sera  moi  qui  abattrai  son  orgueil. 

Entre  LE  ROL 

LK  ROI. 

Voici  une  lettre  que  j'ai  reçue  de  Catherine,  et  j'ai  voulu  vous  la 
remeiirc  sans  l'avoir  lue  auparavant.  Ouvrez-la  :  mon  amour  et 
mon  attachement  vous  devaient  relie  preuve  de  confiance.  Ce  sont 
sans  doute  les  plaintes  d'une  femme  abandonnée. 

A.N.NE. 

Pourquoi  me  proposer  de  voir  une  chose  aussi  pénible?— Non,  je 
vous  rends  celte  lettre  fermée,  lisez-la,  et  répondez-y,  et  montrez 
de  la  pitié.  N'oublions  pas  ce  qu'a  été  jndis  cette  pauvre  femme. 
N'oublions  pas  qu'elle  a  été  voire  épouse  et  ma  reine. 

LF,   KOI. 

Je  sui>  beurcux  de  trouver  m  vous  tant  de  générosité  Que  vous 
êtes  bonne  et  sensible!  et  combien  peu  vous  connaissent  ceux  qui 
vous  croient  un  cœur  vindicat  f  et  méchant!  ..  Je  vous  ai  tant  de 
reconnaissance  de  votre  procédé,  que  pour  vous  comfilaire  je  bannis 
dès  aujourd'hui  l'infante  Marie  de  mon  palais  et  de  m'.n  cœur.  Elle 
ira  partager  la  vie  du  sa  tr!>te  mcie.  Je  vous  montrerai  ma  réponse, 
puisque  vous  m'autorisez  a  lui  écrire. 

ANNE. 

Certainement,  mais  je  ne  désire  la  voir  que  pour  juger  de  la  façon 
dont  vous  lui  é  rirez. 

LE  lîOr. 

■Vous  n'y  trouverez  que  de  vaines  protestations  destinées  à  con- 
soler un  cœur  riialheurcux. 

ANNE,  à  part. 

Je  veii  voir  celte  lettre  ..  pour  y  ulis^er  du  poison.  —  {Haut.)  Je 
vous  remercie,  monseigneur,  de  l'idée  que  vous  avez  eue  de  ren- 
voyer l'infante.  .le  vous  donnerais  pour  cela  seul  mille  caresses. 
Mais  j'aurais  un  plus  grand  plaisir  et  aufsi  une  plus  grande  recon- 
naissance, si  aujourd'hui  votre  di.-grâce  frappait  une  autre  personne. 

LE  ROI. 

Et  qui  pourrais  je  épargner,  alors  que  je  bannis  loin  de  moi  ma 
propre  fille?  Parlez,  qui  a  pu  vous  afiligcr? 


JOUUNliK  m,  SCÈNE  I.  323 

A\M'.. 

Un  liomine  qui  m'a  jiailé  avec  insolence, 

IF.    KOI. 

Que  dites-vous  là?...  un  licmnic  a  oiilrngé  la  divinité  que  j'adnre? 
un  iiomme  a  été  assez  iiardi  pour  \oiis  manquer  de  respect?  ..  J'ai 
pu  entendre  pareille  chose!.  •  Je  veux  savoir  son  nom.  Achevez, 

ANNE. 

Je  n'ose  vous  dire  que  cet  homme,  c'est... 

LE  uoi. 
Qui  donc? 

ANNE. 

Le  cardinal  Wolsey. 

I.K  ROI. 

Quoi!  Wolspy  vous  a  olTenS('o,  et  c'est  de  lui  que  vous  vous  plel- 
gnez?  —  J'av;iis  de  l'alTection  pour  lui;  mais  une  fois  qu'il  vous  a 
déplu,  je  ne  saurais  l'aimer.  — Allez-vous  en,  qu'on  ne  \ous  voie  p  :s 
avec  moi,  et  croyez  qu'aujourd  hui  même  Wolsey  sera  puni  de  son 
insolence. 

ANNE. 

Je  vous  baise  les  pieds.  —  (.1  part.)  Si  je  réussis  dans  mes  des- 
seins, je  pourrai  me  dire  heureuse.  Mais  je  ne  serai  satisfaite  que 
lorsque  je  régnerai  paisiblement  sans  avoir  à  craindre  ni  Wolsey  ni 
Catherine. 

Elle  sort. 
Entre  PASQUIN. 

PASOUIN. 

Puis-je  entrer  jusqu'ici  sans  permission? 

LE  ROI. 

Qui  te  l'a  refusée? 

PASQUIN. 

Un  personnage  qui  quelque  beau  jour  vous  la  refusera  à  vous- 
même.  Oui,  si  cela  passe  par  la  tête  du  cardinal  Wolsey,  il  vous 
eiilera  comme  il  m'a  exilé. 

Entrent  les  DEUX  SOLD.\TS. 

PREMIER   SOLDAT. 

S;re,  c'est  vous  qui  êtes  mon  roi.  Si  je  vous  ai  bien  servi,  si  pour 
votre  service  j'ai  cent  fois  risqué  ma  vie,  d'oij  vient  que  le  cardinal 
méconnaît  mes  droits  et  me  mal'.raiteT 

Entre  WOLSEY. 

WOLSEY,  aux  Soldats. 
Qu'est  ceci?  ne  vous  ai-je  pas  déjà  défendu  d'entrer?  Pourquoi 
braver  ainsi  ma  défense? 

LE    ROI. 

C'est  bien,  cardinal...  c'est  bien,  Wo'sey,  il  suffit. 


334  LE  SCHISME  D'ANGLETERRE. 

WOLSEY. 

Sire,  j'ai  voulu  siulemcnt  épargner  à  voire  majesté  les  ïmportu- 
Bités  de  ces  inendiaiits. 

LE  iior. 

Je  vous  crois.  Mais  le  meilleur  moyen,  c'était  de  venir  au  secours 
de  ces  braves  gens  avec  l'argent  que  vous  avez  à  moi.  Dès  te  jour 
vous  n'êtes  plus  mon  chancelier;  je  confisque  vos  biens,  amassés 
par  l'avarice  et  la  rapine,  et  qui  appartiennent  à  ces  pauvres  sol- 
dais. (Aux  Soldats.)  Vous  pouvez  aller  piller  ses  maisons,  je  vous 
y  autorise. 

WOLSEY. 

Ainsi  il  ne  me  restera  que  mes  regrets  et  mes  larmes,  et  vous  ne 
me  laissez  rien  pour  vivre? 

LE  ROI. 

J'aurais  pu  vous  ôter  la  \ie,..  vous  l'avez  mérité.  Je  vous  la  laisse 
pour  vous  punir  davantage.  Oui,  vivez,  vivez;  car  le  plus  cruel 
supplice  pour  un  avare  et  pour  un  ambitieux,  c'est  de  se  voir  sans 
Liens  et  sans  pouvoir. 

Il  sort. 
PUEMIER  SOLDAT. 

C'est  bien  fait!  je  suis  content  de  vous  voir  ainsi  puni. 

Il  son. 

WOLSEY. 

Maintenant  cet  homme  passe  devant  moi  sans  crainte  ni  respect. 

DEUXIÈME  SOLDAT. 

Je  souhaitais  vivement  un  jour  comme  celui-ci.  C'est  un  juste 
châtiment  du  ciel! 

Il  sort. 
WOLSEY. 

Se  p9ut-il  que  ces  hommes  me  traitent  ainsi?  —  Ah!  vienne 
bientôt  le  terme  de  ma  vie,  pour  qu'elle  serve  d'enseignement  aux 
ambitieux! 

PASQuiN,  contrefaisant  Wolsey. 

Sors,  Pasquin,  sors  à  l'instant  du  palais,   et  ne  t'avise  plus  d'y 

remettre  les  pieds.  Je  te  le  défends  ! 

Il  sort. 

WOLSEY. 

Il  ne  me  manquait  que  ce  dernier  outrage!  — Tout  est  fini!  — Ahl 
douteuse  astrologie,  tu  ne  m'avais  que  trop  bien  averti,  en  me  di- 
sant qu'une  femme  serait  ma  perte.  —  Hélas!  Anne  de  Bolcyn,  en 
vous  élevant  jusqu'au  ciel  je  suis  moi-même  tombé  dans  un  abîme 
de  malheur.  Ah!  plai.'e  à  Dieu,  ingrate  qui  poursuis  ma  perte,  que 
tu  aies  uu  sort  pareil  au  mien!  puisses  tu  finir  comme  moi!  puisses- 
tu  même  être  condamnée  par  ton  époux  inconstant  à  périr  de  la 

iHiuia  du  bourreau l 

tl  sort. 


JOURNÉE  III,  SCÈNE  II.  3oîî 

SCÈNE  II. 

Une  campagne  aux  environs  de  Londres. 
Entr.  nt  L.\  REINE  CATHERINE  et  MARGUERITE  POLE. 

RIAnCUERITE. 

PreneiT,  madame,  quelque  di^tiactiou  au  milieu  de  celle  cam- 
pagne, dont  l'aspect  divertira  votre  douleur.  —  Voyez  comme  elle 
est  iigréablement  éclairée  par  l'aurore.  —  Quoique  vous  ne  sortiez 
pas  de  la  tour,  ce  n'est  pas  une  prison. 

LA   REINE. 

Crois-moi,  Marguerite,  pour  les  malheureux  il  n'y  a  point  d'autre 
distraction  que  leur  chagrin. 

MARGUERITE. 

Mon  oncle  Renaud  Pôle  vous  envoie  secrètement  cette  chaîne. 

LA   REINE. 

Je  lui  dois  toute  la  j  le  qu'il  m'est  permis  d'éprouver.  Votre  dé- 
vouement à  tous  deux  pénètre  mon  cœur. 

MARGUERITE. 

11  est  pauvre,  et  ce  n'est  qu'un  ténioignage  de  son  bon  vouloir. 

LA   REINE. 

Dieu  vous  récompense  de  votre  pitié!  —  Mais  pendant  que  je 
foime  un  bouquet  de  ces  brillants  œillets  et  de  ces  roses  gracieuses, 
répète-moi  celte  chanson  que  tu  as  coutume  de  me  chanter. 

MARGUIRITE. 

Eh  quoi!  celte  chanson  aujourd'hui  peut-elle  vous  plaire  cncoie? 

LA    RFINE. 

Oui,  elle  fut  composée  pour  moi,  et  je  puis  dire  de  mon  sort  ce 
qu'elle  dit  de  ces  fleurs  : 

Car  hier  on  admirait  mon  éclat, 

Et  aujourd'hui  je  ne  suis  que  l'ombre  de  moi-même. 

MAHCUEniTE,  chantant. 
Fleurs  charmantes,  apprenez  de  moi 
La  distance  qui  sépare  aujourd'liiii  d'hier; 
Car  hier  on  admirait  mon  éclat. 
Et  aujourd'hui  je  ne  suis  que  L'ombre  de  moi-mâme. 

Entre  WOLSEY. 

woLSEY,  à  part. 
Car  hier  on  admirait  mon  éclat, 
Et  aujourd'hui  je  ne  suis  que  l'ombre  de  moi-même. 

J'arrive  ici  attiré  par  les  accents  de  cette  douce  voix.  Les  échos 
l'ont  portée  à  mon  oreille,  et  elle  m'a  réveillé  comme  d'un  .songe. 
Recoiîiinence  à  chanter,  belle  villageoise,  recommence  à  chnnler  e'. 
à  me  rappeler  ainsi  les  deux  moments,  si  différents,  de  ma  vie. 


536  LE  SCIIISHIE  DAN'GLETEURE. 

MAKGUEHITE,  à  [a  Reine. 
Quelqu'un  vient. 

LA    HEINE. 

Abaisse  ton  voile  sur  ton  visage. 

marguk:,itg. 

C'est,  je  crois,  Wolsey. 

LA    Rr.INE. 

Je  ne  m'explique  pas  sa  venue  en  ce  lieu.  Je  serais  curieuse  û  n 
Bavoir  le  moiif. 

WOLSEY. 

Belles  villageoises,  si  votre  cd'ur  est  aussi  généreux  que  votre 
voix  est  douce  à  l'oreille,  secourez,  je  vous  prie,  un  vieillard  bien 
pauvre  et  bien  à  plaindre.  Je  viens  aujourd'hui  demander  l'aumône, 
moi  qui  pouvais  hier  la  donner  aux  autres.  Je  suis  un  assemblage 
de  confuses  énigmes.  Je  suis  tel  que  de  moi  l'on  pourrait  aussi 
chanter  : 

Car  hier  on  admirait  mon  éclat, 
■    Et  aujouid'hui  je  ne  suis  que  l'ombre  de  moi-même. 

LA   REINE. 

Ne  te  trahis  point,  Marguerite.  (Â  Wolsey.)  Qui  a  causé  votre 
Tuine? 

WOLSEY. 

Une  ingrate. 

MAur.uERiTE,  à  part. 
II  devait  périr  par  l'ingratitude. 

LA  REINE. 

Pour  qu'une  femme  ail  travaillé  à  vous  nuire,  à  vous  dépouiller 
<le  vos  biens,  —  il  a  fallu  qu'elle  ail  eu  à  se  plaindre  de  vous. 

WOLSEY. 

Au  contraire;  Dieu  me  châtie,  je  pense,  de  ce  que  j'ai  trop  faiJ 
pour  elle. 

LA  REINE. 

Vous  auriez  dû  vous  attacher  à  des  personnes  qui  vous  en  auraicn 
été  reconnaissantes. 

WOL«EV. 

Je  crains  au  contraire  que  si  j'eusse  servi  une  autre  personne,  au 
lieu  d'avoir  un  ennemi  je  m'en  serais  fait  deux. 

LA    RELNE. 

Êtes-vous  réduit  à  la  misère? 

WOLSEY. 

<  ue  vous  dirai-je?  Je  suis  oblifié  d'avoir  recours  à  la  pitié  d'au- 
trui,  ce  qui  est  le  comble  de  l'abaissement. 

LA   REINE. 

Vous  a  ez  Irouvé  en  moi  votre  remède,  et  moi  j'ai  trouvé  en  vous 
.mon  sotilngement,  puisr;ue  j'ai  vu  un  homme  si  malheureux  qu'il 
a  besoin  de  mue  seocurs. 


JOURNEB  III,  SCENK  H.  3^7 

WOLSPV. 

Quoi  mes  peines  sont  pour  vous  une  consolation  I 

LA   UEIMÎ. 

Oui ,  puisque,  —  toute  pauvre  que  je  suis,  je  vous  puis  secourir. 
Prenez,  prenez  celte  chaîne. 

WOl.SEV. 

Si  le  ciel  vous  a  faite  aussi  sensible  aux  maux  des  aulres  que  vous 
êtes  libf'rale,  ne  me  refusez  pas  une  conol.ition  après  m'avoir  accordé 
vos  secours,  —  et  je  vous  serai  reconnaissant  toute  ma  vie. 

L4   lu  INT. 

Puisque  vous  desirez  savoir  qui  je  suis,  —  sachez-le  :  Si  vous  êtes 
le  plus  malheureux  des  hommes,  je  suis,  moi,  la  plus  infortunée  des 
femmes.  Je  donnerais  beaucoup,  Wolscy,  pour  vous  consoler.  {Elle 
soulève  son  voile.)  Me  rcconnaissez-\ous? 

WOl.SEV. 

Ah!  je  vois  en  vous  l'âme  la  plus  belle,  la  plus  sainte  que  l'uni- 
vers puisse  adorer.  —  Oh  !  combien  on  se  trompe  souvent  dans  ses 
bienfaits.  Jugez  vous-même  si  je  dis  vrai,  puisque  Anne  de  Doleyn 
m'exile  el  que  Catherine  me  secourt. 

MAlîCUrUITË. 

Madame,  j'aperçois  des  hommes  d'armes  qui  viennent  de  ce  côté. 

Wdl.SF.Y. 

Us  viennent  sans  doute  à  ma  recherche.  S'ils  me  trouvent,  s'ils 
m'arrêtent,  ils  me  tueront.  —  Ah  !  je  ne  veux  pas  leur  donner  cette 
joie.  Je  me  punirai  moi-même.  Je  vai.<  me  précipiter  du  haut  de  ces 
rochers,  et  ainsi  ma  mort  sera  l'image  de  ma  vie. 

Il  sort. 
Enlrent  le  C.\PITAINE,  l'INFANÏE,  et  des  Soldats. 

LE  cai'itainp:,  à  la  Reitœ. 
Le  roi  mon  seigneur  vous  envoie,  bannie  de  la  cour  et  déshéritée 
du  trône,  la  pr  ncesse  fliarie. 

l'infante. 
!Mon  père  ne  pouvait  pas  me  procurer  une  plus  grande  joie.  C.ir 
si  je  vis  prés  de  vous,  madame,  que  m'importent  la  couronne  et  !e 
sceptre? 

LA   UF.INE. 

Moi  non  plus  je  ne  regrette  pas  l;i  couronne  et  le  sceptre,  je  rc 
regrette  pas  le  monde.  Tout  ce  que  je  désire,  c'est  de  ne  pas  vous 
perdre.  —  [Au  Capitaine.)  Comment  se  porte  le  roi? 

LE  CAP1TAI.\E. 

Votre  vertu  vous  a  bien  inspirée.  —  [Il  lui  donne  une  lettre.)  Voici 
la  réponse  qu'il  m'a  ordonné  de  vous  remettre. 

LA    REIXE. 

Ah  !  je  ddis  être  morte,  puisque  je  r  e  meurs  pas  avec  un  si  grand 
sujet  de  joie...  en  voyant  dans  mes  mains  une  lettre  du  roimonsei- 
gneurl  —  Y  a-t-il  au  monde  un  plus  grand  bonhejr,  une  plus 


338  LE  SCHISME  D'ANGLETERRE, 

prande  gloire?  —  Dites  à  Henri,  à  mon  seigneur,  à  mon  (^poux,  rem 
Lien  mon  cœur  apprécie  une  telle  faveur.  Je  lui  rn  ai  tant  de  rrcon- 
naisîance,  je  suis  pénétrée  de  tant  de  joie,  que  sans  doute  ce  plaisir 
me  coûtera  la  vie. 

Tons  le»  personnages  sorlenl 

SCÈNE  III. 

Une  salle  du  p^ilais. 
Entre  le  ROI. 

LF,   ROI. 

Ail  !  dans  quelle  confusion  ,  dans  quelle  inquiéiude  vit  l'homme 
dcloval!  Que  de  soupçons  l'assiègent!  que  de  craintes  l'environ- 
nrni!...  Désireux  de  savoir  comment  sont  reçues  dans  ma  cour  les 
nouveautés  relatives  à  la  religion,  je  viens,  comme  un  argus,  écouter 
ce  i;ui  se  dit  de  moi  dans  le  pa'ais...  Cet  endroit  est  (avorab'e... 
J'apprends  ainsi  à  connaître  les  vassaux  qui  me  sont  fidèles. 

Il  se  caclie  deniore  la  l.ipisserie. 
Entrent  CHARLES,  THOMAS  DOLEYN  et  DEiNIS. 

CIIARLIS. 

je  vous  fais  sur  tout  cela  mon  compliment. 

COLF.VX. 

Regardez-moi  toujours  comme  votre  serviteur  et  votre  ami. 

CIIASLES. 

Ayant  à  me  plaindre  de  mon  roi,  je  viens  implorer  la  protectioD 
du  roi  Henri. 

DE.MS,  à  part. 
Il  donne  à  son  retour  un  excellent  prétexte. 

Entrent  ANNE  DE  BOLEY.X  clJEANNE  SEY.MOL'R. 

BOLEYN. 

Voici  la  reine. 

CHARLES. 

Permettez-moi,  madame,  de  me  prosterner  à  vos  pieds  comme  un 
nouveau  vassal  qui  vient  vous  offrir  ses  services.  Donnez-moi  votre 
main,  et  je  pourrai  dire  que  c'a  été  là  le  motif  de  ma  venue.  Je 
vous  demande  humblement  justice  dun  outrage  que  m'a  fait  la 
roi. 

DENIS,  à  part. 

Il  feint  à  merveille. 

AXNE. 

Le  roi  vous  a  outragé? 

CHARLES. 

Oui.  madame. 
El  comment? 


JOLliMili  Ili,  r^iiÈMi  III.  359 

CIIAiii.KS. 

I-endant  mon  absence  il  m'a  ciiicvc  ce  qui  m'appartenait. 

ANNE,  à  part. 
Je  le  vois,  c'est  de  moi  qu'il  veut  i)ar',er   (Haut.)  Et  que  vous  a-t-il 
donc  pris? 

cirtiiLES. 
Une  forteresse  qui  paraissait  inviticib'e,  mais  qui  à  la  fin  s'est 
livrée  à  lui. 

ANNE. 

[I  n'y  a  point  de  forteresse  qui  puisse  résister  à  la  majesté  royale. 

CHARLES. 

Il  est  vrai,  tout  se  soumet  à  un  roi. 

ANNE. 

Cette  forteresse  vous  appartenait  donc? 

CHAKl.KS. 

J'en  avais  l'heureuse  [lossession,  et  je  me  flattais  de  la  conscrvei 
toujours  en  mon  pouvoir.  Mais  à  la  fin  tout  change. 

ANNE. 

Je  vous  jure  de  vous  donner  satisfaction  aujourd'hui  même,  s'Q 
en  est  pour  votre  injure. 

r.HAULFS. 


Il  n'en  est  point. 

Le  croyez  vous,  Charles? 

C'est  impossible. 

Jeanne  Seymour? 

Madame? 


ANNE. 

CHAULES. 

ANNE. 

JEANNE. 


ANNE. 

Que  les  musicieni  descendent  au  jardin.  Je  vais  m'y  rendre. 
(Jeanne  sort,  A  Th.  Boleyn.)  Monseigneur,  !c  roi  attend. 

BOLEYN. 

Je  vous  obéis,  madame,  comme  je  le  dois. 

Il  sort. 
ANNE. 

J'ai  voulu,  Charles,  demeurer  seule  ici  avec  vous,  afin  de  vous 
parler  et  de  vous  dire  que  l'on  peut  donner  satisfaction  à  voire  ou- 
trage. Aimée  par  un  roi,  et  par  lui  servie,  adorée,  quelle  résistance 
pouvait  faire  une  femme? 

CHAULES. 

Que  me  dites-vous  là? 

LE  uoi,  à  part. 
Qu'ai-je  entendu? 

CHAULES. 

Si  vous  me  disiez  :  «  Vous  vous  êtes  absenté,  et  dès  lor»  vous  ne 


.VjO  lk  S'  iiismk  iyANGLi:Ti:nRîi;. 

Jevez  accuser  qi;c  *oi;s  seul,  car  il  n'y  a  point  de  fcmtiie  constanle 
d.ms  l'ubsence,  m  ce  ser.iil  bien  '.  mais  l'ordre  du  roi  ne  pculètre  volrc 
justilitation,  car  l'aulorilé  royale  n'a  poiiit  d'aclon  sur  la  \olonlé 
qui  demeure  toujours  libre.  —  Tenez,  reprenez  ces  lellrcs  meuleuses, 
reprenez  ces  gages  trompeurs  :  ces  sou\enirs  d'un  autre  temps  ne 
sauraient  demeurer  en  mes  mains  alors  que,  fuyant  comme  Ulysse, 
je  veux  fermer  l'oreille  a  la  voix  d  ui  c  autre  Circé.  —  Mais,  b<?las! 
pourqi.oi  prononcé-je  res  plain'es?  Vous  clés  femme,  et  comme 
femme,  vous  m'avez  iralii. 

Il  lui  rend  dos  1.  Uicj,  cl  toil  u\cc  Denis. 

Arrêtez,  Charles,  arrêtez!  Hélas!  malheureuse,  tout  à  la  fois  libre 
et  esclave,  mon  âme  hésite  incortaice  entre  1  amour  et  1  obéissance. 

Elle  sjit. 

LE  noi,  sortant  de  derrière  la  tapisserie. 

Qii'ai-je  entendu,  ô  ciel!  dcvais-je  craindre  une  pareille  dis- 
grâce?... Ah!  sort  injusle,  rigoureux  destin!  moi,  je  suis  trompé! 
un  autre  avait  possédé  avant  moi  celle  qi.e  j'ai  élevée  au  rang  su- 
prême !...  et  mps  yeux  ont  vu  se  voiler  d'un  sombre  nuage  le  bril- 
lant soleil  que  j'adora  s!...  Voici  une'leltre  qu'tl'e  a  laissé  tomber. 
\'(i_vons-ia  ;  que  je  m'assure  de  mon  malheur.  [Il  raviasse  une  lettre.) 
C  est  son  écriture!  iLisaJit.)  «  ^ousêles,  Charles,  mon  bien  et  mon 
amour.  »  C'est  donc  ainsi  qu'elle  lui  parlait!  c'est  ainsi  qu'elle  lui 
prodiguait  ses  tendres.«es!  —  Biais  pourquoi  m'élonner  qu'elle  lui 
ait  écrit  ces  douceurs,  elle  qui  tout  à  l'heure  encore  disait  sous  mes 
jeux  :  «  Mon  âme  hésite  incertaine  entre  l'amour  et  l'obéissance.  » 
Biais  je  ne  >eux  ]ias  qu'il  y  ait  aucun  doute  sur  ma  gloire.  {Appe^ 
lanl.)  Holà!  gardes! 

Entre. le  CAPITAINE. 

LE  CAPITAINE. 

Sire? 

LE  ROI. 

Que  sans  égard  pour  la  majesté,  la  reine  à  l'instant  même...  J'êi 
dit  la  reine,  je  m'exprime  mal.  Que  celle  femme  pcriide,  que  cette 
hypocrite  enchanteresse...  que  ce  serpent,  ce  basilic,  qu'Anne  de 
lioleyn,  enfin,  soit  sur-le-champ  arrêtée,  et  qu'on  la  renterme  dans 
le  chàleau  de  Londres,  qui  est  en  face  du  palais.  —  Qu'on  arrête 
également  ce  Français  qui  a  été  ambassadeur,  et  que  Ion  trouvera 
dans  le  palais.  (Le  Capitaine  sort.)  «  Mon  âme  hésite  incertaine 
entre  l'amour  et  l'obéissance.  »  Celle  qui  hésite  est  déjà  coupable 
par  la  pensée,  et  cela  suffit.  La  femme  qui  hésite  une  fois  n'a  plus 
le  pouvoir  de  résister.  —  Hélas!  ingrate,  vous  être  élevée  si  haut 
pour  tomber  dans  un  abîme  de  honte!  mais  une  élévation  si  étou- 
nante  ne  pouvait  pas  être  durable. 


JOURNÉK  lll,  SCÈNE  III.  361 

Entre  THOMAS  DE  BOLEYN. 

BOLEYN. 

D'où  viennent,  sire,  ces  cris?  Il  faut  que  la  douleur  soit  bien 
grande  pour  soumettre  ainsi  la  majesté. 

LE    ROI. 

Hélas  1  mon  cher  Boleyn,  je  vous  ai  confié  l'administration  de 
l'empire,  comme  à  un  homme  sage  et  prudent;  je  vous  ai  nommé 
président  de  mon  royaume  :  vous  ne  pouvez  manquer  à  la  justice.  Je 
saurai  aujourd'hui  comment  vous  accomplissez  vos  devoirs. 

BOLEYN. 

Vous  n'avez  pas  besoin,  sire,  de  me  solliciter  à  faire  ce  que  je  dois. 
—  Devant  le  ciel  qui  m'entend,  je  jure  que  je  ferai  justice,  fût-ce 
même  sur  mon  propre  sang, 

LE    ROI. 

Je  crois  à  votre  parole.  (lui  donnant  la  lettre.)  Prenez  et  lisez; 
ce  témoignage  suffit. 

BOLEYN. 

Je  pourrais,  sire,  m'affliger  comme  père;  mais  le  monde  appren- 
dra que  j'ai  surmonté  les  sentiments  de  père  pour  n'écouter  que  mes 
devoirs  de  juge.  —  Quelle  qu'elle  soit,  la  coupable  périra. 

Entrent  ANNE  DE  BOLEYN,  le  CAPITAINE,  et  des  Soldats. 

ANNE. 

Infâmes  et  traîtres,  vive  Dieu!  vous  vous  repentirez  de  t«nt  d'au- 
dace. —  Gomment  osez- vous  vous  jouer  ainsi  à  moi.* 

LE    CAPITAINE. 

J'agis  d'après  l'ordre  du  roi.  C'est  lui-même  qui  m'a  dit  de  vous 

arrêter. 

ANNE. 

Il  est  là,  il  peut  le  dire.  {Au  Roi.)  Eh  quoi!  sire,  est-il  vrai  que 
vous  ayez  donné  l'ordre  qu'on  m'arrête? 

LE    ROI. 

Tel  a  été  mon  ordre. 

ANNE. 

Je  n'oppose  plus  de  résistance  ;  loin  de  là,  je  me  prosterne  hum- 
blement à  vos  pieds.—  Mais  quel  motif  vous  porte  à  celte  extrémité? 

LE    ROI. 

Vous  le  savez,  et  je  ne  veux  pas  le  redire,  — jusqu'à  ce  que  votre 
mort  fasse  connaître  tout  à  la  fois  l'offense  et  le  châtiment. 

Il  sort. 

ANNE. 

Ici  fini  t  ma  fortune  ;  ici  finit  mon  triomplie  et  ma  gloire  I  —  Hélas  t 
mon  destin  a  été  comme  cette  fleur  des  champs  que  le  soleil  pare  un 
malin  de  ses  couleurs  brillanles,  et  que  l'on  retrouve  le  soir,  tombée 
à  terre,  di  sséchée  et  flétrie. 

m  ïi 


M)2  L]L  SCHISME  D'ANGLETEKRE. 

BOLEYN. 

A«onipaj;iiez-la,  el  exécutez  l'ordre  du  roi. 

LE    CAPITAINE. 

11  sera  l'ail  comme  vous  l'avez  dit. 


!!•  sortent. 


SCÈNE  IV 

Une  autre  saLe  du  palais 
Entre  le  ROI, 

LE   ROI, 

Hélas!  raison,  pourquoi  me  tourmenter  ainsi? —  Illusion,  pour- 
quoi ces  menaces?  —  Crainte,  pourquoi  ces  précautions?  —  N'est-ce 
pas  trop  de  tous  ces  ennemis  réunis  contre  un  seul  homme?  —  Se- 
courez, Seigneur  miséricordieux,  l'homme  le  plus  infortuné  que  les 
siècles  aient  jamais  vu?  [Après  un  moment  de  silence.)  Puisque  le 
ciel  m'inspire,  je  sui\rai  ses  conseils,  et  sans  doute  ainsi  je  trouverai 
quelque  soulagement  à  mes  maux.  —  Vous  me  dites,  ô  mon  Dieu, 
de  rappeler  Catherine  :  je  vous  obéirai.  Oui ,  que  l'on  me  rame  le 
mon  épouse,  mon  épouse  légitime,  que  je  supplierai  de  demander  au 
ciel  pardon  pour  moi.  {Appelant.)  Holà!  gardes! 

Entrent  L'INFANTE  et  MARGUERITE ,  vêtues  de  deuil. 

l'infante. 
Quand  bien  même  je  devrais  y  périr,  je  veux  demander  justice  au 
roi  mon  père,  (Au  Roi.)  Prosternée  à  vos  pieds,  invincible  Henri ,  — 
non  pas  fomme  votre  ûlle,  mais  comme  la  plus  malheureuse  dea 
feuimes,  je  vous  demande  justice. 

LE    ROI. 

Pourquoi  ces  habits  de  deuil?  —  Catherine  serait-elle  morte? 
l'infante. 

Oui,  ses  chagrins  l'ont  tuée  peu  à  peu.  —  Pour  moi  je  viens, 
dussé-je  encuurir  votre  colère  ,  je  viens  me  réfugier  à  vos  pieds.  — 
Justice,  sire,  justice! 

LE   ROI. 

Hélas!  son  âme  s'en  est  allée  vers  un  monde  meilleur...  0  ciel! 
quelle  faute  j'ai  commise!  Mais  à  quoi  servent  maintenant  ces  vains 
regrets  et  un  tardif  repentir?  le  mal  ne  peut  plus  se  réparer...  J'ai 
nié  le  pouvoir  du  pape,  et  j'ai  u<urpé  sur  l'Église  d'innombrables 
richesses...  Gomment  les  lui  rendre?  si  je  reprends  aux  grands  les 
biens  que  je  leur  ai  donnés,  et  si  je  veux  imposer  des  lois  à  ceux  qui 
ont  secoué  le  joug,  n'ai-je  pas  à  redouter  une  révolte?  0  saint  ange, 
qui  après  avoir  traversé  avec  tant  de  résignalion  les  épreuves  de  la 
vie,  êtes  maintenant  assise  sur  le  trône  de  lumière,  prêtez-moi  voire 
aide,  protégez-moi,  puisque  je  me  repens...  Mais,  hélas!  il  est  trop 
tard!  Combien  je  suis  coupable!  [Haut.)  Infante  Marie,  non  seule- 


JOURNÉE  MI,  SCÈNE  IV.  363 

mont  vous  aurez  justice  de  la  nouvelle  Jézabel,  mais  tous  serez  reine 
d'Angleterre ,  et  pour  qu'il  n'y  ait  point  de  difficulté,  je  vous  ferai 
prêter  aujourd'luii  même  serment  de  fidélité  par  les  grands  du 
royaume.  Ensuite  je  m'occuperai  de  voire  mariage  avec  Philippe 
d'Espagne,  fils  de  Charles-Quint,  et  honneur  de  la  Flandre.  —  Que 
l'on  convoque  mes  vassaux  pour  la  prestation  du  serment. 

l'infante. 

Ah!  sire,  dans  un  jour  si  triste  pour  vous  et  pour  mdi,  ne  son- 
geons pas  à  des  fêtes Remettons  celte  cérémonie  à  un  autre 

Jour. 

LE    ROI. 

Non,  ne  me  répliquez  pas,  ce  doit  être  aujourd'hui.  Puisque  je 
n'ai  pu  rétablir  votre  sainte  mère  sur  le  trône,  je  vous  y  ferai  as- 
seoir, vous  sa  fille.  Du  haut  du  ciel  qu'elle  habite,  elle  goûtera  une 
certaine  joie  en  voyant  cet  acte  de  justice,  et  ce  sera  pour  Anne 
de  Boleyn  un  affreux  désespoir...  Si  toutefois  le  sort  de  celle  der- 
nière n'est  pas  encore  accompli.  —  Allez  vous  vêtir  pour  cette  céré- 
monie. 

l'infante. 

Vous  l'ordonnez,  j'obéis;  car  votre  volonté  est  ma  loi. 

Elle  sort. 
LE   ROI. 

Ah!  combien,  combien  je  suis  coupable! 

intre  THOMAS  DE  BOLEYN. 

BOLETN, 

Vos  ordres  sont  exécutés. 

LE   ROI. 

Il  suffit.  Maintenant  pré[arez  tout  pour  la  prestation  du  serment. 
—  Vous  m'entendez? 

BOLEYN. 

Je  vous  ai  servi  aveuglément  dans  une  chose  d'une  bien  autre 
importance.  Je  vous  servirai  de  même  dans  celle-ci. 

Il  sort. 
LE   ROT. 

Comment  pourrai-je  soutenir  la  vue  du  plus  lamentable  sprctacle 
que  le  sohil  ail  jamais  dclairé  depuis  la  création  du  monde?  {On 
eutejid  le  son  des  instruments.)  Voici  le  signal.  Ne  trahissons  pas 
la  douleur  qui  remplit  mon  âme.  Montrons- nous  à  tous  les  yeux 
tranquille  et  affable.  J'ai  besoin  de  tout  mon  courage.  Dieu  puis- 
sant, daigne  conduire  mon  vaisseau  au  milieu  des  écueils  où  il  na- 
vigue I 

II  lort. 


364  I.E  SCHISME  D'ANGLETERRE. 

SCÈNE  V 

Une  autre  salle. 

On  entend  sonner  les  clairons  et  les  hautbois;  et  ensuite  entrent  les  GRANDS 
du  royaume,  ainsi  que  le  ROI  et  l'INFANTE.  Us  montent  sur  le  tronc,  au 
pied  duquel,  en  guise  de  coussin  ',  est  placé  le  cadavre  d'Anne  de  Bolejn 
recouvert  d'une  étotTe  de  soie.  Après  que  le  Roi  et  l'Infante  se  sont  assit,  on 
découvre  le  cadavre. 

L'l^FA^TE> 

Votre  majeslé  a  bien  vengé  mon  injure,  en  mettant  à  mes  pieds 
cette  femme  odieuse;  et  avec  de  si  beaux  commencements,  il  m'est 
permis  d'espérer  un  règne  triomphant. 

LE    CAPITAINE. 

Le  roi  très-chrétien  Henri  VIII,  qui  est  par  ses  mérites  au-dessus 
de  la  couronne  d'Angleterre  d'ailleurs  si  glorieuse,  —  voulant  don- 
der  satisfaction  à  ceux  qui  pensent  que  la  reine  Catherine  n'élait 
has  notre  légitime  reine,  désire  qu'il  soit  prêté  serment  à  l'Infante 
Marie,  son  unique  héritière.  En  conséquence  il  dégage  de  toute 
obéissance  envers  sa  propre  personne  les  grands  et  les  hommes  titrés 
de  son  royaume,  et  il  ordonne  comme  roi,  comme  chef  suprême  de 
l'État  et  de  l'Église  ',  que  l'on  procède  au  serment.  Tout  le  monde 
consent- il  à  le  prêter? 

TOUS. 

Oui,  tous,  tous,  nous  obéissons. 

LE  CAPITAINE,  ù  l'Infante, 
Votre  altesse  va  jurer  d'abord  de  remplir  ses  obligations,  à  sa- 
voir :  de  maintenir  ses  vassaux  en  paix,  fût-ce  aux  dépens  de  son 
propre  repos;  de  ne  rien  changer  aux  coutumes  et  à  la  religion  de 
ce  pays  ;  de  s'enlendre ,  à  l'amiable ,  avec  Rome  et  son  représentant 
touchant  les  nouveautés  introduiles  ;  enfin  de  ne  pas  reprendre  aux 
séculiers  les  rentes  ecclésiasliques ,  et  de  ne  rien  faire,  d'une  ma- 
nière directe  ou  indirecte,  pour  les  restituer  à  l'Église...  Une  fois 
que  votre  altesse  aura  prêté  serment,  toute  la  noblesse  lui  prêtera 
serment  de  fidélité. 

l'infante. 
Eh  bien  !  j'aime  mieux  ne  jamais  régner.  —  Sire,  est-ce  que  votre 
majesté  veut  que  je  prête  ce  serment? 
le  roi. 
Le  royaume  le  demande,  et  cela  est  conforme  aux  usages, 

l'infante. 
Je  ne  puis  prêter  un  pareil  serment,  alors  même  qu'on  m'offri- 
rait l'empire  du  monde.  —  Et   puisque   votre   majesté   connaît  la 
vérité,  qu'elle  ne  souffre  point  qu'on  sacrifie  la  loi  de  Dieu   à  la 

'  En  lugar  de  almohada. 

'  Como  universal  Cabena 

En  enlrambos  fueros. 


JOURNÉE  in,  SCÈNE  V.  363 

raison  d'État.  Eli  quoi  doncl  cdiii  qui  a  composé  ce  livre  des  Sa- 
crements que  tous  les  plus  savants  hommes  admirent,  —  celui  qui  a 
combattu  avec  tant  d'autorité  et  de  force  le  refus  d'obéir  au  pape, 
celui  qui  a  si  victorieusement  confondu  les  soplusmes  sacriléf^es  de 
Luther,  ce  monstre  de  la  Germanie,  —  celui-là  pourrait  auiouid'hui 
se  contredire  ! 

LE    ROI. 

Vous  avez  raison  sans  nul  doule  ,  mais  il  le  faut,  ma  gloire  et  mon 
intérêt  l'exigent.  [A  part.)  Hélas!  que  de  maux  j'entrevois  dans 
l'avenir!  (4  l'Infante.)  Marie,  vous  êles  jeune  encore  ,  et  votre  peu 
d'expérience  vous  fait  parler  ainsi.  Mais  vous  verrez  bientôt  ce  quil 
importe  que  vous  fassiez. 

l'infante. 

L'essentiel,  ce  me  semble,  c'est  d'obéir  humblement  à  l'Église, 
et  je  lui  obéis  sans  examen,  en  renonçant  à  toutes  les  gloires  hu- 
maines, s'il  faut  pour  les  obtenir  renier  la  vraie  religion. 

LE    ROI. 

On  ne  renie  pas  ici  la  loi.   Seulement  nous  ne  sommes  pas  d'ac- 
cord avec  le  saint-siége  sur  l'interprétation  de  quelques  points. 
l'infante. 

Celui  qui  conteste  un  seul  point  de  la  loi  la  met  tout  enlii're  en 
question. 

MARGUERITE. 

Noble  et  pieuse  infante,  que  le  ciel  vous  accorde  des  siècles  de 
vie! 

BOLEYN. 

Que  votre  majesté  daigne  fléchir  la  résolution  de  son  altesse ,  sans 
quoi  on  ne  lui  prêtera  pas  serment. 

l'infante. 

Et  l'on  fera  bien;  car  celui  qui  m'aura  prêté  serment  de  fidé- 
lité ,  et  qui  s'avisera  de  manquer  aux  prescriptions  de  la  loi ,  sera 
brûlé  vif. 

LE    ROI. 

Ces  idées  tiennent  à  l'extrême  jeunesse  de  l'infante.  Elle  est  spi- 
rituelle et  prudente,  et  elle  saura  se  modérer.  Les  grands  peuvent 
lui  prêter  serment,  sauf  ensuite  à  la  déposer  si  elle  ne  règne  pas 
d'une  manière  conforme  au  bien  public.  {Bas,  à  l'Infante.)  Taisez- 
vous  et  dissimulez;  un  temps  viendra  où  vous  pourrez  réaliser  vos 
pieux  désirs ,  et  où  celte  unique  étincelle  pourra  se  transformer  en 
un  immense  incendie. 

LE    CAPITAINE. 

Les  grands  du  royaume  veulent-ils  prêter  serment? 

TOUS. 

Oui,  puisque  notre  roi  l'ordonne. 

BOLEYN. 

C'est  sous  les  conditions  qu'on  a  dites. 


LE  SCIIlSMli  D'ANGLETERRE. 

l'infante,  «  pari. 
h;  le  reçois  sans  condition  '. 

Les  clairons  et  les  hautbois  retentissent,  et  les  Grands  baisent  la  main  de  la 
Princesse  avec  les  cérémonies  ordinaires. 

LE    ROI. 

Vous  voil.l  princesse  dî  Galles ,  el  Londres  par  ses  cris  vous  lé- 
moigne  sa  joie. 

TOUS. 

Vive  I  vive  la  princesse  ! 

l'infante. 
Dieu  vous  garde  ! 

LE    CAPITAINE. 

Ainsi  finit  la  comédie  du  docle  ignorant  Henri  *,  et  de  la  mort 
d'Anne  do  Uole^n. 

'  Il  faut  avouer  que  voilà  un  aparté  un  peu  jésuitique. 

'  'La  comedia 

Del  dodo  ignorante  Enrique,  etc.,  etc. 

Calderon  appelle  Henri  uu  docte  ignorant,  parce  que,  au  point  de  vue  calho- 
Ique,  les  véritables  lumières  sont  les  lumières  de  la  foi,  et  la  véritable  science, 
.''est  la  soumission  à  Dieu  et  à  I'£<;Iise. 


FIN  DU  SCHISME  D'ANGLETERRE. 


TABLE 


Louis  Ferez  de  Galioo.  1 

Le  Secret  à  haiiMS  voix,  58 

L'Esprit  Follet.  138 

Les  Trois  châtiments  en  un  seul.  200 

Le  Prince  constant.  264 

Le  Schisme  d'Angleterre.  815 


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/?r^o    laideron  de  la  Barca,  Pedro 
^293      Théâtre  de  Calderon 

1891 
t.  3 


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